jeudi 2 juillet 2020

Le Roman inépuisable de Philippe Le Guillou

Philippe Le Guillou, Le Roman inépuisable, Roman du roman, éd. Gallimard, mars 2020, 448 pages.

Philippe Le Guillou est breton, écrivain, et Inspecteur général de l’Education nationale, doyen de la discipline Lettres. Trois caractéristiques qui à elles seules peuvent laisser envisager ce que contient son essai, sous-titré « roman du roman ». Le Roman inépuisable est un vaste panorama du roman français dans lequel n’apparaissent que les écrivains et les œuvres que Guillou a goûtés, aimés, adorés. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un essai de critique littéraire, mais plutôt de la cartographie des engouements d’un écrivain pour certains de ses pairs. Le tout est assez académique, tient parfois des souvenirs d’enfance ou de jeunesse – et même, au détour d’un chapitre, de la confidence feutrée.

Un premier pan de l’ouvrage est consacré au roman français à travers les âges, et particulièrement au XIXème, le grand siècle du roman. Le Hugo des Misérables, le Flaubert de Madame Bovary… mais pas Balzac, apprécié par Le Guillou bien plus tard que dans les années de formation. Pour le XXème siècle, Gracq, bien entendu, lu et relu, fréquenté, décrit comme redevenant Louis Poirier dans sa retraite de Saint-Florent-le-Vieil. Et Malraux. Et Proust. Et Drieu. Ce panorama est lié aux lectures de l’enfance et de la jeunesse, les lectures du cadre scolaire et celles qui découlent des vagabondages dans les bibliothèques. Tout lecteur né au début des années 60 reconnaîtra le programme des livres imposés et les éblouissements des lectures buissonnières. Le Roman inépuisable est aussi un essai générationnel. Et tout lecteur breton, entre les pages 260 et 288, trouvera son content de romanesque armoricain.

Là où l’essai devient vraiment parlant, et moins académique, c’est lorsque Le Guillou parle de littérature contemporaine. Grainville, par exemple. Il arrive à dresser le portrait d’un style, et non d’une écriture. « La voix si particulière de l’écrivain : c’est ce que j’aime entendre dans ces romans, elle monte encore de L’Abîme, elle vient vers moi, elle m’inciterait presque à engager une conversation, à jeter une bouteille à la mer. » Oui, les textes de Grainville font cet effet-là. Style flamboyant et univers tumultueux. La jeune garde est saluée, Tristan Garcia en tête, et ce n’est que justice. Est mentionné aussi Victor Pouchet, pour un premier roman remarquable. Dans ces pages, la lectrice se reconnaît entièrement, elle aurait cité les deux mêmes noms. Et quelques autres.

Là où la lectrice se reconnaît moins, et c’est peu dire, c’est dans la mise en aparté des écrivains femmes. « Loin de moi, en cette Journée des femmes, l’idée de vouloir rassembler en un même chapitre autrices, auteures ou écrivaines… » écrit Le Guillou, p.290. C’est pourtant ce qu’il fait. Colette, Yourcenar, Duras, et celles que l’auteur nomme lui-même des ovnis littéraires : Sagan, Leduc et Millet réunies en un seul mouvement de plume ce 8 mars 2019. Car Le Guillou nous explique, en fin d’ouvrage, la manière dont il a écrit son essai : « Tous les jours, depuis la fin octobre, je me suis levé nuitamment pour écrire cette histoire subjective du roman. » Et donc, le 8 mars, tiens, on va parler des femmes qui écrivent, puisque c’est la Journée des femmes. Euh… non, le 8 mars, c’est la Journée internationale des droits des femmes. Nuance. Et, au moins ce jour-là, on aurait pu penser que les autrices pouvaient s’inclure dans un panorama littéraire général, et non être traitées à part.

Ce « roman du roman », ambitieux, est bien entendu entièrement subjectif. Parfois agaçant, souvent brillant, Le Roman inépuisable reflète sociologiquement la formation littéraire d’un homme né en 1959 et khâgneux provincial dans le deuxième pan des années 70. Il dévoile aussi le sens aigu de la lecture de son auteur, et, en creux, ses rejets. Même si le lecteur n’y retrouve pas tous les phares de son propre panthéon littéraire, il ressortira de cette lecture avec la certitude encore plus ancrée que le roman est la nourriture essentielle de nos émotions.

jeudi 25 juin 2020

Leçons d’une pandémie de George A. Soper

George A. Soper, Leçons d’une pandémie, traduit de l’anglais par Danielle Orhan, éditions Allia, 30 juin 2020, 48 pages.

