lundi 12 novembre 2018

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu


Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Actes Sud, août 2018, 432 pages.

Des adolescents grandissent, deviennent de jeunes hommes et de jeunes femmes, dans une vallée désindustrialisée de l’est de la France. Dans Leurs enfants après eux, nous suivons le parcours d’Anthony, Hacine, Steph et Clem, entre autres, de 1992 à 1998, durant quatre étés singuliers. Si l’adolescence est l’âge de la métamorphose, des expériences et des transgressions, l’entrée dans l’âge adulte de ces quatre ados semble marquée par le sceau d’une fatalité sociale. Dans cette vallée oubliée d’où il semble si difficile de s’extraire, les jolies maisons avec piscine ne sont pas éloignées des lotissements pour classe moins que moyenne, ni des cités HLM. La vallée est un bout de territoire à peu près représentatif du pays entier : on y rêve, on y deale, on y boit et on s’y tabasse, on y danse.  On s’aime.

L’épigraphe que choisit Nicolas Mathieu, tirée de L’Ecclésiaste, donne le ton de la trajectoire des personnages :

« Il en est dont il n’y a plus de souvenir,
Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé ;
Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés,
Et, de même, leurs enfants après eux. »

Car si les adolescents sont sur le devant de la scène romanesque, l’histoire de leurs parents, jouée en mode mineur, éclaire quelques décisions et bifurcations. 


Lire l'article sur La Règle du Jeu 

dimanche 11 novembre 2018

Le Meurtre du Commandeur de Haruki Murakami


Haruki Murakami, Le Meurtre du Commandeur, (Kishidanchô goroshi), traduit du japonais par Hélène Morita avec la collaboration de Tomoko Oono, éd. Belfond, 11 octobre 2018, deux tomes, 456 et 480 pages.

A roman lent, lecture lente. Le Meurtre du Commandeur n’est pas de ces livres que l’on dévore pour en connaître la fin. Comme toujours chez Murakami, et de plus en plus apparemment, l’atmosphère d’étrangeté concourt à créer un climat propice à la rêverie du lecteur, et à des interrogations sans fin. Le titre même est étrange, et trompeur. Un commandeur tué, pour tout lecteur occidental – et mondial, puisque nous sommes là dans le mythe moderne, comme pour Faust – renvoie immédiatement à la figure de Dom Juan, à une statue qui parle, à une invitation à souper, à l’ouverture des enfers. Murakami utilise la scène du meurtre du père d’une jeune fille que l’on vient de séduire de toute autre manière. Il évacue le mythe en lui-même, n’en conservant que la scène sanglante, et la transposant sur un tableau typiquement japonais.

On pourrait dire que Le Meurtre du Commandeur raconte l’histoire d’une fosse. Ce puits de trois mètres de hauteur, aux parois lisses au point qu’il est impossible de s’y accrocher pour remonter à la surface, est un personnage à part entière du roman. A tel point que le narrateur et héros du roman – il n’a pas de nom – en fait un tableau. Le narrateur est portraitiste, il ne peint que des portraits de commande. Avec le tableau de la fosse, on peut imaginer qu’il reste sur sa ligne. Peut-être même peint-il un autoportrait. Séparé de son épouse, il parcourt le Japon dans sa 205 puis s’installe dans une maison en bois, en pleine montagne, maison prêtée par un de ses amis des beaux-arts, fils d’un peintre célèbre. Dans le grenier de la maison, le narrateur découvre un tableau intitulé Le Meurtre du Commandeur. Le peintre célèbre, qui est en train d’agoniser dans une clinique, avait caché ce tableau, ne voulait pas qu’il soit découvert. De l’autre côté de la vallée, un homme riche et désoeuvré demande au narrateur de faire son portrait, puis lui demande de peindre une jeune fille de 13 ans dont il pense être le père. Ajoutons à cela que le narrateur, qui a toujours peint sur commande des tableaux réalistes, se met à changer de manière, et à peindre pour lui-même. Il peint la fosse, donc, et également le visage d’un type croisé lors de son périple en 205, qui l’a effrayé et dont le souvenir le hante.

