samedi 21 mai 2022

La Machine Ernetti de Roland Portiche

Roland Portiche, La Machine Ernetti, Albin-Michel/Versilio, 2020, et éd. Livre de poche. 

Cette semaine, j’ai lu – dévoré – un roman formidable. Il faut dire que j’étais de surveillance d’épreuves écrites de BTS, dans le couloir, donc non soumise à une attention soutenue. Dans le couloir, c’est calme, on se lève de temps en temps pour accompagner un étudiant aux toilettes, on relaie un collègue qui veut aller à la machine à café, mais, finalement, on est bien tranquille. Le choix de la lecture de ces moments privilégiés est primordial. Je me souviens qu’en tout début de carrière, dans les couloirs des salles où se passait le bac, j’avais terrassé en deux jours Michel Strogoff. Les surveillances de couloir, c’est le moment des lectures populaires, prenantes, haletantes.

Et donc, cette semaine, j’ai lu un roman formidable, intitulé La Machine Ernetti. Je n’en avais jamais entendu parler, je ne connaissais pas l’auteur, je ne sais même pas comment ce bouquin est arrivé dans mon sac, sans doute une trouvaille de vide-grenier. Bref.

Imagine : c’est du Dan Brown, en un peu mieux écrit, et c’est basé sur des faits réels. Ça se passe au Vatican durant la guerre froide. On y voit Jean XXIII décliner, Paul VI élu, et l’on entrevoit le futur Jean-Paul II. On est emporté dans les caves du Vatican, où sont gardés les secrets les mieux gardés. Et là, on t’offre un de ces secrets. 

Imagine : le père Ernetti, qui a réellement existé et est mort en 1994, a construit une machine – le « chronoviseur » – qui permet d’assister à des scènes du passé, un peu comme sur un téléviseur, mais sans le son. Pas grave, Ernetti sait lire sur les lèvres. Sauf que, lorsqu’on lui demande de remonter jusqu’aux temps évangéliques, il a besoin de quelqu’un qui puisse traduire l’araméen que, lui, déchiffre sur les lèvres des habitants du temps et du coin, mais ne comprend pas. C’est une certaine Natacha, chercheuse en archéologie sur le site de Qumrân, qui est chargée des traductions.

Nous sommes aux temps de la guerre froide, Jean XXIII veut lutter à sa façon contre le communisme matérialiste, en prouvant que le christianisme repose sur des bases indéniables : Jésus est mort et ressuscité, on peut produire les preuves en images.

Bon, évidemment, ce n’est pas si simple… S’il est possible, grâce au chronoviseur, de remonter aux temps évangéliques, il faut aussi prendre en compte les subtilités de la physique quantique. C’est qu’on ne joue pas avec les neutrinos comme on le fait avec les photons… Je te laisse la découverte de cette subtilité, qui donne tout son sel au roman.

Dans La Machine Ernetti, on est aussi, dans la diégèse, aux temps des recherches sur les rouleaux de Qumrân, et sur les Esséniens. La juive Natacha et le catholique Ernetti travaillent ensemble, mais ont des buts différents. Elle veut prouver une théorie, il veut asseoir une foi. Ajoutons à cela un cardinal brésilien maléfique, des manœuvres pour assurer la succession de Jean XXIII, et tout ça et tout ça…

La Machine Ernetti est un roman formidable, basé sur une intrigue hénaurme. Un roman rythmé en courts chapitres, mené d’un train d’enfer, écrit par un documentariste enthousiaste. Deux autres aventures d’Ernetti sont parues, que je m’en vais dévorer, même si les surveillances de couloir sont finies… 


mardi 10 mai 2022

Nouvelles d’un front de G.-O. Châteaureynaud et Hubert Haddad

Nouvelles d’un front, deux nouvelles de Georges-Olivier Châteaureynaud, dessins et peintures de Hubert Haddad, éditions du Contrefort, avril 2022, 60 pages.


Ils se connaissent bien, Châteaureynaud et Haddad. Ils se sont rencontrés au lycée, et ne se sont jamais quittés. « Nous avons œuvré jusqu’à ce jour dans une mitoyenneté spéculaire » écrit – superbement – Hubert Haddad dans sa préface. Dans Nouvelles d’un front, nous retrouvons le Châteaureynaud nouvelliste, et découvrons le Haddad peintre et dessinateur. « Quand [Hubert] peint, son monde ne m’est jamais étranger » écrit Châteaureynaud. On ne saurait dire qui illustre qui, celui-ci les œuvres picturales avec ses mots, celui-là les textes de son ami avec ses couleurs. 


Regards croisés (43) – Sang trouble de Robert Galbraith

Regards croisés

Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville

Robert Galbraith (J.K. Rowling), Sang trouble, traduit de l’anglais par Florianne Vidal, éd. Grasset, février 2022, 928 p.


