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mardi 21 septembre 2021

La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr

Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, éd. Philippe Rey/Jimsaan, août 2021, 448 p.




La plus secrète mémoire des hommes, c’est l’histoire d’un jeune écrivain sénégalais vivant à Paris, Diégane Faye, qui, en 2018, se met en quête d’un autre écrivain sénégalais, enfui,  disparu depuis des décennies : T.C. Elimane. Elimane est l’auteur d’un livre unique publié en 1938, Le labyrinthe de l’inhumain. La vie de tous ceux qui ont approché Elimane a été bouleversée : ses amantes, les critiques littéraires… et Diégane, donc, qui, quatre-vingts ans après la publication du roman, se met en tête d’en retrouver l’auteur, car il est ébranlé par la lecture de ce Labyrinthe... Est-il toujours vivant ? Il aurait un peu plus de cent ans, mais rien n’est impossible. La plus secrète mémoire des hommes est une histoire d’écrivains, de littérature, de famille, de politique et d’amour. Présenté ainsi, on pourrait croire que le texte a tout d’une fresque, d’une traversée de siècle, mais ce roman est à l’opposé de la fresque canonique, chronologique, et c’est ce qui en fait sa force.
 

 


jeudi 19 septembre 2019

Un livre de martyrs américains de Joyce Carol Oates


Joyce Carol Oates, Un livre de martyrs américains (A Book of American Martyrs, 2017), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban, éd. Philippe Rey, 5 septembre 2019, 864 pages. 

Le martyr est celui dont la mort porte témoignage. Pour le roman qui paraît ce mois-ci en France, Joyce Carol Oates reprend et transforme le titre d’un livre du XVIème siècle traitant des martyrs chrétiens depuis l’avènement du christianisme, et singulièrement des protestants anglais sous le règne de Marie Tudor. Dans le roman de Joyce Carol Oates, il est également question d’une guerre de religion, absolument contemporaine, se déroulant ici et maintenant aux Etats-Unis :

« Votre mère comprenait, je crois. Jenna a toujours compris. Mais elle était incapable de convaincre Gus… Personne ne le pouvait.
           Qu’il y avait une guerre religieuse aux Etats-Unis pour le cœur et l’esprit des citoyens… des électeurs ».

Le Gus dont il est fait mention dans la citation ci-dessus est le Dr Augustus Voorhees, médecin engagé dans le droit à l’avortement et la défense des droits des femmes, qui meurt, dès les premières pages du roman, assassiné par Luther Dunphy. Lequel Dunphy sera condamné à mort pour son acte. Laquelle de ces deux-morts porte-t-elle témoignage ? Et de quoi ? Un livre de martyrs américains est une sorte d’état des lieux de la situation politique et sociale des Etats-Unis, à la toute fin du XXème siècle et à notre époque toute récente. L’assassinat du Dr Voorhees a lieu en novembre 1999. On se souvient sans doute de l’assassinat, en 2014, du Dr Georges Tiller dans une église du Kansas, en plein office religieux. On ne peut oublier que, ces derniers mois, des lois anti-avortements ont été discutées dans certains états de l’Amérique, avec des propositions aberrantes visant à punir de mort les femmes qui auraient interrompu leur grossesse, ce qui est le paradoxe ultime pour ceux qui se disent pro-life et défenseurs de la vie à tout prix. On marche sur la tête, ce n’est plus à prouver. La question de l’avortement est une question avant tout politique. Comment parler de démocratie lorsqu’une partie de la population est soumise à une évidence biologique ? Je ne sais plus qui a dit que si c’était les hommes qui tombaient enceints, le droit à l’avortement serait généralisé depuis longtemps, et que l’on pourrait avorter dans les stations-services. Comme le droit à la contraception, le droit à l’avortement concerne le corps des femmes. Et concerne, donc, la moitié du corps des démocraties. Pour ce qui est du sort des femmes hors démocratie, on sait ce qu’il en est, hélas…

