mardi 27 octobre 2020

Un hiver à Wuhan d’Alexandre Labruffe

Alexandre Labruffe, Un hiver à Wuhan, éd. Gallimard, coll. Verticales, septembre 2020, 128 p.


C’est l’histoire d’un écrivain à qui l’on propose, fin 2019, un poste d’attaché culturel dans une ville industrielle chinoise. L’écrivain s’appelle Alexandre Labruffe, et l’on peut affirmer qu’il écrit diablement bien. La Chine, il connaît. Il a fait plusieurs séjours, jamais touristiques, toujours en immersion salariée ou missionnée, dans ce pays schizophrène, république populaire mais désormais ancré dans l’économie de marché. La productivité a un prix, exorbitant : la Chine est le pays de la pollution acceptée, du développement industriel à tout prix, de la main d’œuvre entassée. En courts paragraphes que l’on ne peut comparer à des clichés photographiques tant ils sont écrits, au vrai sens du terme, là où la photo ne ferait que décrire, Alexandre Labruffe tisse un texte en va-et-vient sur ses aventures chinoises depuis la fin du siècle dernier. (…)

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samedi 24 octobre 2020

Chroniques d’une station-service d’Alexandre Labruffe

Alexandre Labruffe, Chroniques d’une station-service, éd. Gallimard, coll. Verticales, août 2019, 144 p.

 


Avant Un hiver à Wuhan, dont je parlerai par ailleurs, Alexandre Labruffe a publié dans la même collection Verticales chez Gallimard, en 2019, un roman dont le titre laisse à penser qu’il s’agit de chroniques rédigées sur le vif. La chronique, ça a à voir avec le temps (qui passe) et rarement avec le romanesque. Dans Chroniques d’une station-service, on est dans le romanesque le plus déjanté et le plus poétique, camouflé sous la forme de fragments écrits au jour le jour par un narrateur joliment nommé Beauvoire.

Beauvoire, donc, est employé dans une station-service, en proche banlieue parisienne. Il télécharge et diffuse dans ce qu’il appelle la « capsule » – c’est-à-dire le bâtiment qui abrite la caisse, les toilettes, les gondoles de comestibles et quelques mange-debout – des films de série B ou Z, qu’il adore. Il voit dans Mad Max, ou dans les films de zombies, une amplification réaliste du monde ambiant. Les clients défilent : des personnes seules, des familles, des collègues de bureau… toute une humanité en transit, de passage pour une station dans une station-service. Ce que Beauvoire nous fait voir et entendre de ces clients, c’est une absurdité du monde en marche, des bribes de surréalisme et de non-sens. Et ce que Beauvoire nous donne de ses réflexions à propos de ce défilé d’humanité, c’est une philosophie de l’attention légère, légèrement étonnée. Les gens, pour lui, sont ainsi, à peu près incompréhensibles. Son patron passe une fois par semaine, il vient voir comment son entreprise est tenue et dispense des discours de marketing et de management dont le vocabulaire semble tout droit sorti d’un manuel de manager pour les nuls. Tout cela est savoureux, désespéré, drolatique.

L’observation du monde à partir d’un microcosme ne fait pas forcément un roman. Alexandre Labruffe introduit des motifs de comique de répétition, ou plutôt de succession ou d’enchainement, qui donnent à son texte une force de drôlerie hilarante. Par exemple, c’est dans la station-service que des personnes, jamais les mêmes, viennent confier à Beauvoire des livres que d’autres personnes, jamais les mêmes non plus, viennent récupérer à la caisse. Dans ces livres, il y a des signets, ou des pages cornées, des mots soulignés, des messages secrets. Une jolie japonaise, qui vient acheter des chips en vélo à la station-service chaque semaine, pratique un art martial où le combat consiste à ligoter son adversaire. Le narrateur, hors de son lieu de travail, fouille dans ses poches à la recherche de monnaie et donne à un SDF sa clé USB – où il a enregistré la seule copie d’un roman qu’il est en train d’écrire – au lieu d’une pièce. Dans la capsule, on joue aux dames, on organise des expos photos, on danse sur du charleston remixé… Tous ces motifs se recoupent et s’entremêlent, c’est le grand théâtre du monde,  bizarre. 

