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lundi 6 janvier 2025

Bristol de Jean Echenoz

Jean Echenoz, Bristol, éd. de Minuit, janvier 2025, 208 p.


Bristol est un cinéaste d’avant-dernière zone qui se propose d’adapter un roman d’aventure nunuche publié par une multi-bestseller, laquelle lui impose comme actrice principale une jeune comédienne nommée à la scène Céleste Oppen. Bristol est un type un peu nonchalant, pusillanime. Voilà pour le fond du roman.
Encore que, on ne sait pas trop où il se situe, ce fond, ni même s’il y en a un. Une ronde de personnages évolue au fil des chapitres, de Paris à l’Afrique en passant par Nevers. Parmi eux se détachent Geneviève, qui a exercé cent métiers et qui, dans le roman, en exercera au moins trois, et Brubec, le chauffeur de l’écrivaine, qui lui aussi est polyvalent. Brubec et Bristol se prénomment tous deux Robert, et disons que Bristol est un peu l’aventure de Robert & Robert.
La scène d’ouverture promet une enquête policière : un homme nu tombe du cinquième étage de l’immeuble de Bristol, à l’instant même où le cinéaste sort de chez lui. Mais d’enquête policière il n’y en aura point, ou alors à peine effleurée et incarnée par un enquêteur tombant sous le charme de l’habitante du troisième étage, actrice en déclin sans jamais avoir atteint son zénith, désormais versée dans le bien-être façon yoga et présidente de l’association des locataires.
Bristol semble un texte un peu foutraque, mais ce n’est pas le cas. C’est un texte qui tourne rond – il suffit de tourner la dernière page pour s’apercevoir à quel point la boucle est bouclée. Bristol n’est pas le roman de l’itinéraire de Robert Bristol, il est plutôt celui de Céleste Oppen, pâle figure mais personnage central.
On retrouve, en surmultiplié, le savoir-faire de Jean Echenoz, et son détachement apparent de l’intrigue. Mais ce n’est pas pour cela qu’on l’aime, Echenoz. On l’aime pour son sens de la phrase, pour son écriture. De vocatifs en anacoluthes, il narre avec un talent fou une histoire sans importance, si ce n’est sans queue ni tête. La surprise ne naît pas d’une péripétie d’intrigue, elle surgit au détour d’une virgule. Et qu’un écrivain nous surprenne avec son écriture, c’est bien ce que l’on attend de la littérature.

Extrait :

« On peut supposer qu’après le départ de Brubec la solitude en voiture n’a plus la même saveur, gâtée par l’amertume des sympathies interrompues, on peut imaginer que le confort de la rue des Eaux commence à manquer à Bristol, on peut émettre encore diverses hypothèses, on peut aussi s’en foutre éperdument. Quoi qu’on décide à cet égard, toujours est-il que trente minutes plus tard Robert Bristol est en train de rouler sur l’autoroute A20 par laquelle, en principe, c’est quatre heures jusqu’à Paris.

Ça nous en prendra cinq car ça bouchonne à partir de Châteauroux. »



vendredi 3 novembre 2023

Hitchcock s’est trompé de Pierre Bayard

Pierre Bayard, Hitchcock s’est trompé, « Fenêtre sur cour » contre-enquête, éd. de Minuit, octobre 2023, 176 p.


Pierre Bayard nous a déjà démontré qu’Œdipe n’avait pas tué son père, que Roger Ackroyd n’était pas l’assassin, pas plus que le juge parmi les dix personnages proprement décimés sur une île. Entre autres. Bayard est mon détective préféré. En premier lieu parce qu’il fait plus confiance aux personnages qu’aux auteurs pour élaborer l’histoire dont ils ne sont plus des pantins, mais des acteurs autonomes. Dans Hitchcock s’est trompé, nous sortons du texte pour entrer dans le film. Nous restons dans l’univers policier, plongés dans l’œuvre du maître du suspens : Hitch himself