Le Meurtre du Commandeur n’est pas un roman touffu, dans lequel on pourrait se  perdre. C’est au contraire un roman linéaire, axé sur un seul point de vue, dont la ligne ne dévie pas. La musique y tient une place prépondérante, en particulier l’opéra – Don Giovanni, bien sûr, et Le Chevalier à la rose – et les couleurs des vêtements des personnages rythment à la fois les saisons et les sentiments. Le fantastique est basé sur l’irruption dans la vie réelle des personnages du tableau trouvé dans le grenier. Un Commandeur de 60 cm, un pauvre hère baptisé Long Visage de 70 cm, et une Donna Anna éthérée discutent avec le narrateur. La langue utilisée par le Commandeur tient à la fois des sentences de maître Yoda et du sabir de Jar Jar Binks, le tout mâtiné de préciosité et d’anachronisme linguistique.

Mais les figures dominantes de ce roman sont les jeunes filles : la sœur du narrateur, morte à l’orée de l’adolescence, et Marié, la fille supposée du voisin qui commande son portrait. Ces deux jeunes filles, comme dans un conte médiéval, font la liaison entre le monde d’ici-bas et l’autre monde. Elles empruntent des passages secrets, elles se glissent entre les fissures des roches, elles se cachent dans les sous-sols, elles apparaissent et disparaissent, pour réapparaître et mourir, ou réapparaître et grandir, soucieuses de voir pousser leur poitrine. Le roman se clôt sur la naissance d’une petite fille, dont la conception, comme celle de Marié, est sujette à interrogation. Et jamais les pères potentiels, ou se rêvant tels, ne voudront résoudre l’énigme de leur ADN. Le meurtre d’un Commandeur est, symboliquement, le meurtre du père. Voilà peut-être une des clés du titre du roman. Ces pères-là, on ne pourra les tuer, puisqu’ils ne sont pas définitivement identifiés par leur progéniture.

Paradoxalement, c’est loin de l’idée de Dom Juan que nous emporte Murakami. Nous revoilà face à la fosse mystérieuse, celle qui a été portraiturée. Le narrateur, après tours et détours narratifs, après une longue mise en place, vit enfin sa scène décisive : il se retrouve sous terre, dans l’autre monde, un autre monde qui a des allures grecques, avec Charon et eau de fleuve à boire ou ne pas boire. On est, là, tout à coup, dans la vraie métaphore – celle que nous promet le sous-titre du tome 2 « La métaphore se déplace ». On est dans la re-naissance. Comme on est dans le mystère de la naissance lorsque, dans un temps parallèle au périple souterrain du narrateur, Marié se retrouve enfermée dans le placard où sont conservés les habits que sa mère portait avant qu’elle ne vienne au monde.

Etrange roman que ce Meurtre du Commandeur, qui brasse des motifs disparates – nous n’avons pas parlé, ici, de l’épisode viennois du vieux peintre comateux durant la seconde guerre mondiale – sans jamais égarer son lecteur, mais sans jamais, non plus, réellement le guider. Etrange parcours narratif, et symbolique, qui substitue la peinture à la musique, la sexualité à la pureté, l’impatience à la lenteur.
  
*

NB : on lira en parallèle, et avec profit, les Conversations (De la musique) entre le chef d’orchestre japonais Seiji Ozawa et Haruki Murakami que les éditions Belfond publient en même temps que ce roman.



dimanche 21 octobre 2018

Jean-Michel BASQUIAT – le catalogue de l’expo


Jean-Michel Basquiat, Catalogue de l’exposition à la Fondation Louis Vuitton, collectif, sous la direction de Dieter Buchart, 11 octobre 2018, éd. Gallimard/FLV, 352 pages, 270 illustrations.

