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mercredi 13 novembre 2019

Miss Islande de Auður Ava Ólafsdóttir


Auður Ava Ólafsdóttir, Miss Islande, traduit de l’islandais par Eric Boury, éd. Zulma, septembre2019, 288 pages.

Les jurés du prix Médicis viennent de couronner l’autrice islandaise Auður Ava Ólafsdóttir pour son roman Miss Islande. La littérature contemporaine islandaise est, pour le lecteur français, à la fois très exotique et très proche. Cette île est un pays artistique et littéraire. Et parmi les écrivains de ces terres insulaires, Ólafsdóttir fait figure… de proue. Dans Miss Islande, elle se penche sur la condition féminine des années 60 comme aurait pu le faire Godard à sa belle époque : des saynètes, des mises en situation rapides et concrètes, dont la brièveté est contrebalancée par une profondeur d’émotion et de réflexion à couper le souffle. L’art d’Ólafsdóttir s’exprime dans les interstices, sur le mode musical mineur – celui de la mélancolie.



vendredi 10 novembre 2017

Ör de Auður Ava Ólafsdóttir

Auður Ava Ólafsdóttir, Ör, traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson, éd. Zulma, 5 octobre 2017, 240 pages.

Les personnages de la romancière islandaise Auður Ava Ólafsdóttir semblent vivre dans un monde flottant. A moins que ce ne soient eux, qui flottent. Les émotions qu’ils éprouvent, les embûches que la vie sème sur leur passage,  les hasards et les coïncidences qui les poursuivent les atteignent de plein fouet, mais leurs réactions sont d’une gravité légère. La mort plane, mais elle est moins une menace qu’une composante inévitable. Et le sursaut dont ils font preuve le plus souvent n’est ni vraiment vital ni tout à fait animal, il est de l’ordre de l’essentiel. Un essentiel jamais exprimé en tant que tel, toujours suggéré dans les replis de dialogues écrits au cordeau où l’on entend les silences.

Auður Ava Ólafsdóttir écrit avec grâce. Avec une grâce folle, une tendresse attentionnée. Elle prend autant soin de ses personnages que de ses lecteurs. Ce refus de brusquer, et sa manière si particulière de mêler le quotidien aux questions philosophiques, donnent à ses romans une tonalité d’empathie exceptionnelle. Cette femme-là, elle sait ce qui se passe en nous, en nous tous. 

Lire l'article sur La Règle du Jeu

mardi 22 avril 2014

Regards croisés (6) - L’Exception d’Auður Ava Ólafsdóttir


Regards croisés
Un livre, deux lectures – en collaboration avec Virginie Neufville


Auður Ava Ólafsdóttir, L’Exception (Undantekningin), traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson, Zulma, 3 avril 2014, 338 pages.


Sous le signe des oiseaux

La nuit du réveillon, Flóki annonce à sa femme María qu’il la quitte pour un autre Flóki. Le coming out a lieu tandis qu’un corbeau prend son envol sur la balustrade du balcon : « D’habitude ils sont deux – un couple de corbeaux –, cette fois solitaire, l’oiseau donne l’impression d’être étonnamment lourd, comme un antique bombardier » (p.11). Cette lourdeur, due au poids de la surprise et de l’hébétude, devient dans le premier tiers du roman celle de María. Comment a-t-elle pu vivre onze ans avec un mari qui aimait les hommes ? Comment a-t-elle fait pour ne pas s’en apercevoir ? La pente prise par le roman, au début, est périlleuse : le lecteur est au centre d’une histoire très moderne, d’une famille qui se déglingue et se recompose selon des codes contemporains un rien tape-à-l’œil et provocateurs. S’arrêter à cela serait compter sans le talent d’Auður Ava Ólafsdóttir. La romancière islandaise sait transformer le quotidien en aventure, et la banalité, même légèrement déviée, en équipée étrange. La sociologie immédiate n’a que peu à voir avec ce qui intéresse Ólafsdóttir. Avec elle, nous sommes embarqués au-delà du contingent.