Sang trouble est le cinquième volet de la série policière mettant en scène les détectives Cormoran Strike et Robin Ellacott. Je me suis rendu compte que j’avais loupé un épisode, le quatrième, intitulé Blanc mortel, publié en français en 2019. J’ai lu en leur temps (et un peu oublié aujourd’hui, je dois bien l’avouer) L’appel du coucou, Le Ver à soie et La Carrière du mal. Je me souvenais que les intrigues policières m’avaient bien moins intéressée que l’évolution des sentiments et des relations entre Cormoran et Robin. Peut-être que toutes les séries policières – à la TV ou dans les romans – ne valent que par leur arche sentimentale ou familiale. L’élaboration de telles séries est une course de fond : réussir à former le couple d’évidence, ou rétablir des relations pérennes avec son enfant. Je renvoie, comme toujours, aux Experts, à Castle, et à Wallander, mais il y a des tonnes d’exemples. 

Et donc, j’ai lu Sang trouble. C’est long. Ça bifurque, ça fait des nœuds. C’est une histoire de cold case, pas très originale. C’est tout de même un peu original, parce c’est la première fois qu’une enquête que Cormoran et Robin est basée sur une affaire enterrée et déterrée. Comme dans chaque enquête de ce genre, l’héroïne disparue a à jamais l’âge de sa disparition… 

Il y a, dans Sang trouble, une incursion dans l’astrologie et dans l’ésotérisme qui donne un peu de piquant à l’énigme. Le premier policier chargé de l’enquête, à des décennies de là, a laissé un carnet rempli de gribouillis, de dessins et de digressions sur les différents suspects, les connexions entre les personnes. On y trouve des pentacles, un Baphomet, des allusions à Aleister Crowley, et des références à différents systèmes astrologiques, ce qui fait qu’Untel né sous le signe des Poissons peut aussi être Capricorne ou Serpentaire… Galbraith-Rowling donne à Cormoran Strike une attitude rationnelle, et laisse à Robin Ellacott le rôle de l’enquêtrice intéressée par la pensée magique. C’est un peu agaçant, et convenu. 

Bien entendu, le cas est résolu par Cormoran et Robin. L’assassin est un personnage très intéressant, bien caché. Mais ce qui est en jeu dans cette enquête, c’est avant tout la famille, et les liens perdus. C’est la fille de la victime qui fait appel à Cormoran et Robin pour résoudre le mystère de la disparition de sa mère il y a quarante ans. Celle-ci a été déclarée victime d’un serial killer qui n’a rien à envier à ceux que les films et séries nous proposent, mais une autre piste est possible. Durant l’enquête, qui s’étale sur des mois, et qui est menée en parallèle avec d’autres cas moins prégnants mais psychologiquement intéressants, Cormoran et Robin sont confrontés à des situations familiales difficiles. Robin n’arrive pas à conclure son divorce, Matthew fait reculer chaque fois la date de la médiation, pour tout d’un coup capituler – il a une bonne raison, urgente. Cormoran assiste impuissant à l’agonie de la tante qui l’a élevé en Cornouailles, et son rockeur de père veut absolument réunir une fratrie de façade. Cormoran ne veut pas assister à la réunion d’une fausse famille. Je passe sur l’épisode de Charlotte, l’ex de Cormoran… Le détective a une vie bien compliquée en dehors des enquêtes. La famille, c’est aussi celle formée par les différentes entités du Royaume Uni. L’enquête se déroule pendant la consultation sur l’indépendance de l’Ecosse, et un ami d’enfance de Cormoran insiste sur la particularité des Cornouaillais. 

Il y a, dans ce roman touffu aux multiples personnages et imbrications, un épisode particulièrement réussi : Cormoran et Robin se retrouvent dans une station balnéaire, Robin y a des souvenirs d’enfance, et Cormoran voudrait voir la mer. Mais le paysage urbain, toujours, la lui cache. C’est ce genre de scènes qui donne chair aux personnages, et les rend attachants. Plus encore, peut-être, que les élans amoureux sans cesse différés entre les deux enquêteurs. Pour l’instant, ils se sont déclarés « meilleurs amis ». On avance…

Il paraît que la série des enquêtes de Cormoran et Robin devait se composer de sept tomes, comme la série des Harry Potter. Sept, c’est bien, c’est un nombre magique. Il semblerait que l’on soit partis pour plus de tomes, en réalité. C’est dommage. L’idée d’une série d’enquêtes en nombre limité, annoncé d’avance, permet au lecteur d’anticiper sur la vraie conclusion de l’arche narrative – le couple amoureux formé par Robin et Cormoran – et à l’auteur de jouer avec les nerfs des lecteurs en ayant prévu à l’avance une fin inattendue, ou désarmante. Je parierais volontiers que ce couple ne se formera jamais.