Il y a des livres dont la lecture fait du bien, et Chroniques d’une station-service est de ceux-là. Ça semble écrit à tout berzingue, mais il n’en est rien. Voilà un texte qui dit quelque chose du monde à un moment donné, sur un ton de mélancolie profonde dissimulée sous le burlesque. Bien plus efficace que n’importe quel traité de sociologie, ce roman énergique – dont le narrateur a tout de l’aboulique – est une petite merveille d’humanité en marche, et de poésie du quotidien. On retiendra, entre autres, les néons fatigués de ce hangar HORIZON, près de la station, dont le H et le Z rendent l’âme pour laisser apparaître le nom de la constellation ORION. Chroniques d’une station-service, c’est ça : un narrateur, la tête dans les étoiles, qui consigne ce qu’il se passe sur un petit bout de Terre. Plus qu’à ceux de Perec ou Vasset, c’est à l’univers de Pierre Etaix que ce roman renvoie. 


mardi 13 octobre 2020

La Femme-Ecrevisse d’Oriane Jeancourt-Galignani

Oriane Jeancourt-Galignani, La Femme-Ecrevisse, éd. Grasset, coll. Le Courage, 2 septembre 2020, 400 p.



En 1934 René Magritte peint un étonnant hybride, une femme-poisson. L’Invention collective est le titre qu’il donne à son tableau. La créature est l’inverse exact de la sirène des contes et des mythologies : le buste est animal, et le bas du corps, à partir de la taille, féminin. La sirène montre ici son sexe et n’a pas de poitrine, ni de bras. Oriane Jeancourt-Galignani imagine une gravure qui représenterait une femme-écrevisse, selon le même ordre que Magritte : tête animale et corps féminin. Mais la femme-poisson de Magritte est échouée sur le rivage, alors que la femme-écrevisse de Jeancourt-Galignani danse dans un paysage champêtre. L’une est morte, ou agonise, l’autre bouge en cadence, bien vivante. Le tableau surréaliste est déconcertant, référentiel, il inspire la surprise tout autant que le dégoût. La gravure, elle, est mystérieuse, on y devine un symbolisme moins sexuel que psychique, capable d’émouvoir hommes et femmes à la fois. La femme-poisson de Magritte surgit à l’évidence de la mer, ou de l’océan, c’est-à-dire de l’eau salée, tandis que la femme-écrevisse évoque le ruisseau ou la rivière, l’eau douce. Mais, comme il s’agit d’une gravure, elle surgit surtout d’un bain d’acide, d’une eau forte. Eau douce/eau forte. Il faut sans doute aller chercher du côté de cette opposition-là pour comprendre l’émotion qui naît à la lecture de ce roman.

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jeudi 24 septembre 2020

Les Métamorphoses de Camille Brunel

 Camille Brunel, Les Métamorphoses, éd. Alma, août 2020, 208 pages.

 

Il existe plusieurs manières de défendre ses idées, et l’une des plus élégantes, et sans doute des plus efficaces, est d’en passer par la mise en fiction. Camille Brunel est antispéciste et militant végane, l’animalisme est un de ses combats. Dans Les Métamorphoses, il imagine que sur la planète se répand un virus qui transforme les humains en animaux. Et parmi les humains, surtout les hommes, d’ailleurs. L’héroïne est une jeune femme militante que l’on découvre en début d’ouvrage au sein de sa famille, pour un repas de baptême. La jeune femme se prénomme Isis, elle est venue à la cérémonie et au banquet en couple, ou tout comme. Celle qui l’accompagne est Dinah, sa chatte, qu’elle nourrit depuis toujours de croquettes véganes et à qui elle a enseigné à ne pas chasser. Pour Isis, Dinah, c’est quelqu’un. 



jeudi 17 septembre 2020

Yoga d’Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère, Yoga, éd. P.O.L, août 2020, 400 pages.


Voilà un livre – un roman ? un moment d’autobiographie ? une autofiction non agressive ? – qui débute comme un reportage en immersion durant un stage de méditation. Cent-vingt personnes, hommes et femmes en nombre égal, mais séparés physiquement et chromatiquement (les hommes se voient attribuer des couvertures bleues alors que les celles des femmes sont blanches) tout au long du séjour, sauf pour les séances de méditation. On pourrait dire que Carrère adopte, dans les débuts de Yoga, un point de vue ironique, il regarde son voisin de tapis comme la réincarnation d’un de ses professeurs d’enfance, il est tout en distance par rapport à son sujet, qu’il maîtrise. Le yoga et la méditation, Carrère les pratique depuis des années, il sait et explique clairement comment on doit parvenir à faire deux choses en même temps, tendre vers le haut et trouver une assise qui permettra de s’ancrer vers le bas, par exemple. Il est là pour dix jours, il a signé pour dix jours de silence. La première intention d’Emmanuel Carrère semble bien de composer « un petit livre souriant et subtil » sur la pratique de la méditation. Mais… 

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lundi 7 septembre 2020

Chavirer de Lola Lafon

Lola Lafon, Chavirer, éd. Actes Sud, août 2020, 352 pages.


