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mercredi 31 août 2022

Le Livre des sœurs d’Amélie Nothomb

Amélie Nothomb, Le Livre des sœurs, éd. Albin-Michel, 17 août 2022, 196 p.



Il est des parents que les enfants encombrent. Mieux, ou pire, des parents qui font comme si leurs enfants n’existaient pas. Florent et Nora sont de ceux-là. Ils se rencontrent alors qu’elle a vingt-cinq ans et lui trente, tombent amoureux, et ne cessent de s’aimer leur vie durant. Sous une pression plus ou moins sociale, ils mettent au monde deux filles, à cinq ans d’intervalle. Pour s’en désintéresser dès leur naissance. Les parents ne sont bien qu’entre eux, tout l’amour qu’ils possèdent ils se le partagent à deux, il n’en reste plus pour leurs filles. Ils ne sont ni méchants ni démissionnaires, simplement, ils ne sont pas là, mentalement. On imagine bien que sur ce point de départ, Amélie Nothomb ne va pas bâtir un roman social, ni une étude de pédopsychiatrie. Elle s’empare du thème à sa manière, celle du conte, cruel.

La première née des sœurs est appelée Tristane, elle est tristoune. La cadette, Laetitia, a le caractère qui correspond à l’étymologie de son prénom : elle est joyeuse. Un amour fou les lie, qui les sauve. La différence fondamentale de leur prime enfance réside dans le regard de l’autre, ou des autres. Personne n’a vraiment regardé Tristane, ni ne lui a parlé, tandis que Laetitia, dès sa venue au monde, a été littéralement couvée du regard par sa sœur. 

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lundi 23 août 2021

Premier sang d’Amélie Nothomb

Amélie Nothomb, Premier sang, éd. Albin-Michel, 19 août 2021, 180 p.

Il y a deux ans, Amélie Nothomb publiait Soif, un roman dans lequel elle faisait parler le Christ à la première personne. Cette année, son trentième roman – et son centième manuscrit – fait aussi parler un homme à la première personne. Il s’agit de Patrick Nothomb, son père, décédé lors du premier confinement. Amélie n’a pas pu se rendre aux obsèques de son père, et l’on imagine aisément toute la douleur que cela peut entraîner, douleur surnuméraire, comme si la perte se devait de peser encore plus lourd. 

Amélie Nothomb ne fait pas seulement parler son père, elle va plus loin. Elle raconte, à la première personne, ce que son père a été et a vécu avant sa naissance à elle. 

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vendredi 21 août 2020

Les Aérostats d’Amélie Nothomb

Amélie Nothomb, Les Aérostats, éd. Albin Michel, 19 août 2020, 180 pages.

Comment retomber sur terre après avoir donné à entendre, à la première personne, la voix du Christ en sa Passion ? Difficile… Lors de la rentrée littéraire 2019, Amélie Nothomb avait placé la barre assez haut avec Soif – très très haut, en fait – et voilà qu’en cette fin août 2020 elle nous ramène en Belgique. Bruxelles, littérature, champagne, chocolatines, parricide et matricide, voilà les ingrédients de son nouveau roman Les Aérostats.

Ange a dix-neuf ans, elle étudie la philologie. Elle est la colocataire d’une certaine Donate qui ne supporte pas que l’on déplace ses courgettes dans le bac à légumes du réfrigérateur commun. Ange est sollicitée par le père d’un jeune homme de seize ans prénommé Pie : il s’agit que le garçon guérisse de sa dyslexie et puisse passer brillamment son bac de français, oui, on est en Belgique, mais aussi dans le cursus scolaire républicain. Pie n’a jamais lu un livre. Problème.

Le texte est construit sur des scènes dialoguées assez savoureuses, Amélie Nothomb a un savoir-faire qui n’est plus à démontrer. Le gamin vierge de lecture, au nom improbable, parvient à lire Le Rouge et le Noir, Le Bal du comte d’Orgel, La Métamorphose, et tout un tas d’autres classiques. S’en suivent des discussions littéraires déviées de façon réjouissante et pertinentes entre l’étudiante en posture professorale et le jeune homme. Discussions suivies par le père de Pie, derrière une vitre sans tain.