Toujours est-il que Sang trouble est un bon roman, peut-être un peu longuet. Les stéréotypes du genre ne sont pas écartés : les femmes sont des victimes, les enfants sont sacrifiés, les parents sont absents et ceux qui les remplacent sont admirables, etc. Dans la résolution du cold case, et sans rien divulgâcher, on peut tout de même noter que la piste du serial killer n’était pas mauvaise, on s’était tout juste trompé de serial killer… Je ne peux aller plus avant, ici, dans la divulgation, mais je note que le modus operandi et les « armes » employées par les serial killers, dans ce roman, sont aussi stéréotypés. Galbraith-Rowling appuie son savoir-faire sur des bases solides de narration et de références. C’est impeccablement mené, sur deux fronts : celui de l’enquête factuelle, et celui de l’arche sentimentale. Galbraith-Rowling a fait le job. 

Lire l’article de Virginie Neufville


dimanche 3 avril 2022

Intérieur nuit de Marisha Pessl (2)

Marisha Pessl, Intérieur nuit (Night film), traduit de l’anglais (USA) par Clément Baude, Gallimard, août 2015, et éd. Folio, mai 2017.

Pourquoi relire ? Je relis souvent, depuis toujours. Ce n’est donc pas un signe de vieillesse. Revoir des films, ce n’est pas la même chose, l’investissement est moindre. Relire, c’est re-voler du temps à la contingence. Je m’aperçois que je relis des romans longs, des « pavés ». Toujours ce rapport au temps, sans doute. 



Je viens donc de relire Intérieur nuit de Marisha Pessl, en grande partie grâce à Virginie Neufville, ma lectrice préférée. Ce roman, je m’en souvenais. Je me souvenais aussi de l’article que j’avais rédigé en 2015, dans lequel je formulais l’hypothèse que le texte ne trouvait sa raison d’être qu’entre les pages 509 et 578. Aujourd’hui, il me semble encore que oui, que tout se joue là, dans ces soixante-dix pages. Mais en 2015 j’avais fait allusion à Roméo et Juliette. Alors que je viens de terminer ma relecture, il m’apparaît que Intérieur nuit raconte surtout l’amour des pères pour leur fille. L’amour du cinéaste Cordova pour Ashley, et l’amour du journaliste Scott McGrath pour Sam. Ils ont, tous deux, commis une faute qui les éloigne de leur enfant. Sur fond de magie noire, de fausses routes et de fausse acceptation, le roman déroule un fil rouge qui doit réunir les pères et les filles, et qui finalement réunit les deux pères.

Ce tout petit billet n’a que peu d’intérêt. Peut-être celui, tout de même, de rallonger la liste des correspondances entre les textes : si le fameux épisode de soixante-dix pages de Intérieur nuit me renvoie toujours au « Rapport sur les aveugles », cette partie centrale du roman Sobre héroes y tumbas de Sábato, le roman de Marisha Pessl m’a aussi fait penser à Notre part de nuit de Mariana Enríquez. Notons que dans ces trois romans, le cœur du sujet, c’est bien la relation père/enfant. Loin de la tragédie, de la faute des pères retombant sur les enfants, ces trois romans explorent, par le biais de la magie noire et-ou de la paranoïa, une part de la psyché inaccessible à la simple réduction au psychologique. Passer par l’explication magique, en littérature, ce n’est pas renoncer fondamentalement au rationnel, c’est emprunter des chemins plus obscurs pour déboucher sur des vérités simplement humaines. En littérature, hein. C’est-à-dire sur le plan symbolique, métaphorique. Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas écrit… La magie dans la vraie vie, c’est de l’intox. Dans la vraie vie, il faut raison garder. La vertu de la littérature c’est la transmutation. Car c’est dans la littérature que la magie opère. 

 


samedi 26 février 2022

Le Piège de Jean Hanff Korelitz

Jean Hanff Korelitz, Le Piège, traduit de l’anglais (USA) par Marie Kempf, éd. du Cherche-midi, 10 février 2022, 416 p.




« Le meilleur thriller de l’année – et de loin ! »  dit le Washington Post. Disons que les thrillers, je les préfère au cinéma, ou en série. Là, je me suis laissée happer par le déroulé de l’intrigue, et j’ai dévoré le bouquin en quelques heures. Il faut dire que le suspens est magnifiquement mené, et que pendant une bonne moitié de l’histoire, on se demande bien ce que l’histoire parallèle raconte, on veut absolument savoir, alors on dévore. Je m’explique…