La pandémie que nous subissons depuis quelques mois a fait ressurgir la figure de Mary Mallon, surnommée « Typhoid Mary ». Cette cuisinière allait de place en place et déclenchait, dans les maisons où elle était embauchée, des cas de typhoïde, sans qu’elle-même présente le moindre symptôme. Cela se passait au tout début du XXème siècle, aux Etats-Unis. Le médecin qui a compris que ces différents foyers de typhoïde avaient une seule et même source – la cuisinière, donc – s’appelait George A. Soper. Il a, du même coup, mis en évidence la notion de porteur sain, de personne asymptomatique, termes qui nous sont devenus familiers. C’est ce que l’on apprend dans le texte intitulé « Le Combattant d’épidémie », situé en deuxième partie de l’ouvrage, et consacré au parcours de Soper. Peut-être faudrait-il commencer la lecture de ce livre par ce texte, d’ailleurs. On y découvre un épidémiologiste consciencieux, méticuleux et concerné, un « ingénieur sanitaire » qui s’est intéressé, entre autres, aux questions d’aération dans le métro new-yorkais.

Le premier texte de cet ouvrage, « Leçons d’une pandémie », est de la main même de Soper. Publié pour la première fois en 1919 dans la revue Science, il a pour thème la grippe espagnole. Cette pandémie a surpris le monde entier au sortir du premier conflit mondial. Les premiers cas sont apparus aux Etats-Unis, et la maladie a fait cinquante millions de morts, peut-être cent.  Soper, dans cet article destiné à une revue scientifique, ne peut faire abstraction de l’Histoire immédiate. Les gens ont eu peur, ont souffert, ont perdu à la guerre nombre de leurs pères, frères, fils et amis. La pandémie ajoute du malheur au malheur. Cependant, Soper s’exprime en épidémiologiste, en scientifique.

Ce court article nous frappe par la cohérence du raisonnement de son rédacteur, et par la surprenante résonance qu’il acquiert aujourd’hui. Quelles sont les solutions envisagées pour limiter la pandémie ? Le confinement ? « Il n’existe qu’une seule manière de prévenir [la pandémie] en toute certitude : en instaurant le confinement total » lit-on p.17. Mais, plus bas dans la même page : « L’isolement de villes entières, de certains quartiers ou même de citadins est infaisable. » Le début du XXème siècle n’est pas celui du XXIème. En 2020, on a « réussi » à confiner des villes, et même des pays entiers. Etrange réussite postmoderne… Ecoutons Soper, p.27 : «  Penchons-nous d’abord sur ce qu’il est préférable d’éviter. Il n’est pas souhaitable de fermer les théâtres, les églises et les écoles, à moins que l’opinion publique en fasse instamment la demande. » En 2020, on ne nous a pas demandé notre avis… Toujours sur la même page : « Il n’est pas souhaitable de généraliser et de rendre obligatoire le port du masque. Sauf lors d’un trajet d’un point à un autre, les patients ne doivent pas êtres masqués – ils ont besoin d’air. » Oui, au sortir d’un conflit mondial, on a besoin d’air. L’article se conclut sur un dodécalogue qui nous semble diablement actuel. Douze conseils d’hygiène et de comportement qui auraient, de nos jours, dû nous sembler évidents, mais que l’on a, étrangement, dû nous rappeler. Deux conseils parmi ces douze, pour exemples : « 8 – Votre destin pourrait être entre vos mains – lavez-les avant de manger » et « 10 – N’utilisez pas d’essuie-main, de serviette, de fourchette, de verre ou de tasse qui aurait été utilisée par une autre personne et non lavée. » On en reste quelque peu pantois… Ce sont les mêmes conseils qui nous sont donnés, plus de cent ans après. Bien sûr, le parallèle est aisé, et sans doute biaisé. On a coutume de penser, et c’est en partie vrai, que plus ça va, plus ça va vite. Que le progrès et son ressenti suivent une courbe exponentielle. Mais il existe une autre courbe, asymptotique, celle de nos réactions face à la peur du danger et de la mort. En 2020, durant une pandémie pourtant prévisible, ou tout au moins envisageable, la réponse institutionnelle est parente de celle de 1919. Voilà qui devrait nous interroger.

Dans un format presque manchon, et pour la petite somme de 3,10 €, les éditions Allia nous proposent un livre à lire d’une traite, lors d’un trajet dans les transports en commun, par exemple. La lecture d’un aller-retour entre pandémie passée et pandémie actuelle. Saisissante lecture.


jeudi 18 juin 2020

Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Georges Perec

Georges Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, éd. Bourgois, coll. « Titres », 11 juin 2020, 72 pages.

