dimanche 16 juin 2019

Le Pendule de Foucault de Umberto Eco (bis)


Umberto Eco, Le Pendule de Foucault (Il pendolo di Foucault, 1988), traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano, éd. Grasset, 1990 et éd. Livre de poche (dans une nouvelle édition revue par l’auteur et le traducteur).

J’ai revisionné quelques entretiens de Eco à l’époque de la parution du Pendule…, et notamment celui d’Apostrophes, sur le site de l’INA. Disons qu’à l’ère numérique, la mémoire est additionnelle. J’additionne des souvenirs à des souvenirs de souvenirs, et j’en cherche la trace. Et après revisionnage, l’essentiel saute aux yeux (qui lisent) et aux oreilles (qui entendent). La traduction. Jean-Noël Schifano traduit en orfèvre, on le sent. Il faudrait, après tant d’années de proximité avec ce texte, que je me résolve à aller lire le texte original, mais je suis d’ores et déjà sûre d’y retrouver les mêmes inflexions : celles de Eco lorsqu’il parle en français, et celles de la traduction de Schifano lorsqu’il traduit Eco. Celles de Eco dans sa langue maternelle, celles de Eco lorsqu’il écrit en italien, et celles de Schifano lorsqu’il traduit le texte italien. On est déjà à une puissance cubique, là, non ? Ce que l’on entend, dans la langue française du Pendule…, c’est la voix même de Eco. Son balancement, et parfois la redondance du sujet pronominal. C’est une prosodie. Le Pendule… est, finalement, construit comme un dialogue. Le lecteur et Eco, voilà les deux forces en présence. Ce que Eco fait dire à Casaubon, c’est du Eco. Les répliques des personnages avec lesquels Casaubon interagit, ce sont nos répliques. Dans les parties de récit pur, c’est Eco qui parle. Mais… renversement… lorsque Casaubon et Belbo dialoguent, le lecteur devient Casaubon, et Belbo, c’est Eco.

Laissons de côté l’érudition – avec Eco, on ne peut pas lutter, enfin, mézigue, je ne peux pas lutter – et restons du côté du lecteur (de la lectrice). Lorsque commence le roman – alors que les prémisses viendront plus tard dans la narration – le Casaubon qui se fait enfermer aux Arts et Métiers, c’est nous. Nous sommes dans le rôle du héros acculé et candide, alors que Casaubon, lui, sait par où il en est passé et pourquoi il se retrouve là, mais nous pas encore, puisque nous ne faisons que débuter la lecture du roman. La construction du Pendule… est diabolique, elle met le lecteur en position oscillante : il ne sait rien, il apprend et découvre, il explore tout en revenant en arrière. En cela, la construction du Pendule… colle exactement à l’exploration de Casaubon, qui est parfois Eco, et parfois nous.

Que nous raconte Le Pendule… ? Et « raconter » n’est pas le bon mot ici. Le Pendule de Foucault est un roman d’aventures, aventure intellectuelle et réelle. Mais la pierre de touche du Pendule…, c’est bien cette conjonction de l’avant et de l’après. Cette dissertation tout en alacrité et distance de ce qui précède et ce qui va arriver. Les Rose-Croix remontent-ils à Akhenaton ou même plus haut (plus loin ?) L’élaboration du Plan – le fameux Plan ! – est-elle postérieure au déroulement de la diégèse remise en ordre, ou antérieure et redécouverte par trois pieds nickelés qui s’ennuient ? Le Pendule… est la construction quasi quantique d’une plaisanterie.