Jacob enseigne l’écriture créative dans une petite université du nom de Ripley (le nom a son importance, j’y reviendrai). Il a publié un livre qui a eu un succès d’estime, puis un autre passé inaperçu. C’est un écrivain frustré. Il est sidéré lorsque l’un de ses étudiants, un jeune type pas très sympa, très imbu de lui-même, lui affirme qu’il a trouvé l’intrigue du siècle, qu’il n’assiste au cours que pour passer le temps, parce que le texte qu’il va écrire n’a pas besoin de professeur, il est sûr et certain que son bouquin sera un best-seller et sera adapté au cinéma, et que les plus grands réalisateurs se battront pour en acquérir les droits. Et l’étudiant de donner à Jacob une vingtaine de feuillets, et de lui raconter le pitch de son roman. Et Jacob de pester, bon sang, ce gamin sorti de nulle part va faire un malheur. Et le temps passe, Jacob va enseigner ailleurs, au bout de quelques années il se dit mais au fait, il a été publié, ce roman ? Un petit tour sur Google lui apprend que son ancien étudiant est mort d’une overdose, sans avoir rien publié. Mais alors… l’intrigue... il peut s’en emparer, et l’écrire, lui,  ce roman… 

C’est évidemment ce qu’il fait. Et évidemment, le roman est un succès phénoménal, il va être adapté par Spielberg. Tournée des librairies, rencontres avec les lecteurs dans de grandes salles, signatures à tours de bras. Lors d’un de ces tournées, il rencontre même une productrice de radio dont il tombe amoureux, et bientôt le voilà marié à une femme merveilleuse, attentive, aimante. Le bonheur. Jusqu’à ce qu’il reçoive un premier mail signé Talentueux Tom, qui l’accuse de plagiat. Tom Ripley est le héros du roman de Patricia Highsmith Le Talentueux Mr Ripley, adapté au cinéma par René Clément sous le titre Plein soleil (avec Alain Delon et Maurice Ronet) puis par Anthony Minghella (avec Matt Damon et Jude Law). Il existe peut-être d’autres versions, je ne sais pas. Toujours est-il que Jacob reconnaît immédiatement l’allusion Ripley (l’université où il a rencontré l’étudiant qui lui a raconté l’intrigue de son roman) dans cette signature « Talentueux Tom ». Pas de doute, l’expéditeur du mail sait de quoi il parle. Et puis, cette histoire de Tom Ripley est en cohérence, de loin mais pas tant que ça, avec l’intrigue du roman. Sauf que, à ce stade-là de sa lecture, le lecteur ne sait toujours pas sur quoi repose l’intrigue du roman de Jacob. Et il brûle de le savoir.

La construction du livre de Jean Hanff Korelitz est somptueuse. Autour d’un même thème – cette fameuse intrigue, occultée le plus longtemps possible – l’autrice bâtit des strates de révélation et de découverte. Le lecteur a accès aux quelques feuillets que l’étudiant donne à lire à Jacob : une mère et sa fille cohabitent dans une maison délabrée, elles ont du mal à se supporter. C’est tout ce que l’on sait. Le lecteur a aussi accès à quelques extraits du roman publié par Jacob, intitulé Réplique : sur la base de départ de l’étudiant – la mère et la fille – Jacob a déployé l’intrigue en entier. Mais on ne sait toujours pas en quoi ce roman est fabuleux… le lecteur est tenu en haleine, c’est intenable. Et puis, je te passe les détails, Jacob, à cause des mails du Talentueux Tom, commence à se demander si cette intrigue géniale n’est pas, au fond, une histoire vraie. Et il part sur les traces de l’étudiant défunt et de sa famille… Cette troisième strate, familiale et réelle, épouse le pitch de départ. Et voilà pourquoi la construction de Jean Hanff Korelitz est machiavélique : le lecteur découvre en même temps que Jacob la substance première de l’intrigue, familiale et criminelle. Les extraits de Réplique et l’enquête menée par l’auteur de Réplique se répondent et s’emboîtent. Jacob et le lecteur sont dans une même sidération. Et ça, c’est très fort. La plupart du temps, dans les romans ou les films policiers, le lecteur ou le spectateur a un temps d’avance sur le héros, c’est même la règle. De petits indices ont été semés tout au long du texte ou du film pour mettre le lecteur ou le spectateur à l’aise et ne pas le faire passer pour un niais. Dans Le Piège, le lecteur est piégé en même temps que le héros du roman. Et je dis : chapeau bas ! Le twist final est peut-être plus convenu, mais il est tout de même savoureux. 

Le Piège ne vaut pas que pour sa construction diabolique. Les personnages sont campés de belle manière, et même lorsqu’il ne s’agit que d’esquisses, ils sont crédibles. Jacob est attachant, en « auteur connu » (« c’est un oxymore », dit-il) n’en revenant pas de son succès, et en homme perdu voulant comprendre qui l’accuse de plagiat, alors qu’il n’a fait que piquer une idée intéressante à un mort. Mais ce mort-là avait piqué l’idée à… (non, je ne le dirai pas !) Le Piège pose aussi la question, à la marge, de l’appropriation d’une histoire réelle par un écrivain. 

