Jean-Marie Blas de Roblès, Cipango, éd. Zulma, Août 2026, 736 p.
Parallèlement aux aventures de Francisco au Japon, nous parcourons le monde de personnage en personnage, à l’époque contemporaine ou légèrement anticipée. Une spécialiste de l’hibernation, un psychiatre, un physicien dont l’amant activiste ouïgour est détenu dans les geôles chinoises, et d’autres profils bien définis nous sont présentés, puis rassemblés pour une aventure spatiale inouïe qui doit s’achever sur une lune de Neptune, dans un cratère nommé Cipango Planum…
Voilà ce que nous lisons, ou croyons lire. Jusqu’à un premier basculement qui met en perspective les deux récits, le contemporain anticipé et l’histoire de Francisco. C’est déjà merveilleux. La résolution, que l’on subodorait sans vraiment vouloir la comprendre, nous saute aux yeux, et c’est le ravissement. Nous évoluions dans un roman étrange, basé sur un arrière-fond de pop-culture - le roman Shogun, les films Alien et 2001 l’odyssée de l’espace - et voilà que toute cette trame s’organise, que l’on repense aux caissons d’hibernation de Ripley et son équipe - et à leur réveil qui a des allures de Belle au bois dormant - en se demandant à quoi ils ont bien pu rêver pendant leurs sommeil, que l’on se remémore l’ordinateur HAL susurrant « I’m sorry, Dave, but I can’t do that ». C’est déjà fabuleux.
Mais… arrivé à la toute dernière page, le lecteur se souvient tout à coup que parmi les incises imprimées dans une police de caractères différente, qui sont des indications de corrections informatiques, il en est d’autres, en portugais… auxquelles il n’a pas forcément accordé toute l’importance qu’elles méritaient. La narration se retourne comme un gant, et nous, nous retournons au premier chapitre qui, bien entendu, donnait déjà la clé, que nous avions oubliée, emportés que nous étions vers le Japon médiéval et la lune de Neptune.
Quel est ce monde que nous habitons, et comment est-il gouverné ? Parallèlement à la politique raffinée et sanguinaire du Japon médiéval, la description désopilante et si juste de Mar-a-lago et le cynisme infini d’un des personnages, version féminine d’Elon Musk, est une manière de répondre à la question. Existe-t-il d’autres mondes habités ? C’est à cette question que l’aventure spatiale vers Neptune aurait dû répondre. Mais quelle aventure spatiale ? La dernière page du roman nous ramène crûment et cruellement à la gouvernance de Bolsonaro en période de pandémie, On n’en dira pas plus. Mais combien de mondes en nous, et quelles histoires nous habitent, à l’heure de notre mort ?
Jean-Marie Blas de Roblès nous éblouit à nouveau, par son talent, son érudition, son art de la narration. Mais, comme déjà dans Là où les Tigres sont chez eux, l’entreprise littéraire de Cipango est un grand jeu de massacre. Personne n’en réchappe. Le monde du roman semble voué à sa perte, et les personnages avec lui. La lecture de Cipango est délectable. Mais la dernière page tournée, le rêve prend fin et la dure réalité reprend ses droits.