Fenêtre sur cour. Tout le monde a vu ce film. Pour ma part, je l’ai vu plusieurs fois – au moins cinq, dirais-je – avec toujours ce sentiment d’inachevé, de gêne dans le dénouement. Un Hitchcock non convaincant, malgré tous les éloges. D’ailleurs, sur les trois films que Hitchcock a tournés avec Grace Kelly, le seul qui me semble plausible est Le Crime était presque parfait. Dans La Main au collet, il y a aussi quelque chose qui cloche, quelque chose que Pierre Bayard dénoue, en passant, dans cet essai consacré à Fenêtre sur cour. On se souvient de l’intrigue de ce film : un reporter, cloué dans un fauteuil roulant pour cause de jambe cassée, passe ses journées à épier ce que font ses voisins. Ses fenêtres donnent sur une cour intérieure, sur laquelle il a une vue panoramique. Tout un petit monde peuple cette cour : un pianiste, une danseuse, un couple au petit chien, une femme seule désolée d’être seule, une couple de jeunes mariés, une sculptrice, etc., et le couple Thorwald. Jeff, le reporter, conclut de ses séances d’espionnage-voyeurisme que Thorwald a tué sa femme. Dans l’épilogue – très rapide – du film, le spectateur apprend que ses soupçons étaient justes.

Tout l’art de la décortication de Bayard réside dans l’analyse minutieuse des aberrations qui nous échappent, à nous, lecteurs ou spectateurs. Car à cause de l’élaboration mentale de Jeff, et de son amie, et de son infirmière – il rallie les deux femmes à sa conviction – on passe à côté du vrai meurtre du film, dont tout le monde, spectateurs et critiques, se fout royalement. La mort supposée de l’épouse Thorwald prend toute la place. Et parce qu’il est psychanalyste, Pierre Bayard décortique le pourquoi de notre aveuglement. 

Jeff, son amie et son infirmière forment un trio, ou un plutôt un duo – deux femmes qui n’en forment qu’une. Ils s’enferment dans un raisonnement basé sur des suppositions et se convainquent que le meurtre est réel. Dans une enquête impeccable, Pierre Bayard démonte les mécanismes du voyeurisme,  de la paranoïa, de la folie à deux et de la théorie du complot. C’est magistral. Jeff, immobilisé, contraint de cogiter faute de pouvoir bouger – lui le reporter de terrain – tombe dans le délire d’interprétation, et y entraîne son entourage. 

« Se muer en enquêteur, c’est préjuger qu’il y a quelque chose à trouver, déjà présent sous la surface des choses […]. Contrairement au sentiment d’être démunis que, la plupart du temps, suscite en nous la rencontre avec le réel, l’idée que ce dernier s’apparente à un palimpseste à déchiffrer place l’enquêteur dans une position de toute-puissance, d’autant plus forte qu’il peut jouir de la satisfaction narcissique d’être le seul, ou du moins le premier, à avoir accès à la vérité. »

Si l’extrait ci-dessus s’applique au personnage de Jeff, il pourrait aussi s’appliquer à l’enquêteur – le contre-enquêteur – Pierre Bayard, ce qui rend la lecture de cet ouvrage d’autant plus délicieuse. Disons que Bayard a entraîné la lectrice que je suis dans le même tourbillon de conviction que celui dans lequel Jeff entraîne son amie et son infirmière. Il n’empêche… l’interprétation de Bayard sur le meurtre supposé de l’épouse Thorwald n’est que la phase préliminaire d’une démonstration autrement plus percutante sur le vrai meurtre – dont je ne dirai rien ici – qui a échappé à tous, et dont tout le monde se fout. 

