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dimanche 2 janvier 2022

Anéantir de Michel Houellebecq

Michel Houellebecq, Anéantir, éd. Flammarion, 7 janvier 2022, 736 p. 



Le roman commence fin 2026. 2027 est une année présidentielle, le président ne peut pas se représenter, il est au pouvoir depuis deux mandats. Il aura occupé la magistrature suprême – Houellebecq emploie souvent cette expression – entre deux dates, 2017 et 2027, qui sont des nombres premiers. Dans les sphères ministérielles et administratives où se déroule une partie du roman, on trouve des Normaliens, ou des Enarques, pour penser ainsi, sur un mode en limite de pensée magique. 

Nous sommes en 2027, et le monde est confronté à des attentats étranges, des pseudo-attentats dans un premier temps, des vidéos diffusées sur le net. Sur l’une d’elles, par exemple, on assiste à la décapitation – avec une guillotine – du ministre français des Finances, Bruno Juge.

Lire l'article sur La Règle du Jeu 

vendredi 10 juillet 2020

La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq lu par Philippe Duclos

Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire, lu par Philippe Duclos, éd. Gallimard, coll. Ecoutez lire, 1 CD mp3, 9 juillet 2020.


La Carte et le Territoire est le livre qui a valu à Michel Houellebecq le prix Goncourt en 2010. On a dit de ce roman qu’il avait été « calibré » pour le prix et que l’auteur s’y était assagi après La Possibilité d’une île. On a dit que le titre n’était pas original, et cherché bien d’autres choses encore, comme un ou deux emprunts à une encyclopédie collaborative en ligne. Je ne reviens pas ici sur le contenu du roman, connu, glosé : l’art contemporain, la représentation du monde, la mise en scène d’un personnage nommé Michel Houellebecq, un crime, etc. On s’en souvient.

Ce qui m’intéresse, ici, c’est l’adéquation entre la voix et l’écriture. En général, j’ai du mal, avec les audio-livres. Tout simplement parce que la voix qui lit est toujours incarnée, et vient interférer avec « la voix que j’entends » quand je lis. Quand je lis, j’entends quelque chose, qui n’est pas de la musique, ni de la conversation ou de la confidence, et pas ma propre voix. C’est autre chose. Ça parle et ça ne parle pas, mais ma lecture, ce ne sont pas de simples caractères qui défilent devant mes yeux. Ça module, par exemple. En tant que lectrice, je lis tous les mots (ce qui ne veut pas dire que lis mot à mot…) Peut-être que nous sommes très différents, nous tous, lecteurs. Je connais une jeune femme capable d’avaler 150 pages en moins d’une heure, et de ne rien perdre de l’histoire. Mais je pense qu’en lisant si vite, elle a perdu quelques mots en route. Les mots, j’aime ça. La façon dont on les apparie, c’est ça qui m’occupe. Je lis lentement, profondément. Je respire une écriture. Je la flaire. Je ne la lâche pas.

Alors, les audio-books, je pensais que ce n’était pas pour moi. J’avais fait quelques tentatives, et j’en avais été déçue. J’ai même essayé en langue étrangère – espagnol, anglais – mais rien à faire, ça ne passait pas. J’aime écouter les fictions mises en ondes, j’ai particulièrement apprécié, récemment, l’adaptation de L’Amie prodigieuse sur France Culture, j’écoute parfois de vieux enregistrements des Maîtres du Mystère. Mais qu’un comédien mette sa voix sur le texte-même, une voix qui n’est pas celle que j’entends lorsque je lis, ça me gêne.