Entrer dans les coulisses, c’est ce à quoi nous invite Lola Lafon dans Chavirer. Des coulisses multiples, celles des cours de danse, des plateaux de télévision et des cabarets, mais également celle des familles, des collèges, et des hôtels particuliers où se terrent les loups. Il y a un âge de « chavirement » chez les filles qui se situe entre douze et quatorze ans, quelque part entre l’apparition d’une raison raisonnante et la puberté, qui excite et attire les prédateurs. Le récent ouvrage de Vanessa Springora mettait parfaitement en lumière cet âge-là, de basculement. L’héroïne principale de Chavirer est ainsi définie : « Cléo, treize ans, quatre mois et onze jours ». Cléo apprend la danse, dans un cours de modern jazz dispensé dans une MJC de banlieue parisienne. Cléo aime danser, elle est douée, veut « passer pro », ne ménage pas ses muscles de pré-adolescente. Cléo deviendra danseuse, portera des carcans de lourdes plumes qui lui meurtriront le corps autant que les extensions ou les arabesques. Cléo vivra dans une perpétuelle odeur de menthe camphrée, pieds déformés, muscles trop saillants. Cléo est et sera une danseuse. Chavirer est un des premiers grands romans sur la danse, et sur ce que subit le corps lorsque l’on danse.

vendredi 21 août 2020

Les Aérostats d’Amélie Nothomb

Amélie Nothomb, Les Aérostats, éd. Albin Michel, 19 août 2020, 180 pages.

Comment retomber sur terre après avoir donné à entendre, à la première personne, la voix du Christ en sa Passion ? Difficile… Lors de la rentrée littéraire 2019, Amélie Nothomb avait placé la barre assez haut avec Soif – très très haut, en fait – et voilà qu’en cette fin août 2020 elle nous ramène en Belgique. Bruxelles, littérature, champagne, chocolatines, parricide et matricide, voilà les ingrédients de son nouveau roman Les Aérostats.

Ange a dix-neuf ans, elle étudie la philologie. Elle est la colocataire d’une certaine Donate qui ne supporte pas que l’on déplace ses courgettes dans le bac à légumes du réfrigérateur commun. Ange est sollicitée par le père d’un jeune homme de seize ans prénommé Pie : il s’agit que le garçon guérisse de sa dyslexie et puisse passer brillamment son bac de français, oui, on est en Belgique, mais aussi dans le cursus scolaire républicain. Pie n’a jamais lu un livre. Problème.

Le texte est construit sur des scènes dialoguées assez savoureuses, Amélie Nothomb a un savoir-faire qui n’est plus à démontrer. Le gamin vierge de lecture, au nom improbable, parvient à lire Le Rouge et le Noir, Le Bal du comte d’Orgel, La Métamorphose, et tout un tas d’autres classiques. S’en suivent des discussions littéraires déviées de façon réjouissante et pertinentes entre l’étudiante en posture professorale et le jeune homme. Discussions suivies par le père de Pie, derrière une vitre sans tain.

Les Aérostats est un roman agréablement et humoristiquement pervers. Ange sait qu’elle est sous surveillance paternelle quand son élève l’ignore. Ange ne sait pas si elle en train de tomber amoureuse de Pie, qui n’est qu’un gamin, quand elle se fait entreprendre par un de ses profs quinquagénaire, prénommé Dominique. Ange et Dominique ont en commun le caractère épicène de leur prénom, ce qui renvoie à un roman précédent d’Amélie.

Tout cela finira dans une mare de sang.