Dans cette plaisanterie qui tourne au drame, Eco toujours remet son lecteur sur le droit chemin. Il s’agit de ne pas se laisser happer par des enchaînements séduisants, de ne pas tomber dans la séduction du grand complot. Eco nous rattrape par la main. Par exemple : « Naturellement, me disais-je en rentrant chez moi, il ne s’agit pas de découvrir le secret des Templiers, mais de le construire », ou encore : « Nous étions enfin en mesure de procurer aux Templiers un secret honorable. » Ce secret, qui tourne autour, bien entendu, de la domination du monde, Casaubon, Belbo et Diotallevi le font aussi reposer sur les épaules de ce que dans le roman on appelle les Illuminés, et qui renvoie de plein fouet, aujourd’hui, aux Illuminati du Da Vinci Code de Dan Brown, roman publié en 2003, c’est-à-dire quinze ans après la publication en Italie du Pendule de Foucault. Dans le chapitre 64 du Pendule… les trois héros font avaler à l’ordinateur Aboulafia des phrases qu’ils nomment « vers » et des connecteurs logiques de type si/alors, et demandent à la machine de randomiser le tout, pour en sortir un poème. La méthode n’est pas sans rappeler les Cent Mille Milliards de Poèmes de Raymond Queneau. Aboulafia crache un texte qui vaut ce qu’il vaut :

« Les Templiers y sont toujours pour quelque chose
Ce qui suit n’est pas vrai
Jésus a été crucifié sous Ponce Pilate
Le sage Ormus fonda en Egypte les Rose-Croix
Il y a des kabbalistes en Provence
Qui s’est marié aux noces de Cana ?
Minnie est la fiancée de Mickey
Il en découle que
Si
Les druides vénèrent les Vierges noires
Alors
Simon le Magicien identifie Sophia à une prostituée de Tyr
Qui s’est marié aux noces de Cana ?
Les Mérovingiens se disent rois de droit divin
Les Templiers y sont toujours pour quelque chose »

Et là, tadaaam ! devant la déception de Diotallevi, Belbo se lance dans l’explication du texte, et livre le pitch du Da Vinci Code (qui ne sera publié que quinze ans plus tard, rappelons-le) :

« Un peu confus, dit Diotallevi.
- Tu ne sais pas voir les connexions. Et tu ne donnes pas l’importance qu’il faut à cette interrogation qui revient par deux fois : qui s’est marié aux noces de Cana ? Les répétitions sont des clés magiques. Naturellement, j’ai intégré, mais intégrer la vérité est le droit de l’initié. Voici mon interprétation : Jésus n’a pas été crucifié, et c’est pour ça que les Templiers reniaient le crucifix. La légende de Joseph d’Arimathie recouvre une vérité profonde : Jésus, et non pas le Graal, débarque en France chez les kabbalistes de Provence. Jésus est la métaphore du Roi du Monde, du fondateur réel des Rose-Croix. Et avec qui débarque Jésus ? Avec sa femme. Pourquoi ne dit-on pas dans les Evangiles qui s’est marié à Cana ? Mais parce que c’étaient les noces de Jésus, noces dont on ne pouvait parler parce qu’elles avaient lieu avec une pècheresse publique, Marie-Madeleine. Voici pourquoi depuis lors tous les illuminés, depuis Simon le Magicien jusqu’à Postel, vont chercher le principe de l’éternel féminin dans un bordel. Par conséquent, Jésus est le fondateur de la lignée royale de France. »

Là, c’est comme si Eco lui-même me lisait son texte, et qu’ensuite nous éclations ensemble de rire. Là, c’est de l’humour à l’état pur. Un humour littéraire et culturel. Quinze ans plus tard, je devrai batailler ferme, dans telle ou telle discussion familiale ou amicale, pour démonter, sans succès, les ressorts du Da Vinci Code. Rien à faire, le complot, ça marche à tous les coups. Et les Illuminati séduisent. Là où Dan Brown se prend au sérieux et s'engouffre quasi politiquement dans la conspiration, ce cher Umberto fait un clin d'oeil complice. Eco ne prétend pas révéler quoi que ce soit, il montre, en rigolant, comment on invente une théorie. C'est l'invention du Plan. Bon, bien sûr, après, ça tourne vinaigre, parce que sinon, point de roman.

