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lundi 2 juin 2025

Le Crime du bon nazi de Samir Machado de Machado

Samir Machado de Machado, Le Crime du bon nazi, traduit du portugais (Brésil) par Hélène Melo et Clara Domingues, éd. Denoël, avril 2025, 144 p.

On se souvient, bien sûr, du Crime de l’Orient-express. Un crime est commis dans un train bloqué par la neige. Enquête en huis-clos. Le Brésilien Samir Machado de Machado utilise le même dispositif - un meurtre en huis-clos dans un moyen de transport - en déplaçant la ligne : nous voilà dans les airs, dans un Zeppelin, avant le début de la deuxième guerre mondiale. Les nazis sont bien installés au pouvoir, et parmi les voyageurs on trouve un enquêteur de la police criminelle allemande, une aristocrate convaincue par le nouveau pouvoir, un médecin nazi, un  jeune Britannique au regard cynique, un commerçant mal à l’aise…

Personne n’est ce qu’il prétend, et lorsque le crime est commis, l’enquêteur de la police criminelle prend les choses en main, sur la demande du commandant du Zeppelin. 

Ce roman policier qui débute et se poursuit comme un produit plus ou moins calibré, offre une surprise de taille dans sa résolution. Mais ce n’est pas seulement le déroulement de l’intrigue qui surprend. Le thème même du meurtre, sa cause et son origine, permet de focaliser le roman sur un thème rarement traité en littérature, et singulièrement en littérature policière : celui des persécutions nazies envers les homosexuels, les lesbiennes et les travestis, toute cette humanité qui se ne définissait pas encore comme LGBTQIA+. 

Machado de Machado nous fait découvrir à la fois les coulisses d’un Zeppelin et la terreur instaurée par le régime nazi envers les homosexuels, mais aussi les Juifs. Le renversement des propositions - faire de la victime une victime alors que l’épilogue, surprenant et épatant, nous démontre autre chose - est plus qu’ingénieux : signifiant. 

Une manière de revenir sur un épisode terrible des persécutions du Troisième Reich,  de mettre le doigt sur les ambiguïtés des SA et de l’oligarchie allemande. Le membre de la police criminelle allemande et le jeune Britannique incarnent une résistance existentielle, et la première résolution qui s’appuie sur l’assentiment des sympathisants nazis - passagers concernés, membres du personnel du Zeppelin - est un pied de nez salutaire à une situation désespérée.

On ne peut rien dire de plus ici sans dévoiler le ressort principal de l’intrigue. L’épilogue, renversant, est une victoire, sous le soleil brésilien. 

Le graphisme de la couverture du roman, impressionnant, souligne le paradoxe du titre : qu’est-ce qu’un bon nazi ? La dernière phrase du livre donne une solution : « la seule manière concevable d’être un bon nazi est d’être un nazi mort. » 

 

dimanche 5 novembre 2023

Jules et Joe d’Alexis Salatko

Alexis Salatko, Jules et Joe, éd. Denoël, août 2023, 288 p.

Patronyme : Dassin. Jules, le père. Joe, le fils. Alexis Salatko nous offre le point de vue du père pour mettre en évidence les relations filiales et paternelles. Le père, juif d’Odessa émigré aux USA et évoluant dans le monde du cinéma. Le fils, doué pour les études mais se sachant, se voulant artiste – écrivain, acteur, puis choisissant le show business. Ces deux-là, en fin de compte, se croisent et peinent à se parler. Lorsque le fils meurt avant le père, inversant l’ordre logique, les rendez-vous et les conversations manqués pèsent douloureusement.

Cet ouvrage nous permet d’entrer de plain pied dans l’époque du Maccarthysme. Jules Dassin, dénoncé par Edward Dmytryk, doit s’exiler, et peine à trouver des financements pour monter ses films. L’enfance de Joe est ballotée, mais Joe se sent américain. Il choisit de suivre des études universitaires aux USA et obtient un master en anthropologie dont le sujet est les Indiens Hopis. Comme son père, il prend fait et cause pour les minorités. Jules Dassin se sépare de la violoniste Béatrice Launer, son épouse et la mère de ses trois enfants, après sa rencontre avec Melina Mercouri. Voilà que le père a trouvé sa muse, tandis que le fils se cherche encore. Melina Mercouri est, à bien y regarder, la figure centrale de ce livre : elle fait le lien entre le père et le fils, noue des relations très fortes avec Joe et inspire à Jules ses plus beaux films. 