On pourrait se réjouir d’un retour nothombien à la gravité légère, aux digressions sur les vertus combinées du chocolat, des olives vertes et du champagne, à la célébration de la ville de Bruxelles. On pourrait apprécier, vraiment apprécier, la chute du roman, qui donne à la littérature tout son sens meurtrier, c’est-à-dire de dessillement, et goûter le twist final qui apparaît en quatrième de couverture : « Le jeunesse est un talent, il faut des années pour l’acquérir. »

Mais… mais, lorsque l’on choisit comme thème principal la découverte de la littérature et ses éventuels prolongements assassins, on n’a pas droit au faux-pas. Surtout si l’on prend comme héroïne une étudiante en philologie, ce qui suppose des connaissances en latin et en grec. Il se trouve qu’Ange propose à Pie de lire l’Iliade. Qu’il apprécie, en bon ado qui préfère la guerre à l’amour. Rappelons qu’à ce stade des Aérostats, le jeune Pie n’a lu que Le Rouge et le Noir, imposé par Ange. Il n’a jamais rien lu d’autre. Et donc, voilà qu’il dévore l’Iliade, et peut en parler :

« […] Les Troyens, je les apprécie, surtout Hector.
- Qu’est-ce qui vous plaît en lui ?
- Il est noble, courageux. Et il a un point commun avec moi : il est asthmatique.
- Le mot asthme n’est pas employé dans le texte.
- Non, mais la description de sa crise ne trompe pas. Je reconnais les symptômes. Et je comprends qu’il soit allergique aux Grecs !
- Quand même, ils ont quelques éléments intéressants, Ulysse par exemple.
- Ulysse ? Un sale type ! Le coup du cheval de Troie, quelle infamie !
- Timeo Danaos et dona ferentes.
- C’est ça, oui. »
(P.30)

Euh… un gamin de 16 ans qui n’a pas encore lu l’Odyssée, et encore moins l’Enéide de Virgile dont est tirée la citation latine Timeo Danaos et dona ferentes ne peut raisonnablement pas soutenir une telle conversation littérairement serrée. Il n’est nullement question, dans l’Iliade, de l’épisode du cheval de Troie. Bien sûr, nous sommes là dans l’épaisseur du trait : la conversation est invraisemblable, et le vraisemblable n’est pas l’intention romanesque première d’Amélie Nothomb. Mais, quand même… dans un roman qui brasse, entre autres thèmes, l’influence de la découverte de lecture sur un esprit jeune modelé par une étudiante sensée maîtriser son sujet, cela fait un peu tache. Et gâche l’édification romanesque.

Rendez-vous est d’ores et déjà pris pour la rentrée littéraire 2021. On y attend un Nothomb plus convaincant.

jeudi 20 août 2020

L’Anomalie de Hervé Le Tellier

 Hervé Le Tellier, L’Anomalie, éd. Gallimard, 20 août 2020, 336 pages.

Voilà sans doute un des romans les plus réjouissants de la rentrée littéraire 2020. Et même si à la toute fin du texte le personnage d’une éditrice supplie son personnage d’auteur en ces termes : « par pitié, c’est trop compliqué, tu vas perdre tes lecteurs, simplifie, élague, va à l’essentiel », le lecteur n’est pas perdu. Il se laisse embarquer dans une aventure fantastique et politique, à moins qu’elle ne soit scientifique et philosophique. Dans tous les cas, c’est une aventure. Et embarquer, le bon verbe. Car tout commence dans un avion effectuant la liaison Paris-New-York, un jour de mars 2021. A moins que ce ne soit trois mois plus tard…

L’anomalie qui donne son titre au roman tient du prodige et de l’inexplicable : le vol 006 décolle de Paris en mars, atterrit sans encombres quelques heures plus tard à New-York ; et en juin de la même année, le même vol 006, avec le même équipage et les mêmes passagers, demande à amorcer sa descente sur New-York.

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Regards croisés (38) – Térébenthine de Carole Fives

Regards croisés
Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville


Carole Fives, Térébenthine, éd. Gallimard, 20 août 2020, 176 pages.


Un bon peintre est un peintre mort, surtout en notre siècle, semble-t-il. Les artistes reconnus aujourd’hui sont des plasticiens, ou des installateurs, ou des emballeurs, mais pas des peintres. Duchamp est passé par là au début du siècle dernier, bien sûr. Mais même après Duchamp, on a encore peint. Pollock, Rothko, de Staël, dirais-je. Pour le moins. C’est pourtant la marque infamante de la peinture qui apparaît en orange sur les murs de l’école des Beaux-arts de Lille, en 2004, « Peinture et Ripolin interdits ». Carole Fives, qui a suivi les cours de cette école, revient ici, sous forme romanesque, sur l’enseignement qui lui a été prodigué : la suprématie de la vidéo, des images et des écrans, des installations et du body art. Ce qui, même au début des années 2000 où l’autrice place son roman, datait sans doute déjà un peu. L’enseignement, même – et surtout – non académique, a toujours une longueur de retard, quand il se veut et se croit révolutionnaire.