Les Aérostats est un roman agréablement et humoristiquement pervers. Ange sait qu’elle est sous surveillance paternelle quand son élève l’ignore. Ange ne sait pas si elle en train de tomber amoureuse de Pie, qui n’est qu’un gamin, quand elle se fait entreprendre par un de ses profs quinquagénaire, prénommé Dominique. Ange et Dominique ont en commun le caractère épicène de leur prénom, ce qui renvoie à un roman précédent d’Amélie.

Tout cela finira dans une mare de sang.

On pourrait se réjouir d’un retour nothombien à la gravité légère, aux digressions sur les vertus combinées du chocolat, des olives vertes et du champagne, à la célébration de la ville de Bruxelles. On pourrait apprécier, vraiment apprécier, la chute du roman, qui donne à la littérature tout son sens meurtrier, c’est-à-dire de dessillement, et goûter le twist final qui apparaît en quatrième de couverture : « Le jeunesse est un talent, il faut des années pour l’acquérir. »

Mais… mais, lorsque l’on choisit comme thème principal la découverte de la littérature et ses éventuels prolongements assassins, on n’a pas droit au faux-pas. Surtout si l’on prend comme héroïne une étudiante en philologie, ce qui suppose des connaissances en latin et en grec. Il se trouve qu’Ange propose à Pie de lire l’Iliade. Qu’il apprécie, en bon ado qui préfère la guerre à l’amour. Rappelons qu’à ce stade des Aérostats, le jeune Pie n’a lu que Le Rouge et le Noir, imposé par Ange. Il n’a jamais rien lu d’autre. Et donc, voilà qu’il dévore l’Iliade, et peut en parler :

« […] Les Troyens, je les apprécie, surtout Hector.
- Qu’est-ce qui vous plaît en lui ?
- Il est noble, courageux. Et il a un point commun avec moi : il est asthmatique.
- Le mot asthme n’est pas employé dans le texte.
- Non, mais la description de sa crise ne trompe pas. Je reconnais les symptômes. Et je comprends qu’il soit allergique aux Grecs !
- Quand même, ils ont quelques éléments intéressants, Ulysse par exemple.
- Ulysse ? Un sale type ! Le coup du cheval de Troie, quelle infamie !
- Timeo Danaos et dona ferentes.
- C’est ça, oui. »
(P.30)

Euh… un gamin de 16 ans qui n’a pas encore lu l’Odyssée, et encore moins l’Enéide de Virgile dont est tirée la citation latine Timeo Danaos et dona ferentes ne peut raisonnablement pas soutenir une telle conversation littérairement serrée. Il n’est nullement question, dans l’Iliade, de l’épisode du cheval de Troie. Bien sûr, nous sommes là dans l’épaisseur du trait : la conversation est invraisemblable, et le vraisemblable n’est pas l’intention romanesque première d’Amélie Nothomb. Mais, quand même… dans un roman qui brasse, entre autres thèmes, l’influence de la découverte de lecture sur un esprit jeune modelé par une étudiante sensée maîtriser son sujet, cela fait un peu tache. Et gâche l’édification romanesque.

Rendez-vous est d’ores et déjà pris pour la rentrée littéraire 2021. On y attend un Nothomb plus convaincant.

lundi 9 septembre 2019

Soif d’Amélie Nothomb



Amélie Nothomb, Soif, éd. Albin Michel, 21 août 2019, 162 pages.

Le titre Soif associé au nom d’Amélie Nothomb pouvait laisser présager que l’on trouverait dans les pages de ce roman quelque chose qui relèverait du champagne, de son caractère essentiel, et de sa dégustation. Point du tout ! On n’est, cependant, pas très loin de la Biographie de la faim (2004) ou de Métaphysique des tubes (2000). Manger, boire. Actions élémentaires et essentielles que réclame le corps. Et c’est justement le corps qui est le sujet premier de ce roman – et sans doute de l’œuvre entière de Nothomb. Le corps, oui, mais pas n’importe lequel. Le corps du Christ. Corpus Christi.

