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mardi 23 février 2021

L’Inconnu de la poste de Florence Aubenas

Florence Aubenas, L’Inconnu de la poste, éd. de l’Olivier, 5 février 2021, 240 p.

Montréal-la-Cluse est une toute petite ville d’environ 3000 âmes, située dans l’Ain, sur le territoire du Haut-Bugey, à quelques kilomètres d’Oyonnax. Nous sommes dans la Plastics Vallée, dénomination qui laisse flotter l’idée de développement industriel et de modernité. Mais nous sommes aussi sur des terres anciennes, où l’on conserve le souvenir des travaux des champs et du petit élevage, où la vieille ville ressemble à un village de carte postale avec sa fontaine, ses maisons typiques et son petit bureau de poste. Le 19 décembre 2008, Catherine Burgod, en charge du bureau de poste annexe de la vieille ville, est retrouvée assassinée, on l’a tuée de vingt-huit coups de couteau et l’argent du coffre a disparu. Les enquêteurs ne retrouvent aucune preuve matérielle, il n’y a pas d’empreinte, et les traces ADN ne renvoient à aucun suspect potentiel. C’est à ce fait divers que Florence Aubenas consacre son dernier livre.

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dimanche 13 août 2017

Les Furies de Lauren Groff

Lauren Groff, Les Furies (Fates and Furies), traduit de l’anglais (USA) par Carine Chichereau, éd. de L’Olivier, janvier 2017, 432 pages.

Les Furies, c’est le livre dont tout le monde a parlé en début d’année 2017 en France (date de publication de la traduction), parce qu’il a été célébré par Barack Obama comme meilleur livre de l’année 2015 (date de publication aux USA). En lecture décalée, loin du barouf médiatique et présidentiel, Les Furies est un roman largement à la hauteur de sa réputation. Une construction baroque – entendons par là une construction « bosselée », qui suit le cours chronologique mais pas vraiment, qui prend le lecteur par la main et le guide dans un labyrinthe narratif qui anticipe et revient en arrière – et un partage franc, en deux parties – son histoire à lui et son histoire à elle – posent les bases fondamentales, y compris au sens de fondation, du couple. D’un couple. Celui que forment Lotto et Mathilde.

Ce ne sont pas vraiment leur nom, d’ailleurs. Ils s’appellent Lancelot et Aurélie. Il est né en Floride, dans une famille riche. Il fait une connerie à 15 ans et se retrouve exilé en pension, loin de chez lui. Elle est née en Bretagne dans une famille pauvre – oui, oui, en France – fait une connerie à 4 ans et se fait bringuebaler de grand-mère en oncle mafieux, se retrouve aux USA par un de ces ressorts romanesques auxquels on adhère tout en se disant que la ficelle est grosse. Qu’importe. On est dedans. Dans un roman bigrement tortueux et foutrement captivant, en limite d’ensorcellement.

Ils se marient à 22 ans, ils se connaissent depuis quelques jours. Ils vont former un couple étincelant, lui solaire et elle mystérieuse, insondable. Il se croyait comédien, il devient le dramaturge le plus célèbre de sa génération. Elle ne veut pas d’enfant, reste dans l’ombre de son époux. Ils s’aiment au-delà de tout. Et ça marche.

Il semble que j’en aie déjà trop dit. Déflorer plus avant l’histoire de Lotto et Mathilde s’apparenterait à une trahison. Bien entendu, on aura compris que l’histoire de ce couple est bâtie non sur des mensonges, mais sur des non-dits et des secrets. Lotto, qui traverse la vie comme un météore innocent, ne sait rien de ce qui se joue, et qui s’est joué, dans son dos. Mathilde, épouse exemplaire et effacée, apparaît à tous comme une fille cousue de fil blanc, alors qu’elle est bien plus complexe que ce qu’elle donne à voir et à entendre. Elle suit un chemin de rédemption, quand il croit suivre un chemin d’ascension.

Des trajectoires parallèles sont mises en place, que le lecteur ne décèle que peu à peu, et en cela, on peut dire que Les Furies est un roman à suspens. Le rejet des mères, pour telle ou telle raison, par exemple. La volonté de vivre dans des maisons modestes, quand on est à la tête d’une fortune, autre exemple. De quelque côté que l’on se tourne, ce sont les femmes, mystérieuses, à la volonté insondable, qui mènent la danse. On ne le découvrira vraiment que dans les dernières pages du roman.

Le mariage, on le sait, est une institution vouée à transmettre un patrimoine et à assurer une filiation. L’amour entre époux est un bonus, rien de plus. Lauren Groff, sans jamais aborder cet aspect de front, remet l’institution maritale sur des rails traditionnels. L’héritage sera transmis, même si le fils et la mère ne se rencontreront plus jamais, ou presque, après l’exil de Lotto. L’autre héritage mis en question dans ce roman virevoltant est celui de la génétique, ou de l'atavisme : Mathilde ne veut pas avoir d’enfants, et elle a ses raisons, vraies ou fausses, en tous cas aiguës.

Toutes les critiques parues sur ce roman jusqu’à présent insistent sur le deuxième volet : l’histoire de Mathilde-Aurélie. Et se focalisent sur le prénom Aurélie (qui renvoie, en anglais, à du sexe oral). Sans remarquer que le prénom que se choisit cette Aurélie lorsqu’elle débarque aux USA est autrement signifiant : Mathilde, c’est la Force et le Combat (Math und Hild). Rien dans le roman ne laisse transparaître cette étymologie, et pourtant, tout dans l’attitude de Mathilde, y renvoie.