Par exemple : María, femme et mère abandonnée, trouve consolation auprès de sa voisine. Mais la voisine est naine, psychanalyste et écrivain, « nègre » pour un auteur de roman policier. Elle travaille justement, lors de la rupture de María et de son époux, à un traité du mariage. Explique que les cygnes sont des oiseaux fidèles, qu’ils vivent en couples avérés, mais qu’il arrive que certains « divorcent », pour des raisons de procréation. María et Flóki ont deux enfants, des jumeaux, un garçon et une fille de deux ans et quelques. La fille est dégourdie, prend toujours l’initiative, tandis que le petit garçon est en retrait, plutôt suiveur, à protéger. Dans la narration, cette différence entre les jumeaux est appuyée, mais la mère n’est en rien inquiète de leur développement non parallèle. C’est avec calme qu’elle les différencie, qu’elle adapte son comportement envers chacun de façon adéquate.

Par exemple : le père biologique de María surgit tout à coup, inconnu sorti de l’ombre et soudain là, protecteur, concerné. Comme si le quotidien de María n’était pas assez bouleversé. Son monde ne s’effondre pas, il devient tout à coup insaisissable, mais la jeune femme, sans sursaut, sans heurt, s’accommode des changements, et des bouleversements. La question centrale reste pour elle l’énigme Flóki.

María semble vivre ces instants cruciaux à la fois en somnambule et en femme déterminée. Lorsque son père biologique, lors de leur unique rencontre, lui offre un hamac – un hamac ! En Islande ! En plein hiver ! – elle l’installe tout de suite entre deux arbres, dans son jardin, et invite les jumeaux à regarder les étoiles. Le froid, la neige à déblayer, rien ne fait obstacle : c’est poétiquement, tendrement, qu’elle avance. À tâtons.

Les oiseaux, dans le roman, forment une ronde presque infinie. Ils sont les témoins et les compagnons de María. Une photo du mari envolé, prise devant un lac, avec deux cygnes (p.128) ; la tentation de jeter la tétine du petit garçon, après qu’on lui a coupé les cheveux, aux canards (p.150) ; l’allusion à la mort inexpliquée d’oiseaux aux États-Unis (p.233) ; la chouette apparue à plusieurs reprises pour un dialogue d’introspection ; ou les corbeaux, comme au tout début du roman. Les exemples sont nombreux. Les oiseaux sont au cœur de la vie du voisin de María, ornithologue. Et présents « en creux » dans le nid découvert dans les branches du sapin de Noël, une fois les guirlandes enlevées : un nid troué, vide, inidentifiable. Métaphorique.

Et par dessus tout cela – toute cette poésie de description et d’allusion – ou en marge de tout cela, Auður Ava Ólafsdóttir offre au lecteur les réflexions de la voisine écrivain : un art du roman est à l’œuvre, détaillé par petites touches. « Indéniablement, il y a un certain danger à fréquenter un auteur, dit-elle en époussetant les miettes de sa blouse. Parce qu’il est toujours au travail ». La voisine, écrivain de l’ombre, brode aussi des oiseaux sur des coussins. Tout se tient.

María ordonne le chaos ambiant. Son époux envolé n’était-il pas mathématicien, spécialiste de la théorie du chaos ? Plus que les maths, ce sont les réactions presque instinctives de María qui composent et ajustent le monde. Elle qui travaille dans l’humanitaire – plus précisément dans les prothèses et le combat contre les mines anti-personnel – refuse que sa vie « boite ». Elle va, dans le dernier versant du roman, très rapide, jusqu’au bout de la logique, de sa logique. Ce retournement final presque inattendu, qui a lui seul aurait pu faire l’objet d’un roman singulier, marque la sensibilité d’un personnage et d’un auteur. La vie n’est pas compliquée, elle est seulement complexe. Avec une empathie délicieuse, et un art certain du détail – concret et psychologique – Auður Ava Ólafsdóttir signe ici un roman épatant, revigorant, délicat. Quel talent !

