lundi 15 octobre 2018

Un tournant de la vie de Christine Angot


Christine Angot, Un tournant de la vie, éd. Flammarion, août 2018.


Il est assez réconfortant, pour la marche de la littérature, qu’encore aujourd’hui un roman puisse déclencher les passions. Il est assez singulier, cependant, qu’un roman déclenche les passions non par ce qu’il raconte, mais par le nom même de son auteur. Prononcez, l’air de rien, le nom de Christine Angot, et l’ire se déchaîne. Pourquoi tant de haine ? Laurent David Samama, sur La Règle du Jeu, a mis en relief la violence des critiques, qui ne sont, au fond, que des attaques. Mais du texte lui-même, qui en parle vraiment ?

vendredi 12 octobre 2018

Regards croisés (33) – C’est le cœur qui lâche en dernier de Margaret Atwood


Regards croisés
Un livre, deux lectures – en collaboration avec Virginie Neufville


Margaret Atwood, C’est le cœur qui lâche en dernier (The Heart Goes Last), traduit de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch, éd. Robert Laffont, 2017 et éd. 10/18, août 2018.

A cause de la crise économique, Stan et Charmaine vivent et dorment dans leur voiture. Ce couple de trentenaires saute sur l’opportunité qui lui est offerte : aller vivre à Consilience, sorte de paradis où l’on se voit offrir un job et une maison. Comment résister ? Oh, bien sûr, il y a une légère différence avec la « vraie » vie, cette vraie vie qui fabrique des SDF. Il s’agit, à Consilience, de vivre deux existences en parallèles : un mois dans un pavillon, et un mois en prison. Et puis il y a la « permutation » :

« Tout le monde à Consilience vivra deux vies : prisonnier un mois, gardien ou employé de la ville le mois suivant. Tout le monde aura un Alternant. Les pavillons accueilleront donc quatre personnes au moins : le premier mois, ils seront occupés par les civils, le deuxième mois par les prisonniers du premier mois, qui s’y installeront en endossant le rôle de civils. Et ainsi de suite, mois après mois, à tour de rôle. »

On pourrait croire que C’est le cœur qui lâche en dernier est une dystopie plan-plan, basée sur une idée simple. Bien entendu, Charmaine tombe amoureuse de l’homme du couple avec lequel son propre couple « permute ». Amours empêchées, jalousie de Stan, etc. Eh bien pas du tout. Margaret Atwood est plus retorse, et bien plus imaginative que cela. Car ce qui est interrogé, dans ce roman, ce n’est pas tant le faux paradis contre l’enfer du dehors, ou la fougue fleur-bleue, que la sexualité et la manipulation mentale. A Consilience, et dans la prison de Positron, on est sous le charme de Ed, sorte de gourou recruteur qui « salue en agitant la main à la façon du Père Noël ». Dans la prison de Positron, Stan est chargé de s’occuper du poulailler, et découvre que les poulets servent aussi à assouvir les besoins sexuels. Charmaine, elle, gentille infirmière, administre des soins ultimes et joue très bien de la seringue :

« “Je vous souhaite un trip merveilleux”, lui dit-elle.
Elle lui tapote le bras, puis lui tourne le dos afin qu’il ne la voie pas glisser l’aiguille dans le flacon pour en aspirer le contenu. 
“Et on y va”, lance-t-elle gaiement. […]
Elle chronomètre la Procédure : cinq minutes d’extase. Il y a des tas de gens qui n’ont même pas ça dans toute leur existence. 
Puis il sombre dans l’inconscience. Il cesse de respirer. C’est le cœur qui lâche en dernier. »

Le plus glaçant, dans ce roman si foutraque qu’on a l’impression qu’il a été écrit au fil de la plume sans plan préétabli, c’est la candeur avec laquelle Stan et Charmaine se font manipuler. Elle tombe amoureuse, il fantasme puis tombe, lui, de haut. Il répare des scooters, elle joue les anges de la mort. Tout cela dans une ambiance qui rappelle vaguement le feuilleton génial des années 60 Le Prisonnier. Ils veulent s’échapper, mais les alliés jouent double-jeu. La deuxième pente du roman est centrée plus spécifiquement sur la production de robots sexuels. Stan, par un tour de passe-passe narratif, intègre le monde de ces « possibilibots », jusqu’à se faire passer pour l’un d’eux – ou en devenir un, ce qui revient au même dans l’imaginaire d’Atwood, au fond.

C’est le cœur qui lâche en dernier est un roman basé sur la permanence d’éros et thanatos, ressort fictionnel qui a fait ses preuves. Le thème est ici brassé sur le ton du burlesque politique, ce qui n’empêche en rien – et accentue, peut-être – l’humaine vérité du texte.


jeudi 20 septembre 2018

Il nous faudrait des mots nouveaux de Laurent Nunez


Laurent Nunez, Il nous faudrait des mots nouveaux, éd. du Cerf, août 2018, 192 pages.
  
Laurent Nunez nous propose treize mots pour élargir notre vision du monde. Il va les
dénicher dans des langues accessibles parce qu’enseignées largement dans les collèges et les lycées – l’allemand, l’anglais, l’espagnol – ou peu maîtrisées par le commun des Français – le japonais, l’inuktitut, le tchèque, par exemple. Et tout à coup, l’humain se dévoile sous d’autres faces, la communauté universelle donne à voir et à entendre des sentiments unanimement partagés. Si la langue est l’âme d’un peuple – on n’entrera pas ici dans le débat peuple, nation, etc. – la somme des langues, aux intersections impossibles, met à jour une dimension autre de nos sentiments, quelles que soient les conditions de température et de pression.



Lire l'article sur La Règle du Jeu 

jeudi 13 septembre 2018

Une vie en l’air de Philippe Vasset


Philippe Vasset, Une vie en l’air, éd. Fayard, août 2018, 190 pages.

Les lieux que l’on hante durant l’enfance et l’adolescence sont tout aussi cruciaux que les premières découvertes de lecture. Souvent, d’ailleurs, les rêveries suscitées par les textes sont imprégnées des paysages premiers. A moins que ce ne soit l’inverse… Toujours est-il que le décor réel est indissociable de l’imaginaire que l’on se forge, que l’on est en train de se forger. Philippe Vasset a passé les vingt premières années de sa vie, ou à peu près, « en l’air », comme le dit le titre de son très beau récit que publient en cette rentrée les éditions Fayard. Une vie perchée à sept mètres de hauteur, sur un rail de dix-huit kilomètres de longueur. Un rail, oui. Celui de l’aérotrain de l’ingénieur Bertin, projet qui n’a jamais vu le jour – on lui a préféré le TGV – mais dont subsiste un vestige vertigineux, au plein cœur de la Beauce. Là où Philippe Vasset a passé son enfance et son adolescence.