Tentative d’épuisement d’un lieu parisien tient apparemment du pointillisme et de la fresque. Nous sommes place Saint-Sulpice, les 18, 19 et 20 octobre 1974. C’est passant, par là. Parfois même, ça grouille. Quel est le sujet du tableau ? La vie parisienne ? Pas sûr… Georges Perec s’installe dans un café, ou sur un banc, et note. Il ne décrit pas. Ecrire n’est pas décrire – comme peindre n’est pas dépeindre, mais ça, on le sait, depuis Braque. Perec note. Il fait des listes, mais pas vraiment. Nous n’avons pas, par exemple, le comptage exact des 2CV vert pomme, et pourtant, il en passe ou il s’en gare des flopées en trois jours sur cette place. C’est Paris, c’est la France : on marche sur les trottoirs avec une ou deux baguettes sous le bras, on sort de la messe dominicale et on achète un bouquet de fleurs que l’on tient tiges en haut, ou des petits gâteaux que la pâtissière protège dans des paquets pyramidaux. Ceux qui sortent de la pâtisserie avec un paquet parallélépipédique ont acheté une tarte, envisage Perec.

Sur la place Saint-Sulpice, il y a l’église Saint-Sulpice, on le sait. Comme Perec tente d’épuiser ce lieu parisien sur un vendredi, un samedi et un dimanche, il nous fait assister, en creux, à quatre cérémonies religieuses. Dans l’ordre : des funérailles, un mariage, une messe, un baptême. Comme une vie qui se déroulerait à l’envers, à rebours. C’est saisissant. D’autant plus saisissant que pour les funérailles, Perec emploie par deux fois le terme « tocsin », confondant la sonnerie des cloches annonçant une catastrophe, ou un danger, avec le glas qui salue le défunt et invite au recueillement. Le premier jour de cet épuisement commence par la catastrophe de la mort.

On imagine aisément que sur une place aussi fréquentée, Perec choisit, ou privilégie, ce qu’il consigne. Si le décompte des passages d’autobus semble objectif – un 96, un 87, un 70, un 63… – ainsi que leur taux de remplissage, c’est que ces passages rythment arithmétiquement une vie organisée. Les autocars de touristes, surtout japonais, sont plus aléatoires. Ça circule, place Saint-Sulpice. De toutes les façons possibles : vélo, cyclo, moto, auto (2CV vert pomme, auto-école), autobus, autocar… Etrangement, les piétons apparaissent comme des silhouettes emblématiques, souvent décrites selon leur habillement ou leur allure – un bonnet rouge à pompon, une pipe et une serviette en cuir noir, une jupe taillée dans différents tissus mais pas en patchwork, un imperméable élégant ressemblant à celui de Sherlock Holmes. Ces piétons-là ont peu d’expression, ce sont des passants. Les gens passent. Ils sont baptisés, vont à la messe, se marient, meurent. Perec leur fait vivre une vie à  rebours. Parfois, une figure notable apparaît, Jean-Paul Aron, par exemple. Ou quelqu’un qui ressemble à quelqu’un, comme ce flic qui a des airs de Michael Lonsdale. C’est la petite foule parisienne, traitée en impressionniste, ou en pointilliste. C’est la petite foule en pointillé. Les pigeons, eux, semblent organisés, à l’inverse des humains. Ils se regroupent sur le toit de la Mairie, s’éparpillent selon des séquences qui n’ont rien à voir avec le bruit ou la météo, puis reviennent en grappes serrées se poser à nouveau sur la Mairie. Les pigeons de Paris ne se déplacent pas comme les piétons de Paris.

On peut envisager la tentative de Perec comme une sorte de performance. Je ne sais pas, je n’ai jamais rien voulu lire sur ce texte, et j’enfonce sans doute des portes béantes, tant pis. Comme toujours, je donne ici la lecture de la lectrice. Et la lectrice, dans ce texte, retient surtout ce qu’il en est de Perec tentant d’épuiser un lieu parisien. Perec s’épuise lui-même, A plusieurs reprises, il écrit que l’exercice le fatigue. Alors il nous dit ce qu’il mange, et ce qu’il boit. Un sandwich au camembert, ou au saucisson. Du café, de la Vittel, un marc. C’est que le texte lui prend de l’énergie… Il faut se rassasier. Se satisfaire jusqu’à satiété, jusqu’au bord du dégoût (dixit Littré pour l’entrée « rassasier ») d’un monde en mouvement, d’un petit peuple en marche, d’un coin parisien anodin en apparence. Regarder la vie qui va, et commencer par parler de la mort.