Le livre est bâti selon une chronologie précise : chaque chapitre porte la date du 20 août, de 1938 à 1981, c’est-à-dire que le livre est construit autour de la date de décès de Joe (20 août 1980). Salatko pioche dans chaque année de la vie de Joe (né en 1938) un souvenir possible de rencontre entre le père et le fils. Grâce à ce dispositif, on suit en parallèle les trajectoires de l’un et de l’autre, et la marche du monde. Et comme l’auteur choisit le point de vue du Jules Dassin, on assiste en creux aux débuts puis au succès dans le show business du fils, et en ronde bosse à la carrière du père.

Jules et Joe est l’évocation des relations père-fils, en premier lieu. Des relations pas forcément compliquées, mais distanciées par des carrières parallèles et prenantes. On croise, au fil des pages, les figures de Gina Lollobrigida, de Marguerite Duras, de Romy Schneider, entre autres. Mais également la figure du chanteur Carlos qui, par une pirouette savoureuse, fait le lien entre le père et le fils. Joe Dassin et Carlos sont de grands amis, Joe écrit des chansons pour Carlos. Jean Chrysostome Dolto (vrai nom de Carlos) est le fils de la psychanalyste Françoise Dolto, on le sait, mais aussi de Boris Dolto, kinésithérapeute réputé. Parce que son père Jules souffre du dos, Joe le met en relation avec le père de Carlos, ce qui permet à ces deux pères exilés de parler russe ensemble, pendant les séances de massage. 

Alexis Salatko, en écrivain autant qu’en scénariste, réussit à reconstituer deux réalités de l’univers du XXe siècle, celle du monde du cinéma américain et exilé parallèlement à celle des paillettes de la chanson française. Jules et Joe est un livre tendre et nostalgique sur la paternité, l’amour filial, et le temps qui file. 

 


mercredi 23 février 2022

La Dernière Enquête de Dino Buzzati d’Alexis Salatko

Alexis Salatko, La Dernière Enquête de Dino Buzzati, éd. Denoël, janvier 2022, 192 p.

 

Dino Buzzati (1906 – 1972) est un écrivain italien que nous connaissons bien en France. Son roman Le Désert des Tartares, ses nouvelles parmi lesquelles Le K ou L’Ecroulement de la Baliverna, sont étudiés en classes. On sait peut-être moins qu’il était aussi peintre et dessinateur. Et journaliste, fidèle au Corriere della sera durant toute sa vie. Il s’éteint en 1972, frappé par un cancer du pancréas, mal dont son père avait été victime avant lui.

Alexis Salatko se glisse dans la peau de Buzzati, alors que l’écrivain italien vient d’apprendre sa maladie. C’est ce que l’on appelle une exofiction, une biographie romancée. C’est donc à la première personne que Salatko nous entraîne dans une histoire crépusculaire, dont une grande partie se déroule dans une ville méridionale du nom d’Attesa. Là, les habitants d’un immeuble sont pétrifiés, pas morts mais figés dans leurs mouvements. Cet immeuble est situé dans un ancien abattoir, nommé Carnecittà. Buzzati journaliste est envoyé sur place par le Corriere, car cette affaire de pétrification ressemble à ce qu’il imagine dans ses nouvelles. Mais les nouvelles de Buzzati naissent, généralement, de ses rêves. Est-on dans un rêve ? Le dernier rêve d’un homme qui sait qu’il va mourir ?