Trois jeunes étudiants, forts de leur conviction que la peinture n’est pas morte, qu’elle a encore des choses à dire et à montrer, sont traités en presque pestiférés par leurs condisciples, et leurs tuteurs. Cependant, ils s’obstinent dans leur art, et sont cantonnés dans les sous-sols de l’école, sans chauffage et sans éclairage. Le trio est constitué de Luc, Lucie, et d’une jeune femme dont on ne sait pas le nom, et qui est traitée dans le texte au vocatif. Elle est un « tu » à qui l’autrice, ou la narratrice/le narrateur s’adresse, laissant entrevoir qu’il y a là un jeu de miroir. Carole Fives s’adresse sans doute à elle-même lorsqu’elle met en jeu et en scène ce troisième personnage. D’ailleurs, ce personnage abandonnera la peinture, par glissement, doucement et lentement mais sans douleur, pour l’écriture.

Les peintres sont ostracisés dans cette école des Beaux-arts, mais tout un pan de l’histoire de l’art également. Où sont les femmes ? Lorsqu’il est question d’évoquer ou d’étudier plus avant les phares de l’art contemporain, aucune artiste femme n’est mentionnée. Le professeur en charge de ces cours, interpelé par Lucie sur ce phénomène, avoue qu’il ne s’en est même pas rendu compte. Il laisse la parole à son étudiante pour un exposé centré sur les artistes féminines de la deuxième moitié du XXe et le début du XXIe. La page 46 du roman dresse une liste assez complète de ces femmes que l’on oublie souvent de nommer, et qui ont laissé une marque importante. Peut-être que le geste artistique des femmes dérange, parce qu’il y a souvent dans leur démarche une intention de mise en avant de ce qui se cache. L’exemple emblématique de ces artistes est sans doute Niki de Saint Phalle, dont le travail à la carabine est évoqué par Carole Fives.

Les trois héros de Térébenthine, titre choisi en presque dérision – ces jeunes gens n’ont même pas les moyens de s’acheter de la térébenthine, ils utilisent du white spirit et se fournissent dans les magasins de bricolage – vivent une vie de dèche inhérente à l’état d’artiste maudit. Le trio éclate à l’heure des choix de vie. Car il faut bien faire une fin. Personne ne veut de leur peinture, alors ils choisiront des destins différents. L’un de ces destins est désespéré, un autre raisonnable, le troisième, on l’a déjà vu plus haut, bascule d’un art à l’autre. Ces trois personnages de peintres en devenir, et qui tous ne le deviendront pas, forment une seule entité, à bien y regarder.

Voilà un court roman qui se lit d’une traite, dans lequel palpite un cœur féministe, et qui rend compte avec justesse des désillusions d’une jeunesse idéaliste.

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vendredi 10 juillet 2020

La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq lu par Philippe Duclos

Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire, lu par Philippe Duclos, éd. Gallimard, coll. Ecoutez lire, 1 CD mp3, 9 juillet 2020.


La Carte et le Territoire est le livre qui a valu à Michel Houellebecq le prix Goncourt en 2010. On a dit de ce roman qu’il avait été « calibré » pour le prix et que l’auteur s’y était assagi après La Possibilité d’une île. On a dit que le titre n’était pas original, et cherché bien d’autres choses encore, comme un ou deux emprunts à une encyclopédie collaborative en ligne. Je ne reviens pas ici sur le contenu du roman, connu, glosé : l’art contemporain, la représentation du monde, la mise en scène d’un personnage nommé Michel Houellebecq, un crime, etc. On s’en souvient.