J’aimerais bien que Pierre Bayard se penche sur le film Les Oiseaux, du même Hitchcock. J’en ai pour ma part une interprétation œdipienne – jocastienne – qui me semble évidente, sans doute un peu trop évidente. Si « le cinéma est peut-être plus intéressant encore que la littérature pour réfléchir sur la manière dont nous reconstruisons le monde à notre insu », il reste du pain sur la planche. Au-delà de démonstrations séduisantes et difficiles à réfuter, l’entreprise de dessillement de Pierre Bayard permet de réfléchir au statut du personnage de fiction, mû par une volonté propre. Cette idée-là est vertigineuse, et aucun fictionnaire ne pourra la réfuter. C’est sans doute pour cela que l’on écrit de la fiction… pour être le dieu créateur de personnages dotés de libre-arbitre. 

*

NB : Il existe un remake de Fenêtre sur cour, un téléfilm de 1998 avec Christopher Reeve dans le rôle principal. Les conclusions sur le meurtre supposé de l’épouse sont différentes de celles du film d’Hitchcock. Il y a doute, alors que chez Hitchcock il y a aveux. Preuve, s’il en est, que dans ce film mineur, on a détecté que quelque chose clochait dans l’œuvre source… En revanche, il n’y est pas question de l’autre meurtre, le meurtre que Pierre Bayard met en évidence. 

 


jeudi 24 août 2023

L’Echiquier de Jean-Philippe Toussaint

Jean-Philippe Toussaint, L’Echiquier, éd. de Minuit, septembre2023. 

Stefan Zweig, Echecs, traduction de Jean-Philippe Toussaint, éd. de Minuit, septembre 2023. 



Mars 2020, confinement. On s’en souvient. Les engagements pris par Jean-Philippe Toussaint – réunions littéraires, rencontres, salons – sont annulés, et l’auteur, qui n’avait pas de projet d’écriture en cours, décide de traduire Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig, traduction que les éditions de Minuit publient en cette rentrée littéraire, en parallèle de L’Echiquier. Quelque peu ébahi, comme nous tous, par cette période étrange qui nous assigne à résidence, Toussaint se fixe une routine : diviser ses journées en deux, une partie pour la traduction, une partie pour la rédaction d’un texte dont il ne sait pas où il va, ni ce qu’il raconte. Mais, peu à peu, l’auteur comprend ce que le texte dit. 

Lire l'article sur La Règle du Jeu

 


jeudi 23 janvier 2020

Vie de Gérard Fulmard de Jean Echenoz


Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, éd. de Minuit, 3 janvier 2020, 240 pages.

Qui est Gérard Fulmard ? Personne, ou presque. Il ressemble « à n’importe qui, en moins bien ». Ex-steward débarqué pour une obscure histoire dont on ne saura rien dans le roman, il a été déchu de ses droits civiques et vivote dans un « deux-pièces et demie » de la rue Erlanger, où sa mère avant lui a vécu. La rue Erlanger a été le théâtre d’au moins deux faits divers qui sont encore dans toutes les mémoires : y a eu lieu le suicide de Mike Brant, au numéro 6, et au numéro 10 résidait le Japonais cannibale Issei Sagawa. Ce sont les deux faits divers mentionnés dans le roman. Ajoutons à cette funeste liste que le 5 février de l’année dernière un incendie se déclarait au 17 bis, faisant dix morts. Jean Echenoz pose son héros dans cette rue singulière, marquée. « Héros », entendons-nous : Gérard Fulmard a tout du flemmard aboulique : il a 45 ans, aucune perspective, vit seul et passablement désargenté. Une idée lui passe par la tête : ouvrir une agence de détective, ou quelque chose comme ça. Il choisit comme raison sociale « Cabinet Fulmard Assistance », un terme assez vague pour attirer toutes sortes de clients.



lundi 25 mars 2019

La vérité sur « Dix petits nègres » de Pierre Bayard


Pierre Bayard, La vérité sur « Dix petits nègres », éd. de Minuit, janvier 2019, 176 pages.

