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mardi 19 août 2025

Les Bons Voisins de Nina Allan

Nina Allan, Les Bons Voisins, traduit de l’anglais par Bernard Sigaud, éd. Tristram, 21 août 2025, 320 p.

La quatrième de couverture qualifie Les Bons Voisins de « roman noir », et dans les remerciements Nina Allan mentionne l’ouvrage de John Cornwell Earth to earth qui relate un true crime. Mais avec Allan, le roman dévie, du noir on passe à autre chose, on se focalise sur d’autres aspects de la littérature, sur l’évocation de l’invisible, de l’indicible. De mystérieuses correspondances, ou harmonies, sont mises en oeuvre dans les décors, entre les situations et les personnages.

Cath est photographe. Elle revient sur l’île où elle a passé sa jeunesse. Elle mène un projet artistique : prendre en photo les lieux où se sont déroulés des crimes. Il se trouve que la meilleure amie de Cath, au lycée, a été assassinée vingt ans auparavant, en même temps que sa mère et son petit frère, sur cette île. La police a conclu à la culpabilité du père, lui-même trouvant la mort dans un accident de voiture juste après le massacre. Cath ne se satisfait pas des conclusions de l’enquête. Tout cela paraît trop simple et, sans doute, trop banal pour expliquer la mort de Shirley, sa meilleure amie. Comment peut-on mourir ainsi, si jeune, et assassinée ? Pourquoi ? 

Vingt ans après, donc, Cath fouille et enquête, élabore des théories. La mère de Shirley avait-elle un amant ? Et pourquoi pas ? Mais alors, cela expliquerait la folie du père, par jalousie… Mais non, pas forcément, pense Cath. Pourquoi l’amant ne serait-il pas l’assassin ? A ces élaborations mentales viennent s’ajouter des interrogations à propos des croyances populaires, ces « bons voisins » qui seraient de mauvais esprits, et qui auraient envoûté le père de famille déclaré assassin. Mais au fond, est-ce que cela a de l’importance, de savoir de la main de qui Shirley est morte ? 

« Une fois, j’ai demandé à Shirley si elle avait songé à s’échapper - faire son sac et quitter l’île - et elle a dit : tout le temps ! Ça, je ne l’ai jamais oublié. » 

Elle qui voulait à tout prix quitter l’île et son territoire étriqué y est morte et enterrée. C’est plutôt sur cette injustice de trajectoire que se focalise Cath qui a présent est revenue dans cette île qu’elle n’aimait pas, se prend à s’y sentir bien, surtout après avoir fait la connaissance d’Alice, la femme qui occupe à présent le lieu du drame, la maison de la famille de Shirley. Une étrange relation s’installe entre Cath et Alice, femme mariée bientôt enceinte. Le mari paraît violent, en tout cas insaisissable, pratiquement toujours absent. Alice elle-même a parfois un comportement incompréhensible. Que sait-on, que comprend-on des gens, au fond ? Cath est désorientée. 

Nina Allan, qui elle-même vit dans une île au large de l’Ecosse, explore à merveille la condition insulaire. Un monde clos que l’on veut fuir, un cocon que l’on veut retrouver ou découvrir, une terre d’incompréhension, de légende  et de mémoire. Comme si ailleurs que sur une île, les personnages se seraient comportés de façon différente. Cela est vrai, à l’évidence, pour Alice et son époux. Mais qu’en est-il pour Cath ? Elle, elle choisit le retour à sa terre de jeunesse, accomplissant en cela une trajectoire inverse à celle de son amie Shirley, qui n’a pas pu partir.

Nina Allan nous offre ici un texte apparemment différent de ses romans et nouvelles antérieurs, en cela qu’il semble plus ancré dans une réalité et bâti sur une enquête. Mais ce n’est qu’une impression de surface. Allan creuse sa veine romanesque dans le non-dit et le merveilleux, dans l’étrange et la psyché. Pour ne prendre qu’un exemple : la maison de poupée que le père de Shirley a construit pour sa fille, et que Cath retrouve dans la maison du drame louée par Alice, reproduit à l’identique la maison elle-même, avec les détails d’agencement de pièces invisibles, dévoilées dans la miniature. Il y a dans le plan de la maison - la vraie et la maison de poupée - quelque chose qui renvoie à la tache aveugle d’un labyrinthe, au mystère des agissements humains. C’est à ce genre de détails que l’on reconnaît, immédiatement, la patte de Nina Allan. Cette manière de d’articuler les correspondances et de bousculer l’évidence. Les Bons Voisins est une bonne façon d’aborder son oeuvre romanesque. Et de Nina Allan, il faut tout lire ! 

 

jeudi 19 septembre 2024

Le Déluge de Stephen Markley

Stephen Markley, Le Déluge, traduit de l’américain par Charles Recoursé, éd. Albin Michel, coll. Terres d’Amérique, août 2024, 1040 p.

On connaît le courant de la littérature post-apocalyptique qui tient de la littérature de l’imaginaire. Avec Le Déluge, Stephen Markley se situe dans la littérature pré-apocalyptique, et nous ne sommes pas dans le domaine de l’imagination, mais plutôt dans le prolongement d’une situation parfaitement contemporaine. Il m’a fallu trois semaines pour lire ce roman, et pendant le temps de ma lecture, les images d’actualité m’ont apporté des scènes d’incendies dévastant forêts et habitations, d’inondations provoquant morts et déplacés. Dans Le Déluge, Markley prend à bras-le-corps le réchauffement climatique, et poursuit la courbe de ce à quoi nous assistons et avons la preuve chaque jour.

Le roman débute en 2013 pour s’achever en 2039 et légèrement au-delà, par prospective. Le déroulé des faits est chronologique, décliné selon plusieurs personnages que l’on retrouve au centre de chapitres envisageant la catastrophe à venir selon plusieurs angles : scientifique, politique, économique, terroriste, social, familial. Le réchauffement climatique influe sur les comportements de groupes, et les groupes sont formés d’individualités. La force narrative de ce roman est de donner vie et chair à des personnages éminemment crédibles tant du point de vue psychologique que social. Parmi ces personnages centraux se détachent les figures de l’activiste Kate et de son compagnon Matt, de Tony le scientifique et de sa fille Holly, de Jackie la communicante et de son éphémère amant acteur hollywoodien devenu charismatique candidat à la présidence sous le signe du messianisme et de la défense de l’industrie carbonée. Ajoutons à cette galerie de personnages un spécialiste de la modélisation prédictive, un junkie paumé et une éco-terroriste capable de passer sous tous les radars d’un monde où le numérique traque chaque citoyen. 

Le roman est américain, tout à fait américain. C’est-à-dire qu’il envisage avant tout le réchauffement climatique à l’aune des Etats-Unis, que ce soit du point de vue politique ou comportemental. Les presque trois décennies déclinées dans la diégèse sont rythmées par les paliers de l’élection présidentielle. Markley évoque les revirements saisissants d’une gouvernance démocrate conduisant au fascisme. Dans une scène hallucinante, terriblement réaliste, voire naturaliste, on assiste à l’assaut des forces de l’ordre régulières contre des centaines de citoyens américains. C’est que les enjeux sont si importants, et la situation à ce point non-maîtrisée, que tous les points fixes de la démocratie sont déboulonnés. Car la progression irrémédiable du dérèglement climatique produit des événements en chaîne : montée des océans, salinisation des terres cultivables, famine, chômage, effondrement du marché immobilier en zones inondables – dont, en premier lieu, la Floride –, migrations, terrorisme. Dans des temps déréglés et incompréhensibles malgré les avertissements, études scientifiques et conscientisation citoyenne, c’est l’idée même de démocratie qui est vouée à l’extinction. 

Le Déluge de Stephen Markley est un roman monumental et grave, par son poids – à la fois celui de ses plus de mille pages et celui de son sujet. Un roman qui est une sorte d’opéra terrestre, comme on parle de space opera. Un condensé paradoxalement large de nos quelques certitudes climatiques actuelles et de projections parfaitement réalistes et catastrophiques. Ce roman est un choc. Dans un épisode terrifiant de réalisme, on voit une famille barricadée dans sa maison, vitres calfeutrées et volets fermés, attendant l’ouragan annoncé. On est loin des fleuves et des mers, on se croit à l’abri. On joue à un jeu de société en attendant que ça passe. Mais les eaux montent, là où c’était impensable. Une marche après l’autre, dans la maison, on est submergé. On trouve un marteau pour fracasser le toit, et s’y réfugier. On n’y croit pas. Et pourtant, c’est là. On guette l’hélicoptère et son treuillage salvateur. 

Il est toujours plus tard qu’on ne le croit, semble nous dire Stephen Markley. La conduite du récit est chronologique et spiralée, saisissante de maîtrise, laissant apparaître peu à peu les liens entre les personnages principaux. Courez lire Le Déluge. Pour frissonner, réfléchir, penser la politique en d’autres termes… Mais courez lire Le Déluge, avant tout, pour savourer un grand roman d’une ampleur romanesque intense. 


mardi 4 juin 2024

Zephyr, Alabama de Robert McCammon

Robert McCammon, Zephyr, Alabama (Boy’s life), 1991, nouvelle traduction française de l’américain par Stéphane Carn avec la participation de Hélène Charrier, éd. Monsieur Toussaint Louverture, collection Les Grands Animaux, mai 2024.