Depuis « Des lettres de l’alphabet, des mots : “KLM” (sur la pochette d’un promeneur), un “P” majuscule qui signifie “parking” » (p.11) jusqu’à « Quatre enfants. Un chien. Un petit rayon de soleil. Le 96. Il est deux heures » (p.65), c’est sans doute un autre paysage et une autre vie en mouvement qu’il nous est donné de voir et de lire. Quel est le sujet du tableau ? Le mouvement de la vie. Où est le sujet dans le tableau ? Au centre d’une vie qui va sans lui.

vendredi 12 juin 2020

Ce virus qui rend fou de Bernard-Henri Lévy

Bernard-Henri Lévy, Ce virus qui rend fou, éd. Grasset, 10 juin 2020, 112 pages.

 

Voilà l’anti-journal de confinement. Le coup de gueule d’un homme en mouvement qui, bien que civiquement confiné, refuse le marasme social auquel le monde a été et reste soumis, dans sa presque entièreté. Bernard Henri-Lévy nous livre ses réflexions alors que nous entrons dans ce que l’on appelle le « déconfinement », même si le mot n’existe pas. S’il existe un contraire au « confinement », c’est la liberté. Comme le contraire de la mort est la vie. On ne « démeurt » pas – éventuellement, on ressuscite – comme on ne « déconfine pas ». On élargit. On libère. En cinq chapitres qui sont autant d’angles de vue du même phénomène, et un prologue qui revient sur les pandémies historiques – celles qui n’ont jamais conduit à l’interdiction de mouvements de milliards de personnes – BHL dit sa colère.

 

Lire l'article sur La Règle du Jeu 

vendredi 29 mai 2020

Rituaire de Jean Claude Bologne

Jean Claude Bologne, Rituaire, éd. Le Taillis Pré, mars 2020, 124 pages.

Le mot n’existe pas, enfin, il me semble. Rituaire. Et soudain, nous nous rendons compte qu’il manquait, ce mot, et que son invention est une évidence. Son invention, ou son apparition. Sous forme d’abécédaire, le philologue, fictionnaire et historien des sentiments Jean Claude Bologne nous livre un ouvrage d’une humanité poignante. Qu’est-ce qu’un rite ? Pas seulement une cérémonie de passage, ou d’initiation. Pourquoi tel rite ici et pas là-bas ? Si le mythe projette la vérité d’un imaginaire singulier applicable au général, le rite, lui, incarne cet imaginaire singulier qui renvoie au général. Il ne s’agit pas d’histoire, de récit, de légende, mais au contraire de gestes, d’attitudes, de ressenti immédiat. Le rite, c’est du concret.

lundi 9 mars 2020

Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une de Tonino Benacquista

Tonino Benacquista, Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une, éd. Gallimard, 5 mars 2020, 212 pages.

On ne saurait dire s’il y a un héros dans ce roman, un personnage principal. Il y a un narrateur, certes, qui nous raconte la dérive de son ami Léo. Léo est-il le héros ? Oui et non. En fait, par lui, à travers lui, le lecteur a accès à quantité d’histoires, et autant, sinon plus, de personnages. Qui est Léo ? Un type sans ambition qui aime prendre des photos, et dont les clichés, soudain, se vendent. Ils servent à des publicités, on les retrouve sur des couvertures de livres… Léo vit de sa passion, parcourt le monde puis se fixe à Paris, car il a rencontré l’amour. N’était cette dent de sagesse qu’il faut absolument extraire, sa vie serait parfaite. Mais voilà Léo défiguré – la seringue du dentiste a ripé vers une artère, provoquant une paralysie – et perdu : son bon œil est fermé, il ne peut plus photographier. Il devient alors « l’otage de la chambre obscure ».

On se souvient du roman de Benacquista Saga, ce livre qui, en 1997, mettait en scène un staff de scénaristes de séries. Un des grands romans sur l’imaginaire en action. Dans Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une, Benacquista se penche sur ce qui est devenu le « phénomène » séries par d’autres biais. Léo est un spectateur. Dans sa chambre obscure, sa camara oscura à lui, c’est-à-dire un studio minuscule dont il a peint les murs en noir, il passe de longs mois à regarder tous les feuilletons possibles. Nous autres, lecteurs, voyons défiler des intrigues que nous connaissons ou reconnaissons, car les trames s’organisent plus ou moins selon des schémas invariables et récurrents. Parmi les thèmes que Benacquista choisit de développer dans les séries qu’il invente pour nous, on trouve les réunions d’un groupe dont les membres souffrent d’une addiction à l’alcool, la double-face d’un haut-financier, l’honneur perdu d’une jeune fille espagnole dans les temps historiques, la migration des âmes, la vie sans cesse recommencée d’une jeune femme qui chaque fois retombe dans les bras de l’homme qui va la rendre malheureuse… La fiction, dans les séries, s’attache aux trajectoires exemplaires, entendons par là qu’un destin se doit d’être bouclé au bout d’un parcours chaotique. C’est là, peu ou prou, le destin que l’auteur donne à Léo. Mais…

