vendredi 15 novembre 2013

Jeune vieillard assis sur une pierre en bois de Georges-Olivier Châteaureynaud



Georges-Olivier Châteaureynaud, Jeune vieillard assis sur une pierre en bois, nouvelles, Grasset, 23 octobre 2013, 240 pages.

Enfin de bonnes nouvelles !, proclame le bandeau rouge sur la couverture du recueil Jeune vieillard assis sur une pierre en bois de Georges-Olivier Châteaureynaud que Grasset publie en cette fin octobre. Huit merveilleuses nouvelles, aux titres mystérieux, qui suggèrent la lévitation et la brocante, la nostalgie et la mythologie, l’impossible et la surprise. Dans tous les cas, se fait jour un jeu sur la langue française, entre allusion littéraire détournée et expression toute faite prise au pied de la lettre. Les nouvelles de Châteaureynaud sont toujours publiées, et présentées, par ordre chronologique de rédaction. Il n’existe qu’une seule entorse à cela, depuis 1973, due à des problèmes de droits d’édition. Les recueils ne sont donc pas thématiques. Et pourtant… Il semble bien que dans ce déroulé temporel que le lecteur explore au fil des recueils, les thèmes soient également apparents, et induisent une évolution. Penchons-nous sur les dernières nouvelles en date.
  
L’homme est seul. Il a beau avoir – on n’ose écrire « posséder » – une mère, une épouse, une fiancée, des enfants… il est seul. Dans Les Intermittences d’Icare, par trois fois, il est donné au narrateur le pouvoir de voler. De décoller du sol : « une seconde mes pieds nus s’enfonçaient dans le sable grossier, et la suivante ils en étaient dégagés et flottaient une dizaine de centimètres au-dessus de leurs empreintes ». Le narrateur a neuf ans lors de son premier envol, qui se produira encore deux fois dans sa longue vie : au-dessus du corps de la jeune fille aimée à vingt ans ; sur la dune du Pyla lorsque, homme fait, il peine à grimper sur le sable. Le sable… qui ramène la nouvelle au temps du sablier. Chez Châteaureynaud, ce foutu temps qui passe est à maudire et à célébrer. Et personne, dans la nouvelle, pour assister au prodige. Car enfin, voler, ce n’est pas donné à tout le monde, hein ? Eh bien… ni la mère, ni la fiancée, pour regarder l’enfant, le jeune homme, décoller. Et puis si, enfin, la mère et l’épouse – pas la fiancée, mais une autre épousée – regardent l’homme s’élever, et… s’en désintéressent. L’homme est seul, rien à faire. Comme il l’est dans Face perdue aux temps des Burschenschaften et des duels au sabre. Pour l’amour de Rosetta, le personnage d’Aloïs renonce à la défiguration et perd, littéralement, la face. Mais les jeunes filles du temps aiment les balafrés… L’homme se retrouve seul lorsqu’il décide de refaire sa vie avec une plus jeune que lui et que les objets de son passé le rattrapent : il ne peut renoncer à les retenir. Dans La Foire à tout rue du Merlan, on retrouve le penchant – fort penchant – de Châteaureynaud pour la brocante et sa magie immédiate, porteuse d’un terrible espoir de retour sur ce qui n’est plus. L’homme est seul quand son meilleur ami est « parti » : la mort est irrémédiable, et la nouvelle Diorama est un des plus beaux textes qui soient sur la célébration du deuil. Sur sa célébration, pas son acceptation.

L’homme est seul, et il est spectateur. Dans la saisissante nouvelle Jeune vieillard assis sur une pierre en bois, qui donne son titre au recueil, le narrateur se réveille d’une anesthésie en trouvant que le monde n’est « pas conforme ». « Je m’éveillai guéri, mais plus faible qu’un nouveau né » nous dit-il au tout début de la nouvelle. Un nouveau-né ? Et pourquoi pas ? Pourquoi pas une nouvelle vie ? Et puis, au fond, pourquoi ? Parce que, sans doute, il reste toujours l’once d’espoir de « refaire sa vie », même si on n’a pas raté la première. Il reste toujours cette interrogation sans réponse : pourquoi suis-je là ? qu’ai-je fait ? (pour mériter ça… ou… pour avoir le droit de vivre encore…) L’homme est à ce point spectateur qu’il entre dans le tableau, sujet dérisoire dans le quotidien, transformé – vampirisé – par de plus vieux que lui qui lui volent une vie qu’il n’a pas sur vraiment apprécier. La nouvelle Les Amants sous verre, sous ses allures gothiques, place le personnage de Golo au cœur d’un piège où la sensualité, la déveine et l’illumination se combinent.

La porte des lionnes - Mycènes
Georges-Olivier Châteaureynaud ne se cache pas vraiment derrière ses textes. Il y a quelque chose du sourire farceur, complice, à nommer les personnages Gerö ou Golo (ce G et cet O, qui sont l’abréviation de son prénom G.-O.). Et une véritable jubilation, farceuse là encore, à jouer avec les titres, Les Intermittences d’Icare renvoyant, de plein fouet, aux « Intermittences du cœur », le Jeune vieillard… à une comptine qui soudain prend sens, Une route poudreuse… à la Porte des Lionnes, Face perdue à l’expression « perdre la face ».  Le tout élaboré à partir d’une documentation des plus consciencieuses : la technique des pressés sous verre, les confréries étudiantes allemandes… Il y a quelque chose de la nostalgie poignante à invoquer la Bretagne de la fin des années 50 et le père qui a abandonné le fils et la mère « sur le bord de la route » (Les Intermittences d’Icare) ou les guitares partagées avec l’ami de toujours rebaptisé Cassagne et l’évocation du Paris de la jeunesse (Diorama). Il y a, dans Pie, escargot, furet, ce rescapé des camps qui rappelle la figure paternelle revenue de Dachau. Et dans la même nouvelle, le personnage de Gorbius, si présent dans l’œuvre complète, père ici d’une mongolienne sensuelle et déroutante.

Oui, le déroulé strictement temporel de la présentation chronologique des nouvelles place le lecteur, de façon frappante, devant l’évolution de thèmes brodés à petits points. Mis à part les personnages de Gorbius et de sa fille – évolutifs – les nouvelles de Jeune vieillard assis sur une pierre en bois marquent un tournant dans l’œuvre de Châteaureynaud. L’âge y prend une place prépondérante, et la perception de l’âge une force terriblement duelle : désespérante et décapante. Que l’on se reporte à la dernière nouvelle du recueil, Une route poudreuse mène d’Argos à Mycènes, dans laquelle, sur un fond culturel mythologique, l’auteur parvient à réunir le renoncement et l’allant, l’échec et la réussite, la banalité et la surprise. Du grand art.