Voilà un texte écrit à la première personne, dont le narrateur est Jésus. Il a trente-trois ans, est enfermé dans une geôle, on vient de le condamner à être crucifier, et il attend l’heure de son supplice. L’incipit est formidable : « J’ai toujours su que l’on me condamnerait à mort. » 


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lundi 27 août 2018

Les Prénoms épicènes d’Amélie Nothomb


Amélie Nothomb, Les Prénoms épicènes, éd. Albin Michel, août 2018, 160 pages.
  
Amélie Nothomb poursuit, dans Les Prénoms épicènes, une voie ouverte bien en amont dans ses romans-contes, et plus particulièrement dans celui de l’année dernière, Frappe-toi le cœur : les enfants niés, ou détestés par leurs parents, qui puisent dans cette négation et cette détestation une force immense. Diane, dans Frappe-toi le cœur, était niée par sa mère. Cette année, c’est un père qui n’accorde aucune importance à sa fille. Enfin, si, l’enfant est importante, mais pas en tant qu’enfant. Elle fait partie d’un vaste plan de vengeance. L’important était qu’elle naisse, elle devait être l’aînée d’une fratrie d’au moins trois rejetons. Mais elle est fille unique.

Un prénom épicène est un prénom que l’on peut attribuer indifféremment à une fille ou un garçon. Amélie Nothomb bâtit un couple épicène : elle, c’est Dominique ; lui, c’est Claude. Lorsque naît l’enfant, le père suggère – impose – que l’enfant s’inscrive dans cette logique. Quel est le prénom le plus épicène possible ? Ni Camille, ni Stéphane, ni Maxime, mais… Epicène ! Prénom que l’on trouve dans le théâtre élisabéthain. C’est elle, donc, la petite Epicène, que son père regarde à peine – que son père ne regarde pas. Avant l’apparition de l’enfant, le lecteur apprend à connaître la mère, Dominique. Nothomb sculpte avec justesse, mais comme un sculpteur dont l’outil de prédilection serait le scalpel, le portrait d’une petite provinciale coincée tombant sous la coupe d’un jeune type ambitieux. Bien entendu, le type n’est pas clair. Bien entendu, la jeune fille se  laisse séduire, et épouser. Le couple s’installe à Paris, réussite de l’époux, rôle parfait de l’épouse, naissance – non sans mal – de l’enfant, etc.

Il y a, dans Les Prénoms épicènes, une mise en scène du sociologique qui tient de la justesse d’observation et de la féérie. Car nous sommes dans un conte, il ne faut pas l’oublier. Lorsque Claude oblige sa femme et sa fille à dire qu’ils habitent près de la place des Victoires et non rue Etienne-Marcel, ce n’est pas seulement pour souligner le snobisme du personnage, c’est surtout pour montrer qu’il n’est qu’un menteur, un dissimulateur. De la même façon, le déménagement sur la rive gauche, s’il participe du même snobisme apparent et prive Epicène de la compagnie de sa meilleure amie, fille d’un épicier maghrébin, est un jalon de plus dans la démarche de Claude. Car ce qui meut le père, c’est la vengeance. Ou la revanche. Son épouse Dominique et sa fille Epicène ne sont que les instruments de sa colère.