Tout lecteur est un enquêteur. Peut-être pas un grand détective, mais à coup sûr quelqu’un qui s’interroge sur ce que le texte lui donne, et lui cache. Pierre Bayard est un détective hors-pair. Après avoir résolu il y a plus de vingt ans l’énigme du meurtre de Roger Ackroyd, il revient à Agatha Christie pour chambouler l’ordonnancement de la résolution de Dix Petits Nègres. Tout le monde connaît ce roman dans lequel dix cadavres sont retrouvés sur une île qui n’abritait que dix personnes. Ces dix personnes ont été assassinées. Par qui ? Agatha Christie proposait une solution satisfaisante et alambiquée. Pierre Bayard ne se satisfait pas de cette solution qui, à vrai dire, après qu’il nous en a démontré le côté bancal voire artificiel, ne comble pas non plus les lecteurs que nous sommes. Après avoir résumé l’intrigue telle que nous l’avons toujours lue, Bayard en pointe les incohérences, tant dans les situations – la météo, par exemple – que dans la psychologie des personnages.

Pierre Bayard prend un masque, pour sa démonstration. Son essai est rédigé à la première personne du singulier, et c’est le véritable assassin qui s’exprime – dont le lecteur n’apprendra l’identité que dans les toutes dernières pages. Tout essai littéraire, toute critique minutieuse, est une enquête à suspens. Dans La Vérité sur « Dix Petits Nègres » on est donc aussi dans un roman policier, bâti un peu comme Le Meurtre de Roger Ackroyd – l’assassin est le narrateur, enfin, ça, c’était ce que l’on croyait avant que Bayard nous démontre le contraire en 1998. Et c’est là que le lecteur frise le vertige : puisque dans le précédent roman d’Agatha Christie examiné et retourné par Pierre Bayard, le narrateur n’était pas l’assassin, est-on en droit de s’interroger sur la véracité de ce récit de critique policière ? L’assassin, cette fois-ci, est-il bien le narrateur ?

Dix Petits Nègres est une énigme relevant du motif de la chambre close. Bayard dit de l’île du Nègre, dans laquelle se déroule le roman, qu’elle est « l’île close ». Double Assassinat de la rue Morgue d’Edgar Poe ou Le Mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux, les lieux clos donnent toujours du fil à retordre aux concepteurs d’énigmes policières. Comment rendre plausible l’impossible ? L’essai de Bayard est dédié à John Dickson Carr, maître ès mystères en lieux clos – le plus impressionnant étant sans doute ce court de tennis boueux sur lequel on retrouve un cadavre étranglé par sa propre écharpe, sans autres empreintes dans la boue que celles du mort. La résolution des ces mystères en lieux clos se doit d’être élégante. Comme se doit d’être élégante la deuxième résolution, celle du critique policier. Pierre Bayard est un critique élégant : il expose les faits tels qu’ils sont donnés dans le roman, il pointe les bifurcations possibles de la résolution sans que le roman soit « forcé », il chemine dans le texte-labyrinthe que l’auteur – Agatha Christie en l’occurrence – s’est efforcé de bâtir à chaux et à sable et démontre que la sortie proposée n’est pas la bonne, qu’il s’agit en fait d’un cul-de-sac. Le critique policier, lui, suit un tout autre fil d’Ariane, et trouve la bonne sortie. Dans tout labyrinthe, il y a une tache aveugle. Dans toutes les énigmes policières, il y a aussi une tache aveugle. Elle peut être structurelle, ou psychologique. Dans le cas de Dix Petits Nègres, elle est les deux à la fois. L’assassin du roman ne peut pas être le véritable assassin – là, on est sur le psychologique. Si l’île ne livre que dix cadavres, c’est donc qu’il y avait plus de dix personnes sur l’île – ça, c’est pour la structure. On n’en dira pas plus, bien évidemment. Mais tout se tient.

