jeudi 22 août 2019

Orléans de Yann Moix


Yann Moix, Orléans, éd. Grasset, 21 août 2019, 272 pages.


Orléans n’est pas une ville. C’est le lieu du massacre des innocents. Dans le terrible et magnifique récit que Yann Moix publie en cette rentrée, la ville tient, au fond, très peu de place. C’est la province, endormie, engoncée, celle des années 70-80, mais elle est comme hors du temps. On est en milieu bourgeois : le père est médecin, la mère au foyer, mais ce mot de « foyer », qui devrait évoquer la douceur et la chaleur, est ici synonyme d’enfer. C’est le foyer du diable, et Orléans la capitale de la douleur.

Il y a quelques années, Moix publiait un roman-monstre, baroquissime, intitulé Naissance. Il y mettait en musique son enfance – entendons par là que le roman était une sorte d’opéra-bouffe dans lequel l’hyperbole et l’invraisemblable enserraient comme dans une gangue la vérité la plus prégnante : celle de l’enfant battu. Si Naissance est la mise en scène hallucinée de la vérité, Orléans est le récit organisé des années d’école, de collège, de lycée et de classe préparatoire. Un roman, donc. Structuré au cordeau, conçu comme en miroir : deux parties égales, intitulées « Dedans » et « Dehors », avec les mêmes en-têtes de chapitres pour les deux parties, reprenant simplement – non, ce n’est pas simple, c’est plutôt fracassant d’exactitude – les niveaux des classes. On balaie ainsi le spectre complet de la scolarité, de la Maternelle aux Mathématiques Spéciales, par deux fois, dans l’ordre. Cet ordre-là, bien ordonné, stable, immuable, a quelque chose de rassurant. On est un enfant, puis un adolescent, puis un jeune homme. Et l’on est à Orléans. Et l’on vit chez ses parents. Et l’on va à l’école.




Civilizations de Laurent Binet


Laurent Binet, Civilizations, éd. Grasset, 14 août 2019, 384 pages.

La fin du Moyen-âge a une date précise : le 12 octobre 1492, jour de la découverte de ce que l’on n’a appelé que plus tard l’Amérique. L’année 1492 est une année charnière – dans l’ordre : prise de Grenade (i.e. fin de la Reconquête) en janvier, expulsion des Juifs en mars, et découverte de l’Amérique, donc, en octobre. Tout cela dans un seul pays, l’Espagne. Les hispanistes, d’ailleurs, ont coutume d’ajouter à cette somme d’événements déterminants la publication à Salamanque de la grammaire de Nebrija, premier ouvrage fixant les canons d’une langue romane. A l’évidence, on change d’époque. Laurent Binet imagine, dans Civilizations, que l’un de ces quatre faits, s’il a eu lieu, n’a pas eu de retentissement, pour la bonne raison que, dans son roman, Christophe Colomb n’est jamais revenu de sa première expédition.

Durant la Découverte, puis la Conquête, les virus apportés par les conquistadores, l’apparition des chevaux et des armes à feu, ont contribué à l’effet de sidération des autochtones. C’est ce que dit une histoire que l’on raconte presque comme une légende, tant elle est merveilleuse au sens de fantastique. Les Européens découvrent le Nouveau Monde, et ouvrent une nouvelle page de l’Histoire. Laurent Binet prend l’Histoire à rebrousse-poil : et si c’était l’Europe, le Nouveau Monde ? 


Lire l'article sur La Règle du Jeu


dimanche 11 août 2019

Des miroirs et des alouettes de Le Minot Tiers


Le Minot Tiers, Des miroirs et des alouettes, éd. La ligne d’erre,  mai 2019, 200 pages.
  
Deux articles ont soulevé ma curiosité ces dernières semaines, l’un de Paul Maugendre sur son blog Les Lectures de l’oncle Paul, et l’autre de Serge Cabrol sur le site de la revue Encres Vagabondes, deux articles qui parlaient d’un même roman qui n’en était pas vraiment un, une sorte de bombe de l’imaginaire qui tendait vers la Nouvelle Fiction et la métalepse. De quoi aiguiser, pour le moins, ma curiosité. Et donc, je suis allée lire Des miroirs et des alouettes d’un certain Le Minot Tiers, publié par une maison d’édition dont la raison sociale est La ligne d’erre, et qui semble n’avoir été fondée que pour abriter ces aventures échevelées.

Peut-être faut-il commencer par parler du chat, qui est le chat du voisin du narrateur. Un chat métaleptique comme tous les chats – il passe d’un jardin à l’autre et d’une histoire à l’autre –, il aperçoit le rayon vert dans l’île aux trois volcans, il est mort et pas mort comme tous les chats depuis Schrödinger, et il porte un collier qui, comme le chat de Men in Black, constitue la clé de l’énigme. Sur ce collier est inscrit « lector in fabula », enfin, les lettres ne sont pas dans le bon ordre, mais le lecteur ne s’y trompe pas.