Curieusement, la veine des prénoms épicènes n’est que peu exploitée dans le roman. C’est un leurre. On se souvient peut-être du roman de Cookie Allez publié chez Buchet-Chastel en 2015, et intitulé Dominique. Les parents de ce/cette Dominique-là avaient choisi un prénom non genré pour leur enfant, qu’ils élevaient sans lui révéler son sexe, habillaient de couleurs autres que le rose et le bleu… Chez Nothomb, il n’est aucunement question de l’ambigüité du prénom de la petite fille – ni de celle du père, ou de la mère. Le propos du roman est ailleurs. Encore que… Regardons d’un peu plus près : l’obsession de Claude, le père, a pour prénom Reine. Reine, prénom féminin par excellence, qui en français n’a pas de masculin, qui suggère un port de tête, une élégance. Une perfection. Reine apparaît en préambule, déclare au type qui est son amant depuis cinq ans qu’elle se marie avec un autre que lui dans deux jours :

« - Tu t’appelles Reine. Au début, ton prénom me terrifiait. A présent, je ne supporterais pas que tu te nommes différemment. Reine, c’est tellement toi. Reste dans mes bras mon amour.
- Je ne peux pas.
- Où vas-tu ?
- Je vais me marier. »

Dans un texte si court, et si dialogué, tout va très vite et tout porte à interprétation. Dominique est un prénom à peine féminin – comme il est à peine masculin – qui est aux antipodes de Reine, summum de la féminité. Dominique est un prénom non « terrifiant ». L’enfant nommée Epicène est seule de sa catégorie, si l’on met à part, mais c’est du théâtre, le personnage de Ben Johnson, contemporain et rival de Shakespeare. Les filles de Reine se nomment Eléonore, Caroline et… Florence, la seule à avoir un prénom acceptant un masculin. Le roman d’Amélie Nothomb exploite le thème des prénoms en mode mineur, alors que le titre de l’ouvrage laisse envisager le contraire.

Car Les prénoms épicènes parle d’autre chose que de prénoms. Le roman parle de femmes entre elles. De soumission acceptée et d’émancipation. D’amitié et de complicité. De manipulation et de prise de conscience. L’enfant ira jusqu’au bout de la logique de ce roman noir : jusqu’au meurtre. Mais n’oublions pas que nous sommes dans un conte : les « stations » de Dominique et Epicène dessinent un labyrinthe moins humain que symbolique. Il n’empêche, elles sont bien attachantes, ces femmes-là.

Les romans d’Amélie Nothomb ne sont pas faciles à lire. Ils se lisent vite, certes – pour ma part, il m’a fallu une heure et pas plus pour lire Les Prénoms épicènes, dans des conditions parfaites de concentration : un trajet en TGV dans la voiture 13, silencieuse – mais ils sont d’une cruauté si parfaite qu’on en reste parfois le souffle coupé. Ces romans-contes-là ne sont pas légers. Même si l’on y respire du 5 de Chanel et l’on y boit une certaine cuvée de champagne Deutz, comme dans Les Prénoms épicènes, la frivolité n’y est qu’apparente. Les romans-contes d’Amélie Nothomb nous griffent, nous giflent. Peut-être leur brièveté concourt-elle à leur donner cette force de frappe.


samedi 4 novembre 2017

Frappe-toi le cœur d’Amélie Nothomb

Amélie Nothomb, Frappe-toi le cœur, éd. Albin Michel, 23 août 2017, 172 pages.

Parfois, être la fille de sa mère s’avère douloureux. Voilà le point de départ du dernier roman d’Amélie Nothomb. Devenir mère n’est sans doute pas simple, surtout lorsque, comme Marie, on le devient à 20 ans avec l’impression de n’avoir pas pleinement vécu la liberté de la jeunesse. Marie accouche de Diane, et elle n’a pas un regard pour le petit tas de chair qu’on lui pose sur le ventre. Le père et les grands-parents s’extasient, cette enfant est exquise, plus belle encore que sa mère si c’est possible, et la mère tord la bouche. La fillette grandit, analyse l’attitude de sa mère envers elle, puis envers son petit frère et la dernière née. Elle, elle est inexistante ; Nicolas est élevé de façon normale, si tant est que ce terme ait un sens en éducation ; la petite Célia est littéralement couvée. Diane décide de quitter ses parents à 15 ans pour aller vivre chez ses grands-parents maternels. Son départ ne dérange en rien l’ordre du foyer.