Mais, à bien y regarder, le héros du roman est en fait le héros d’une des séries que regarde Léo. Il s’appelle Harold, et il est romancier. C’est un type cynique, qui au long de sa trajectoire de personnage de série passe par diverses phases, et dont le destin se résout en bouclant sur lui-même. C’est lui qui a vécu, et qui va écrire, cette histoire d’amour qui n’a encore jamais été racontée. Harold s’immisce petit à petit dans le roman de Benacquista, jusqu’à en envahir tout le dernier pan. Dans cette histoire-là, qui est la véritable histoire enchâssée, le rôle du romancier est mis en avant.

Comme il a été dit plus haut, dans Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une, il y a un narrateur. C’est lui qui décide de la trajectoire du personnage de Léo – en l’incitant à vendre ses photographies, en lui présentant la jeune femme dont il tombera amoureux… – mais ce n’est sans doute pas dans ce narrateur qu’il faut aller débusquer la voix de Benacquista. Ni dans le personnage de Léo. Ni, même, dans celui d’Harold le romancier. Non, Benacquista parle par le truchement de Lena, cette femme qu’Harold a aimée, et qui meurt au premier épisode de la série dont le romancier est le héros. Les toutes dernières pages de Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une sont comme un manifeste raisonné et enflammé. Et c’est la voix de Léna que l’on entend. Qu’est-ce que la fiction ? Que dois-tu au lecteur, toi l’écrivain ?

« Tu règnes sur un peuple de rêveurs, Harold. La fiction nourrit nos rêves et la rêverie n’occupe-t-elle pas l’essentiel de notre vie ? Elle est notre refuge à la mélancolie, au doute, au renoncement. Nous passons bien plus de temps dans les nuages que sur la terre ferme. »

Voilà un discours qui rappelle les bases sur lesquelles s’est fondé le mouvement littéraire de la Nouvelle Fiction, dans le dernier quart du siècle dernier, un discours qui en reprend les grandes et les petites lignes. On ira relire avec profit les essais Eloge de la fiction de Marc Petit, Notre société de fiction de François Coupry, ainsi que tous les romans de Jean Claude Bologne, Hubert Haddad, Georges-Olivier Châteaureynaud, pour ne citer qu’eux.

Tonino Benacquista, dans Toutes les histoires d’amour ont été racontées, sauf une, ne nous livre pas un roman. Il nous montre, romanesquement, les pouvoirs de la fiction. Durant sa « retraite » dans la chambre obscure, Léo guérit de ses plaies, ressuscite ou tout comme, et retrouve un réel accueillant. Ce roman qui n’en est pas un n’est pas une démonstration, c’est une mise en équation des pouvoirs fictionnels. Et c’est bien avec la fiction que nous autres, spectateurs de séries et lecteurs de roman, nous vivons la plus belle des histoires d’amour, n’est-ce pas ?

mercredi 4 mars 2020

Le Complexe de la sorcière d’Isabelle Sorente

Isabelle Sorente, Le Complexe de la sorcière, éd. Julliard, janvier 2020, 300 pages.

L’idée communément répandue est que la sorcière relève de l’univers médiéval. En réalité, les grandes chasses aux sorcières ont eu lieu à la Renaissance, après l’invention de l’imprimerie. Armés de leur exemplaire du Malleus Maleficarum, les inquisiteurs interrogeaient et torturaient des femmes – et quelques hommes –, s’ingéniaient à leur faire avouer des pratiques impensables comme la participation au sabbat. Le sabbat, cette grande orgie où les sorcières se rendaient à califourchon sur un balai, où elles forniquaient avec le diable. La femme, cet être sexuellement débridé, maléfique magicienne, connaissant les vertus des plantes, capable de concocter les pires poisons, ayant accès à une dimension autre, inaccessible au commun. Elle, là, et ses remèdes de « bonne femme ». Même si l’étymologie de l’expression renvoie à la fama, c’est-à-dire à la bonne réputation, des remèdes qui ont fait leurs preuves, donc, « bonne femme » reste une insulte, à tout le moins tient du sarcasme ou de l’apostrophe misogyne. Les bonnes femmes, tout de même…


lundi 24 février 2020

Regards croisés (37) – L’Institut de Stephen King

Regards croisés
Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville

Stephen King, L’Institut (The Institute), traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch, éd. Albin Michel, 29 janvier 2020, 606 pages.