L’un des charmes de cet essai est que la voix que l’on entend est celle d’un personnage de roman – l’assassin selon Bayard est l’un des dix hôtes de l’île, mais n’est pas celui désigné par Agatha Christie. Philippe Catherine, dans son discours lors de la dernière cérémonie des Césars, se demandait ce que devenaient les personnages après les films. Pierre Bayard, lui, donne au personnage de roman un statut revendicatif :

« Je me contenterai ici de dire à quel point il m’a toujours semblé étonnant et scandaleux que les personnages de fiction, alors même que chacun leur reconnaît une forme d’existence, ne soient jamais appelés à donner leur sentiment sur les textes dont ils sont l’objet. » (p.22) [1]

La solution proposée par Pierre Bayard est élégante à plusieurs titres : elle est cohérente du point de vue narratif, elle joue sur l’ellipse et non sur le forçage du texte, elle tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin de l’essai par l’ambigüité entre le féminin et le masculin – il y a deux femmes et huit hommes sur l’île du Nègre. Pour ce qui est du féminin et du masculin, le récit aurait pu adopter un dispositif de type oulipien [2] mais cela relevait d’un autre exercice de style. Pierre Bayard joue autrement sur l’ambigüité, en alternant la place des deux versions possibles : soit le féminin et sa déclinaison masculine, soit le masculin et sa déclinaison féminine. Il y a, là aussi, un jeu dans l’écriture qui relève de l’élégance.

On recommandera au lecteur de relire Dix Petits Nègres, le roman d’Agatha Christie, avant de commencer la lecture de l’essai de Pierre Bayard. Relire le texte initial permet – alors que l’on soupçonne que l’assassin imaginé par Agatha Christie ne peut pas être l’assassin – de lire le roman policier avec défiance [3]. On n’en sera que plus surpris par la solution proposée par Pierre Bayard. Et l’on s’écriera que, bon sang, ça crevait les yeux ! [4]

*
Notes
1 – Cette interrogation du personnage de fiction sur le rôle qu’il tient dans le roman a été magnifiquement exploitée par Miguel de Unamuno dans son roman Niebla (1914).
2 – Cf. par exemple le roman d’Anne Garréta, Sphinx, Grasset, 1986, dans lequel on ne peut déterminer si le narrateur est masculin ou féminin.
3 – C’est ce que j’ai fait, et je suis tombée sur une incohérence. Le général Macarthur est accusé d’avoir envoyé à la mort l’amant de son épouse, et c’est pour cela qu’il a été invité sur l’île du Nègre, car l’assassin selon Agatha Christie a pour but de faire justice à ceux qui ont échappé à la justice. Le général s’était rendu compte de son infortune à cause d’une maladresse de sa femme, qui avait interverti lettres et enveloppes – elle écrivait à son amant et à son époux. Dans le texte d’Agatha Christie, il est dit que le général Macarthur n’a rien dit de cela à son épouse, et qu’il a envoyé plus tard son rival, militaire sous ses ordres, en première ligne pour qu’il soit tué. Mais… le rival en question avait bien dû recevoir, lui, la lettre écrite au mari, puisque les enveloppes avaient été mélangées. Pourquoi ne pas en avoir parlé à sa maîtresse ? Comment celle-ci a-t-elle pu ne pas se méfier de son époux, ensuite, et faire comme si de rien n’était ? Là-dessus, l’enquête reste ouverte…
4 - A propos de crever les yeux… On consultera avec profit et gourmandise le site Intercripol qui propose des enquêtes à ouvrir et mener, parmi lesquelles « Qui a tué Laïos ? » Si Œdipe n’est pas l’assassin de son père, toute la psychanalyse s’écroule… Voilà une enquête d’importance !




vendredi 12 août 2016

Qui a tué Roger Ackroyd ? de Pierre Bayard

 Pierre Bayard, Qui a tué Roger Ackroyd ?, éd. de Minuit, 1998.

  

Parce que lire, c’est tordre les résolutions romanesques


Pour François Coupry

Du temps a passé depuis la publication de la contre-enquête de Pierre Bayard, il est donc inutile de prendre la précaution d’indiquer en tête d’article ***SPOILER***. Mais, tout de même, si vous ne savez pas qui a tué Roger Ackroyd selon Hercule Poirot dans le roman d’Agatha Christie, et qui a tué Roger Ackroyd selon Pierre Bayard dans son essai, ne lisez pas ce qui suit.