Je le dis rarement, mais Le Piège est pour moi un vrai coup de cœur (NB : je n’ai pas reçu le livre en SP, je l’ai acheté). On retrouve ici tout le talent de l’autrice du roman Les Premières Impressions, adapté en série sous le titre The Undoing


mercredi 23 février 2022

La Dernière Enquête de Dino Buzzati d’Alexis Salatko

Alexis Salatko, La Dernière Enquête de Dino Buzzati, éd. Denoël, janvier 2022, 192 p.

 

Dino Buzzati (1906 – 1972) est un écrivain italien que nous connaissons bien en France. Son roman Le Désert des Tartares, ses nouvelles parmi lesquelles Le K ou L’Ecroulement de la Baliverna, sont étudiés en classes. On sait peut-être moins qu’il était aussi peintre et dessinateur. Et journaliste, fidèle au Corriere della sera durant toute sa vie. Il s’éteint en 1972, frappé par un cancer du pancréas, mal dont son père avait été victime avant lui.

Alexis Salatko se glisse dans la peau de Buzzati, alors que l’écrivain italien vient d’apprendre sa maladie. C’est ce que l’on appelle une exofiction, une biographie romancée. C’est donc à la première personne que Salatko nous entraîne dans une histoire crépusculaire, dont une grande partie se déroule dans une ville méridionale du nom d’Attesa. Là, les habitants d’un immeuble sont pétrifiés, pas morts mais figés dans leurs mouvements. Cet immeuble est situé dans un ancien abattoir, nommé Carnecittà. Buzzati journaliste est envoyé sur place par le Corriere, car cette affaire de pétrification ressemble à ce qu’il imagine dans ses nouvelles. Mais les nouvelles de Buzzati naissent, généralement, de ses rêves. Est-on dans un rêve ? Le dernier rêve d’un homme qui sait qu’il va mourir ?

Attesa, en italien, signifie l’attente. Carnecittà sonne comme Cinecittà. Où sommes-nous, réellement ? Où Salatko entraîne-t-il Dino Buzzatti, et son lecteur ? Dans un espace irréel et symbolique, où se côtoient et se confrontent la stase d’une partie de la population d’une petite ville du sud, et l’élan de la jeunesse. Cette jeunesse est incarnée par Fausta, une jeune femme qui a participé au mai 68 italien. Elle est libre, vive. Elle est à Attesa en tant que spécialiste des « maladies non classifiées et troubles inexpliqués ». Les conversations qu’elle a avec Buzzati mettent en opposition un homme qui va mourir et une jeune femme dynamique, un homme du passé et une femme de l’avenir. Car Buzzati, s’il a beaucoup voyagé, n’a, au fond, pas beaucoup bougé. Arrimé au Corriere della sera, il a passé sa vie dans un organe de presse conservateur.

La dernière enquête de Dino Buzzati est une enquête sur lui-même. Le roman permet de revenir sur l’historique du Corriere della sera, sur l’importance de la maison familiale, sur les amours et les amitiés. Une conversation téléphonique avec Fellini nous renvoie au film que l’écrivain et le cinéaste n’ont pas pu faire ensemble. Un rêve dans un rêve met en lumière une des passions de Buzzati : l’alpinisme. Alexis Salatko réussit à se glisser non seulement dans la peau de l’écrivain italien, mais également dans sa psyché. L’exercice est parfaitement réussi. Bien sûr, c’est l’heure du bilan :

« Au fond, il y a toujours eu deux Buzzati, l’écrivain officiel émérite, devenu un classique avec Le Désert des Tartares  (l’arbre qui cache la forêt, le chef d’œuvre qui occulte l’œuvre) et Dino il matto, le fou furieux enfermé entre les barreaux d’une page qui cherche à s’échapper de sa prison de papier en franchissant les lignes, cassant les codes, flirtant avec les interdits… Le premier n’a jamais fait rêver […], le second seul me plaît. »

Tout auteur d’exofiction choisit son motif de base – la personne qu’il va habiter  le temps d’un texte – pour lui donner son propre souffle.  Le souffle que Salatko insuffle à Buzzati au seuil de la mort est d’une mélancolie ardente. 

 


vendredi 18 février 2022

Le Contrat d’Ella Balaert

 Ella Balaert, Le Contrat, éd. des Femmes – Antoinette Fouque, 3 février 2022, 400 p.


Voilà un roman placé sous le signe de la Lune. Un roman qui parle du sort des femmes – des mères et des filles. Un roman qui saute directement du débarquement en Normandie au confinement de mars 2020, et qui remonte le temps à sa manière. Un roman aux fictions enchâssées. Et, surtout, me semble-t-il, un roman qui parle du geste d’écrire, de sa nécessité ou son inanité.