Au-delà des mensonges par omission de l’épouse à l’époux, de la candeur de l’époux face à l’opiniâtreté de l’épouse, au-delà de la maestria de la construction diabolique du roman, on goûtera avec profit et bonheur les arguments des pièces de Lotto. Un constant rappel au fatum des tragédies grecques, de constants échos à Shakespeare, entremêlés à des fêtes entre amis d’université, sex & drug, dévoiement et fidélité, faux-semblants et vérités, voire véracité, font des Furies un roman enivrant, dont le lecteur sort pantelant.


mercredi 26 août 2015

Le Cœur du problème de Christian Oster



Christian Oster, Le Cœur du problème, éd. de l’Olivier, août 2015, 192 pages.

Simon rentre chez lui, et trouve un homme mort dans son salon. Il lève les yeux, s’aperçoit que la balustrade de la mezzanine est cassée. Le type, donc, est tombé de là-haut. A été poussé ? Par qui ? Sa compagne Diane ? Celle-ci, médecin, doit être encore à l’hôpital, elle y est tous les vendredis après-midi. Mais Simon trouve Diane dans la maison, elle est en train de prendre un bain, et refuse de parler. Elle s’habille et s’en va. Voilà Simon face à face avec le cadavre. Que faire ?

L’intrigant Cœur du problème de Christian Oster débute comme un polar, ou un roman noir. Simon est le narrateur, ce qui ajoute à la pression que ressent le personnage. Mais il n’y a pas de réel affolement de la part de Simon, ni de colère. Une sorte de lassitude, ou d’apathie, s’empare de lui, avant qu’il ne se secoue plus ou moins, place le cadavre dans le coffre de sa voiture, et parte pour la ville voisine donner une conférence sur la guerre de cent ans. Pains de glace pour conserver le corps ? Il faudrait en acheter une centaine, à Ikea, et cela ne passerait pas inaperçu à la caisse. Trou creusé dans le jardin ? Oui, pourquoi pas… Du côté du potager…

L’un des aspects les plus intéressants de ce roman est le décor. Dans une ville, l’intrigue aurait été toute différente. Dans Le cœur du problème, nous évoluons à la campagne, quelque part en Normandie. Les routes sont plus ou moins désertes, les amis rares et encombrants, les temps morts nombreux. Diane ne répond pas au téléphone, et Simon décide d’aller déclarer sa disparition à la gendarmerie, histoire de prendre l’initiative sur une éventuelle enquête. S’il s’inquiète de la disparition de sa compagne, personne n’ira penser que… La gendarmette de service, à l’accueil, le rabroue plus ou moins, mais Henri, un gendarme qui prend sa retraite le jour-même, intervient dans la déposition.

Dès lors, Simon et Henri ne vont pratiquement plus se quitter. Commence une sorte de virée somnambulique, fantaisiste et anxiogène. Henri joue-t-il au chat et à la souris avec Simon ? Pourquoi Simon accepte-t-il de passer quelques jours chez la belle sœur d’Henri, avec le désormais ancien gendarme et son épouse ? Et que signifie cette descente de rivière en barque, parfaitement surréaliste ? Les épisodes s’enchaînent, comme dans un cauchemar éveillé : une fête dans un donjon remis à neuf, une maîtresse de maison plus très maîtresse d’elle-même, des conversations à double-sens, des faux-fuyants et des aveux.

Le Cœur du problème se lit sans temps mort, le lecteur avance en voulant savoir comment tout cela peut finir puis, la fin du roman venue, se satisfait d’un épilogue en forme d’équilibrisme. La résolution reste suspendue au bord du vide. L’écriture de Christian Oster, enroulée, compliquée, ajoute une part supplémentaire de malaise à la situation. Le lecteur suit les pensées méandreuses de Simon et avance avec lui. On s’est éloigné du roman noir, ou du polar. On s’est rapproché de l’observation des mœurs de la rurbanité contemporaine, peu éloignées de la province d’antan.

*

Extrait

« Henri, donc. En civil. J’étais en robe de chambre. On constatera que, alors que j’avais la possibilité de ne pas le faire, j’étais allé ouvrir. Ça pouvait être la factrice. Non que j’eusse attendu un recommandé. Je veux dire que ça pouvait être quelqu’un. Je commençais à ressentir le besoin d’avoir de la compagnie. Plutôt pas Paul, évidemment. Mais n’importe qui d’autre, ça m’allait. Plutôt pas Henri, évidemment. Mais, alors que j’avais eu tendance à m’isoler, après que les circonstances m’avaient amené à l’être de toute façon, isolé, je constatais que je ne me suffisais plus, que mon état d’égarement et d’inquiétude ne suffisait plus à me combler, et que, quitte à vivre avec la pensée de Diane au loin et celle du mort tout proche, situation dont la permanence me semblait pour l’instant à toute épreuve, j’aurais aussi pu inviter des gens à dîner ». (p. 80)


mardi 11 novembre 2014

Le Soleil de Jean-Hubert Gailliot



Jean-Hubert Gailliot, Le Soleil, éd. de l’Olivier, août 2014, 540 pages.

En premier lieu, il y a le livre lui-même, son aspect : les 82 pages roses qui tranchent sur la tranche blanche, insérées au début du deuxième versant du roman, et l’illustration de couverture, façon éclipse de synthèse additive – RVB, Rouge-Vert-Bleu en fondu au noir, quand c’est le blanc qui est attendu. Et puis il y a le titre, simple et énigmatique, Le Soleil, posé sous l’illustration de l’éclipse. Avant même de lire la quatrième de couverture, on est intrigué, et déstabilisé. On a envie de s’approcher de ce Soleil-là.