La critique littéraire est une entreprise de démolition et de reconstruction, une pêche aux indices, et une chasse à l’intrus. C’est un exercice jouissif, un sport intellectuel qui déclenche les endorphines : l’échiquier sur lequel se déroule la partie que l’on joue contre cet adversaire qu’est le texte a ses cases noires et blanches, ses diagonales et ses fous, ses rois et ses reines. Faire la critique d’un roman policier – sans doute le plus connu du genre – et démontrer que l’assassin n’est pas celui que nous propose la résolution de l’énigme, voilà un exercice parfait. Pierre Bayard, enquêteur borgésien et freudien à la fois – ce qui revient à concilier les inconciliables – part à l’assaut du monument d’Agatha Christie. Mais ce n’est pas à la reine du crime qu’il s’en prend. Elle, il la préserve, plus ou moins, de la critique. Non, celui qu’il a dans son collimateur, qu’il traque et décortique, c’est le détective Hercule Poirot. Détective par antonomase. « Poirot sait » affirme Poirot. Et Bayard de démontrer que Poirot sait peut-être, et encore, mais qu’en tout cas ce qu’il sait, il le sait mal et le sur-interprète.

Revenons aux sources : dans le roman d’Agatha Christie, le docteur Sheppard est le narrateur ET l’assassin. Le lecteur est aux prises avec un récit biaisé, qui ment par omission. La surprise finale n’en est que plus grande, et plus explosive. Au tout début de sa carrière de romancière, Agatha Christie lance une bombe narrative. Jamais un auteur de romans policiers n’avait exploité cette résolution. A la toute fin de sa vie, Agatha Christie réitèrera l’exploit, sous un autre angle : dans la dernière enquête d’Hercule Poirot, l’assassin est l’enquêteur lui-même. Après une vie à traquer les criminels, Poirot devient à son tour criminel, sur les lieux-mêmes de sa première enquête. Il peut quitter la scène. Peut-on en remontrer à un auteur qui manie à ce point le faux-semblant et le retournement ? Oui, dit Pierre Bayard.

Dans Qui a tué Roger Ackroyd ? Bayard démontre avec brio que le narrateur James Sheppard est bien à l’origine du crime – une histoire de chantage – mais n’est pas le criminel. Enfin si, à bien y regarder, il est le criminel de lui-même, puisqu’il se suicide, mais c’est sa sœur Caroline qui a tué Roger Ackroyd. Par amour. Oh, pas par amour dudit Roger, mais par amour pour son frère James, le bon docteur Sheppard, dont le chantage allait être découvert, et à qui elle voulait éviter à la fois la prison et le déshonneur. Sheppard se suicide pour éviter que l’on puisse accuser sa sœur du crime. Voilà la thèse de Pierre Bayard, séduisante et convaincante.
 
Mais, au fond, quand on lit un roman policier, est-ce bien le nom de l’assassin qui nous intéresse ? Oui, sans doute. Encore que… Tout lecteur d’Agatha Christie sait que la résolution tient de l’improbable et du tour de force. Tout fan de la reine du crime sait qu’il faut chercher l’assassin parmi les personnages les moins évidents. La réunion finale, en dernier chapitre de roman, aligne comme à la parade tous les protagonistes devant le détective, qui élimine les suspects un par un jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un, le coupable. Bayard, malicieusement, fait de même : ce n’est qu’à la fin de son essai que la coupable est désignée, et son crime expliqué. Ce qui intéresse le lecteur de romans policiers, et singulièrement le lecteur de ce type de romans où l’on trouve ce que l’on appelle les « détectives en fauteuil », c’est ce que j’appellerai « la remontée ». La résolution est une surprise – et plus la surprise est grande, croit-on, plus le roman est réussi – mais cette surprise n’est qu’un plaisir de quelques secondes. Le vrai plaisir du lecteur réside dans la sidération de s’être fait avoir, de s’être laissé prendre. Mais… mais… comment ? Comment ai-je pu passer à côté de ça ? Et de ça ? Oh bon sang, et je n’avais pas remarqué que… Ah ben oui, j’avais bien noté ça, et ça aussi, mais de là à penser que ça aurait cette importance… La « remontée », c’est de la jouissance à la puissance mille. Un brin maso, certes. Mais du plaisir pur. Pierre Bayard, sans écrire un roman policier, mais en offrant un essai de « critique en fauteuil », procure ici cette forme de plaisir, que l’on ne va pas bouder.