Attesa, en italien, signifie l’attente. Carnecittà sonne comme Cinecittà. Où sommes-nous, réellement ? Où Salatko entraîne-t-il Dino Buzzatti, et son lecteur ? Dans un espace irréel et symbolique, où se côtoient et se confrontent la stase d’une partie de la population d’une petite ville du sud, et l’élan de la jeunesse. Cette jeunesse est incarnée par Fausta, une jeune femme qui a participé au mai 68 italien. Elle est libre, vive. Elle est à Attesa en tant que spécialiste des « maladies non classifiées et troubles inexpliqués ». Les conversations qu’elle a avec Buzzati mettent en opposition un homme qui va mourir et une jeune femme dynamique, un homme du passé et une femme de l’avenir. Car Buzzati, s’il a beaucoup voyagé, n’a, au fond, pas beaucoup bougé. Arrimé au Corriere della sera, il a passé sa vie dans un organe de presse conservateur.

La dernière enquête de Dino Buzzati est une enquête sur lui-même. Le roman permet de revenir sur l’historique du Corriere della sera, sur l’importance de la maison familiale, sur les amours et les amitiés. Une conversation téléphonique avec Fellini nous renvoie au film que l’écrivain et le cinéaste n’ont pas pu faire ensemble. Un rêve dans un rêve met en lumière une des passions de Buzzati : l’alpinisme. Alexis Salatko réussit à se glisser non seulement dans la peau de l’écrivain italien, mais également dans sa psyché. L’exercice est parfaitement réussi. Bien sûr, c’est l’heure du bilan :

« Au fond, il y a toujours eu deux Buzzati, l’écrivain officiel émérite, devenu un classique avec Le Désert des Tartares  (l’arbre qui cache la forêt, le chef d’œuvre qui occulte l’œuvre) et Dino il matto, le fou furieux enfermé entre les barreaux d’une page qui cherche à s’échapper de sa prison de papier en franchissant les lignes, cassant les codes, flirtant avec les interdits… Le premier n’a jamais fait rêver […], le second seul me plaît. »

Tout auteur d’exofiction choisit son motif de base – la personne qu’il va habiter  le temps d’un texte – pour lui donner son propre souffle.  Le souffle que Salatko insuffle à Buzzati au seuil de la mort est d’une mélancolie ardente. 

 


mercredi 4 mars 2015

La Séparation de Christopher Priest



Christopher Priest, La Séparation (The separation, 2002), traduit de l’anglais par Michelle Charrier, Denoël 2005 et Folio SF.

Dans le roman de Christopher Priest La Séparation, tout est placé sous le signe du double : personnages et sosies, doubles possibilités historiques, fraternité et guerre entre deux pays, frères jumeaux. Là où Le Prestige, du même auteur, posait la question de l’unicité feinte, La Séparation insiste sur la dualité trompeuse.

L’histoire démarre comme une uchronie classique, et déjà lue ici et là : la seconde guerre mondiale ne s’est pas arrêtée en 1945, mais en 1941. Deux frères jumeaux, absolument semblables et indifférenciables, aux mêmes initiales J.L. (l’un est appelé Jack, l’autre Joe) participent aux JO de Berlin en 1936, dans la compétition d’aviron, et remportent la troisième place. C’est Rudolf Hess qui leur passe la médaille de bronze autour du cou. Lorsque l’Angleterre entre en guerre, Jack devient pilote de bombardier, et Joe, objecteur de conscience, intègre la Croix Rouge. En 1941, Rudolf Hess rejoint l’Angleterre pour tenter de négocier la paix avec Churchill, est fait prisonnier lorsque son avion s’écrase en Écosse. Cette histoire-là, on la connaît, c’est l’Histoire. Christopher Priest va démonter cette Histoire en l’éclatant en différentes narrations – principalement en faisant entendre les voix des deux jumeaux, mais pas seulement – pour construire une autre histoire, sans majuscule, une autre possibilité, puisée à la fois dans les circonstances de l’époque (l’idée d’une paix séparée était envisagée, dans les milieux politiques britanniques, ainsi que la mise en minorité de Churchill) et dans le pur romanesque.