Peut-être faut-il poursuivre par l’évocation du chien. C’est un border collie, l’un de ces chiens que l’on dresse à rassembler les troupeaux. Ce qui est intéressant, dans la race du chien, c’est bien le mot « border », qui marque la frontière. Les deux animaux n’ont pas de nom, ils sont symboliques, ils incarnent deux parties irréconciliables et complémentaires de l’attitude face à l’espace – et au temps, mais on sait que c’est la même chose. Le chat métaleptique qui traverse les clôtures et le chien diégétique qui garde le foyer. D’ailleurs, dans le texte est évoqué le film Interstellar, et, du coup, on comprend mieux. Je n’en dis pas plus…

Peut-être faut-il préciser, à toutes fins utiles, que les termes « métalepse » et « diégèse » appartiennent à l’univers de la narratologie, cette branche spécifique de la lecture critique qui analyse le texte selon sa forme. Le plus bel exemple de métalepse n’est pas littéraire mais cinématographique : dans The Purple Rose of Cairo de Woody Allen, un acteur sort de l’écran et entraîne une spectatrice dans l’histoire. La métalepse, c’est ça. C’est le chat qui sort de son jardin pour aller vivre d’autres histoires dans d’autres jardins. La plus simple explication du terme diégèse est elle aussi cinématographique : dans Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda, on suit les déambulations de l’héroïne en temps réel, durant deux heures. La diégèse du film – le temps qui s’écoule dans le film – correspond exactement au temps écoulé pour le spectateur. Dans le roman, c’est le chien qui attend sa maîtresse et qui, si elle s’absente trop longtemps, pose sa crotte sur les pantoufles. Le chien est dans le temps de l’histoire.

Mais quelle histoire ? Des miroirs et des alouettes raconte une histoire, c’est un fait, même si le narrateur s’ingénie à expliquer à son lecteur que l’histoire est déjà passée, ou à venir – bonjour la diégèse, et bonjour Schrödinger. Il est question d’un manuscrit en train de s’écrire à partir de fragments épars ; de la révélation d’une supercherie littéraire et de la tentative de réhabilitation d’un auteur qui toute sa vie a employé un ghost writer ; d’un logiciel qui peut prédire ce que seront les romans à venir d’un écrivain. Ce logiciel-là, parfaitement envisageable, est terrifiant.

Le roman prend tout son sens lorsqu’apparaît une jeune critique au prénom épicène que le narrateur croit être, dans un premier temps, un homme. Cette jeune femme – qui n’est pas nommée, comme le chien et le chat elle est de l’ordre du symbole – est géographe, et « analyse les romans comme des terrains où les romanciers s’autorisent des jeux avec l’espace. » Derrière le pseudonyme de Le Minot Tiers se cache – et ne se cache pas – Lionel Dupuy, docteur et HDR en géographie, qui a beaucoup publié sur Jules Verne. On peut imaginer que son entreprise littéraire, dont Des miroirs et des alouettes ne constitue que le premier volet, est une mise en pratique de ses réflexions scientifiques et universitaires.

Mais ce roman – roman ? – n’est pas qu’une expérience. Il est écrit sur le mode de l’apostrophe au lecteur, certes, mais dans une langue savoureuse qui ne s’interdit rien. On y trouve des références à Jules Verne, bien entendu, mais aussi à Gracq et singulièrement au Rivage des Syrtes – Erik Orsenna apparaît en guest star non créditée au générique. Le lecteur, ce « lector in fabula » convoqué par le collier du chat métaleptique, est par deux fois au moins surpris par ce qu’il prend, de prime abord, pour des coquilles. Mais non, dans le texte, c’est bien « attendre » qu’il faut lire, et non « atteindre », et, un peu plus loin, c’est bien « Vanessa est le chien » et non « Vanessa et le chien ». Le diable, ce diable dont le narrateur avoue avoir appris l’existence en même temps que la non-existence du Père Noël – rebonjour Schrödinger – se cache dans cette sorte de détails du texte.

Je suis bien incapable de dire à qui s’adresse ce roman – roman ? – et quel lecteur modèle il convoque. Dans tous les cas, un lecteur ferré à glace sur les littératures de l’imaginaire et prêt à perdre pied. Je ne sais même pas dire si j’ai aimé cette lecture, ou non. Toujours est-il que j’ai dévoré Des miroirs et des alouettes d’une traite, et à mon avis c’est le bon tempo, parce qu’en lecture fragmentée on doit s’y perdre. De toutes façons, peu de risques que l’on fragmente sa lecture : même si l’on n’y comprend pas grand-chose, on se laisse porter par une écriture formidable, d’une fluidité totale, allusive et percutante. Roborative.

dimanche 23 juin 2019

Good Omens (mini-série TV)


Good Omens,  mini-série de 6 épisodes d’après le roman éponyme de Neil Gaiman et Terry Pratchett (1990), scénario de Neil Gaiman, réalisation de Douglas Mackinnon, diffusion Amazone Prime Video, première diffusion le 31 mai 2019.