Le monde vu par un enfant de 12 ans dans l’Amérique du début des années 60. Nous voilà en terrain connu. Quelle que soit la période envisagée, l’enfant, le pré-adolescent, est un personnage merveilleux. Par ses yeux, les cinéastes et les écrivains font revivre leur propre enfance, puisent au cœur de la pop-culture, et nous transportent, nous, lecteurs, dans un univers enfoui en chacun de nous, et que nous croyions dépassé, voire oublié. Les vélos, les petits caïds que ne s’en prennent qu’à plus faibles qu’eux, les parents et leurs faiblesses découvertes, l’irruption de la violence, et, puisque nous sommes aux USA, l’importance du base-ball et la ségrégation toujours en vigueur. Ce schéma rapide renvoie, d’emblée, à des œuvres que nous avons tous lues ou vues : E.T, Stand by me, Stanger things, pour ne citer que ce qui me vient à l’esprit au fil du clavier. Des œuvres où la voix est donnée aux petits garçons. Fragiles, heureux, insouciants, jusqu’à ce que quelque chose d’extraordinaire vienne déchirer le voile de l’innocence. 

Zephyr, Alabama ne déroge pas à la règle de ces romans modernes d’apprentissage. D’où vient la grâce de ce texte ? Car il est nettement au-dessus de tout ce que j’ai lu dans le genre jusqu’à aujourd’hui. Elle naît, peut-être, justement, du genre, du savant et juste dosage du mélange des genres. Dans ce roman, on trouve pêle-mêle un peu de vaudou, un tricératops, des gangsters, un criminel nazi, un ange aux yeux bleus marié à un sale jeune type, un vélo plus ou moins magique, un monstre des grands fonds, une balle de baseball lancée par un gringalet, et qui monte si haut que jamais elle ne redescend. Le tout mis en place dans un texte en quatre parties qui suivent les quatre saisons de l’année 1964, sur fond de musique des Beach Boys.

Cory a douze ans, trois copains, une mère bonne pâtissière et un père livreur de bouteilles de lait. C’est en l’accompagnant, un matin, très tôt, dans sa tournée, qu’il voit tomber une voiture dans le lac de Zéphyr. Le père plonge pour sauver le conducteur prisonnier de la voiture, mais l’homme est enchaîné au volant, il est nu et mort, étranglé par ce qui ressemble à une corde de piano. Ne pas avoir pu sauver cet homme déjà mort mine le père, qui se met à déprimer. Qui a bien pu commettre un tel crime ? Et qui est ce mort ? L’énigme n’est pas résolue. Le tatouage qu’il porte – un crâne ailé – n’aide pas à son identification. Il faudra quatre saisons, la mort et la résurrection d’un chien, les leçons de piano imposées à un copain de Cory, une plume de perroquet et l’art divinatoire d’une très vieille dame noire pour défaire tous les fils de cette histoire. Parallèlement à cela, on assiste à l’émergence des supermarchés qui bousculent le quotidien du livreur de bouteilles de lait, et à la naissance de la vocation d’écrivain de Cory.

Voilà un roman merveilleux, qui joue à la fois sur la nostalgie d’une époque et la permanence de motifs romanesques. L’histoire d’un petit garçon qui sort du confort de l’enfance, qui passe des épreuves et grandit en résolvant un crime. Un petit garçon qui deviendra écrivain. A lire absolument.

*

 NB : On ne cessera jamais de louer la ligne éditoriale des éditions Monsieur Toussaint Louverture, et le soin apporté à chaque publication. Ici, dans ce roman publié dans la belle collection des Grands Animaux, un couverture noire ornée d’un dessin décalé, sous une jaquette représentant un ciel vert étoilé. Il faut tout lire, jusqu’au bout, jusqu’au bout de l’achevé d’imprimer, et ne pas rater la quatrième de la jaquette, avec le clin d’œil à Stephen King. 


samedi 16 mars 2024

Le Cloître de Katy Hays

Katy Hays, Le Cloître (The Cloisters, 2022), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carole Delporte et Florence Noblet, éd. Livre de Poche, mars 2024.

Voilà un roman que j’ai dévoré en deux jours. Un page-turner efficace, peut-être un peu trop calibré, au twist final imparable. Un vrai roman de détente qui brasse les thèmes attendus de l’ambition, de l’émancipation, de la mémoire perdue et retrouvée, sur fond d’universités américaines et d’amitié biaisée. Le genre de bouquin parfait pour apprécier un week-end pluvieux. 

Je traque dans les romans les intrigues basées sur les jeux d’échec, et sur les tarots. Pour les jeux d’échec, j’en ai parlé ailleurs, le corpus est vaste. Celui que se rapprocherait le plus du Cloître – qui, lui, traite des tarots – serait sans doute Le Huit de Katherine Neville, dans lequel l’objet de la quête est un échiquier qui aurait appartenu à Charlemagne. Je suis toujours frappée par la fascination qu’exerce le Moyen-âge sur l’imaginaire des étatsuniens. Dans Le Cloître, donc, nous évoluons dans le musée The Cloisters, situé à Manhattan. Ce musée est constitué de plusieurs bâtiments français, il s’agit d’un composé d’abbayes provenant principalement du sud de la France. Le musée abrite aussi des collections d’objets médiévaux, châsses, chapiteaux, tableaux… La narratrice, Ann, est embauchée dans ce musée pour l’été, après avoir été refusée par le Met, qui devait initialement l’accueillir.

Ann débarque de sa petite université sans prestige, elle est comme une provinciale émerveillée dans New-York, et mène une vie précaire, dans un appartement à la climatisation défaillante. Elle est sous la tutelle de Patrick, le conservateur, et fait des recherches avec Rachel, riche héritière new-yorkaise, étudiante brillante. Ann a perdu son père, il a été fauché sur la route par une voiture qui a pris la fuite. L’enquête n’a jamais abouti. C’est pour elle un traumatisme terrible, à tel point qu’elle a perdu la mémoire des quelques jours qui ont précédé et suivi ce décès. Rachel, elle, a perdu ses parents dans le chavirage de leur bateau. Ces deuils semblent rapprocher les deux étudiantes, qui deviennent amies. Un jeu de tarot du XVe siècle devient l’obsession des trois protagonistes principaux : Patrick, Rachel et Ann. Dans ce trio vient se glisser Léo, le jardinier du Cloître, musée dans lequel on cultive les plantes médicinales et autres simples que l’on trouvait dans les abbayes.

La fascination que les tarots exercent sur les protagonistes est multiple : recherches historiques, mais également questionnement sur ce que peuvent « dire » les cartes. Les cartes ont-elles d’abord servi à jouer avant que l’on s’en serve pour prédire l’avenir ? L’avenir est-il écrit ? Peut-on le décrypter dans des lames illustrées de symboles mythologiques et cosmologiques ? Peut-on avoir, face au tarot, la même attitude au XXIe siècle qu’au Moyen-âge ? Comment des universitaires de renom, ou en passe de se faire un nom, peuvent-ils céder à la pensée magique ? Ann est celle qui, dans le trio de chercheurs, garde à peu près la tête sur les épaules, avant de penser-croire-se persuader qu’à chaque fois qu’elle tire les cartes, elle a une compréhension immédiate, non pensée, simplement ressentie, de la signification du tirage. 

Il y a deux manières de lire ce roman, comme tous les romans traitant plus ou moins d’ésotérisme, de divination, de magie, et toute cette sorte de choses. La première est d’adhérer sans arrière-pensée au déroulé de l’histoire, la seconde de raison garder. Toujours est-il que Patrick, Rachel et Ann se prennent au jeu, jusqu’à organiser des séances de divination dans les murs du musée, autour d’une table éclairée par des candélabres. Jusqu’au meurtre, qui, lui, a des motifs plus pragmatiques. On a toujours besoin de croire à quelque chose qui nous dépasse dit, en substance, un des personnages. Le lecteur, lui aussi, a parfois besoin d’une intrigue somme toute bien menée, basée sur des croyances ancestrales. En fin d’ouvrage, comme pour enfoncer le clou sur la part magique des réactions des personnages – et la nôtre ? –, Katy Hays nous donne une grille de lecture et d’interprétation des tarots selon Ann, sa narratrice.

Bref, j’ai passé un très bon moment à lire ce roman. Ce que j’ai préféré dans cette lecture, c’est, je crois, l’évocation d’un endroit médiéval dans Manhattan, et les références à la pré-renaissance – Ferrare et la maison d’Este, par exemple. Et j’ai lu comme un clin d’œil de l’autrice – mais je ne suis pas sûre que ce soit un clin d’œil – le fait de voir apparaître dans l’intrigue une édition de poche du Nom de la rose d’Umberto Eco, référence « obligée » quand on écrit une fiction sur fond de monde médiéval. Dans Le Nom de la rose, l’acuité de l’enquêteur Guillaume de Baskerville est au contraire moderne, scientifique, anticipation des méthodes d’élucidation rationnelle de Sherlock Holmes. Dans Le Cloître, toute la narration concourt à faire basculer le lecteur du côté magique de la force… Sans rien spoiler, je donne ici le dernier tirage de la narratrice pour Rachel : les quatre As et le Diable. Que croyez-vous qu’il advint ?  


mercredi 11 octobre 2023

Nina Allan

Nina ALLAN


Voilà. J’ai lu (et relu pour certaines des publications) les livres de Nina Allan. Je m’y suis plongée le 25 août, nous sommes à la mi octobre. Lire d’un seul élan tous les livres de Nina Allan mène au vertige. Les motifs s’entrecroisent, les situations se répondent, les personnages s’entrechoquent dans des arches narratives travaillées au petit point, de texte en texte. C’est de la broderie. Et parce que j’entrevoyais ce travail de broderie, moi l’ancienne brodeuse, j’ai achevé la lecture de l’œuvre complète par la novella Spin, qui reprend le mythe d’Arachné.