Avec L’Institut, Stephen King renoue avec son univers de prédilection. Il crée un monde dans lequel les enfants sont les victimes et les adultes les bourreaux – mais pas tous. Un monde dans lequel, à l’âge des premières émotions amoureuses, on comprend soudain que tout seul on n’est rien, ou pas grand-chose, mais qu’ensemble on peut surmonter les plus affreuses situations et vaincre les plus tarés des tortionnaires. Un monde à la fois métaphorique et inspiré de l’Histoire, qui plonge au cœur de nos peurs anciennes et éternelles, sur fond d’Amérique à l’ère trumpiste.

Stephen King est un conteur de première, on le sait. Dans L’Institut, il nous offre une première partie centrée sur un bonhomme, ancien flic, qui prend la route, au hasard, circule en stop, fait quelques rencontres, et décide de poser son sac dans une toute petite ville, à des centaines de kilomètres de son point de départ. L’anecdote pourrait tenir en quatre, cinq lignes. King en fait cinquante pages, qui à elles seules pourraient constituer une sorte de novella réaliste. Et puis, on passe à autre chose. Mais gardons en mémoire ce premier personnage, on le retrouvera, bien entendu, mais bien plus tard, quand… quand un certain train de marchandises entrera en gare de la bourgade où il a posé son sac.

L’autre chose à laquelle on passe, c’est l’enfer. Au fin fond du Maine, dans une sorte de camp de concentration pour mineurs, des enfants sont soumis à diverses expériences que n’auraient pas reniées Mengele. Ces enfants ont une particularité : ils sont capables de télépathie ou de télékinésie. Ils savent lire dans les pensées d’autrui ou déplacer des objets à distance. Garçons et filles, à leur arrivée au camp, se réveillent dans une pièce qui ressemble à leur chambre d’enfant, mais qui n’est pas leur chambre d’enfant. Si le décor est scrupuleusement identique, il manque un élément fondamental à la pièce : une fenêtre. C’est l’horreur absolue. Où suis-je ? Que sont devenus mes parents ? Que me veut-on ? Ce qu’on leur veut, c’est exploiter leurs capacités psychiques. A des fins politiques. Si l’on est quelque peu familier de l’excellente série Fringe, on se retrouve plus ou moins en terrain connu : Fringe mettait en scène un savant fou qui avait participé, pour la CIA, à des expériences sur des enfants dotés de capacités particulières. Il y était question de tortures, d’administration de drogues (spécialement de LSD) et de séances plus ou moins longues en caissons.

Chez Stephen King, le savant fou n’est pas le héros. Ce sont les enfants, les héros. Et parmi eux, un petit Avery surnommé l’Avorton, inoubliable. Et Kalisha, Nicky, George… Et surtout Luke, le surdoué, intelligence à l’état pur – lorsqu’il a été kidnappé il s’apprêtait à entrer, à l’âge de 12 ans, dans une prestigieuse université – dont nous suivons le parcours pas à pas. Cet enfant-là, parce qu’il est doté de petits pouvoirs de télékinésie est le cobaye des Mengele du camp. Mais parce qu’il est surdoué, il saura comprendre ce que l’on attend de lui, s’enfuir, et sauver ce qui peut être sauvé.

L’Institut qui donne son titre au roman est un univers concentrationnaire dont les employés sont soit fanatiques, soit persuadés de la bonne cause qu’ils défendent, soit contraints par des difficultés familiales et sociales à se comporter en salauds. Chez Stephen King, il y a toujours, au fond de l’horreur, une petite lueur qui surgit. Cette lueur-là, dans ce roman-là, est incarnée. Incarnée par une femme de ménage qui joue double-jeu, puis qui choisit son camp.

L’Institut est un très bon King. Stephen King n’est jamais aussi bon, jamais autant à son meilleur niveau, que lorsqu’il choisit de centrer ses romans sur le moment de l’enfance. On restera longtemps hanté par ce roman. On n’oubliera pas de sitôt la gradation des parcours du camp où sont enfermés les enfants - ils passent de l’Avant à l’Arrière, dénominations terrifiantes pour des espaces de plus en plus terrifiants – ni la solution envisagée pour mater l’insurrection : le gazage. Le petit Luke et ses copains de camp sont des proies chassées, capturées, martyrisées, sacrifiées. Leur seule issue est l’entraide, la solidarité, l’amour. Tout seuls, ils ne sont rien. Ensemble, ils peuvent tout. L’Institut est, comme Ça, le roman de l’amitié enfantine et adolescente face à l’adversité horrifique. Mais, dans Ça, il était question d’un clown, d’une figure circassienne, issue du monde du spectacle. Une sorte d’idée de l’horreur. Dans L’Institut, la machine étatique, politique, est à l’œuvre. Ce n’en est que plus abominable.