Eh bien, avec Philippe Duclos, rien de tel. Philippe Duclos est ce comédien formidable qui incarne le juge François Roban dans la série Engrenages. On l’a vu ailleurs, à la TV et au cinéma, mais dans Engrenages, il a trouvé, me semble-t-il, son rôle parfait. Lorsque j’écoute Duclos lire le texte de Houellebecq – que je connais pour l’avoir lu plusieurs fois déjà – je ne redécouvre pas le texte. J’en éprouve une lecture autre. Peut-être l’image du juge Roban vient-elle se superposer à mon écoute, son flegme et ses embrasements, sa conviction et son autorité à la fois ancrées et détachées. Je ne sais pas. Je ne suis pas sûre. Toujours est-il que La Carte et le Territoire prend une autre vie. Pas l’histoire du roman, mais le texte. Ce que j’aime chez Houellebecq, par-dessus tout, c’est l’humour. Cette façon de finir la phrase sur un retournement à la fois attendu – on connaît le bonhomme – et terrassant. On en a encore eu l’exemple dernièrement, à propos du « monde d’après », qui sera, d’après lui « le même, en un peu pire. » C’est la pirouette houellebecquienne. Dans La Carte et le Territoire, ce truc de la pirouette est poussé à ses limites, plus que dans tous ses autres romans, me semble-t-il. Et Philippe Duclos parvient à dire la pirouette, lui donnant à la fois son côté comique et tragique. Le tragi-comique, c’est la marque de Houellebecq, au même titre que le romantisme. En lisant le texte, en écoutant la voix qui lit dans ma tête, mot à mot, je saisis ma propre appréhension et compréhension de ce tragi-comique. En écoutant la voix de Philippe Duclos lire un texte que je connais si bien, j’envisage ce tragi-comique autrement, plus universel, plus humainement évident,  et plus détaché. Ou envisagé de plus haut. Sur le site de Gallimard, on peut écouter le prologue de La Carte et le Territoire lu par Philippe Duclos. La description du tableau de Jed Martin - Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l’art – mise en bouche par Duclos donne une dimension autre à la toile, et au texte. Les inflexions de voix du comédien accentuent le comique et le tragique, de situation et de description. Plus tard, lorsque Jed Martin se retrouve face à Frédéric Beigbeder lors d’un cocktail littéraire, le détachement et la lucidité féroces de Jed sont oralement incarnés.

C’est dans les interstices d’imperfection que l’on reconnaît la patte de l’artiste. Dans le texte comme dans la lecture, tout n’est pas parfait. La lecture à haute voix met en évidence les répétitions, les à-peu-près du texte de Houellebecq dont tous les boulons n’ont pas été assez resserrés. Les mots « soumis » et « soumission » sont souvent répétés, comme en prélude à un autre roman. Le tic « l’auteur d’Un roman français » pour désigner Beigbeder, ou « l’auteur de Plateforme » pour désigner le personnage de Houellebecq saute à l’oreille. La lecture à haute voix laisse aussi passer, parfois, des chuintements, des hésitations de virgules. Mais elle donne à entendre les incises de la phrase. Là est le tour de force. Et de là naît une émotion plus grande que le texte, et plus grande que la performance  d’acteur.

jeudi 27 décembre 2018

Sérotonine de Michel Houellebecq


Michel Houellebecq, Sérotonine, éd. Flammarion, 4 janvier 2019, 352 pages.


Nous voici de retour en houellebecquie, ce territoire littéraire, mental et sociologique à la fois. Dans Sérotonine, un petit Blanc prénommé Florent-Claude traîne sa dépression et évoque les femmes qui ont peuplé sa vie d’agronome. Il y a Kate, Yuzu, Claire et Camille, entre autres. Camille tient une place à part : c’est la femme aimée, que l’on a trahie et qui s’en est allée, en larmes, après la trahison. Celle que l’on n’aurait pas dû trahir, justement. Elle était jeune, enthousiaste, aimante, concernée par un avenir que l’on aurait pu bâtir en commun. Le nouveau roman de Michel Houellebecq  dessine un parcours imparable de ratages et de retour sur ces ratages. Florent-Claude – dont le prénom n’est jamais prononcé en entier, sauf pour la présentation du personnage, on se contente en général de Florent, et encore incidemment, ce prénom est sans cesse évité dans le texte –, est à la fois incarné et symbolique : sa dépression et son impuissance sont, sans doute, le reflet d’une France en repli, et le reflet de la conviction de Houellebecq que tout, toujours, court à sa perte.


jeudi 16 avril 2015

Soumission de Michel Houellebecq



Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 7 janvier 2015, 304 pages.