Ce qui m’intéresse, ici, c’est l’adéquation entre la voix et l’écriture. En général, j’ai du mal, avec les audio-livres. Tout simplement parce que la voix qui lit est toujours incarnée, et vient interférer avec « la voix que j’entends » quand je lis. Quand je lis, j’entends quelque chose, qui n’est pas de la musique, ni de la conversation ou de la confidence, et pas ma propre voix. C’est autre chose. Ça parle et ça ne parle pas, mais ma lecture, ce ne sont pas de simples caractères qui défilent devant mes yeux. Ça module, par exemple. En tant que lectrice, je lis tous les mots (ce qui ne veut pas dire que lis mot à mot…) Peut-être que nous sommes très différents, nous tous, lecteurs. Je connais une jeune femme capable d’avaler 150 pages en moins d’une heure, et de ne rien perdre de l’histoire. Mais je pense qu’en lisant si vite, elle a perdu quelques mots en route. Les mots, j’aime ça. La façon dont on les apparie, c’est ça qui m’occupe. Je lis lentement, profondément. Je respire une écriture. Je la flaire. Je ne la lâche pas.

Alors, les audio-books, je pensais que ce n’était pas pour moi. J’avais fait quelques tentatives, et j’en avais été déçue. J’ai même essayé en langue étrangère – espagnol, anglais – mais rien à faire, ça ne passait pas. J’aime écouter les fictions mises en ondes, j’ai particulièrement apprécié, récemment, l’adaptation de L’Amie prodigieuse sur France Culture, j’écoute parfois de vieux enregistrements des Maîtres du Mystère. Mais qu’un comédien mette sa voix sur le texte-même, une voix qui n’est pas celle que j’entends lorsque je lis, ça me gêne.

Eh bien, avec Philippe Duclos, rien de tel. Philippe Duclos est ce comédien formidable qui incarne le juge François Roban dans la série Engrenages. On l’a vu ailleurs, à la TV et au cinéma, mais dans Engrenages, il a trouvé, me semble-t-il, son rôle parfait. Lorsque j’écoute Duclos lire le texte de Houellebecq – que je connais pour l’avoir lu plusieurs fois déjà – je ne redécouvre pas le texte. J’en éprouve une lecture autre. Peut-être l’image du juge Roban vient-elle se superposer à mon écoute, son flegme et ses embrasements, sa conviction et son autorité à la fois ancrées et détachées. Je ne sais pas. Je ne suis pas sûre. Toujours est-il que La Carte et le Territoire prend une autre vie. Pas l’histoire du roman, mais le texte. Ce que j’aime chez Houellebecq, par-dessus tout, c’est l’humour. Cette façon de finir la phrase sur un retournement à la fois attendu – on connaît le bonhomme – et terrassant. On en a encore eu l’exemple dernièrement, à propos du « monde d’après », qui sera, d’après lui « le même, en un peu pire. » C’est la pirouette houellebecquienne. Dans La Carte et le Territoire, ce truc de la pirouette est poussé à ses limites, plus que dans tous ses autres romans, me semble-t-il. Et Philippe Duclos parvient à dire la pirouette, lui donnant à la fois son côté comique et tragique. Le tragi-comique, c’est la marque de Houellebecq, au même titre que le romantisme. En lisant le texte, en écoutant la voix qui lit dans ma tête, mot à mot, je saisis ma propre appréhension et compréhension de ce tragi-comique. En écoutant la voix de Philippe Duclos lire un texte que je connais si bien, j’envisage ce tragi-comique autrement, plus universel, plus humainement évident,  et plus détaché. Ou envisagé de plus haut. Sur le site de Gallimard, on peut écouter le prologue de La Carte et le Territoire lu par Philippe Duclos. La description du tableau de Jed Martin - Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marché de l’art – mise en bouche par Duclos donne une dimension autre à la toile, et au texte. Les inflexions de voix du comédien accentuent le comique et le tragique, de situation et de description. Plus tard, lorsque Jed Martin se retrouve face à Frédéric Beigbeder lors d’un cocktail littéraire, le détachement et la lucidité féroces de Jed sont oralement incarnés.

C’est dans les interstices d’imperfection que l’on reconnaît la patte de l’artiste. Dans le texte comme dans la lecture, tout n’est pas parfait. La lecture à haute voix met en évidence les répétitions, les à-peu-près du texte de Houellebecq dont tous les boulons n’ont pas été assez resserrés. Les mots « soumis » et « soumission » sont souvent répétés, comme en prélude à un autre roman. Le tic « l’auteur d’Un roman français » pour désigner Beigbeder, ou « l’auteur de Plateforme » pour désigner le personnage de Houellebecq saute à l’oreille. La lecture à haute voix laisse aussi passer, parfois, des chuintements, des hésitations de virgules. Mais elle donne à entendre les incises de la phrase. Là est le tour de force. Et de là naît une émotion plus grande que le texte, et plus grande que la performance  d’acteur.