C’est la première fois, il me semble, que je râle à la lecture d’un roman de Joyce Carol Oates. L’auteur ne prend pas parti, et traite les deux familles concernées par l’assassinat du même point de vue romanesque et narratif, du même non point de vue, donc. Si Joyce Carol Oates, dans son roman, ne prend pas parti, c’est que son intention n’est pas de désigner des coupables et des victimes, mais de montrer comment fonctionnent les Etats-Unis aujourd’hui. D’une certaine manière, par un biais particulier, elle nous montre, nous expose, l’Amérique à l’ère de Trump. Celle que l’on n’a pas voulu voir, ni même envisager, lors de la campagne électorale. Non pas une Amérique « profonde », mais une Amérique réelle. Le poids des églises, le sentiment que l’on acquiert la liberté en se repliant, l’envie et le besoin d’être guidé par Dieu ou un président-guide qui véhicule et met en place des idées qui valorisent quand on se sent déclassé, qui confortent des convictions que l’on pense infrangibles, voilà ce qui se lit, dans Un livre de martyrs américains. Pour la lectrice et le lecteur français, ce roman est sans aucun doute une prise de conscience. Bien sûr, nous savons que rien n’est jamais acquis, et que les lois visant à l’amélioration de la vie des femmes sont les premières, en général, à être remises en question, surtout en temps d’instabilité économique. Simone de Beauvoir nous a alertés il y a longtemps, déjà. Ce roman est une prise de conscience sur une certaine vérité américaine, que les films et séries US atténuent plus ou moins. Dans les Etats-Unis que Joyce Carol Oates met en scène, certains de ses personnages associent l’athéisme au socialisme et considèrent que les défenseurs des droits des femmes sont de dangereux subversifs. Et puis les enfants, soudain, font entendre leur voix.

Augustus Voorhees est marié à Jenna, ils ont eu deux enfants, en ont adopté un troisième. Une petite Chinoise victime de la politique de l’enfant unique. Voilà une famille humaniste, contrainte de déménager souvent, dont le père vit sous la pression constante des manifestations pro-life devant son cabinet, dont les enfants, et singulièrement la fille Naomi, sont victimes de vexations à l’école car ils sont les enfants de l’ « avorteur ». Qu’est-ce que ça signifie, être fille d’avorteur ? Luther Dunphy, l’assassin du Dr Voorhees, est un petit Blanc violent dans son enfance avec les filles, qui fonde une famille et suit des cours pour devenir pasteur, mais son bagage scolaire ne lui permet pas de lire avec attention et d’envisager toutes les implications des prescriptions de l’Evangile. Traumatisé par un accident de voiture dont il n’est pas responsable, et dans lequel a péri son dernier enfant – une petite fille trisomique de 3 ans – il traîne sa culpabilité comme un poids incandescent. A l’église qu’il fréquente – les églises, aux USA, dispensent des enseignements qui ne dépendent que de leur pasteur – il est facilement endoctriné. Luther n’est pas un activiste. Mais un matin, il prend sa carabine, et va tuer Augustus Voorhees. Sa fille Dawn, en miroir de Naomi, la fille de Voorhees, tentera de comprendre son père, et son geste.

C’est là que le roman repose la question du martyr. Ce sont les enfants qui paient pour les fautes des pères, comme dans toute bonne tragédie. Mais quelle est la faute originelle ? Le roman n’adopte pas de point de vue – et là, ça coince : les deux pères sont des assassins. Un assassin d’enfants d’un côté, un assassin de tueurs d’enfants de l’autre. Mais Augustus Voorhees n’est pas un assassin, alors que Luther Dunphy, oui. (Je prends ici la position de la lectrice humaniste, française, vivant dans un pays laïque, et pour qui Simone Veil est l’héroïne politique qui a tenu tête aux quolibets et aux insultes de l’assemblée nationale au cœur des années 70). Le roman de Joyce Carol Oates semble poser des questions d’un autre temps, et d’ailleurs cela est mentionné dans le texte, tout doucement, comme à bas bruit, il est dit que l’on se croirait en 1955, ou en 1935. Mais c’est ici et maintenant. La quête des filles de la victime et de l’assassin, de Naomi Voorhees et de Dawn Dunphy – j’assume ces dénominations de victime et d’assassin, alors que le roman ne tranche pas – est une marche en avant qui bute sur la question de la peine de mort. L’exécution d’un membre assassin de la mouvance pro-life est une tautologie, pour le moins, au cube. Exécution – consentie – de l’assassin qui a tué un homme qu’il considérait comme un assassin d’enfants.

Le bandeau rouge entourant Un livre de martyrs américains proclame « Le livre le plus important de Joyce Carol Oates », citant le Washington Post. Pas sûr… La lecture de ce roman requiert à la fois une forte faculté de recul et une bonne connaissance du terreau étatsunien contemporain. Hors du texte, on connaît les convictions de JCO, et si elle ne s’est jamais déclarée féministe, elle a toujours, dans ses déclarations, pris le parti des femmes et montré des positions progressistes. Un livre de martyrs américains paraît « désengagé », les convictions des protagonistes, et singulièrement celles de Dunphy, ne sont pas discutées ni, me semble-t-il, mises en perspective. Voilà un roman effrayant, âpre, dont la lecture ne provoque aucun plaisir. On m’opposera que la littérature se doit de provoquer autre chose que le simple plaisir du lecteur. Mais… là… j’ai refermé le livre bien avant la fin, et décidé de m’en désintéresser. Parce que cette lecture n’a provoqué en moi rien d’autre que de la colère. Sur le sujet même, et sur son traitement.


samedi 4 mars 2017

Valet de pique de Joyce Carol Oates

Joyce Carol Oates, Valet de pique (Jack of Spades), traduit de l’anglais (USA) par Claude Seban, éditions Philippe Rey, 2 mars 2017, 224 pages.