On connaît déjà la toile de fond du dernier roman de Michel Houellebecq. Depuis la deuxième quinzaine de décembre, le monde littéraire ne bruisse plus que de Soumission, traduction littérale du mot « islam ». Rappelons l’argument, tout de même : le président de la république française, en 2022, est Mohammed Ben Abbes, le leader d’un parti nommé « Fraternité musulmane ». Il a remporté les élections face à la présidente du parti national grâce à une alliance avec une UMP et un PS en coma dépassé. La formation de droite, et celle de gauche, ont apporté leur soutien à un programme de gouvernement basé principalement sur la mise en friche de l’éducation nationale et l’instauration de la polygamie. François Bayrou est nommé premier ministre.

On ne soulignera jamais assez la veine comique de Michel Houellebecq. Un comique désespéré qui repose sur l’observation sûre et méchamment troublante des temps ambiants. Imaginer une France atone se satisfaisant des nouvelles lois islamiques en vigueur, se réjouissant de la baisse du chômage – les femmes n’ont plus le droit de travailler – et acceptant que les aides sociales soient supprimées au profit de l’entraide strictement familiale… on n’est pas loin de l’acidité d’un Jean Yanne et d’un Gérard Sire imaginant les Chinois à Paris – mais prenant, eux, pour référence, la période de l’Occupation.

Le narrateur de Soumission se prénomme François, prénom qui fleure on ne peut plus la France éternelle. Il est « un homme d’une normalité absolue » (p. 25). Ce François est professeur des Universités, spécialiste de Huysmans. Il enseigne à la Sorbonne. Il est, comme tous les héros houellebecquiens, vaguement concerné, profondément dépressif, fumeur-buveur-baiseur, amoureux sans se l’avouer d’une étudiante juive qui, entre les deux tours de l’élection, émigre en Israël. Le voilà seul, tout seul, mis à la retraite avant l’heure car les enseignants doivent être musulmans. Il lui reste la solution de la conversion, qui ne l’effleure pas. Pas tout de suite.

Michel Houellebecq pense que notre société court à sa perte, et toute son observation s’en tient à cette focale. Son œil, littéraire et tout de même à demi plissé par le sourire de celui à qui on ne la fait pas, traque les travers et les incongruités, les démissions et les énormités. On se souvient de la description d’un des tableaux de Jed Martin dans La Carte et le Territoire, dans lequel Jeff Koons et Damien Hirst se partageaient le marché de l’art. La scène se déroulait, déjà, sur fond de crépuscule au Qatar, ou à Dubaï – le texte ne tranchait pas. Dans Soumission, Houellebecq pousse la prémisse à son terme, prolonge la courbe. Le délitement des partis politiques traditionnels, la montée de l’extrême droite, les crispations sur le communautarisme lui permettent de poser les bases de son roman, qui n’est pas de la politique-fiction. Ce qui l’intéresse, avant tout, c’est le sort de l’homme seul. Depuis toujours. Depuis Extension du domaine de la lutte, roman dans lequel il prolongeait, déjà, la courbe mentale du capitalisme. Le monde appartient aux beaux, aux forts, à ceux qui y croient. La lutte est inégale, les perdants ne sont pas magnifiques, ils perdent, voilà tout. Ils perdent la face, la partie, et leur temps.

Le François de Soumission traverse, entre les deux tours de l’élection présidentielle, une France déserte, rencognée, apeurée, et se retrouve dans le sud-ouest, à Martel. La ville doit son nom à Charles Martel, dont on sait qu’il a arrêté l’invasion arabe à Poitiers en 732. À Martel, dans le Quercy, il retrouve Marie-Françoise, une de ses collègues universitaires et son époux, membre de la DGSI. La discussion, autour d’un excellent repas de cuisine bourgeoise, est politique, historique, et littéraire. On y récite du Péguy. Houellebecq, plus que par le politique, l’économique et le social, est mû par le pur littéraire. Il y a, chez lui, une posture très fin de siècle. Qu’il choisisse Huysmans comme sujet de thèse de son personnage n’est pas anodin. Naturalisme ? Symbolisme ? Dandysme et conversion au catholicisme. Cancer de la mâchoire. Oblat. Aimant la bonne chère. La chère bourgeoise.