Amélie Nothomb déroule la vie de Diane jusqu’à l’âge adulte, tout le texte passe par ses yeux et sa réflexion. Elle comprend l’attitude de sa mère, et l’absout. Elle est admirable de compréhension. Ce qui n’empêche pas la douleur, douleur qu’elle exprime de façon intellectualisée. Dès ses toutes premières années, Diane est capable de réagir avec mesure. Et rien, jamais, dans son développement, ne transparaît de sa blessure : son corps ne se révolte pas, elle n’est ni anorexique, ni kleptomane, ni sujette à des crises de colère, elle est très bonne élève, un peu réservée avec ses camarades, mais on n’y voit qu’un trait de caractère. Il faudra attendre les années de lycée, et l’amitié fidèle d’une camarade de classe chez qui elle ira vivre, pour qu’enfin elle parle de son « secret ». Secret inavouable : sa mère ne l’a jamais aimée.

Sous les apparences du conte, comme souvent, Nothomb développe ici un texte d’une cruauté infrangible, dont l’héroïne est la princesse malheureuse et obstinée. Le cœur y est le motif essentiel, bien entendu, annoncé dans le titre – une citation de Musset – mais aussi dans tout le deuxième versant du livre, qui se déroule dans le milieu des études de cardiologie. Aucun terme technique médical n’est employé, la cardiologie est symbolique des sentiments : on a du cœur, ou l’on n’en a pas. Diane se lie d’amitié avec une de ses professeurs qui a l’âge de sa mère, une complicité sans faille et sans ambigüité qui l’occupera de longues années. Mais les mères, décidément…

S’il faut tuer le père, selon les dires de tonton Sigmund, il est parfois salutaire de songer à tuer la mère. Et de passer à l’acte. Amélie Nothomb organise tout un jeu de miroirs, de reflets, pour tresser les relations mère/fille : l’amie professeur s’appelle Olivia, prénom auquel Marie avait pensé pour sa fille Diane ; la fille de l’amie professeur se prénomme Mariel ; les deux mères – Marie et Olivia – n’autorisent à leur fille qu’un seul morceau de chocolat. Il serait réducteur de ne se référer qu’à la psychologie ou à la psychanalyse pour décortiquer l’attitude des personnages de Nothomb. Parfois, les mères n’aiment pas leur fille. Ou les aiment trop, ce qui revient au même. C’est ainsi. Et les pères, dans tout ça ? Dans Frappe-toi le cœur, ils sont dans un déni qui confine à l’autisme. Les grands-parents maternels de Diane, en revanche, sont plus clairvoyants. Ils sont mes héros de cœur de cette histoire terrible.


Un roman qui n’a rien de glaçant, qui tout au contraire brûle d’un feu violent qui couve sous les braises du non-dit et de l’acceptation. Un des meilleurs textes de Nothomb, sans aucun doute.   

samedi 22 août 2015

Le crime du comte Neville d’Amélie Nothomb



Amélie Nothomb, le crime du comte Neville, Albin Michel, août 2015, 144 pages.

Comment ne pas tuer sa fille

La petite dernière du comte Neville a 17 ans et se prénomme Sérieuse. Son frère Oreste et sa sœur Electre sont des êtres solaires, bien dans leur tête et dans leur corps. Mais Sérieuse est taciturne, comme éteinte. Elle veut dormir au fond des bois pour éprouver le froid véritable. Déprime adolescente ou mal plus profond ? Sérieuse demande à son père de la tuer. Non parce qu’en toute bonne logique on aurait dû la prénommer Iphigénie, mais à cause de la prédiction d’une voyante : il est écrit que le comte Henri Neville doit tuer quelqu’un lors de la prochaine réception qu’il donnera en son château du Pluvier. Et puisqu’il faut que quelqu’un meure, Sérieuse se porte candidate :

« - Tue-moi, papa. Tu ferais une bonne action. […] Il faut que je meure. Il le faut. […] Il serait mille fois plus juste que ce soit toi qui me tues ». (p. 80).
  