J’enrage un peu de ne pas avoir le temps, ni sans doute la force, de me lancer dans une étude approfondie des textes de Nina Allan. J’entrevois comment ça marche, dans ces textes-là. Je peux envisager, à gros surjet, l’arche narrative supérieure qui s’élabore de texte en texte, depuis les débuts. Mais, pour l’instant, et sans doute définitivement, je passe mon tour. Pourtant, il y a, dans cette œuvre encore en élaboration, tous les motifs qui me motivent et me meuvent depuis que j’analyse des textes. 

Par exemple, la juxtaposition du réalisme et du fantastique, ou de la SF. Avec, souvent, une figure féminine centrale. Je pense à La Fracture, bien entendu, mais aussi à la nouvelle « Poussière d’étoile » du recueil Stardust. Autre exemple : le personnage de Maree, dans La Course. Les figures féminines sont, chez Nina Allan, victimes et victorieuses, perdues et sauvées. Encore un motif qui me remue, et que je traque, finalement, dans toutes mes lectures, je m’en rends compte : l’étrangeté du monde du cirque et des freaks. Une des plus belles nouvelles qu’il m’ait été donné de lire depuis que je lis est « La Porte de l’avenir », toujours dans le recueil Stardust. Le monde circassien y est apparié avec les horreurs de l’Histoire, par un glissement temporel qui est, de mon point de vue, la seule façon de dire l’indicible. Je pense ici au Verger de Georges-Olivier Châteaureynaud. Le Créateur de poupées met en scène un nain qui entretient une correspondance assidue avec une femme internée en HP. Leur point commun : les poupées, leur confection, l’histoire des leurs créateurs. Ce roman, remarquable, est une sorte de road movie tout autant physique que psychologique. Ce n’est pas l’étrangeté des personnages qui est interrogée, mais bel et bien l’étrangeté du monde que des êtres exceptionnels – par leur apparence physique ou leur univers mental – acceptent puis duquel ils décident de s’extirper. Les personnages de Nina Allan sont mus par une volonté qui n’a que peu à voir avec la volonté de puissance. Ils s’ébrouent. Gagnent une liberté qui leur est, par nature, par assignation politique, économique ou sociale, interdite. 

Et puis, il y a la conduite du récit. Nina Allan est, à l’évidence, une nouvelliste. Une orfèvre de la miniature. Ses romans s’articulent selon des imbrications de textes qui ne sont pas des empilements, mais des tissages. Changement de narrateur, changement d’époque, remise en perspective. En trame et en lice, Nina Allan, de publication en publication, fait émerger le motif entier de son œuvre. Nous n’en connaissons pas encore le dessin complet. 

Une dernière considération, qui pour moi a son importance : dans les remerciements de fin d’ouvrage – cette pratique très anglo-saxonne qui commence à se répandre dans l’édition française – Nina Allan salue toujours sa mère, et son compagnon. Son compagnon est un géant de la littérature, inutile de citer son nom ici. Elle aussi est une géante. Ils vivent tous deux en Ecosse, sur une île. 

*

Tous les livres de Nina Allan sont disponibles aux éditions Tristram, et quelques-uns en poche 10/18. 


mardi 16 mai 2023

Regards Croisés (45) – Conte de fées de Stephen King

Regards croisés

Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville

Stephen King, Conte de Fées (Fairy Tale), traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch, illustrations de Gabriel Rodriguez et Nicolas Delort, éd. Albin Michel, avril 2023, 736 p.


Conte de Fées est un roman réaliste. Contradiction ? Pas vraiment. Conte de Fées est un roman réaliste jusqu’à la page 273, même si le basculement a eu lieu légèrement avant, mais pas tant que ça. Charlie a 17 ans, est orphelin de mère, vit avec son père alcoolique sobre de fraîche date. Nous sommes dans l’Illinois, dans une petite ville comme aime les évoquer Stephen King, les gamins s’y déplacent à vélo, les voisines épient derrière les rideaux, les infrastructures laissent à désirer. Le pont, par exemple. Les piétons l’empruntent sans être à l’abri du passage des véhicules, et la mère de Charlie a été littéralement coupée en deux par un camion, alors qu’elle allait chercher du poulet frit pour le dîner, vêtue d’un imper rouge parce qu’il pleuvait. Elle est sortie habillée comme le Petit Chaperon Rouge, et c’est la première mention d’un conte de fées que nous rencontrons, dans la première partie très réaliste de ce roman. Le premier souci de Charlie est de ne pas perdre son père, qui noie son chagrin dans l’alcool. Il passe un marché avec Dieu, Lui promettant que s’Il fait quelque chose pour lui concernant l’alcoolisme de son père, il se conduira de façon exemplaire face à son prochain. Les Alcooliques Anonymes sont en train de sortir le père de Charlie du pétrin, alors le garçon cherche à tenir sa promesse. L’occasion se présente lorsque, passant près d’une maison de style victorien qui ressemble au manoir Bates dans Psychose, il entend un chien aboyer et un vieillard gémir. Le vieux monsieur est tombé d’une échelle, il n’arrive pas à se relever. Charlie va se charger d’appeler les secours, et de prendre soin de la chienne durant le séjour de son maître à l’hôpital. Puis de prendre soin du vieux monsieur lorsqu’il rentre chez lui. Charlie, à 17 ans, c’est un brave garçon, vraiment. Il s’est pris d’affection pour un vieux ronchon, et il a une promesse à tenir. Et puis, surtout, il est comme qui dirait tombé en amour pour la vieille chienne.

Voilà, Conte de Fées est un roman réaliste, ou à peu près. Jusqu’à ce que dans le cabanon de la maison victorienne apparaisse un cafard gros comme un lièvre, jusqu’à ce que le vieillard dise au garçon que pour payer les frais d’hospitalisation, il n’y a pas de problème, puisque dans le coffre fort, à l’étage, il y a un seau rempli de petites billes d’or, jusqu’à ce que la chienne vieillissante ne puisse plus marcher, jusqu’à ce que Charlie apprenne qu’il y a, dans la cabanon, un passage conduisant vers un monde souterrain terrifiant où s’affrontent le Bien et le Mal, monde dans lequel on trouve un dispositif en forme de cadran qui permet de rajeunir. Que veut Charlie ? Que la chienne ne meure pas, ne souffre pas. Que fait Charlie ? Eh bien… il emmène la chienne dans l’autre monde pour qu’elle rajeunisse. Et l’aventure commence.

On peut dire qu’il y a deux niveaux d’aventure dans Conte de Fées. L’aventure fantasy, magique, qui occupe les trois quarts du roman, et l’aventure personnelle de Charlie, qui embrasse les deux niveaux, féérique et réaliste. Comment devient-on un adulte ? Comment dépasse-t-on ses peurs et ses angoisses ? Par quelles épreuves faut-il passer ? C’est là un des thèmes récurrents dans l’œuvre de King – La Petite Fille qui aimait Tom Gordon, la nouvelle The Body, pour ne citer que deux titres – et l’un des thèmes les plus prégnants de la littérature mondiale. Si King se projette entièrement dans ses livres, il nous y projette aussi, fille ou garçon, femme ou homme. Dans ce monde-ci, comme dans l’autre monde qu’il va explorer et éprouver, Charlie fait ses preuves. Avec vaillance, avec courage, avec espoir. 

C’est dans le deuxième versant du roman – à partir de la découverte de l’autre monde – que le titre prend réellement tout son sens. Autre monde que je ne décrirai pas ici, on s’en doute. Dans cette partie-là du roman, l’intertextualité est à l’œuvre :  le conte La Gardeuse d’oies des frères Grimm – la référence la plus évidente, avec le cheval qui parle –, La Foire des ténèbres de Bradbury – référence explicitement citée dans le texte, intrigue se situant dans l’Illinois –, Lovecraft, Le Magicien d’Oz, Gog et Magog, et même Murakami – l’allusion à deux lunes, par exemple, ou le passage vers l’autre monde évoquant Le Meurtre du Commandeur. Ou bien encore… bien des références encore… La partie fantasy de Conte de Fées est à la fois un festival d’intertextualité et une aventure menée lentement, avec des étirements, des amplifications, un récit qui évite soigneusement l’ellipse, à dessein. Stephen King ne tire pas à la ligne, ne prend pas son temps – il n’aurait aucun intérêt à cela. Stephen King conduit son lecteur par la main dans une balade terrifiante, non pas symbolique mais, tout bien pesé, psychologique et sociale. Dans ce monde de fantasy balisé de références, des questions essentielles sont posées : peut-on renoncer à être/devenir prince ? Peut-on aimer un frère devenu l’instrument d’une force diabolique ? Pourquoi laisser faire les choses quand on pourrait intervenir ? A ce titre-là, les dernières heures de Charlie dans l’autre monde offrent une scène terrible, une conversation percutante entre le jeune garçon et deux des protagonistes importants de la lutte entre le Bien et le Mal. 