Balzac n’est pas loin. La comédie humaine contemporaine que nous brosse Michel Houllebecq est passée au filtre de la désespérance, mais elle n’en reste pas moins humaine, comiquement focalisée sur la bourgeoisie séculaire :

« Marie-Françoise le considérait avec bienveillance, visiblement soulagée de voir son mari prendre aussi bien sa mise à pied, se couler aussi aisément dans son nouveau rôle de stratège en chambre – qu’il allait pouvoir tenir avantageusement devant le maire, le médecin, le notaire, enfin tous les notables locaux, encore très présents dans ces gros bourgs de province, auprès desquels il restait auréolé d’une carrière dans les services secrets ». (p. 152)

L’évocation du milieu universitaire suit aussi la pente balzacienne, l’observation malicieuse des mœurs. L’université islamique Paris-Sorbonne de 2022 demeure telle qu’en elle-même : on y peste parce que le ministre snobe un cocktail, on y accueille les nouveaux membres du corps professoral avec discours et toge d’apparat… Le traiteur est libanais et les fonds sont saoudiens, mais les fondamentaux restent contemporains. On propose à François d’être le maître d’œuvre de l’édition critique de Huysmans dans la Pléiade. Politique fiction ? Que penser de Rediger – drôle de nom, joli nom, rédiger n’est pas écrire – qui a publié un opuscule intitulé Dix questions sur l’Islam vendu à trois millions d’exemplaires, ancien identitaire passé à la Fraternité musulmane, auteur d’une thèse sur René Guénon, qui habite l’hôtel particulier de Jean Paulhan, rue des Arènes ?  Rediger y vit avec quelques épouses, le lecteur n’en croise que deux : une quadragénaire dévolue aux cuisines, et une jeune fille de quinze ans, vêtue d’un jean et d’un tee-shirt Hello Kitty, qui tente de cacher son visage derrière ses paumes lorsqu’elle croise François, car chez elle, elle ne porte pas le voile. C’est une scène comique, un « truc » à la Feydeau, une amplification de fantasme.

François se convertira-t-il à l’Islam pour retrouver son poste à la Sorbonne ? La fin du texte est écrite – et non rédigée – au conditionnel. Le lecteur ne saura rien de sa décision. Il aura simplement accès aux avantages liés à la conversion : la possibilité d’avoir quatre épouses, choisies parmi les étudiantes, sélectionnées par une marieuse. Sortir de la solitude, voilà l’enjeu, chez Houellebecq.

Le roman est placé sous le signe des nuages. François est sensible aux nimbus et cumulonimbus, les temps forts de la narration épousent les courbes de la météorologie. C’est dans le ciel que tout semble se jouer, dans un ciel d’où n’émerge aucun dieu, protecteur ou vengeur. Un ciel, pour François, strictement contingent, et pour Rediger, pragmatiquement éclairant.

Soumission passera sous les fourches caudines de la polémique orchestrée. Opportunisme, misogynie, dissidence par rapport à l’idéologie – si tant est que ce terme ait encore un sens – d’immédiate actualité. On y a d’ores et déjà décelé au moins un emprunt à Wikipédia : un passage sur Cassandre, ce qui là encore fait sourire, Soumission pouvant passer pour le roman de Cassandre, celle qui prédit l’avenir sans pouvoir être crue.  Houellebecq devin ? Certainement pas. Pour deviner, pour sentir arriver les événements, il faut au minimum de l’intérêt pour les choses et les gens. Qu’est-ce qui intéresse Houellebecq, au fond ? Il semble passionné par le pire à venir et animé par le desengaño, le désenchantement, impuissant à envisager le sursaut – pas le sien, ou celui des personnages dans lesquels il se projette, mais celui des autres, disons des citoyens, pour faire court. Les premières pages du roman enfoncent un clou rougi au pâle feu de l’acceptation, sans colère : on passe de « nos sociétés encore occidentales et socio-démocrates » (p. 11, c’est nous qui soulignons) aux « ultimes résidus d’une social-démocratie agonisante » (p. 15) en passant par « un Occident qui à mes yeux se termine » (p. 13).
 