Curieusement, à la re-re-re-relecture du Pendule…, je suis frappée par les collisions littéraires. Ainsi, l’exergue du chapitre 83 est tiré de Science et sanity d’Alfred Korzybski : « Une carte n’est pas le territoire. » Cette citation est connue et archi-connue depuis le roman de Houellebecq (2010), mais je ne me souvenais pas de l’avoir lue dans Le Pendule… Idem pour le jésuite Kircher, qui est un des héros du roman de Jean-Marie Blas de Roblès Là ou les tigres sont chez eux (2008), et qui est cité et re-cité dans Le Pendule…, lorsqu’il est question de l’implication des jésuites dans le Plan (mais les jésuites y sont toujours pour quelque chose, on le sait au moins depuis Le Juif errant d’Eugène Sue). Dans un même élan romanesque, Eco et Blas de Roblès emmènent aussi un de leurs héros au Brésil. C’est sans doute ce que Eco appelle la « polygénèse littéraire » (chapitre 66).

C’est bien simple : dans Le Pendule de Foucault, il y a tout (mais pas n’importe quoi), tout ce qui touche à une imagination à laquelle on a laissé la bride sur le cou. Belbo, Casaubon et Diotallevi sont les champions de la mise en perspective et des connexions : ils jouent. A ce grand jeu-là, ils laissent des plumes, et même la vie. Mais ils nous transportent et nous enthousiasment. Pour ceux qui, comme moi, ont été à la fois traumatisés et émerveillés par le feuilleton Belphégor (hé, j’étais vraiment petite à l’époque de la première diffusion, et je n’ai que des souvenirs de souvenirs du premier visionnage, réactivés depuis, plusieurs fois), les Rose-Croix, c’est quelque chose ! C’est à la fois le regard incroyable de l’actrice Sylvie, et la phrase impeccable prononcée par l’acteur Yves Rénier qui incarne le journaliste André Bellegarde : « Je sais tout, mais je ne peux rien dire. »

Le Pendule de Foucault est un roman formidable, monstrueusement documenté, qui, à ma re-re-re-relecture de ce jour, me fait osciller entre l’avant et l’après des références littéraires et feuilletonesques. Et j’ai, décidément, dans l’oreille, le balancement de la voix d’Umberto Eco, merveilleusement rendu par la traduction de Jean-Noël Schifano. C’est bien grâce au traducteur que je dialogue avec Eco. Et qu’avec lui je ris.



mercredi 29 mai 2019

Le Pendule de Foucault de Umberto Eco


Umberto Eco, Le Pendule de Foucault (Il pendolo di Foucault, 1988), traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano, éd. Grasset, 1990 et éd. Livre de poche (dans une nouvelle édition revue par l’auteur et le traducteur).

Périodiquement, je relis Le Pendule de Foucault. En général à la fin du printemps, lorsque le grand rush des SP de la rentrée littéraire n’a pas encore commencé, et que je bénéficie de larges heures de surveillances d’épreuves, au bahut. Et périodiquement, je le rachète, car inexplicablement, tous mes exemplaires précédents disparaissent. Me voici donc face à un livre neuf, dont je connais pourtant les méandres. Je sais déjà où je vais me retrouver : à Provins, par exemple. Ou dans les locaux d’une maison d’édition où, pour passer du normal au bizarre, on doit faire attention à ne pas buter sur une petite marche, indécelable ou presque.

Cette petite dénivellation, cette imperceptible différence de niveau, au détour d’un couloir, je sais que je la connais. J’ai buté sur cette marche, il y a des années de cela, dans un recoin des deux lycées que j’ai hantés, celui du secondaire et celui de la classe prépa’, tous les deux anciens couvents, avec cloître et balustres en rinceaux et fenêtres à petits carreaux aux verres soufflés remplis de bulles, dans Myrelingues la Brumeuse, dans Lyon la mystérieuse. A chaque relecture du Pendule, je cherche dans mes souvenirs où se situe cette foutue marche.