Tout commence par un décalque de pacte faustien : parce qu’il est l’exécuteur testamentaire de son meilleur ami, écrivain à succès, disparu dans un accident de voiture, un dandy inactif fonde une maison d’édition consacrée aux derniers textes d’auteurs. On connaît le marché éditorial des premiers romans, pourquoi ne pas créer celui des dernières œuvres ? Et pourquoi ne pas proposer à une femme ayant publié dans sa jeunesse, mais désormais prof d’allemand dépressive, de signer un contrat qui l’engagerait pour un dernier ouvrage, mais vraiment le dernier, interdiction ensuite de publier quoi que ce soit ? Le dandy fondateur des éditions Thanatographes va même jusqu’à rebaptiser sa proie Faustine. 

Parallèlement à cela, nous faisons la connaissance de Marie-Madeleine, dite Mado, et de sa petite-fille Gwenaëlle. Mado est la véritable héroïne de ce roman foisonnant, construit comme un vortex labyrinthique. Plus on avance dans la lecture, plus on s’enfonce dans la fiction, et plus on découvre de couloirs qui bifurquent. Mado, vieille dame impotente, est une fana d’opérette. Son voisin du dessus, cinquantenaire, youtubeur le matin et agent de maintenance l’après-midi, entend dans l’enfilade de chambres de bonnes qui abrite son studio d’enregistrement tout le répertoire d’Offenbach. Avec les deux acteurs de son show sur internet – une femme et un homme –nous voilà face à un trio, ou plutôt un triangle amoureux, où l’actrice a deux amants et ne suscite de jalousie que d’un côté.

Le roman est construit sur le chiffre 3 : l’histoire de l’éditeur et de son autrice, l’histoire de Mado, l’histoire du youtubeur et de ses acteurs, le tout en trois parties distinctement identifiées – « Le chant du cygne », « Le couplet du canard », « Le silence du phénix ». Six intertitres (deux fois trois), tous nommés « parenthèse » parachèvent une construction rigoureuse et malicieuse : les trois parenthèses de la première partie sont consacrées à Mado, les trois parenthèses de la deuxième partie sont consacrées à l’éditeur et à sa Faustine. Il n’y a pas de parenthèse dans la troisième partie. Cette structure en miroir est le sujet même du roman : dans les parenthèses de la première partie, on est dans le désir d’écrire, ou de se remettre à écrire ; dans les parenthèses de la deuxième partie, on est dans l’écriture de l’histoire d’une femme qui ne peut plus écrire. Bon, ça a l’air un peu compliqué tel que je l’explique ici, mais si j’en dis plus, je divulgâche tout… Je le répète : c’est bien Mado, la vieille dame impotente, qui est au cœur de tout. Et Ella Balaert, aux commandes d’un roman dont le sujet est à la fois la fiction, et le destin des mères et de leurs enfants – de mères qui cherchent leur fille, et de filles qui cherchent leur mère. 

Sous la tutelle de la lune, et sur fond de retournement narratif, Le Contrat offre tout un éventail d’émotions : amour, humour, tendresse, surprise, espoir… 

 


mardi 8 février 2022

Regards croisés (42) – Haruki Murakami

Regards croisés

Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville

Haruki Murakami, Abandonner un chat – souvenirs de mon père, traduit du japonais par Hélène Morita, illustré par Emiliano Ponzi, éd. Belfond, 20 janvier 2022, 64 p.

Haruki Murakami, Première personne du singulier, traduit du japonais par Hélène Morita, éd. Belfond, 20 janvier 2022, 160 p.

Pour cette nouvelle livraison de Regards croisés, ce sera deux livres, quatre lectures… Les éditions Belfond publient en ce premier mois de l’année deux ouvrages de Murakami : un texte ouvertement autobiographique et un recueil de nouvelles à la première personne qui doit bien reposer sur quelques expériences personnelles, étranges ou saugrenues. 