Soumission s’inscrit dans la droite ligne d’une œuvre en marche, en élaboration, qui ne dévie pas de sa trajectoire. C’est à cette constante, patiente et concertée, que l’on reconnaît l’écrivain, le vrai.

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Première publication de cet article sur La Règle du Jeu le 5 janvier 2015

lundi 15 décembre 2014

Les grands entretiens d’Artpress : Michel Houellebecq


Michel Houellebecq, imec éditeur/artpress, collection « les grands entretiens d’Artpress », 72 pages, décembre 2012.

Depuis 40 ans, la revue Artpress se penche sur le contemporain. L’art, incluant le littéraire et le cinématographique. Revue indépendante fondée par Catherine Millet, Artpress a toujours permis aux artiste de s’exprimer, dans de grands entretiens où la littérature est largement représentée. En collaboration avec l’IMEC – l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine, qui abrite les archives papier de la revue – Artpress publie ces entretiens sous la forme de petits livres à la tranche colorée.

Les trois entretiens avec Michel Houellebecq ont été menés à des moments-clés du parcours de l’écrivain : 1995 (Extension du domaine de la lutte, son premier roman) ; 2008 (en prolongement de la publication de sa correspondance avec Bernard-Henri Lévy) ; et 2010 (La Carte et le Territoire, roman dans lequel un personnage nommé Houellebecq doit s’exprimer sur un artiste contemporain). Trois entretiens en quinze ans, et une voix presque égale dans ce qui est, dirons-nous, la marque de M.H. : l’ironie concernée. Quelque chose comme un détachement affecté mâtiné de sincérité pudique. Il y a une phrase houellebecquienne, apparemment plate, mais qui se conclut sur une vérité aveuglante en acmé ; un phrasé littéraire qui peut passer pour une description tangible et désespérante du monde ambiant, où la métaphore est à dénicher ; des mécanismes et des mécaniques quotidiennes – le chauffe-eau ! – qui disent autrement les rapports humains, et leur (presque) impossibilité. Houellebecq, on sait comment il écrit. On sait même comment il poétise. Dans les entretiens d’Artpress, on sait mieux qu’ailleurs comment il parle.

Il y a un art de l’entretien. Il ne suffit pas de maîtriser l’œuvre de l’interviewé. Il ne suffit pas d’avoir préparé les belles et bonnes questions, celles que le public attendu n’attend pas. Il ne suffit pas, non plus, de savoir rebondir. Le juste milieu entre attaque et bienveillance, ce genre de trucs-trucages, on ne les retrouve pas dans les entretiens d’Artpress. Pour la conversation autour d’Extension du domaine de la lutte, en 1995, ce sont Christophe Duchatelet et Jean-Yves Jouannais qui sont aux commandes. Dès la première question, c’est le mot « œuvre » qui est mis en exergue. Houellebecq a quatre ouvrages à son actif, dont un seul roman. « Œuvre ». Le mot devrait surprendre, ou faire ricaner, il devient, posé ainsi en première ligne, évident. On est loin de la prémonition, on est dans le cœur du sujet vif. Houellebecq peut tout à trac poser les bases de la discussion et de l’ « œuvre » en élaboration : « L’acte initial, c’est le refus radical du monde tel qu’il est ». Tout est dans l’adjectif « radical », qui dit la pente à suivre. Lorsqu’à la fin de l’entretien Houellebecq déclare : «  Nous n’échapperons pas à une redéfinition des conditions de la connaissance, de la notion même de réalité ; il faudrait dès maintenant en prendre conscience sur un plan affectif. En tout cas, tant que nous resterons dans une vision mécaniste et individualiste du monde, nous mourrons », nous entendons, nous, lecteurs de 2014 lisant un entretien mené en 1995, les échos prémonitoires de La Possibilité d’une île.