Christopher Priest ne se contente pas du « et si ?.. » propre à l’uchronie. Il décompose le thème des jumeaux : Jack et Joe, chacun à son tour, se retrouvent face à Rudolf Hess et à Winston Churchill, dans des circonstances totalement différentes. D’un côté la guerre, bien réelle. De l’autre, la paix éventuelle. Au thème des jumeaux, il entremêle le thème de l’antagonisme. L’Angleterre et l’Allemagne sont en guerre, comme deux frères ennemis. Les jumeaux Jack et Joe sont anglais, nés d’un père britannique et d’une mère allemande, s’expriment avec la même aisance en anglais et en allemand, sont amoureux de la même jeune femme allemande qui a pris la nationalité britannique. Lorsque Joe est amené à mettre en forme les termes du traité de paix, c’est sur la notion de « parité » qu’il bute :

J’avais grandi avec ce concept : des jumeaux s’inquiètent en permanence de parité, de manière souvent contradictoire. Jack et moi voulions que nos parents nous traitent équitablement, tout en espérant chacun être leur favori. […] Peut-être Hess cherchait-il à exprimer ce genre de sentiments : dans son introduction au brouillon de l’accord, il parlait en termes sentimentaux de la fraternité Allemagne-Angleterre, pays jumeaux à jamais liés, à jamais séparés, d’une neutralité bienveillante l’un envers l’autre.

Chacun des jumeaux est blessé durant la guerre, assez gravement. La plaie à la tête de Joe provoque ce qu’il appelle des « hallucinations lucides », dont quelques exemples nous sont donnés. Cette faille psychique permet d’induire le soupçon chez le lecteur. Chaque événement vécu et rapporté par Joe est soumis au doute, puis renversé par Joe lui-même lorsqu’il se rend compte que ce qu’il a vécu n’était pas réel mais rêvé, puis peut être renversé une troisième fois par le récit dans sa globalité. Les narrations imbriquées obligent le lecteur à « tout remettre dans l’ordre », si tant est que cela soit possible, car il lui faut naviguer entre faits historiques et uchronie. Malicieusement, la fin du roman semble coïncider avec l’Histoire, alors que les premières pages s’en éloignent radicalement.

La gémellité, dans La Séparation – le titre est évocateur – va de pair avec l’uchronie. Lorsque les jumeaux se brouillent, c’est le sens de la guerre, et son issue, qui en sont possiblement modifiés. La Séparation est aussi une histoire d’amour : les deux jumeaux sont amoureux de la même jeune allemande, qu’ils ramènent clandestinement en Angleterre après les JO de Berlin. L’un va l’épouser, l’autre va devenir – ou pas ? – son amant. L’enfant qui naîtra – qui est le père ? – deviendra historien. Mais dans quel temps ? Le nôtre, ou celui de l’uchronie ?

La Séparation est un roman à la composition complexe, dont la lecture requiert attention et adhésion. Plusieurs fois primé, il a reçu en France le Grand Prix de l’Imaginaire en 2006.

jeudi 26 février 2015

Le Prestige de Christopher Priest


Christopher Priest, Le Prestige (The prestige, 1995), traduit de l’anglais par Michelle Charrier, éd. Denoël, 2001 et Folio SF.

Film Le Prestige, scénario de Christopher Nolan et Jonathan Nolan, réalisé par Christopher Nolan, 2006, avec Hugh Jackman, Christian Bale, Scarlett Johansson, Michael Caine, David Bowie.

Le problème, avec des romans tels que Le Prestige, c’est qu’on ne peut analyser le texte sans le dévoiler. Et dévoiler ce qui fait l’âme-même de ce roman ingénieux, magistralement composé, et somptueusement symbolique, c’est tout de même embêtant pour le futur lecteur… Essayons de poser quelques bases : un jeune journaliste se rend au village de Caldlow, pour enquêter sur une secte dont le gourou semble avoir le don d’ubiquité. Ce n’est que le prétexte, biaisé mais signifiant, d’une histoire qui va renvoyer ce journaliste trois générations en arrière, vers un des ses ancêtres. Ajoutons, sans que cela porte encore à conséquence, que le journaliste en question est persuadé d’être en communication avec son frère alors qu’il est fils unique, et que la jeune femme qui l’accueille à Caldlow descend, elle, du pire ennemi de l’arrière-grand-père du journaliste.