Préambule : je ne connaissais de Neil Gaiman que son roman graphique Sandman et ses conférences vidéo d'art matters, ou quelque chose comme ça. J'ai essayé de lire American Gods, puis de regarder la série, mais pas pu, ni lire ni regarder.

Il paraît qu'une pétition circule aux USA pour interdire la diffusion de la série Good Omens (les pétitions, c'est tendance), sous prétexte qu'il est inimaginable que les forces angéliques et démoniaques s'unissent pour sauver le monde (les thèmes des pétitions me sont décidément incompréhensibles).

Pitch : Satan envoie sur terre son bébé (l’Antéchrist) afin de détruire le monde. Un démon (qui s’appelait Rempant, parce que c’est lui qui avait séduit Eve au jardin d’Eden, et qui a changé de nom pour prendre celui de Rampa, chaussant lunettes noires pour dissimuler ses yeux de reptile, se déplaçant en Rolls) et un ange (Aziraphale, libraire sur terre, maniéré, sapé Milord début XXème et appréciant la bonne chère) s’unissent pour que la fin du monde n’advienne pas. Ils veillent sur l’enfant – enfin, ils se trompent de gosse, mais ensuite ils retrouvent l’Antéchrist, qui a grandi et est à présent un gamin de 11 ans. En haut et en bas – i.e. au Ciel et en Enfer – on n’est pas très d’accord pour empêcher l’Armageddon, surtout au Ciel d’ailleurs, car « il ne s’agit pas d’empêcher la guerre, il s’agit de la gagner. » L’humanité doit être sacrifiée pour permettre le combat final entre anges et démons, quand les hommes auront été décimés.

Je cherche un adjectif pour qualifier la série, et je n'en trouve pas de satisfaisant. C'est cool, délicieusement régressif (la bande de pré-ado autour du jeune Adam, l’Antéchrist, a des allures de la bande de Stranger things), rigolo comme tout mais enfin, ce n'est pas la série du siècle. Une série Z un peu punkie, qui ne se prend pas au sérieux, qui utilise toutes les ficelles éprouvées de l'Armageddon (les quatre cavaliers de l'apocalypse sur des motos, deux femmes et deux hommes, mais code couleur respecté, par exemple), qui propose un Ciel glacial (du blanc, du vide, des vitres...) et un Enfer très peuplé (on s'y marche dessus). C'est kitch et désuet, pas très inventif. De l'eau bénite et des flammes, quoi. C'est peut-être le but : s'en tenir à l'attendu. Je reste sur ma faim. Belzébuth et ses comparses sont pustuleux à souhait, Gabriel est interprété par Jon Hamm, que j’ai nettement préféré dans Mad Men. Il n’arrive pas à la cheville du Gabriel interprété par Tilda Swinton dans Constantine. L’archange Michel est joué par une femme, et je ne comprends pas que dans la version française on s’obstine à l’appeler Michael prononcé à l’anglo-saxonne. Ça m’a ramenée des années en arrière, lorsque j’ai cessé d’écouter France-Culture après qu’une présentatrice a lancé un sujet sur le Livre de Job (entendre « djob », comme un job d’été). Et je ne parle pas du requiem de Faure (comme les cuisinières), ça, c’était sur France-Musique. Il paraît que ça s’est amélioré depuis, sur FC et FM, mais je n’y suis pas retournée.

Bref.

J’ai donc avalé les six épisodes avec plaisir mais sans enthousiasme, la série est marrante et ne se prend pas au sérieux, c’est déjà ça. Sans doute y a-t-il, dans l’intention première, la volonté non pas de moderniser les visions du Ciel et de l’Enfer, du Bien et du Mal, mais de se couler dans un moule déjà éprouvé, et d’aller jusqu'au bout du truc. Sans doute. Cela dit, à partir de l’idée de remplacer le cavalier Pestilence par la cavalière Pollution, on aurait pu lorgner vers l’état des lieux de notre monde – il est fait allusion aussi aux centrales nucléaires. Mais il n’en est rien, me semble-t-il. C’est une série « cool » et « rigolote », voilà. On y croise des sorcières et des descendants d’inquisiteurs, une pute assimilée à Jézabel et Shakespeare en panne d’inspiration, on y apprend que Bach, Mozart, Beethoven et Schubert sont en enfer – mais qui en doutait, du point de vue symbolique s’entend ?

On est donc, dans cette série, dans une sphère strictement chrétienne, avec Enfer et Paradis, hiérarchies céleste et démoniaque bien identifiables, etc. On en sursaute d’autant plus à l’évocation du Styx, au détour d’un dialogue. Que viennent faire les Enfers grecs dans cette galère ?

Et donc, aujourd’hui, j’ai visionné Good Omens. Ça, c’est fait.