« Sous la parka, l’esthète ». Tel est le titre de l’entretien mené en août 2010 par Catherine Millet et Jacques Henric, avant que La Carte et le territoire obtienne le prix Goncourt. Quinze ans se sont écoulés depuis le premier entretien, et l’on passe, en question introductive, du mot « œuvre » de 1995 à l’adjectif « hostile ». Les rumeurs d’obtention de prix vont bon train, La Carte… est accueilli très favorablement de façon à peu près unanime, et la première question de l’entretien souligne, en creux, le parcours de l’auteur : « Quelle impression d’être soudain plutôt bien accueilli par une presse qui vous a souvent été hostile ? Un bon Michel Houellebecq aurait-il remplacé le méchant ? » Entre temps, sont parus les romans Les Particules élémentaires, Plateforme et La Possibilité d’une île. Sans énumérer ces publications, Houellebecq propose une explication à l’hostilité supposée : « Cette vision négative s’appuyait pour une grande part sur les scènes sexuelles de mes livres ». Impression que la frontière entre le « méchant » et le « bon » – pas le « gentil », qui serait l’antonyme attendu – se situe justement au centre exact d’Extension du domaine de la lutte : l’homme contemporain, sa misère affective, et le struggle for life capitaliste. Parce que La Carte et le Territoire a pour personnage central un artiste contemporain – Jed – Catherine Millet pose la question des influences éventuelles puisées dans le monde artistique. On ne soulignera jamais assez l’humour de M.H. Que répond-il à Catherine Milet ? Que pour le personnage de Jed il s’est « laissé guider par [ses] goûts personnels ». Qu’il aime bien « la quincaillerie » et « les cartes routières ». Fermez le ban. Magnifique réponse du romancier-en-costume-d’illusionniste, à qui on ne la fait pas, et qui boute en touche. Il n’y aura pas de « rebond » sur cette question. La conversation se recentre sur l’élaboration littéraire, et c’est passionnant. Notes prises à la volée ou non, projection dans le personnage ou distanciation, monde de l’art et monde tout court, point focal et vision d’ensemble… tout est balayé. Les réponses de Houellebecq replacent invariablement le thème sur le terrain du général, qui est notre vie à tous. L’enseignement principal de cet entretien est le « raccordement » qui s’effectue avec celui de 2008. Cette année-là, Bernard-Henri Lévy et Michel Houellebecq publient Ennemis publics. Dans leur correspondance, il est question de tout – ou presque – ce qui fait l’essentiel d’un homme et d’un écrivain. Parmi les motifs abordés, celui du rapport au père. En 2010, Houellebecq déclare à Catherine Millet : « cet échange [= la correspondance avec Bernard-Henri Lévy] a vraiment joué un rôle : j’y parle pour la première fois de la France comme pays touristique ; et, surtout, il y a la présence du père. C’est la première fois, dans La Carte et le Territoire, que je creuse vraiment la relation père-fils ».

L’entretien de 2008, mené lui aussi par Catherine Millet et Jacques Henric, met en présence M.H. et B.H.L. après l’émission de Daniel Picouly Le Café littéraire du 10 octobre. La conversation se prolonge, avec d’autres interviewers, et débouche sur d’autres confidences – employons ce mot. Soyons clairs : on ne connaît jamais de l’intime des écrivains que ce qu’il veulent bien nous livrer, à moins de vivre à leurs côtés – et encore. Cependant, il y a dans l’échange M.H./B.H.L, suscité par Millet et Henric sur la lancée de Picouly, quelque chose qui sonne vrai et juste. Et qui débouche sur des positions qui se démarquent de la posture que l’on prête à l’un ou à l’autre. Bernard-Henri Lévy : « L’écriture est un régime de paroles spécifiques ». Michel Houellebecq : « Il y a une limite à ce qu’un pays, à un moment donné, peut supporter de ses écrivains, parce que ce sont toujours eux, évidemment, qui vont le plus loin dans l’analyse des causes du malaise ».  


Offrir en vrais livres – brochés, préfacés – les entretiens successifs accordés à une revue par des écrivains, des historiens d’art, des cinéastes, permet la mise en perspective de la parole sur le vif.

NB : Une première version de cet article a été publiée sur La Règle du Jeu le 23 janvier 2014.