Le véritable cœur du roman se déroule dans le Londres de la fin du XIXe et du tout début du XXe, dans le milieu des illusionnistes. Alfred Borden et Ruppert Angier se disputent la première place au panthéon de la magie. Borden présente un numéro qui donne l’illusion de la téléportation de façon parfaite. Où est le trucage ? Angier est obsédé par le numéro de son concurrent et adversaire.

Christopher Priest donne à son lecteur les journaux intimes de Borden et Angier. Dans un journal intime, on ne cache généralement pas grand-chose. Mais ces journaux-là sont rédigés de telle façon – celui de Borden, tout d’abord, puis celui d’Angier – que le lecteur sait qu’il est au centre d’un piège, d’une illusion. Qui rédige le journal de Borden ? Lui, ou un autre ? Lui ET un autre ? Et qui prend le relais lorsque Ruppert Angier ne peut plus tenir la plume, cloué sur un lit de souffrance, rongé par… ?

Une des figures centrales du roman est Nikola Tesla. Angier fait le voyage à Colorado Springs, rencontre le physicien et lui commande une machine qui simulerait la téléportation, afin de monter un numéro plus impressionnant encore que celui de Borden. Tesla répondra à ses attentes, et plus que cela.

Le Prestige est l’histoire d’une obsession : découvrir le « truc » de l’autre, le faire sien, et l’améliorer. Mais c’est aussi l’histoire de l’abandon de sa propre vie au profit de son art. Comment dire sans en dire plus ? Les magiciens les plus spectaculaires œuvrent dans ce que l’on appelle « la grande illusion ». Et l’illusion ne peut être parfaite que si la vie et l’art se confondent. Quitte à faire de sa vie un mensonge, à abandonner une partie de sa propre vérité et leurrer son monde y compris son épouse. Quitte à faire disparaître le « produit » de l’illusion, à l’ensevelir, spectacle après spectacle, dans le caveau de ses ancêtres. On ne meurt pas qu’une fois, dans le monde de la magie. Ou plutôt on…

Nous sommes bel et bien en Science-Fiction, ici, car il y a la machine de Tesla. Le fantastique et le polar se moquent des machines. Mais nous sommes aussi ailleurs, dans un registre plus symbolique, celui du double et de l’unité, de l’être et du paraître, de la vie réelle et de la vie sur scène. Le Prestige est un roman exceptionnel, qui se dévore et qui, une fois terminé, continue d’enchanter – et de désespérer – le lecteur.

Une telle histoire ne pouvait qu’intéresser les cinéastes. Que ce soit Christopher Nolan qui s’y soit collé n’a rien de surprenant. Son film, intitulé lui aussi Le Prestige, s’éloigne quelque peu du roman de Christopher Priest. Il le simplifie – il n’est plus question du jeune journaliste, par exemple, mais le schéma du retour en arrière est conservé –, le transforme en ajoutant du drame à la vie amoureuse et familiale des deux magiciens, et le complexifie par la mise en scène d’un crime. Mais les grandes lignes sont préservées, et les scènes se déroulant à Colorado Springs sont superbes. David Bowie campe un Nikola Tesla impeccable, impassible. La machine qu’il invente pour Angier, lorsqu’elle est refermée, ressemble à un immense métronome. L’image est saisissante. Comme sont saisissants le plan d’ouverture – une accumulation de chapeaux haut-de-forme – et le plan final – un alignements de caissons remplis d’eau, dans lesquels flottent les…

C'est dans le film que l'on apprend la signification du titre. Un numéro de magie se décompose en trois parties : la promesse, le tour, et... le prestige. Trois actes : exposition, déroulé et surprise. Et c'est dans le roman que l'on prend véritablement conscience que le prestige peut se mettre au pluriel. Les prestiges.  