Les catalogues d’expositions sont une catégorie à part de l’édition de livres d’art. Leur contenu est plus ou moins conditionné par les œuvres présentées au public lors de l’exposition proprement dite – on peut déborder, mais pas trop, sinon le spectateur sera frustré de ne pas avoir pu voir « en vrai » telle ou telle œuvre – et la ligne conductrice des articles suit la ligne voulue par le commissaire, qui en général est le maître d’œuvre dudit catalogue. Un catalogue d’exposition, donc, est le reflet d’un choix et d’une mise en perspective, ce qui n’a que peu à voir avec la monographie.

La Fondation Louis Vuitton propose du 3 octobre 2018 au 14 janvier 2019 une exposition Basquiat, couplée à une exposition Egon Schiele. Ces deux artistes, morts avant la trentaine, partagent une fougue colérique qui s’exprime, à presque un siècle de distance, selon la rigueur du trait. Deux catalogues, cependant, sont proposés, indépendants l’un de l’autre. Regardons de plus près celui consacré à Basquiat.

mercredi 17 octobre 2018

Birthday Girl de Haruki Murakami


Haruki Murakami, Birthday Girl (Bãsudei-gãru), traduit du japonais par Hélène Morita, illustrations de Kat Menschik, éd. Belfond, 2017 et éd. 10/18, octobre 2018.

La serveuse, le directeur, le propriétaire : les personnages de ce conte délicieux et énigmatique ne sont désignés que par leurs fonctions. Un « je » se mêle au récit, permettant de ramener la narration dix ans en arrière. Elle est serveuse, donc. C’est un petit boulot, elle rêve sans doute d’autre chose. Elle a tout juste vingt ans, c’est d’ailleurs son anniversaire. Le directeur, pris d’un mal de ventre soudain, lui confie la tâche de monter son dîner au propriétaire. C’est une tâche, et une mission de confiance. Car le propriétaire est invisible, n’ouvre sa porte qu’à celui – ou celle, en l’occurrence, ce jour-là – qui lui apporte le soir du poulet, des légumes, une demi-bouteille de vin et un pot de café.

La serveuse prend le nom de « fée » lorsque le propriétaire lui ouvre sa porte. Et le propriétaire, tout élégant, tout ridé, tout prévenant, offre à la serveuse-fée, en ce jour particulier, d’exaucer un de ses vœux. Un seul. Bien évidemment – nous sommes dans un texte de Murakami ! – on ne saura rien de ce vœu, même dix ans après. En revanche, on sait ce qu’il est advenu de la serveuse : elle vit la vie banale d’une petite-bourgeoise, avec enfants bien élevés, époux bien comme il faut, parties de tennis deux fois par semaine. Que fait-elle donc, cette serveuse, dix ans après avoir prononcé son vœu inexprimable, à raconter à ce « je » non identifié la journée de ses vingt ans ? Dans un glissement narratif impeccable, on passe de la journée d’anniversaire à une conversation étrange, tout en sous-entendus, dix ans plus tard.

L’étrangeté du dîner du propriétaire est au moins égale à l’étrangeté de la conversation finale. Cette mise en place de la diégèse – flash-back et présent – fait écho à la « morale » de l’histoire :
« Ce que je voulais te dire, reprit-elle doucement en grattant le lobe de son oreille – un lobe à la très jolie forme –, c’est que, quoi qu’on puisse souhaiter, aussi loin qu’on puisse aller, on reste ce que l’on est, voilà tout. »
Voilà un texte court, très court, qui ouvre des abimes et des abysses d’interprétations. Les personnages sont très précisément dessinés, malgré leur anonymat, dans un équilibre parfait. Ils existent. Même ce « je » narrateur, bien plus énigmatique que tous les autres personnages. Quel était donc le souhait de la serveuse le jour de ses vingt ans ? J’ai au moins deux hypothèses, que je ne livrerai pas ici, bien entendu, car le but de ce texte est, entre autres, que le lecteur garde secrètes ses hypothèses, comme la serveuse garde secret son vœu.

Le texte est ponctué par les illustrations admirables de Kat Menschik, tout en blanc, orange, rouge et rose, qui scandent la lecture et concourent à transformer un certain réalisme magique en magie de conte.

Bref, ce petit livre sur beau papier glacé est une grande merveille.