Je dois dire ici que j’ai eu du mal, parfois, à m’intéresser aux aventures de Charlie dans l’autre monde. Des lenteurs, des longueurs, m’a-t-il semblé. Et puis, une fois la dernière page tournée, cette impression a disparu. Je tiens Stephen King comme l’un des plus grands conteurs contemporains. Si lenteur il y a, c’est qu’elle est nécessaire au récit. Au conte. Au roman. Charlie a sauvé le vieil homme tombé du toit, sauvé son père de l’alcoolisme, sauvé un autre monde soumis à des ténèbres terrifiantes. Un personnage ne voit plus, un autre n’entend plus, un autre encore ne parle plus – le triptyque des trois singes… On assiste à des jeux de cirque dignes de Quo Vadis ou de Squid Game, on se bat contre des géantes, et  j’en passe… Mais Charlie n’est au fond qu’un jeune garçon qui pédale dans les rues d’une bourgade de l’Illinois, qui aime sa chienne d’un amour déchirant, et son père d’un amour fondamental.  

Conte de Fées est un roman qui s’appuie sur une littérature de genre pour explorer la condition contemporaine et intemporelle des adolescents et des adultes. C’est le domaine d’excellence de maître King. 

Lire l’article de Virginie Neufville 



lundi 6 février 2023

La Cabane aux confins du monde de Paul Tremblay

Paul Tremblay, La Cabane aux confins du monde (The cabin at the end of the world), traduit de l’américain par Laure Manceau, éd. Gallmeister, 2 février 2023, 352 p. 

J’ai eu vent de ce roman via un post de Mariana Enriquez sur Instagram. Elle disait à propos de l’auteur : « mi querido y admirado Paul Tremblay ». Cela a suffi pour que j’aille regarder d’un peu plus près la bibliographie d’un écrivain que je ne connaissais pas. Et voilà que j’apprends que le dernier film de M. Night Shyamalan, Knock at the cabin, sort cette semaine, et qu’il s’agit d’une adaptation du roman La Cabane aux confins du monde. Ni une ni deux, je cours acheter le roman (justement le jour de sa sortie, je n’en savais rien). J’ai lu d’une traite ce livre diabolique, je comprends ce que Shyamalan a pu y trouver comme échos à sa propre œuvre.

Que raconte le roman ? Il y est bien question d’une cabane – elle est peinte en rouge – située au bord d’un lac, près de la frontière canadienne. Une petite fille est dans le jardin, elle cherche à capturer des sauterelles pour les enfermer dans un bocal. La petite fille tient un carnet dans lequel elle note l’aspect des insectes – couleur, taille – et le nom qu’elle leur a donné. La petite fille est d’origine chinoise, elle a été adoptée par un couple de deux hommes qui au moment de la chasse entomologique de leur fille sont en train de lire, qui un essai sur le réalisme magique, qui un best-seller. Ce sont les vacances, on est détendu, on rêvasse, on est au milieu de nulle part et c’est comme une bénédiction. Un homme s’approche de la petite fille, il a l’air d’un géant mais il est gentil, il l’aide à attraper les sauterelles, la petite fille sait qu’il ne faut pas parler aux inconnus mais elle a l’impression d’être en présence d’un ami. Et puis trois autres personnes sortent du bois et s’avancent vers eux, deux femmes et un homme. Ils sont vêtus comme le géant gentil d’une chemise et d’un jean. Ils portent des sortes de faux bizarres, des outils bricolés, immenses, menaçants. La petite fille prend peur, rentre à la cabane pour retrouver ses papas. Le géant, qu’elle ne trouve plus si gentil, lui a dit qu’elle était une petite fille parfaite, qu’avec ses deux papas ils formaient une famille parfaite. Et il a ajouté :

« Rien de ce qui va se passer n’est ta faute. Tu n’as rien fait de mal, mais tous les trois, vous allez avoir des décisions difficiles à prendre. Terribles, même, je le crains. Je souhaiterais de tout mon cœur brisé que les choses puissent être différentes. »

On comprendra, à lire cette évocation du tout début du roman, que La Cabane aux confins du monde soit un roman difficile à lâcher. Une tension phénoménale est installée, renforcée par la couverture du livre sur laquelle on découvre ces armes bricolées et terrifiantes, en reflet sur un lac tranquille. Ce texte est une machine à fabriquer de la tension, et ce n’est pas un texte fabriqué. Bien entendu, les quatre individus vont pénétrer à l’intérieur de la cabane, retenir prisonniers les deux papas et la fillette, et expliquer pourquoi ils sont là, et comment cette famille a été choisie. Choisie pour quoi, au fait ? Pour empêcher l’apocalypse, rien de moins. Il suffira que les deux pères choisissent qui va être sacrifié – papa Andrew, papa Eric, ou leur fille – pour que la prophétie ne se réalise pas. La prophétie ressemble à toutes les plaies connues : les eaux inondant les terres, les épidémies se répandant sur les hommes, le ciel tombant en morceaux, les ténèbres envahissant le monde. Qu’est-il demandé à Andrew et Eric ? Un sacrifice. 

La Cabane aux confins du monde est un roman d’horreur, mais pas seulement. Le texte s’appuie sur des références prophétiques religieuses, mais les quatre intrus ne se réclament d’aucune religion. On pourrait penser que sur cette base romanesque se construit un texte dont le soubassement serait l’éloge de la vie champêtre et le mépris de la vie citadine, ou son contraire, mais pas du tout. Les quatre intrus ne sont pas du coin, ils viennent de villes différentes, étaient diplômés et exerçaient des métiers, avaient des projets. Ils ne se connaissaient et ont tout laissé tomber pour venir assaillir Andrew, Eric et leur fille, parce qu’ils ont eu des visions. Paul Tremblay distille les doutes incertains et les presque certitudes sur les motivations des assaillants, les renforçant par des actes inattendus à la fois incompréhensibles et logiques. Des reportages télévisés donnent raison aux intrus, des souvenirs ressurgis d’agression homophobe donnent raison aux victimes du chantage. 

Paul Tremblay signe un roman bâti au cordeau. Impossible d’en dire plus ici sur l’intrigue elle-même et son déroulement, ce serait faire violence au futur lecteur de ce roman stupéfiant, sidérant. Les titres des chapitres – « Eric », « Sabrina », « Wen », etc. – ne renvoient pas à un changement de narrateur, mais à un changement d’angle d’un narrateur omniscient. Les chapitres se chevauchent légèrement dans les premiers paragraphes, créant un kaléidoscope narratif qui tient du montage précis et subjectif. La violence est une composante omniprésente, aussi terrifiante psychologiquement que physiquement. Des éléments quasi graphiques – les armes bricolées que j’ai mentionnées plus haut, ou encore des masques en textile blanc – provoquent la terreur plus encore, si c’est possible, que la situation elle-même. Le parallèle entre les sept sauterelles capturées par la petite fille au début du roman et les sept personnages enfermés dans la cabane est saisissant. Le motif des cicatrices, réelles et psychiques, court à bas bruit tout au long du texte. 

Il y a bien longtemps qu’un roman ne m’avait pas tenue ainsi en haleine, suspendue entre terreur et empathie, scotchée par une intrigue en vortex déplaisant et admirable, une plongée dans la folie et la rationalité, une interrogation sur la vie, la mort, la vie des autres et la mort des nôtres. Il n’est pas étonnant que Mariana Enriquez parle de Paul Tremblay comme de quelqu’un de cher et d’admiré. J’ai pensé aux romans Sophie’s choice de William Styron et Sukkwan Island de David Vann, aux films As Bestas de Rodrigo Sorogoyen et A history of violence de David Cronenberg, autant de lectures et de visionnages dont je ne me suis, à dire vrai, jamais vraiment remise, qui continuent non de me hanter, mais de m’interroger, de m’émouvoir, de me secouer. 

Il ne faut pas avoir peur d’entrer dans La Cabane aux confins du monde. Certes, tout au long de la lecture, on sera terrifié. Mais, la dernière page tournée, on saura qu’on a lu un texte d’exception. 


dimanche 6 novembre 2022

Vers les étoiles de Mary Robinette Kowal

Mary Robinette Kowal, Vers les étoiles (The Calculating Stars), traduit de l’anglais (USA) par Patrick Imbert, (première édition Denoël, coll. Lunes d’encre),  éd. Folio SF, octobre 2022, 576 p.


En 1952, une météorite s’écrase dans l’océan au large de Washington, tuant toute la population dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres. Elma et son époux Nathaniel York échappent à la catastrophe. Elma est l’héroïne de ce formidable roman : mathématicienne surdouée – elle est entrée à l’université à 14 ans – elle a été pilote pendant la seconde guerre mondiale. Elle est juive, et cela a son importance dans l’histoire. Elle subit par deux fois le syndrome du survivant : en survivant à la Shoah même si, Américaine, elle n’était pas directement visée, comme les Européens, par les nazis, et elle a retrouvé après la guerre des réflexes de culture juive qui ne lui étaient pas coutumiers ; et en perdant ses parents lors de la catastrophe de la météorite. Elma est une calculatrice hors-pair. Avant même de trouver refuge dans une zone protégée, à partir des données d’impact de la météorite, elle arrive à la conclusion que cette catastrophe conduit irrémédiablement à la grande extinction. Dans un premier temps, il va faire froid, le ciel sera couvert, et puis l’effet de serre jouera, le climat se réchauffera, et la Terre sera inhabitable. Il reste quelques années pour agir. Agir ? Comment ? En préparant la colonisation d’autres planètes, pour évacuer l’humanité. Elma veut participer à ce sauvetage, elle a perdu trop de monde, déjà. 