On ne sait que conseiller : regarder le film, puis lire le roman, ou faire l’inverse. L’un et l’autre se répondent. J’ai lu trois fois le roman, visionné au moins dix fois le film. Ma préférence va au…

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mercredi 14 mai 2014

Les Cordelettes de Browser de Tristan Garcia


Tristan Garcia, Les Cordelettes de Browser, Denoël (2012) et Folio (avril 2014)

David Hale Browser est lâché dans l’espace à bord d’un vaisseau en forme de long serpent. Il est le dernier des « borneurs », ces hommes à qui il a été demandé d’aller au plus loin de l’univers, de le fermer, afin d’en ouvrir un autre. Browser est seul dans son vaisseau. Il s’ennuie à peine, il est au-delà de l’espace imaginable. Il pense à la jeune fille dont il était amoureux, au lycée. Il ne parvient pas à se souvenir de son nom. Cela l’obsède. Et puis, Browser parvient au bord de la Frange, passe son bras dans une faille minuscule. « David parvint à en extraire une grande caisse légère, une sorte de cercueil ou plus exactement de placard, qui flotta à ses côtés. De l’autre main, David tira une caisse plus petite, qui lui fit penser à une console de bois ». David Hale Browser vient d’arrêter le temps.

Le placard, c’est le néant. La console renferme une myriade de cordelettes que l’on noue et dénoue. Chaque humain possède sa propre console. Au gré des nœuds qu’il fait et défait, il peut revivre une scène particulière de sa vie. Parce que le temps, plus qu’arrêté, est figé. On vit dans une éternité où l’on ne vieillit pas, où les saisons ne passent pas, où ni les femmes et les hommes, ni les fleurs et les fruits, ne fanent, ne flétrissent. Et l’éternité, on le sait, c’est long, surtout vers la fin.

Dans la première partie du roman, les chapitres s’enchaînent comme des nouvelles, presque indépendantes les unes des autres. Ce sont des morceaux d’existence de quelques personnages, qui ne se croisent pas. On y découvre le Chalet de l’État, qui abrite le placard que Browser a découvert, et dont la porte ouverte débouche sur le néant. On fait la connaissance de Viv, qui essaie de remonter une scène de son enfance comme on monte un film, en coupant, en collant. On y côtoie Anita qui travaille sur un étrange chantier : il a été décidé de creuser deux puits, de part et d’autre de la planète, et d’effectuer la jonction au centre de la terre. Anita est chargée de la dernière manœuvre, tourner une vis. Mais dans quel sens la tourner ? Le sens des aiguilles d’une montre ? Le sens contraire ? Une montre… dans un monde où le temps n’a plus cours… Cet épisode est un rêve d’Anita, un moment d’imagination pour… passer le temps. Pourtant, la jeune fille va bel et bien rencontrer l’ouvrier tunnelier qu’elle devait rejoindre, dans son rêve, au centre de la terre. C’est ce couple « originel » qui va reprendre les choses en main lorsque l’éternité prendra fin. La deuxième partie du roman, son second versant, est fait de luttes amoureuses et politiques, de résistance et de combats. De vieillesse et de mort. Le temps reprend ses droits, et avec lui reprend le cours de l’Histoire.

Voilà sans doute un roman plus symbolique que se rattachant strictement à la science-fiction. Plus fable philosophique que kitcherie d’anticipation. Tristan Garcia puise à plusieurs sources en les détournant, en leur rendant hommage. On songe à Solaris, à l’univers de Bradbury ou de Vonnegut. La couleur joue un grand rôle dans la narration, qu’elle évoque les tableaux de Hockney ou qu’elle se concentre sur le rouge dans les vêtements de la deuxième partie. Le redémarrage du temps est comme une course accélérée de l’Histoire, il faut réapprendre à allumer un feu, un enfant est élevé par une ourse, on revit l’esclavage, le travail dans les forges…

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En mai 2013, les élèves de Première Littéraire du lycée Condorcet (Rhône) ont lu les Cordelettes de Browser et se sont essayés à l'écriture collective d'un article pour le quotidien Lyon Plus, dans un atelier d'écriture que j'ai co-animé avec leur professeur de Lettres, Anne-Marie Baglioni. Ils ont ensuite rencontré Tristan Garcia et assisté à la table ronde à laquelle il participait lors des Assises Internationales du Roman (Lyon).