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jeudi 6 février 2020

Aux confins du soleil de Bertrand Leclair


Bertrand Leclair, Aux confins du soleil, éd. Mercure de France, 6 février 2020, 200 pages.

Voilà un roman historique qui n’en est pas vraiment un, et un récit de fascination qui tourne à l’enquête fiévreuse comme dans une enquête policière. Un roman étonnant et érudit, qu’on ne peut, décidément, pas classer dans une catégorie définie.

Nous sommes à la fois à Paris au XXIème siècle, et aux côtés de Jean-Baptiste Tavernier lors de son dernier voyage dans les années 1687-1689. Nous lisons deux aventures en même temps, contées par un narrateur à qui l’on a confié la tâche de lire le cahier écrit par le tout jeune secrétaire de Tavernier, et d’en rédiger une sorte de présentation. Jean-Baptiste Tavernier était un voyageur, et au XVIIème siècle, cette dénomination tient tout autant de l’aventure que du négoce. Principalement tourné vers l’Orient, Tavernier commerce avec les Indes pour le compte des grands du temps, parmi lesquels Louis XIV. On lui doit des récits de voyage sur Java, le Japon, les mines de Golconde… Tavernier était protestant, et la révocation de l’édit de Nantes le met en mauvaise posture. A plus de quatre-vingts ans il entreprend un dernier voyage, quelque peu mystérieux quant à ses finalités. Il meurt à Moscou. Voilà pour l’Histoire. L’histoire du roman de Bertrand Leclair met au centre de l’action le petit secrétaire de Tavernier, Melchior Soubeyran. Le cahier que l’on confie au narrateur soulève quelques interrogations : au fil des pages, l’écriture se modifie et la graphie devient chaotique. Du récit calligraphié, suivant parfaitement les lignes tracées sur le papier, on passe au fil des mois à des ratures, des lignes brisées. Comme si le fond et la forme s’épousaient, les délires de Tavernier rapportés par le petit scribe semblant s’inscrire dans la folie et dans le papier même. Qu’y a-t-il sous les ratures ? Quelle fièvre est en marche ? Le narrateur s’ingénie à déchiffrer  tout cela, fébrilement.

Ce narrateur du XXIème siècle, littéraire désargenté vivant plus ou moins de la générosité d’Edouard – le libraire d’ancien qui lui confie le cahier de Melchior – est emporté par sa lecture. Sans doute s’identifie-t-il au jeune garçon embarqué, lui, dans le dernier voyage de son maître, dépassé par ce qu’il découvre, comprend, imagine et-ou invente. Et d’ailleurs, ce cahier, existe-t-il ? Et nous autres, lecteurs, que sommes-nous en train de lire, véritablement ? La résolution a lieu au café de Flore, ce lieu hanté par les écrivains.

On peut songer, en lisant Aux confins du soleil – toutes proportions gardées – à Là où les tigres sont chez eux de Jean-Marie Blas de Roblès. La mise en parallèle de deux aventures par-delà les siècles, et le dessillement du narrateur-lecteur candide.

Aux confins du soleil est un roman qui tend vers l’hallucination, qui nous fait (re)découvrir la figure historique de Jean-Baptiste Tavernier et nous plonge dans les circonvolutions de la vérité d’un texte.

dimanche 26 janvier 2020

La lune, l’étoile et le flocon de Le Minot Tiers


Le Minot Tiers, La lune, l’étoile et le flocon, éd. La ligne d’erre, janvier 2020, 199 pages.

Le dernier volet de la trilogie de Le Minot Tiers porte un titre qui a des allures d’arcanes de tarot : la lune, l’étoile, auxquelles on ajoute une pincée de légèreté éphémère et saisonnière, le flocon. C'est l'indice qu'il y a là quelque chose à déchiffrer, à décrypter. On ne divulgâche rien dans cette introduction en signalant que ces trois termes sont des métaphores de la littérature, on plutôt sont une seule métaphore de la littérature : la lune, qui par sa face cachée est symbolique du réel et de l’imaginaire ; l’étoile, dont on aperçoit encore le scintillement alors qu’elle est déjà morte est la postérité de l’écrivain ; le flocon, c’est la légèreté de l’idée qui naît, et qui, par… effet boule de neige… donne corps au roman (1)

La lune, l’étoile et le flocon peut – et doit, sans doute, en premier lieu – se lire comme un roman. Un roman d’aventure, dont la première partie se déroule en Islande alors que les volcans se réveillent et que les Islandais deviennent des réfugiés géologiques. On assiste à l’histoire d’amour entre le narrateur et une belle Islandaise qui a eu quelques conflits avec sa mère. On se réconcilie, on boit du bon vin, on revient sain et sauf en France. Dans la deuxième partie, comme Le Minot Tiers nous y a déjà habitué avec les deux premiers volets de la trilogie, les rôles et les noms des personnages sont redistribués dans une danse effrénée qui change la donne romanesque mais ouvre sur d’autres perspectives, celles de la réflexion sur le roman et l’imaginaire.