Nous sommes donc en 1952, les projets spatiaux vont prendre une importance capitale. Pas d’ordinateurs, les calculs se font à la main, avec une règle à calcul. Elma, elle, fait les calculs de tête et vérifie seulement ensuite avec la règle. A l’agence spatiale, ce sont des femmes qui calculent, comme dans la vraie vie, a-t-on envie de dire. On se souvient du livre, et du film, Les Figures de l’ombre, dans lesquels on découvrait le rôle de femmes afro-américaines dans la conquête spatiale. L’agence spatiale du roman est internationale, ce sont des femmes de toutes nationalités qui opèrent. Ces femmes sont exceptionnelles. La plupart d’entre elles sont pilotes, et quand les premiers astronautes sont formés, elles se demandent bien pourquoi on n’a pas fait passer de tests aux femmes, alors que certaines d’entre elles ont plus d’heures de vol que les hommes choisis. Mary Robinette Kowal tisse une histoire captivante sur la conquête spatiale qui interroge également les inégalités de traitement, le sexisme, la ségrégation. S’il n’y a pas de femmes parmi les premiers hommes de l’espace, il n’y a pas non plus de noirs. En lisant ce roman, on pense à la série For all mankind, qui évoque aussi la place des femmes dans l’espace, mais dans les années 70. 

Le personnage d’Elma est traité sur le mode sensible. Elma forme un couple parfait avec son mari Nathaniel, ingénieur. Nathaniel découvre au cours du roman la fragilité de sa femme, qui reste traumatisée par le traitement qu’on lui a fait subir durant ses années d’université : elle était si jeune et si brillante, ses professeurs la montraient toujours en exemple, les étudiants la jalousaient. Elma est une boule d’anxiété, elle est incapable de s’exprimer en public sans paniquer, elle fuit les réunions. Lorsqu’elle devient « Lady Astronaute » sans être encore allée dans l’espace, elle est obligée de passer à la télévision. Mary Robinette Kowal dresse le portrait d’une femme américaine des années 50, certes exceptionnelle, mais obligée de prendre des tranquillisants pour mener à bien sa mission, et obligée de cacher le fait qu’elle prend des médicaments. Elma est en butte à l’animosité du premier astronaute, qui lui affirme qu’elle n’ira jamais dans l’espace, il s’y engage. C’est bien la condition féminine qui est ici interrogée.

Vers les étoiles est un pur roman SF, et un vrai roman féministe. Un épisode particulièrement marquant à propos du sexisme est l’entraînement en piscine : les photographes de presse sont conviés à la séance, et les aspirantes astronautes – on les appelle les astronettes – doivent effectuer les exercices en bikini. Lorsqu’il est question d’envoyer – enfin ! – une femme dans l’espace, on choisit la candidate brésilienne : elle a tous les diplômes et toutes les qualités requises, mais elle est aussi… reine de beauté ! Un roman, donc, qui met l’accent sur les difficultés des femmes à se faire une place dans le monde masculin de l’ingénierie de pointe, et une place dans le monde du travail, tout simplement. Qui met l’accent également sur les traumatismes particuliers à surmonter et dépasser, sur des préjugés hélas toujours en vigueur : être femme, être juif-juive, être noir-noire, être asiatique… Face à l’urgence de la situation – sauver le monde, rien que ça – les préjugés prédominent. Le fait de mettre en relief ces difficultés alors qu’il s’agit de sauver l’humanité renforce l’inanité des préjugés. Elma saura surmonter ses craintes et ses troubles pour trouver sa place : elle s’envolera, bien sûr, pour la Lune, et deviendra véritablement Lady Astronaute. La suite de ses aventures, nous la découvrons dans le roman Vers Mars, ma prochaine lecture. 

Mary Robinette Kowal parvient à tresser la SF avec le sociétal, et c’est une réussite. Son roman a d’ailleurs été distingués par de nombreux prix : prix Hugo, prix Locus, prix Nebula, prix Sidewise, prix Julia Verlanger… Courez lire les aventures de Lady Astronaute !

*

NB : Mary Robinette Kowal est, par ailleurs, marionnettiste. Et sur son compte Instagram, vous pouvez la voir converser avec son chat, au moyen d’un tapis recouvert de boutons-poussoirs qui prononcent des mots lorsque le chat marche dessus. C’est saisissant. 


mardi 10 mai 2022

Regards croisés (43) – Sang trouble de Robert Galbraith

Regards croisés

Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville

Robert Galbraith (J.K. Rowling), Sang trouble, traduit de l’anglais par Florianne Vidal, éd. Grasset, février 2022, 928 p.


Sang trouble est le cinquième volet de la série policière mettant en scène les détectives Cormoran Strike et Robin Ellacott. Je me suis rendu compte que j’avais loupé un épisode, le quatrième, intitulé Blanc mortel, publié en français en 2019. J’ai lu en leur temps (et un peu oublié aujourd’hui, je dois bien l’avouer) L’appel du coucou, Le Ver à soie et La Carrière du mal. Je me souvenais que les intrigues policières m’avaient bien moins intéressée que l’évolution des sentiments et des relations entre Cormoran et Robin. Peut-être que toutes les séries policières – à la TV ou dans les romans – ne valent que par leur arche sentimentale ou familiale. L’élaboration de telles séries est une course de fond : réussir à former le couple d’évidence, ou rétablir des relations pérennes avec son enfant. Je renvoie, comme toujours, aux Experts, à Castle, et à Wallander, mais il y a des tonnes d’exemples. 

Et donc, j’ai lu Sang trouble. C’est long. Ça bifurque, ça fait des nœuds. C’est une histoire de cold case, pas très originale. C’est tout de même un peu original, parce c’est la première fois qu’une enquête que Cormoran et Robin est basée sur une affaire enterrée et déterrée. Comme dans chaque enquête de ce genre, l’héroïne disparue a à jamais l’âge de sa disparition… 

Il y a, dans Sang trouble, une incursion dans l’astrologie et dans l’ésotérisme qui donne un peu de piquant à l’énigme. Le premier policier chargé de l’enquête, à des décennies de là, a laissé un carnet rempli de gribouillis, de dessins et de digressions sur les différents suspects, les connexions entre les personnes. On y trouve des pentacles, un Baphomet, des allusions à Aleister Crowley, et des références à différents systèmes astrologiques, ce qui fait qu’Untel né sous le signe des Poissons peut aussi être Capricorne ou Serpentaire… Galbraith-Rowling donne à Cormoran Strike une attitude rationnelle, et laisse à Robin Ellacott le rôle de l’enquêtrice intéressée par la pensée magique. C’est un peu agaçant, et convenu. 

Bien entendu, le cas est résolu par Cormoran et Robin. L’assassin est un personnage très intéressant, bien caché. Mais ce qui est en jeu dans cette enquête, c’est avant tout la famille, et les liens perdus. C’est la fille de la victime qui fait appel à Cormoran et Robin pour résoudre le mystère de la disparition de sa mère il y a quarante ans. Celle-ci a été déclarée victime d’un serial killer qui n’a rien à envier à ceux que les films et séries nous proposent, mais une autre piste est possible. Durant l’enquête, qui s’étale sur des mois, et qui est menée en parallèle avec d’autres cas moins prégnants mais psychologiquement intéressants, Cormoran et Robin sont confrontés à des situations familiales difficiles. Robin n’arrive pas à conclure son divorce, Matthew fait reculer chaque fois la date de la médiation, pour tout d’un coup capituler – il a une bonne raison, urgente. Cormoran assiste impuissant à l’agonie de la tante qui l’a élevé en Cornouailles, et son rockeur de père veut absolument réunir une fratrie de façade. Cormoran ne veut pas assister à la réunion d’une fausse famille. Je passe sur l’épisode de Charlotte, l’ex de Cormoran… Le détective a une vie bien compliquée en dehors des enquêtes. La famille, c’est aussi celle formée par les différentes entités du Royaume Uni. L’enquête se déroule pendant la consultation sur l’indépendance de l’Ecosse, et un ami d’enfance de Cormoran insiste sur la particularité des Cornouaillais. 

Il y a, dans ce roman touffu aux multiples personnages et imbrications, un épisode particulièrement réussi : Cormoran et Robin se retrouvent dans une station balnéaire, Robin y a des souvenirs d’enfance, et Cormoran voudrait voir la mer. Mais le paysage urbain, toujours, la lui cache. C’est ce genre de scènes qui donne chair aux personnages, et les rend attachants. Plus encore, peut-être, que les élans amoureux sans cesse différés entre les deux enquêteurs. Pour l’instant, ils se sont déclarés « meilleurs amis ». On avance…

Il paraît que la série des enquêtes de Cormoran et Robin devait se composer de sept tomes, comme la série des Harry Potter. Sept, c’est bien, c’est un nombre magique. Il semblerait que l’on soit partis pour plus de tomes, en réalité. C’est dommage. L’idée d’une série d’enquêtes en nombre limité, annoncé d’avance, permet au lecteur d’anticiper sur la vraie conclusion de l’arche narrative – le couple amoureux formé par Robin et Cormoran – et à l’auteur de jouer avec les nerfs des lecteurs en ayant prévu à l’avance une fin inattendue, ou désarmante. Je parierais volontiers que ce couple ne se formera jamais.