*

Extrait :

« À l’instant même
où le soleil
patine le monde d’une teinte cuivrée, j’enfile ma doudoune, j’enfouis la tête sous la capuche bordée de fourrure, je traverse en pataugeant les deux cents mètres de zone inhabitée qui me séparent de la plage et du ressac. J’avance pas à pas sur les galets ronds et glissants au-delà desquels s’étend la grève tachetée de blanc. Un brouillard gris s’étale sur les flots et je me contente de rester immobile, les bras tendus contre le vent de mer, une mouette criarde au-dessus de ma tête, puis j’ôte mes chaussures, je relève le bas de mon pantalon et lutte un moment pour garder l’équilibre dans le fouillis d’algues luisantes, jusqu’à ce que l’eau salée m’arrive à la cheville, puis monte jusqu’aux genoux et que je sente la vague s’alourdir » (p.205).

*

Lire l’article de Virginie Neufville à propos de ce roman sur son blog Fragments de Lectures

jeudi 12 décembre 2013

L'embellie d’Auður Ava Ólafsdóttir



Auður Ava Ólafsdóttir , L’Embellie, (Rigning í nóvember) trad. de l’islandais Catherine Eyjólfsson, Zulma, août 2012, 400 pages.

En islandais, le roman s’intitule Pluie de novembre ; en français, L’Embellie. Les deux titres conviennent parfaitement, l’un comme l’autre. Dans le deuxième roman d’Auður Ava Ólafsdóttir (publié en Islande avant Rosa Candida mais paraissant après en France), l’Islande est sous la pluie, subit des inondations, il fait chaud pour la saison : « La lande est d’habitude impraticable à cette époque de l’année à cause de la neige, mais rien n’est plus comme avant » note la narratrice. L’embellie du titre français est à chercher plus loin, à la fin du roman, lors du jour le plus court de l’année : « Juste avant midi, le monde soulève sa noire couverture et le soleil fait son entrée horizontale par la fenêtre, une mince strie rose, comme la ligne ténue entre les paupières d’une femme ensommeillée ». La narratrice est une jeune femme de trente-trois ans, polyglotte, traductrice, correctrice. Mariée et/mais libre : son amant et son mari lui annoncent le même jour qu’ils la quittent. Le premier parce qu’il voudrait qu’elle reste avec lui, le second parce que sa maîtresse va lui donner un enfant, ce qu’elle lui a toujours refusé, elle. Tout s’enchaîne très vite sur cette situation de départ : la jeune femme se retrouve sans l’avoir voulu à garder le fils de sa meilleure amie, mère célibataire enceinte. Et elle part, avec l’enfant, sur la Nationale 1, la route qui fait le tour de l’île. Cap à l’est, sous la pluie, en voiture.

L’enfant est étrange. Il se prénomme Tumi, est sourd et appareillé, porte de très grosses lunettes. À quatre ans, il est tout maigrichon, pâle, presque transparent. Il est somnambule. Il disparaît soudain, sur un parking, dans un magasin, et on le retrouve accroché à la jambe d’un homme, jamais le même, qu’il prend pour son père. Cet enfant est le soleil du livre. La narratrice, parce qu’elle n’a aucune intuition maternelle, agit avec lui au petit bonheur, le nourrit et lui parle, lui achète tout ce qu’il veut. La relation entre eux deux n’est jamais difficile, elle est au contraire évidente, immédiate. Cet enfant, il jalonne le récit. Il influe sur son déroulement, tout doucement, tout tendrement. Cet enfant est une présence merveilleuse, au sens littéral du terme. Parce que le roman, réaliste par bien des aspects, relève de ce que l’on pourrait appeler un quotidien magique, un réalisme décalé.