C’est peu dire que Casaubon, Belbo et Diotallevi, les « héros » du Pendule…, sont mes amis. Je me souviens de ma visite au musée des Arts et Métiers, à l’époque où Internet n’existait pas encore, et de ma sidération devant le pendule oscillant. Il n’y avait personne. Je ne sais pas pourquoi, dans tous mes souvenirs de visites de musées, il n’y a personne. Sans doute parce que depuis que les files d’attente sont interminables et qu’il faut penser à acheter un coupe-file, je ne vais plus au musée. Je me souviens, donc, de ma sidération devant le pendule. Je n’en connaissais que la description de Eco, je n’avais vu aucune photographie des lieux. C’était mystérieux, inattendu, et pourtant familier.

Le Pendule de Foucault, c’est à la fois l’une des premières apparitions littéraires de l’informatique – la mémoire d’Aboulafia ! –, la fascination pour le traitement de texte, et la mise en forme romanesque des pouvoirs conjugués de l’imagination et de l’érudition. A force d’écrire des choses horribles, elles finissent par arriver. Dans Le Pendule…, à force d’imaginer, par désœuvrement ou quelque chose d’approchant, le grand complot, les comploteurs te tombent dessus. Les théories du complot tirent leur force de conviction de la peur et de la méconnaissance, tous les théoriciens du démontage des théories du complot te le diront, et ils ont raison. Quand on n’arrive pas à comprendre le pourquoi et le comment, on pense qu’on nous cache tout et qu’on nous dit rien. Dans Le Pendule…, le contre-pied romanesque, et humoristique, repose justement sur le fait que les protagonistes s’amusent à créer une fiction complotiste. Et c’est cette fiction qui se retourne contre eux. Voilà la fantastique force du roman.

Disons que ce soir, c’est le souvenir que j’ai du Pendule de Foucault. J’ai racheté le bouquin hier – où sont passés mes exemplaires antérieurs ? mystère ! J’ai tendu la main dans ma bibliothèque, certaine de trouver au moins un des deux ou trois exemplaires de ces dernières années, mais rien, il n’y avait qu’un emplacement vide là où devait se trouver le bouquin, et ce vide-là, dans des rayonnages si bondés, est un mystère à lui tout seul – et je m’en vais commencer à le re-re-re-relire ce soir. Je buterai à nouveau sur cette foutue petite marche, qui me renverra, une fois encore, à un souvenir oublié, que je réinventerai, au lycée Ampère ou à la Martinière Terreaux. Je retournerai donc à Provins, entre autres. Mais, avant tout, dans les pages inaugurales, comme toujours, je me retrouverai face au pendule, dans le musée des Arts et Métiers. Et j’irai me cacher, me ferai enfermer dans le musée… et j’attendrai…

J’en frémis d’avance.


vendredi 24 mai 2019

Romain Gary dans la Pléiade


Romain Gary, Romans et récits, tome I (Education européenne, Les Racines du ciel, La Promesse de l’aube, Lady L., La Danse de Gengis Cohn), tome II (Adieu Gary Cooper, Chien blanc, Les Enchanteurs, Gros-Câlin, La Vie devant soi, Pseudo, Clair de femme, Les Cerfs-volants, Vie et mort d’Emile Ajar), sous la direction de Mireille Sacotte et Album Romain Gary, Maxime Decourt, éditions La Pléiade, Gallimard, 16 mai 2019.



  
Rarement une publication en Pléiade aura suscité un tel engouement, et une telle émotion. Pas seulement parmi les professionnels de la profession littéraire, mais aussi parmi les lecteurs. Romain Gary, décidément, tient une place à part dans le paysage des Lettres françaises. Lui, le si multiple, semble unique. Lui, le Juif non revendiqué, le Lituanien niçois, naturalisé français à 21 ans, le Compagnon de la Libération, le diplomate, le fils de Mina et l’époux de Leslie, puis de Jean, l’écrivain aux pseudonymes – ou plutôt hétéronymes – qui sous quelque nom que ce soit poursuivait sa quête d’humanisation de l’humain et de féminisation de la civilisation, n’a jamais quitté nos consciences, ni nos cœurs. Et dans ce « cœur », il faut lire la fraternité. On ne peut que fraterniser avec Romain Gary.