Le nouveau roman d’Amélie Nothomb est un conte, inspiré d’Oscar Wilde. Un conte qui se déroule en Belgique, dans le tout petit milieu de l’aristocratie. Les Neville sont nobles et sans le sou depuis quelques générations. Ils se sont saignés pour préserver leur château et donner des réceptions. Ils ne mangent pas à leur faim, mais cela n’a pas d’importance. Ce sont des hôtes magnifiques et généreux qui sacrifient aux codes de leur caste.
 
« Au sein de l’espèce humaine, Henri considérait les invités comme des élus. L’invité était celui que l’on espérait et attendait chez soi depuis toujours, dont la venue était préparée avec une attention extrême ». (p. 33)

Les Neville sont sympathiques et déjantés, Nothomb ne dresse en aucun cas un portrait à charge de l’aristocratie. Ses personnages sont attachants, préoccupés, mais soumis à des impératifs qui les dépassent et auxquels il n’est jamais question de se dérober. Même au bord du gouffre financier, on tient son rang, et on le tient avec aisance, avec joie.
 
« [Neville] embrassait, faisait le baisemain, éclatait d’un rire chaleureux, admirait les robes, se réjouissait d’une guérison, saluait le succès d’un projet, déplorait un poignet foulé, s’extasiait sur la croissance des enfants. Il était l’hôte absolu, solaire, il avait fait cela toute sa vie ». (p. 125)

La prédiction de la voyante n’est pas mise en doute, quelqu’un doit mourir par sa main lors de la réception, donc le comte Neville passe en revue la liste des invités, et tente d’arrêter son choix sur l’un d’eux. Jusqu’à ce que sa fille se propose comme victime.

Le propre du conte, c’est d’aller jusqu’au bout de la logique. Après, tout de même, une longue discussion aussi serrée que tragi-comique, le père accepte la demande de sa fille. Mais voilà, un spectacle a été prévu lors de la garden-party, une cantatrice vient chanter des lieder de Schubert. Et la musique de Schubert, il n’y a rien de tel pour vous bouleverser, et vous faire vous sentir vivante (1). Sérieuse a désormais envie de vivre. Pour que l’histoire soit bouclée, une mort surviendra effectivement, une sorte de meurtre au champagne.

Ce court roman n’est pas qu’une pétillante comédie réussie. Amélie Nothomb s’amuse à la  fois avec la noblesse belge et ses souvenirs d’enfance – dans la vidéo de présentation de son roman, sur le site des éditions Albin-Michel, elle avoue avoir souvent eu envie de tuer les invités des trop fréquentes réceptions que donnait son père, ambassadeur. Mais avec le personnage de Sérieuse elle creuse le mystère des filles à l’adolescence. Les prénoms de la tragédie sont contrebalancés par l’absurde et le comique. La tragédie, cependant, rôde, « retournée » par la pirouette finale.

Ce très bon roman, à la fois léger et grave, se dévore d’une traite.

*

(1) Souvenons-nous du film Trop belle pour toi, de Bertrand Blier, sorti en 1989. Extrait du dialogue :

Père : Qu’est-ce que c’est que cette musique ?
Fils : Un impromptu de Schubert.
Père : C’est toi qui as acheté ça ?
Fils : Euh… oui !
Père : Pour quoi faire ?
Fils : Comment ça pour quoi faire ?
Père : T’as très bien entendu ! Je te demande pour quoi faire !
Mère : Mais enfin l’engueule pas ! C’est son prof de musique. Il a un exposé à faire sur Schubert.
Père : Un exposé ?
Fils : Oui, un exposé. Sa vie, son œuvre, son influence…
Père : Oui, mais moi elle me bouleverse, cette musique !
      
La scène se déroule lors d’un repas de famille. Plus tard, plus loin dans le film, dans le même décor, on entend à nouveau l’Impromptu de Schubert, et le père, exaspéré, hurle : « Il est pas encore fini ton exposé ? ». Le père est incarné par Gérard Depardieu, amoureux d’une secrétaire intérimaire apparemment sans charme. La musique de Schubert devient insupportable. Trop belle pour lui, le trop sensible.