Le Minot Tiers, de son vrai nom Lionel Dupuy, enseigne l’histoire et la géographie en occitan – ce qui, personnellement, me ravit, et ce qui nous vaut quelques tirades en béarnais, « qu’ès sus la bona via » par exemple, qui signifie « tu es sur la bonne voie », et sur la bonne voie, nous y allons, donc. L’éruption du volcan islandais fait référence au Voyage au centre de la terre de Jules Verne, auteur auquel Lionel Dupuy a consacré quelques recherches universitaires. Dans le Voyage vernien, le romancier-chercheur voit une métaphore, là aussi, de la littérature : descendre au plus profond, observer l’inconnu, chercher la sortie – i.e. explorer toutes les possibilités de l’intrigue – et finalement jaillir du cratère, et créer. Dans la deuxième partie de La lune, l’étoile et le flocon, les références sont clairement données : on cite, par exemple, Gilbert Durand, l’auteur entre autres des Structures anthropologiques de l’imaginaire, et l’on donne l’une des définitions possibles de la littérature postmoderne. On pourrait penser que là, on est dans le dur, mais les allusions universitaires sont imbriquées dans le roman, et ça passe crème.

On peut affirmer que cette trilogie relève d’un genre hybride, celui de la recherche littéraire appliquée. Comment mettre en roman les théories ? Comment prouver, par le texte lui-même, que la théorie tient debout ? Il s’agit d’entreprendre le chemin de retour : avoir analysé en amont les textes des autres auteurs, en avoir tiré des théories, avoir lu les théories adjacentes, et mettre tout cela en mots vivants, sans l’attirail universitaire. C’est, je crois, l’entreprise dans laquelle s’est lancé Lionel Dupuy. Ça tient sur le fil, c’est assez acrobatique, mais ça résiste. Grâce, entre autres, à l’humour, et à l’usage non pas de la métaphore, mais de l’explication de la métaphore. Car il ne faut pas perdre le lecteur en route.

Lionel Dupuy est géographe, il a publié un essai – tiré de sa thèse de HDR – intitulé L’Imaginaire géographique, essai de géographie littéraire, dans lequel il s’intéresse particulièrement à Proust, Gracq et Carpentier. Autant dire que, lorsqu’il passe au roman, à la mise en forme romanesque, il a bien bûché son sujet. Dans la trilogie, la référence à la géographie de l’imaginaire est intriquée dans l’exploration tout court de l’imaginaire, qui, comme nous le savons au moins depuis les publications des membres de la Nouvelle Fiction, est un territoire à part entière. En lisant cette trilogie, j’ai beaucoup pensé à François Coupry. Sa géographie littéraire personnelle n’a que peu de frontières, on vit en Chine ou en Camargue, mais la Chine est réinventée et la Camargue indépendante, pour ne citer que ces deux exemples. Et la géographie littéraire – et imaginaire – de Coupry ne se limite pas à l’espace, elle épouse aussi les courbes du temps, elle explore les souterrains de l’histoire.

Avec la trilogie de Le Minot Tiers, nous pénétrons dans un territoire dont les frontières sont limitrophes du continent néo-fictionnel, et dont les rivages ouvrent sur l’océan de la recherche universitaire. Voilà une hybridation courageuse, une entreprise littéraire vraiment intéressante. Quel que soit le niveau de lecture que l’on adopte, la déstabilisation est au rendez-vous, et c’est bien ce que réclame le lecteur – la lectrice –, non ? Être surpris, secoué, bousculé.

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Notes

1 – Georges-Olivier Châteaureynaud a théorisé et métaphorisé la différence entre la nouvelle et le roman selon la même image : la nouvelle, c’est le petit grain de sable dans l’huître qui devient perle, alors que le roman, c’est le flocon de neige qui dévale la pente, et qui grossit, grossit, grossit, jusqu’à devenir une énorme boule.

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Lire mon article sur le premier volet de la trilogie

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Pour se procurer le roman, et la trilogie, voir sur le site de la maison d’édition La ligne d’erre