Bon, on sait à présent qui est le véritable assassin de Roger Ackroyd. Encore que… Bayard ouvre avec sa contre-enquête une ère du soupçon décalée. D’autres assassins sont possibles dans le roman, qu’il énumère sans s’y attarder, qui mériteraient peut-être qu’on s’y attarde. Mais sa démonstration est plus que satisfaisante. Au-delà de la découverte du « véritable » assassin, la partie consacrée à l’analyse du raisonnement d’Hercule Poirot est magistrale. Basée sur la notion de « délire d’interprétation », elle fait de Poirot un fou plus ou moins furieux, ce qu’il est assurément. Au-delà des textes d’Agatha Christie, pratiquement toutes les incarnations cinématographiques ou télévisuelles du détective nous proposent un type en décalage avec le monde et sa course, un cinglé à moustache et filet pour protéger l’ordonnancement de ses rares cheveux pendant le sommeil, un maniaque-maniéré vaguement snob et assurément dédaigneux. Poirot n’est pas sympathique. Il est le héraut de la vérité crasse : le crime, c’est ce qui fait tourner le monde. Il finira, d’ailleurs, comme nous l’avons dit plus haut, en criminel.

La démonstration de Pierre Bayard, en ce qui concerne la résolution du meurtre de Roger Ackroyd et le psychisme de Poirot, est, donc, convaincante et réjouissante. Un petit bémol, toutefois. Un ou deux… La critique littéraire version enquête policière ne peut faire abstraction de la chronologie des événements. Tout bon flic vous le dira. Dans les références aux autres romans d’Agatha Christie que Bayard utilise pour sa démonstration, ne sont jamais prises en compte les dates de rédaction et de publication des romans. Or, on n’écrit pas à trente ans comme on écrit à soixante-dix, le monde tourne et nous changeons. Considérer l’œuvre entière d’Agatha comme un tout indépendant du temps qui passe introduit un léger malaise. Hercule Poirot est-il figé dans son âge et dans son fonctionnement ? Il y a, là, quelque chose à creuser : dans Le Meurtre de Roger Ackroyd, un des premiers romans d’Agatha Christie, Poirot est retraité et Hastings ne fait plus partie du plan de figure. Pierre Bayard analyse l’attitude et les réactions du détective en fonction du personnage, mais pas en fonction du déroulé de l’œuvre, et donc de l’évolution de l’auteur. Ce n’est qu’une petite remarque. Autre chose : un meurtrier n’est pas forcément un assassin. Tout au moins pour le lecteur français. Le droit français prend en compte la préméditation (= assassinat). Lorsque Pierre Bayard analyse la dernière enquête de Poirot (Poirot quitte la scène, 1975), il fait d’Hastings un « assassin » quand il n’est qu’un « meurtrier », puisque la mort qu’il provoque est involontaire. La nuance aurait mérité d’être explicitée, et envisagée selon la loi en vigueur dans les pays où se déroulent les crimes.

Qui a tué Roger Ackroyd ? L’enquête reste entrouverte. Ne refermons pas le dossier tout de suite… L’essai de Pierre Bayard nous incite à reconsidérer les conclusions des romans policiers, et au-delà, nous rappelle que le doute et la torsion des résolutions romanesques sont la quête toujours recommencée du lecteur et du critique. Une manière salubre d’envisager la littérature, la fiction, et le monde.