Toujours est-il que Sang trouble est un bon roman, peut-être un peu longuet. Les stéréotypes du genre ne sont pas écartés : les femmes sont des victimes, les enfants sont sacrifiés, les parents sont absents et ceux qui les remplacent sont admirables, etc. Dans la résolution du cold case, et sans rien divulgâcher, on peut tout de même noter que la piste du serial killer n’était pas mauvaise, on s’était tout juste trompé de serial killer… Je ne peux aller plus avant, ici, dans la divulgation, mais je note que le modus operandi et les « armes » employées par les serial killers, dans ce roman, sont aussi stéréotypés. Galbraith-Rowling appuie son savoir-faire sur des bases solides de narration et de références. C’est impeccablement mené, sur deux fronts : celui de l’enquête factuelle, et celui de l’arche sentimentale. Galbraith-Rowling a fait le job. 

Lire l’article de Virginie Neufville


samedi 26 février 2022

Le Piège de Jean Hanff Korelitz

Jean Hanff Korelitz, Le Piège, traduit de l’anglais (USA) par Marie Kempf, éd. du Cherche-midi, 10 février 2022, 416 p.




« Le meilleur thriller de l’année – et de loin ! »  dit le Washington Post. Disons que les thrillers, je les préfère au cinéma, ou en série. Là, je me suis laissée happer par le déroulé de l’intrigue, et j’ai dévoré le bouquin en quelques heures. Il faut dire que le suspens est magnifiquement mené, et que pendant une bonne moitié de l’histoire, on se demande bien ce que l’histoire parallèle raconte, on veut absolument savoir, alors on dévore. Je m’explique…

Jacob enseigne l’écriture créative dans une petite université du nom de Ripley (le nom a son importance, j’y reviendrai). Il a publié un livre qui a eu un succès d’estime, puis un autre passé inaperçu. C’est un écrivain frustré. Il est sidéré lorsque l’un de ses étudiants, un jeune type pas très sympa, très imbu de lui-même, lui affirme qu’il a trouvé l’intrigue du siècle, qu’il n’assiste au cours que pour passer le temps, parce que le texte qu’il va écrire n’a pas besoin de professeur, il est sûr et certain que son bouquin sera un best-seller et sera adapté au cinéma, et que les plus grands réalisateurs se battront pour en acquérir les droits. Et l’étudiant de donner à Jacob une vingtaine de feuillets, et de lui raconter le pitch de son roman. Et Jacob de pester, bon sang, ce gamin sorti de nulle part va faire un malheur. Et le temps passe, Jacob va enseigner ailleurs, au bout de quelques années il se dit mais au fait, il a été publié, ce roman ? Un petit tour sur Google lui apprend que son ancien étudiant est mort d’une overdose, sans avoir rien publié. Mais alors… l’intrigue... il peut s’en emparer, et l’écrire, lui,  ce roman… 

C’est évidemment ce qu’il fait. Et évidemment, le roman est un succès phénoménal, il va être adapté par Spielberg. Tournée des librairies, rencontres avec les lecteurs dans de grandes salles, signatures à tours de bras. Lors d’un de ces tournées, il rencontre même une productrice de radio dont il tombe amoureux, et bientôt le voilà marié à une femme merveilleuse, attentive, aimante. Le bonheur. Jusqu’à ce qu’il reçoive un premier mail signé Talentueux Tom, qui l’accuse de plagiat. Tom Ripley est le héros du roman de Patricia Highsmith Le Talentueux Mr Ripley, adapté au cinéma par René Clément sous le titre Plein soleil (avec Alain Delon et Maurice Ronet) puis par Anthony Minghella (avec Matt Damon et Jude Law). Il existe peut-être d’autres versions, je ne sais pas. Toujours est-il que Jacob reconnaît immédiatement l’allusion Ripley (l’université où il a rencontré l’étudiant qui lui a raconté l’intrigue de son roman) dans cette signature « Talentueux Tom ». Pas de doute, l’expéditeur du mail sait de quoi il parle. Et puis, cette histoire de Tom Ripley est en cohérence, de loin mais pas tant que ça, avec l’intrigue du roman. Sauf que, à ce stade-là de sa lecture, le lecteur ne sait toujours pas sur quoi repose l’intrigue du roman de Jacob. Et il brûle de le savoir.

La construction du livre de Jean Hanff Korelitz est somptueuse. Autour d’un même thème – cette fameuse intrigue, occultée le plus longtemps possible – l’autrice bâtit des strates de révélation et de découverte. Le lecteur a accès aux quelques feuillets que l’étudiant donne à lire à Jacob : une mère et sa fille cohabitent dans une maison délabrée, elles ont du mal à se supporter. C’est tout ce que l’on sait. Le lecteur a aussi accès à quelques extraits du roman publié par Jacob, intitulé Réplique : sur la base de départ de l’étudiant – la mère et la fille – Jacob a déployé l’intrigue en entier. Mais on ne sait toujours pas en quoi ce roman est fabuleux… le lecteur est tenu en haleine, c’est intenable. Et puis, je te passe les détails, Jacob, à cause des mails du Talentueux Tom, commence à se demander si cette intrigue géniale n’est pas, au fond, une histoire vraie. Et il part sur les traces de l’étudiant défunt et de sa famille… Cette troisième strate, familiale et réelle, épouse le pitch de départ. Et voilà pourquoi la construction de Jean Hanff Korelitz est machiavélique : le lecteur découvre en même temps que Jacob la substance première de l’intrigue, familiale et criminelle. Les extraits de Réplique et l’enquête menée par l’auteur de Réplique se répondent et s’emboîtent. Jacob et le lecteur sont dans une même sidération. Et ça, c’est très fort. La plupart du temps, dans les romans ou les films policiers, le lecteur ou le spectateur a un temps d’avance sur le héros, c’est même la règle. De petits indices ont été semés tout au long du texte ou du film pour mettre le lecteur ou le spectateur à l’aise et ne pas le faire passer pour un niais. Dans Le Piège, le lecteur est piégé en même temps que le héros du roman. Et je dis : chapeau bas ! Le twist final est peut-être plus convenu, mais il est tout de même savoureux. 

Le Piège ne vaut pas que pour sa construction diabolique. Les personnages sont campés de belle manière, et même lorsqu’il ne s’agit que d’esquisses, ils sont crédibles. Jacob est attachant, en « auteur connu » (« c’est un oxymore », dit-il) n’en revenant pas de son succès, et en homme perdu voulant comprendre qui l’accuse de plagiat, alors qu’il n’a fait que piquer une idée intéressante à un mort. Mais ce mort-là avait piqué l’idée à… (non, je ne le dirai pas !) Le Piège pose aussi la question, à la marge, de l’appropriation d’une histoire réelle par un écrivain. 

Je le dis rarement, mais Le Piège est pour moi un vrai coup de cœur (NB : je n’ai pas reçu le livre en SP, je l’ai acheté). On retrouve ici tout le talent de l’autrice du roman Les Premières Impressions, adapté en série sous le titre The Undoing


lundi 13 décembre 2021

Le Dernier Homme de Mary Shelley

Mary Shelley, Le Dernier Homme (The Last Man, 1826), traduit de l’anglais par Paul Couturiau, ed. Folio, 1998 (remise en vente novembre 2021), 672 p.



Il m’a fallu du temps pour lire ce roman. Non que la lecture en soit pénible, mais il m’a fallu du temps. Tous les soirs quelques pages, parfois deux, parfois cinquante d’un coup. Ce fut donc une lecture lente, mais qui travaillait en moi dans la journée, inexplicablement. Ou, peut-être explicablement, à cause de l’actualité. La traduction date de 1988, au cœur des années SIDA. Folio remet en vente ce roman en 2021, au cœur de la pandémie de COVID-19. Les romans d’anticipation tombent toujours à pic, un jour ou l’autre. Dans Le Dernier Homme, il est question d’une épidémie de peste. Epidémie ultime, qui ravagera tous les continents, et tuera tous les humains.

Mary Shelley est une de mes héroïnes de la vie réelle. Un peu comme Virginia Woolf. Je me demande si je ne m’intéresse pas plus à leur trajectoire de vie qu’à leur œuvre. Toujours est-il qu’en ce qui concerne Mary Shelley, je n’avais lu qu’un seul de ses romans jusqu’à présent, le fameux Frankenstein, bien entendu. Que je m’en vais relire de ce pas, d’ailleurs.

Bref, intéressons-nous à ce Dernier Homme. Il s’appelle Lionel Verney. Le roman débute en 2073 et se termine en 2100. Roman d’anticipation ? Oui par les dates, non par le décor et le déroulé. On est encore tributaire des chevaux pour voyager, nulle avancée de la médecine pour contrecarrer la peste, nulle mention de moyens de communication avec ou sans fil pour prendre des nouvelles de la situation dans les autres continents… Nous sommes dans un roman fermé sur lui-même, fermé sur le personnage de Lionel Verney, et fermé sans doute sur Mary Shelley elle-même. Elle imagine une Angleterre devenue république mais se rêvant encore monarchie. Le lord investi de tous les pouvoirs après quelques manœuvres politiques s’en va, ivre de gloire et de pouvoir, conquérir Constantinople. Il en ramènera la peste. Tous sont frappés, et tous en meurent. A l’exception d’une poignée d’Anglais, qui se mettent en marche pour trouver des cieux plus cléments, sous la conduite de l’héritier d’un trône qui n’existe plus, et dont il ne veut pas, de toute façon. Cet homme-là se nomme Adrian, il est le meilleur ami de Lionel Verney, et son beau-frère – Lionel a épousé sa sœur Idris. Adrian, contrairement à lord Raymond parti amplifier la gloire de l’Angleterre dans la conquête de Constantinople, instaure au sein du groupe de survivants des règles de bienveillance et de chaleur humaine. Lorsque la peste frappe un des membres du groupe de migrants, tout le monde arrête sa progression, s’occupe du malade et l’enterre dignement. Le voyage est retardé, mais les derniers survivants de l’humanité n’ont pas perdu leur humanité.