Dans Abandonner un chat, nous entrons dans la vie du père de l’écrivain par les yeux du fils. Premier souvenir marquant : le père et le fils s’en vont abandonner un chat, le cœur un peu gros l’un et l’autre, sans doute, et ont la surprise, en revenant à la maison, de découvrir ledit chat qui les attend sur le seuil de la porte. L’animal a retrouvé le chemin, et est rentré bien plus vite que les Murakami père et fils sur leur vélo… Que l’écrivain nous confie cette scène-là dans les toutes premières lignes d’un mince ouvrage où il se penche sur son père n’est évidemment pas anodin : il y a là un moment de complicité quelque peu rude à l’aller – comment peut-on demander à un gamin d’aider à l’abandon d’un animal ? – et chaleureuse au retour – ouf ! on va garder le chat… Symboliquement, les relations père/fils tournent autour de cette idée, en sourdine, tout au long de la vie du père. Cet homme-là aurait dû être prêtre, il est devenu enseignant, et poète. Son passé colle à la peau de son fils. Murakami nous livre le fruit de ses recherches sur le rôle qu’a joué son père durant la guerre. A-t-il oui ou non participé à des massacres ? Très tôt, ils se sont éloignés l’un de l’autre, pas la même vision du monde, pas les mêmes envies, et, au fond, pas la même culture. Murakami aime le jazz et s’en va vivre aux USA. Il y a peu de chagrin exprimé dans ce court texte, souvent uniquement factuel. Mais il y a les poèmes du père, que le fils décrypte. Là le lecteur perçoit de l’admiration, et du soulagement. « Je suis le fils ordinaire d’un homme ordinaire » dit l’auteur. Etrange conclusion, qui cède la place à une méditation sur la vie et la mort, « nous ne sommes que des gouttes de pluie ». 

Les nouvelles de Première personne du singulier se lisent comme des variations autour du thème de l’étrange et du hasard, sur fond de musique – jazz, classique, pop anglaise. La plus singulière de ces histoires à la première personne du singulier est sans doute celle intitulée « La Crème de la crème », titre qui sonne particulièrement pour un lecteur français. Cette expression, peut-être un peu désuète, est prétexte à un jeu de piste narratif : le « je » du texte raconte à un ami une aventure – qu’il nomme « incident » – vécue lorsqu’il avait dix-huit ans. Alors qu’il est un « étudiant rônin » (c’est-à-dire ayant échoué aux examens d’entrée à l’université) et rechigne à repasser les concours, il reçoit une invitation pour un concert, auquel il décide de se rendre. La jeune pianiste qui doit se produire sur scène est une fille qu’il a à peine croisée dans des cours de piano, et qu’il a perdue de vue, il se demande bien pourquoi elle l’a invité. Mais il n’y a pas concert, juste une salle fermée, et sans doute vide. Le vrai rendez-vous – rendez-vous de hasard ? Rêve ? – a lieu un peu plus tard… avec un vieil homme qui, au bout d’un long silence, articule : « Un cercle qui possède un grand nombre de centres. »  Le jeune homme est interloqué. Poli, il entame la conversation. Et repartira en jetant à la poubelle le bouquet de fleurs qu’il avait apporté pour la pianiste, mais emportant avec lui les mots du vieil homme : « Ton cerveau est conçu pour penser des choses difficiles. Pour t’aider à élucider quelque chose qu’au début tu ne comprenais pas. Et cela devient la crème de la crème de ta vie. Le reste n’a aucun intérêt, aucune valeur. » 

Peut-être peut-on mettre en parallèle cette nouvelle et le texte sur les souvenirs à propos du père. Penser des choses difficiles, c’est aussi, pour Murakami, penser au rôle de son père pendant la guerre. Les recherches entreprises sur les différents régiments dans lesquels son père a été enrôlé, la preuve qu’il n’avait pas participé aux massacres, le décryptage des haïkus qui montre que le soldat se plaignait mais ne pouvait le dire ouvertement, voilà l’élucidation de quelque chose que Murakami ne comprenait pas. Fils ordinaire d’un homme ordinaire, soit. Mais cela a de l’intérêt, et de la valeur.

Plus on lit Murakami, et plus on se dit que cette œuvre-là est universelle. Sans doute parce que les textes sont bâtis comme des contes. Le monde contemporain y est partout présent, les références musicales renvoient à des périodes précises, les particularismes japonais ne sont pas gommés. Mais leur symbolisme est immédiatement déchiffrable, et assimilable par tout lecteur. Nous sommes, chez Murakami, dans un monde un peu flou, un peu bizarre, qui est notre monde psychique, fait d’émotion et d’impalpable. 

Lire l'article de Virginie Neufville


 


jeudi 3 février 2022

Un désordre plus fort que la mort d’Alice Seelow

Alice Seelow, Un désordre plus fort que la mort, éd. Jacques Flament, novembre 2021, 204 p. 

La narratrice attend – espère – la mort de sa mère, dans un appartement de Nice. Elle ne l’a jamais appelée « maman », mais « mother » ou simplement « M ». En fait, il s’agit pour elle d’éloigner le plus possible, y compris dans le langage, le terme affectueux de « maman ». On le comprend au fil du roman, cette belle femme vieillie n’a pas aimé ses enfants – deux filles –, elle les a même maltraités. Cette mère indigne veut mourir, aller retrouver dans l’au-delà son cher époux disparu. 