Les romans ayant pour personnage principal un écrivain sont toujours énigmatiques. Surtout lorsqu’ils sont rédigés à la première personne. Le lecteur aura tendance à chercher des correspondances, voire des confessions, dans une œuvre de fiction. Dans Valet de pique, Joyce Carol Oates met en scène l’auteur de romans policiers Andrew J. Rush. Un auteur à succès, que l’on qualifie dans la presse de « Stephen King du gentleman ». Mais Andrew J. Rush publie aussi, sous le pseudonyme de Valet de pique, des romans plus violents, dans lesquels jamais la morale ne triomphe, à l’inverse des polars qu’il signe de son vrai nom. Joyce Carol Oates publie aussi des romans sous pseudo, mais cela est connu. Son personnage, lui, préserve soigneusement l’identité du Valet de pique, ni son épouse ni ses enfants ne sont au courant. La fille d’Andrew J. Rush tombe un jour par hasard sur un roman signé du Valet de pique. Elle reconnaît dans le texte un épisode traumatisant de sa propre enfance, et se plaint que quelqu’un, dans l’entourage de son père, utilise – vole – les motifs de leurs vies. Jamais l’idée que son père puisse être l’auteur de ce roman ne l’effleure. Le père est pour elle un roi, incapable d’une telle vilénie.

jeudi 14 avril 2016

Daddy Love de Joyce Carol Oates



Joyce Carol Oates, Daddy Love, traduit de l’anglais (USA) par Claude Seban, 7 avril 2016, éd. Philippe Rey, 272 pages.


Le roman Daddy Love est paru aux Etats-Unis en 2013, il nous arrive en traduction française en ce mois d’avril 2016. Mais comme souvent, chez Joyce Carol Oates, le thème est intemporel. Et comme toujours, ou presque, chez Oates, le motif travaillé est celui du mal, voire de l’horreur. Et celui de l’abandon.

Dinah est la mère de Robbie, un joli petit garçon de cinq ans qu’elle a eu avec son mari Whit, animateur radio. Whit est métis, l’enfant a la peau blanche et les cheveux noirs, crépus. Dinah et Robbie s’en vont au centre commercial, font quelques courses, caressent en passant les jolis lapins que l’on expose, pour le temps de Pâques, entre des jonquilles jaune vif et des tulipes écarlates. Le prédateur veille, il est là, il regarde l’enfant, il envisage la mère qui s’éloigne un instant pour fumer une cigarette, il anticipe, il est avant eux sur le parking. Où Dinah a-t-elle garé la voiture ? La mère et l’enfant la cherchent, c’est comme un jeu. La mère serre la main de l’enfant. L’enfant lui est arraché par le prédateur. Et la mère est assommée au marteau, mais parvient à se relever, s’accroche au monospace du ravisseur, est traînée sur plusieurs mètres. La mère est en morceaux, jambes et bras brisés, défigurée. Enlèvement d’enfant. La scène est répétée plusieurs fois dans les premiers chapitres du roman : Dinah y revient sans cesse.



mardi 27 octobre 2015

Carthage de Joyce Carol Oates



Joyce Carol Oates, Carthage, traduit de l’anglais (USA) par Claude Seban, éd. Philippe Rey, octobre 2015, 608 pages.

Dans la famille Mayfield, les deux filles portent des prénoms shakespeariens. L’aînée s’appelle Juliet, la cadette Cressida. Juliet est la « jolie », elle a 22 ans, est fiancée à un jeune homme, Brett Kincaid, qui est parti combattre en Irak et en est revenu défiguré, perturbé, claudiquant autant dans sa marche que dans sa pensée. Cressida a 17 ans, elle est « l’intelligente ». Peut-être autiste – Asperger ? –, elle n’entre pas dans la norme, pose sur le monde un regard acide, cynique. Elle dessine à l’encre des personnages imités de Escher, qui montent et descendent des escaliers improbables, suivent des pentes qui à la fois sont l’endroit et l’envers d’une réalité insaisissable. A l’insu de sa famille, elle se rend dans un bar mal famé afin de persuader le caporal Kincaid qu’ils sont faits l’un pour l’autre, lui le gueule-cassée, elle l’inadaptée. Cressida ne rentre pas au domicile familial. Dans la Jeep accidentée du caporal, on découvre du sang, des traces de luttes. La jeune fille est portée disparue. Brett Kincaid est jugé, condamné, incarcéré.