Il a été décidé de quitter l’Angleterre pour des cieux plus cléments, où peut-être la peste n’a pas encore frappé. Où fuir ? En Suisse, dans les montagnes. Il faut traverser la Manche, puis parcourir une partie de la France, cette « terre fertile ». Mais la peste a frappé là aussi. Où continuer à fuir ? Vers l’Italie, sous le soleil, pour ensuite atteindre la Grèce… Arrive le moment où de la troupe des migrants ne restent que quatre personnes, personnages : l’héritier de la monarchie qui ne veut pas être roi, Lionel Verney et l’un de ses fils, et une toute jeune femme, fille de celui qui a importé la peste dans son pays. 

Voilà pour la trame. Le fait que le roman se déroule dans les années 2070-2100 n’a aucune importance. Ce que Mary Shelley raconte, à l’évidence, c’est autre chose, quelque chose qui a rapport à sa propre vie et à son propre parcours. Les lieux (Suisse, Italie, Grèce) sont les lieux emblématiques de culture de son époque, et renvoient à ses propres voyages. Lorsqu’elle évoque la mort des enfants, on ne peut pas ne pas songer à la mort des enfants de Mary Shelley. Le narrateur, Lionel Verney, est le dernier homme, et il raconte la fin de l’humanité. Mais derrière ce narrateur transparaît une femme en narratrice cachée de sa propre histoire. Adrian et Raymond empruntent leur personnalité à Shelley et Byron : le premier soucieux de la défense des valeurs sociales et humanistes, le second plus conquérant, plus guerrier dans l’incarnation de ses idées, il mourra d’ailleurs en Grèce, durant la guerre d’indépendance où il était venu apporter son soutien. Adrian et Raymond meurent, dans le roman, laissant Lionel Verney littéralement seul au monde, comme Shelley et Byron sont morts, laissant Mary. Le parallèle ne me semble pas forcé.

Le Dernier Homme, construit en trois parties, est un roman d’un romantisme échevelé, si ce n’est ébouriffé. Les sentiments amoureux sont exacerbés, les paysages sont le reflet exact du ressenti des personnages, le fonds culturel est omniprésent – Lionel, seul dans Rome, enlace les corps de marbre des statues –, l’homme lutte contre l’inéluctable en se souvenant de ce qu’il a appris dans sa prime enfance… Presque tous les motifs sont là. Pourtant, sous la gangue du genre, on entend une voix singulière qui sait entremêler dans le roman sa propre histoire particulière de deuils successifs et ses aspirations politiques et sociales. 

Le Dernier Homme est aussi un roman d’aventures, avec des combats physiques et des luttes idéologiques. Les survivants se divisent, à un certain moment – nous sommes alors en France, à Paris et à Versailles – entre ceux qui suivent Adrian le « bon chef » et ceux qui sont séduits par les prêches d’un homme qualifié dans le roman de « méthodiste », voulant soumettre ses adeptes à une tyrannie favorisée par les circonstances :

« C’est un fait étrange, et cependant incontestable, que le philanthrope, ardent dans son désir de faire le bien […] et dédaignant tout argument qui s’éloignerait de la vérité, ait moins d’influence qu’un homme tyrannique et égoïste, qui ne recule devant aucun moyen, et n’hésite pas à susciter n’importe quelle passion ou à employer tous les mensonges pour parvenir à ses fins. […] L’imposteur avait persuadé ses disciples qu’ils échapperaient à la peste, assureraient le salut de leurs enfants et engendreraient une race nouvelle s’ils se soumettaient à lui. »

Mais le dernier homme du roman, Lionel Verney, est un homme bon, ou plutôt devenu bon après avoir abandonné, dans sa jeunesse, ses désirs de vengeance et de violence. Il a trouvé dans l’amitié d’Adrian une ligne de conduite. Il ne perd pas espoir. Alors que ses derniers malheurs – la perte de son ami Adrian et de la fillette qui les accompagnait – est la conséquence d’un naufrage qui l’a laissé seul au monde, il décide de quitter Rome par bateau pour voguer vers l’est, à la recherche d’un autre survivant, avec pour seul compagnon un chien qui l’a adopté, et les livres d’Homère et de Shakespeare. Le voyage en mer ramassant les deux motifs contradictoires et complémentaires de naufrage et d’espoir… 

Il me semble difficile d’envisager Le Dernier Homme comme un roman d’anticipation. Même s’il résonne – à tout petit tocsin – en temps de pandémie. Nous, nous avons des vaccins contre le virus, et Mary Shelley, en 1826, ne savait pas encore que viendrait Alexandre Yersin, l’homme qui découvrirait le bacille de la peste. Lutter scientifiquement contre le fléau n’est d’ailleurs jamais imaginé dans le texte. Dans Le Dernier Homme, Mary Shelley choisit le motif de l’épidémie pour confronter à bas bruit les personnalités de Byron et de Shelley, et pour exalter la bonté, la bienveillance, et le bon gouvernement. Lionel Verney, seul au monde, songe au suicide, puis y renonce pour aller chercher un autre de ses semblables. C’est de la volonté pure, mue par l’espoir le plus profond. Lionel Verney est peut-être le dernier homme, mais il est d’abord et avant tout l’incarnation de l’humanité. 


mardi 16 novembre 2021

Regards croisés (41) – Après de Stephen King

Regards croisés

Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville

Stephen King, Après, traduit de l’anglais (USA) par Marina Boraso, éd. Albin Michel, 3 novembre 2021. 

 

Ça partait bien, un peu tranquille : un gamin « voit les morts », comme dans le film Sixième sens. C’était traité pépère, avec toutes les péripéties et tous les empêchements requis pour un roman allant un train d’enfer et d’émotion à la fois : la mère célibataire travaillant dans le milieu de l’édition, son amante flic un peu border line, l’oncle en maison de repos pour cause d’Alzheimer, l’ancien voisin professeur émérite de littérature, veuf depuis peu, l’épouse tout juste défunte du gentil voisin qui explique à Jamie, le gamin héros de l’histoire, où elle a rangé ses boucles d’oreille introuvables… Une  belle ambiance, il n’y avait rien à redire. On est à New-York, un fou furieux pose des bombes un peu partout, est abattu mais a laissé un dispositif actif quelque part dans la ville, la fliquette amante de la mère demande au gamin d’aller interroger le fou furieux, et celui-ci lui dit où est la dernière bombe, et tout le monde s’en sort sain et sauf.

Ça partait bien, oui. Un King un peu tranquille, avec des allusions appuyées à la pop culture et ce savoir-faire du king Stephen quand il s’agit de mettre en scène des ados. Et puis… et puis ça capote, à un peu plus de la moitié du bouquin. Parce qu’il y a surcharge de motifs mal exploités, ou non exploités. On se demande où on va. Ça part dans tous les sens. Et ça n’arrive nulle part.

Le motif le moins exploité est sans doute la possession d’un mort par un démon. On connaissait des vivants possédés, dans les romans et dans les films. Etre mort et devenir possédé, voilà qui ouvrait des perspectives. On reste sur sa faim.

Le motif le plus mal exploité du roman est sans doute celui de la quête du père. Jamie, le petit héros d’Après ne sait pas qui est son père, sa mère ne lui en a jamais parlé, et son oncle, dans sa maison de repos, n’a plus assez de lucidité pour pouvoir lui dire la vérité. Etrangement, cette question de « qui est mon père ? » est peu présente tout au long du roman, et la réponse à la question tombe comme un cheveu sur la soupe. La réponse est pourtant un coup de tonnerre, qui n’ébranle en rien la structure narrative, qui n’explique même pas le « don » du gamin, celui de pouvoir discuter avec les morts avant qu’ils disparaissent pour de bon. Ou alors, ce don-là n’est-il indispensable que pour apprendre l’indicible, mais si c’est le cas, Stephen King n’a pas, dans ce roman, usé de son incroyable talent de conteur. Et, pour couronner le tout, la fliquette amante de la mère de Jamie suit une trajectoire de descente aux enfers à peine crédible, outrée.

Ça partait bien, et ça finit en n’importe quoi.

On connaît la courbe de température des publications de Stephen King : des hauts et des bas, des pics et des abîmes. Chaque fois que j’entame un nouvel opus de King, je m’attends à retrouver les grandes sensations de Simetierre, de 22/11/63, ou du Fléau, pour ne citer que trois titres, auxquels j’ajouterai un quatrième, Rose Madder, qui est, je crois, mon roman préféré de cet auteur. Et un cinquième, allons-y, pour faire bonne mesure : La petite fille qui aimait Tom Gordon. Cette fois-ci, avec Après, je n’ai pas bronché, pas adhéré au truc, pensé que c’était, quand même, traiter l‘intrigue à la va-comme-je-te-pousse. King déroule son truc mais, bon, on sait qu’il sait faire mieux, et là, on lui en veut un peu. Ou beaucoup.