Tumi. À quatre ans il perd sa première dent. Il sait déchiffrer des inscriptions en langue étrangère. Il sait écrire. Sans que sa mère, la vraie, clouée par sa grossesse sur un lit d’hôpital, ait la moindre idée, la moindre intuition, des capacités de son fils. Durant le trajet sur la route circulaire, l’enfant grandit, mais lorsque la mère est mise au courant du phénomène, elle conclut que ce sont les habits qui ont rétréci au lavage. C’est qu’il y a, entre la ville délaissée pour un temps par la narratrice et l’enfant, et la vie sur la route circulaire, puis dans le chalet d’été qu’ils vont occuper, un décalage qui tient, justement, du quotidien magique – que je ne place pas sur le même plan que le réalisme magique, qui relève d’un autre imaginaire.

Sur la route circulaire, les rencontres sont détonantes : un chœur de chanteurs estoniens, des chasseurs, un vétérinaire, un faucon dans un carton, des moutons, un Père-Noël… Sur la route circulaire, le temps s’écoule autrement, c’est le temps de grandir pour l’enfant, de retrouver un passé que l’on devine traumatisant pour la narratrice. Une montre à double cadran, qui passe du poignet de la jeune femme au poignet de Tumi, rythme symboliquement le périple.

Le quotidien magique, il passe également par les coïncidences acceptées, par les retournements d’évidence. Ainsi, on gagne deux fois de suite à la loterie, on trimballe dans la boîte à gants d’une voiture, puis d’une autre, des sommes considérables en liquide. Ainsi, on revient au village de son enfance pour s’installer dans un « chalet d’été » en plein hiver. D’ailleurs, la narratrice n’a-t-elle pas annoncé, à son départ de la ville, en novembre, qu’elle partait en vacances d’été ? Eh quoi ? Tout est logique, d’une logique décalée, vaguement floue, comme la vision de l’enfant à travers ses énormes lunettes.

Les temps se rejoignent et se confondent, dans un humour décapant qui met en parallèle les sonotones et les lunettes de Tumi et ceux d’une vieille dame qui lui apprend à tricoter. C’est que l’affaire est d’importance : il s’agit de rapporter des chaussons faits-mains pour les jumelles qu’attend sa mère. Sa mère ? Qu’est-ce que c’est, au fond, qu’être mère ? Est-ce que la narratrice ne devient pas la mère de cet enfant-elfe sans s’en rendre compte ? La mère biologique, picolant et pestant sur son lit d’hôpital parce qu’on l’empêche de jouer de l’accordéon, et acceptant de confier son fils, est-elle une mère ? Les deux le sont, assurément. Et l’on méditera sur ces deux réflexions : « Les mères n’ont qu’une chose en commun : ce sont des femmes qui ont couché avec un homme au moment de l’ovulation sans prendre les précautions adéquates » et « J’ai souffert énormément quand je t’ai eue, j’ai mis trente-six heures à accoucher de toi, cinq seulement pour ton frère. Après ta naissance, il m’a fallu quatre mois pour me remettre, rien que physiquement. À certains égards, j’avoue me sentir plus proche de ton frère, il me téléphone plus souvent aussi ».

Il y a, dans ce roman jubilatoire, une « marque » assurément féminine. Le regard porté sur les hommes, et singulièrement sur l’ex-mari de la narratrice, est extraordinaire d’une vérité poussée jusqu’au bout de sa logique. Mais il y a, aussi, et surtout, une liberté de ton, un angle d’attaque résolument anticonformiste, un humour à toute épreuve, des situations décomplexées, qui font du bien au lecteur, homme ou femme. Tout cela passe par une traduction exemplaire, vivante et limpide. On est comme en suspens, entre deux animaux écrasés sur la route, et deux prédictions de voyantes. Ce roman est gai, pétillant, sombre aussi, mais rayonnant. Absolument réjouissant.