Ce roman sur le « mal de mère », sur le mal que les mères peuvent faire aux enfants, et ici singulièrement aux filles, est bâti en situations qui se répondent. Ainsi la narratrice, incapable de vivre dans l’appartement maternel du boulevard Carabacel, séjourne-t-elle chez une certaine Hermine – dite H – dont l’appartement donne sur la baie des Anges et la colline du château. Hermine n’est pas non plus une bonne mère, ni une bonne grand-mère. Sa petite-fille, prénommée Iphigénie – symbole de la fille que l’on sacrifie – est au centre d’un accident terrible qui va laisser sa grand-mère infirme. Il est toujours question de vouloir tuer sa mère, ou sa grand-mère. Il est toujours question de faire payer à ces femmes le suicide d’une sœur, ou d’une tante. Il est toujours question de violence, de souffrance, d’envie d’en finir et de retenue de meurtre.

On pourrait dire : ce roman raconte l’histoire d’une fille qui va aider sa mère à mourir, qui en a quelques scrupules, mais qui sera soulagée d’un fardeau mental. Ce n’est pas si simple. Le lecteur navigue, dans ce texte, entre vérité, réalité et imaginaire, sans qu’il puisse déceler où se produit le basculement. On comprend bien que la soirée au restaurant avec le père qui veut absolument manger des huîtres au plein cœur de la nuit dans un Nice sans éclairage, est un rêve, ou un délire, puisque le père est mort. Mais pour le deuxième repas au restaurant, où la narratrice dîne cette fois en compagnie de son nouveau compagnon, la frontière est plus ténue, et la vérité ne sera dévoilée que dans l’épilogue.

Les situations et péripéties se répondent en contre-point, entre tragique et burlesque – on n’est pas près d’oublier l’entrée en scène de l’amant de H, en peignoir et savates ! – pour former un ensemble d’une grande cohérence, et une intrigue qui pourrait s’apparenter à une intrigue policière, avec intervention de la police, chantage, mutisme des témoins, aide des avocats. Mais Alice Seelow va au-delà des apparences, semant de petits indices symboliques, comme par exemple l’arachnophobie de la narratrice, pourtant entomologiste de métier – elle, elle se dit « insectologue », c’est-à-dire étudiants les insectes et non les araignées, elle travaille d’ailleurs à la rédaction d’un livre sur les mouches – qui prend à contre-courant la sculpture de Louise Bourgeois Maman, araignée gigantesque dont la sculptrice disait : « L’araignée est une ode à ma mère. Ma mère était aussi intelligente, patiente, utile, raisonnable, indispensable qu’une araignée ». Pour la narratrice, l’araignée est multicarpée et multitarsée, trop de mains, trop de pieds, rappelant les coups et les gifles de la mère. Les mouches, quant à elles, renvoient à l’évidence au symbolisme de la pièce de Sartre. Si le boulevard Carabacel existe bel et bien, la rue de l’espadon où Alice Seelow situe l’appartement de H est une invention, elle aussi symbolique à plusieurs titres. Je laisse le lecteur déchiffrer cela…

Dans ce jeu de miroirs permanent, oscillant entre cure psychanalytique, rêverie d’élaboration et faux-semblants, l’imaginaire le dispute à la froide réalité. Il est un motif, toutefois, dans le texte, qui ne laisse aucune place au doute, qui s’apparente même à un réalisme local : lorsqu’on doit s’attabler pour dîner dans un appartement donnant sur la Baie des Anges, on fait en sorte de s’assoir face à la mer. Tous les Niçois vous le diront. 

S’asseoir face à la mer, c’est aussi s’asseoir face à la mère. Un désordre plus fort que la mort, au  titre révélateur, est un livre talentueux, qui par son bâti solide dévoile et révèle des dégâts familiaux irréversibles. 


lundi 24 janvier 2022

Les Filles d’Egalie de Gerd Brantenberg

Gerd Brantenberg, Les Filles d’Egalie (Egalias døtre, 1977), traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, éd. Zulma, 6 janvier 2022, 384 p.



Les Filles d’Egalie est un roman norvégien de la fin des années 70 qui nous parvient seulement aujourd’hui en français. Roman qui semblait intraduisible, mais que Jean-Baptiste Coursaud, a remarquablement traduit en jouant du lexique et de la grammaire pour non seulement féminiser la langue, mais aussi faire sonner différemment les dictons et expressions toutes faites, par exemple : « courir deux hases à la fois ». Il faut dire qu’en Egalie, le féminin domine. C’est une société inversée où les femmes travaillent et gouvernent, où les hommes s’occupent des tâches ménagères et sont soumis à des impératifs de beauté… C’est le monde à l’envers.

Cette inversion des genres est un parti pris d’où naît, en premier lieu, le comique. Un époux teint et boucle sa barbe tandis que son épouse rentre du travail. Un adolescent est en âge de porter un soutien-verge, artefact incommode aux baleines blessantes, et on lui reproche d’être tout maigre.

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