Ai-je trouvé quelque chose à sauver dans ce tout petit roman ? Peut-être l’idée que les gens, une fois morts, et pour peu qu’on les interroge avant qu’ils partent pour un « après » qui n’est pas exploité, disent toujours, toujours, la vérité. La mort, dans Après, est le royaume de la vérité. Et c’est comme ça que le petit garçon devenu ado apprend qui est – était – son père. 

Je ne vois qu’une explication à la publication de ce roman, c’est qu’il amorce le déploiement du personnage du petit héros. Une sorte de trajectoire littéraire inverse de celle de Danny Torrance : le petit Danny de Shining est bien plus intéressant que le Danny devenu grand de Doctor Sleep. Espérons que si nous retrouvons le petit Jamie Conklin dans une suite, un de ces jours, il évolue dans un univers littéraire plus intéressant que celui d’Après, où nous l’avons découvert. Sinon, nous l’oublierons bien vite. 

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Lire l’article de Virginie Neufville



dimanche 17 octobre 2021

Conséquences d’une disparition de Christopher Priest

Christopher Priest, Conséquences d’une disparition (An American Story), traduit de l’anglais par Jacques Collin, première édition Denoël, coll. Lunes d’encre, 2018 ; éd. Folio, coll. Folio SF, octobre 2021, 432 p.


Christopher Priest a déclaré, à la parution de ce roman en 2018, que désormais il n’écrirait plus de science-fiction. Conséquences d’une disparition n’est pas un roman de science-fiction. C’est une histoire d’amour. Une histoire de deuil. Mais, comme on est chez Christopher Priest, il faut faire tours et détours pour arriver à cette conclusion, qui n’est que la mienne, que celle de ma lecture. Je le dis d’emblée : la lecture de ce livre m’a agacée, vraiment agacée. 

Pourquoi suis-je agacée à ce point ? Parce que l’histoire est basée sur le 11-septembre, l’effondrement des tours jumelles et le crash au Pentagone. Priest s’ingénie à tournicoter autour des théories du complot, sans y entrer vraiment, mais sans les renier non plus. Dans les remerciements, en fin d’ouvrage, il énumère bon nombre de sites web qui ont été classés comme complotistes, tout en disant que ce sont des sources qui lui ont servi à bâtir son ouvrage, qu’il n’y adhère pas forcément, mais que son personnage oui, un peu, ou tout à fait. C’est beaucoup tourner autour du pot. Ça, ça m’a agacée. Si l’auteur n’est pas partisan de ces thèses, pourquoi inciter le lecteur à se documenter plus avant ? 

Le personnage central, donc. Il s’appelle Ben, et collabore en tant que journaliste scientifique indépendant à différentes publications. Nous le suivons en zigzags chronologiques dans son parcours d’homme et de professionnel, de quelques mois avant le 11-septembre à nos jours et un peu plus avant. Il est anglais de naissance, vit sur une île écossaise, et se rend souvent aux Etats-Unis pour ses enquêtes et ses interviews. C’est là-bas qu’il a rencontré Lil, avant l’effondrement des tours. Ils s’aiment. Elle est mariée, elle compte s’installer à Londres pour être plus près de son amant. Mais voilà, pour aller signer des papiers et finaliser la procédure de divorce, elle embarque à bord de l’avion qui va s’écraser sur le Pentagone. On ne retrouvera jamais son corps. Ben est dévasté.

Des années plus tard, Ben s’est installé sur une île écossaise – l’Ecosse est devenue indépendante et fait partie de l’Union européenne – avec sa compagne Jeanne et leurs deux enfants. Ben pense toujours à Lil, et il a toujours sur son porte-clés une breloque de jais qu’il avait fait graver, et dont il avait offert le pendant à Lil, lors d’un voyage en Ecosse, justement. Ben a toujours eu des doutes sur le crash du Pentagone. Certains scientifiques et ingénieurs ont affirmé que le choc d’un avion sur une structure telle que celle du Pentagone n’aurait pas produit les dégâts constatés. Les mêmes doutes ont été émis, par certains, sur l’impact des deux avions sur le World Trade Center, d’ailleurs. Et voilà qu’un flash info annonce qu’on a retrouvé l’épave d’un avion dans la mer, puis une journaliste est violemment interrompue par l’armée américaine qui l’empêche de filmer les débris remontés des eaux, débris qui ressemblent à des bouts d’avions, où l’on peut distinguer, peut-être, le logo d’une compagnie aérienne, celle qu’a empruntée Lil lors de son dernier voyage. Ah… si l’on empêche les journalistes de filmer et de diffuser, c’est qu’on veut cacher quelque chose…

A partir de ce reportage, Ben commence à associer deux circonstances : la disparition de Lil, et ses rencontres avec un mathématicien reclus, Américain d’origine russe. Il ne sait pas vraiment pourquoi il associe les deux événements, mais pour lui c’est une évidence. Ce mathématicien travaille sur une conjecture, mais ensuite il dévie de ses recherches pour se focaliser sur autre chose, cet « autre chose » ayant trait, bien entendu, au 11-septembre. Et c’est là que le titre français du roman prend tout son sens : ce mathématicien énonce un théorème dit « de Thomas », qui peut se résumer ainsi : si une situation est décrétée réelle, alors ses conséquences sont réelles. Ce qui, appliqué au 11-septembre, explique les guerres menées par les USA au Moyen-Orient après l’effondrement des tours jumelles et l’attaque contre le Pentagone. Mais, et c’est là que ça devient plus intéressant, parce que joué en sourdine au milieu du grand fracas du complotisme du roman, ce théorème peut s’appliquer à l’histoire de Ben… 

Ben n’a jamais vraiment été persuadé de la mort de Lil. Il la sait disparue, envolée, mais il n’est pas sûr qu’elle soit morte dans le crash du Pentagone, d’une part parce qu’il pense qu’il n’y a pas eu de crash au Pentagone et d’autre part parce que Lil n’apparaît pas sur la liste des passagers, pour des raisons plausibles dans le texte. La disparition de Lil, pour Ben, n’est donc pas tout à fait réelle. Ce qui n’a pas empêché cette disparition supposée d’avoir, tout de même, des conséquences réelles : Ben a rencontré ensuite Jeanne,  qu’il aime, et à qui il a fait des enfants. Mais en ce qui concerne Ben, le théorème ne sera véritablement applicable que lorsque la mort de Lil sera confirmée. Elle le sera, avec pour preuve la petite breloque de jais. Mais la preuve ne sera pas donnée officiellement, elle sera volée – par Ben, qui l’ajoutera à son porte-clés – au nez et à la barbe de l’armée américaine qui aura tout fait pour que rien ne transpire, et qui aura transformé un crash d’avion en naufrage de navire de la seconde guerre mondiale. Vérité officielle.

Tout ça pour ça. Oui, mais pas que. Il y a mille et une manières de raconter une histoire d’amour, et de mettre en scène le deuil impossible. Christopher Priest choisit les tours (jumelles) et les détours, et camoufle avec talent, reconnaissons-le, le thème premier de son roman. Tout un arsenal fictionnel, politico-historique et journalistique est mis en branle pour créer de faux suspens, de fausses pistes. Ce premier plan de camouflage est assez brillant. Ainsi, sur plusieurs strates chronologiques, on voit une partie du paysage écossais changer complètement de fonction : un ancien hôtel de cure envisagé comme décor de convention pour fans de Dracula devient une base militaire US extra-territorialisée et plus sûrement inviolable que Guantanamo, où personne n’est prisonnier ni torturé mais où se joue quelque chose qui ressemble bougrement à la fabrication de fake news officielles, pour redevenir une lande sauvage et venteuse après la démolition des bâtiments. La métamorphose de ce petit bout d’île écossaise est à elle seule la métaphore du propos avoué du roman : le mal, l’explication et le détournement d’explication du mal, le retour à la normale.

Si le titre français « conséquences d’une disparition » s’adapte à rebours à la situation de Ben – les conséquences de la mort de Lil sont, dans sa vie, anticipées puis confirmées par la preuve de la breloque de jais –, le titre original « an american story » cache la tache aveugle du labyrinthe du texte. Il s’agit, oui, d’une histoire américaine, que Priest nous présente comme biaisée par le recours aux théories du complot. Mais, en réalité, il s’agit d’une « american love story », une histoire d’amour américaine balayée par le 11-septembre. 

Bref, je reste très agacée par ce roman. Mais sa lecture m’a obligée à fouiller sous la surface du texte pour tenter d’y dénicher une cohérence. Et ça, pour une lectrice, c’est toujours positif.

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NB : on appréciera l’illustration sur la couverture, qui résume à elle seule la notion de « retournement » : on y distingue malaisément un bâtiment naval transpercé par un sillage blanc, mais si on retourne le livre, on s’aperçoit qu’il s’agit en fait des deux tours en feu et d’une partie de la skyline newyorkaise. Ce qui renvoie au mensonge des autorités américaines dans le roman : les débris retrouvés dans la mer sont ceux d’un navire, et non d’un avion.

NB 2 : on s’interrogera sur l’utilisation systématique, dans la traduction française, du mot « isolation » pour « isolement ».

NB 3 : on remerciera Priest pour avoir expliqué de façon claire la différence mathématique entre une conjecture et un théorème : la conjecture, c’est la question ;  le théorème, c’est la réponse.