jeudi 5 décembre 2019

Rose Royal de Nicolas Mathieu


Nicolas Mathieu, Rose Royal, éd. in8, coll. polaroïd, septembre 2019, 77 pages.

Nicolas Mathieu publie un court roman – une novella – qui s’articule en trois parties comme les trois actes d’une tragédie. Car il y a bien un fatum qui plane sur le destin de Rose, l’héroïne. Elle s’appelle Rose, donc, couleur emblématique du féminin. Elle a la cinquantaine alerte, est divorcée et mère de deux enfants qui se sont éloignés et auxquels elle ne pense pas plus qu’ils ne pensent à elle. Elle est indépendante, gagne correctement sa vie, conduit sa petite voiture et aime se retrouver au Royal, « un bar tout en longueur, aux murs sombres, avec un long comptoir », pour boire et papoter avec sa copine Marie-Jeanne après le boulot. Rose est une femme à peu près heureuse, qui a des aventures mais ne croit plus vraiment à l’amour. Quand nous la découvrons, elle trimballe dans son sac un calibre .38, qu’elle a acheté parce qu’elle avait décelé, un soir de crispation, un drôle d’éclat dans l’œil  du dernier type avec lequel elle avait vécu quelques mois. Le type s’est tiré sans donner le moindre coup, mais… Rose avait eu peur, elle avait senti que quelque chose, là, pouvait basculer dans la dispute, dont elle ne sortirait pas indemne.


mercredi 13 novembre 2019

Miss Islande de Auður Ava Ólafsdóttir


Auður Ava Ólafsdóttir, Miss Islande, traduit de l’islandais par Eric Boury, éd. Zulma, septembre2019, 288 pages.

Les jurés du prix Médicis viennent de couronner l’autrice islandaise Auður Ava Ólafsdóttir pour son roman Miss Islande. La littérature contemporaine islandaise est, pour le lecteur français, à la fois très exotique et très proche. Cette île est un pays artistique et littéraire. Et parmi les écrivains de ces terres insulaires, Ólafsdóttir fait figure… de proue. Dans Miss Islande, elle se penche sur la condition féminine des années 60 comme aurait pu le faire Godard à sa belle époque : des saynètes, des mises en situation rapides et concrètes, dont la brièveté est contrebalancée par une profondeur d’émotion et de réflexion à couper le souffle. L’art d’Ólafsdóttir s’exprime dans les interstices, sur le mode musical mineur – celui de la mélancolie.



mardi 29 octobre 2019

La Fille de Vercingétorix


La Fille de Vercingétorix, texte de Jean-Yves Ferri, dessins de Didier Conrad, éd. Albert René, octobre 2019, 50 pages.

Elle s’appelle Adrénaline et elle a de faux airs de Greta Thunberg. La fille de Vercingétorix est accueillie au village gaulois, tandis que ses deux pères adoptifs s’en vont préparer son séjour à l’étranger. Le dernier album des aventures d’Astérix le Gaulois fait la part belle aux bagarres entre villageois, et aux jeux de mots. On y croise des pirates éméchés, un petit Mozart accro à la batterie, un traître, des Romains peureux…

Mais les vrais héros de l’histoire sont les adolescents – dans le camp desquels se retrouve Obélix, éternellement infantilisé dans toutes les aventures. Ces ados-là sont des fils et filles de : fille de Vercingétorix, fils d’Ordralfabétix ou de Cétautomatix. Ils refusent leur destin tout tracé et se rebellent. Le torque (collier), le marteau et le couteau à écailler sont les objets paternels que les adolescents, symboliquement, perdent ou échangent. Ces personnages d’ados sont sympathiques, ils aiment la musique du barde, s’essaient à la potion magique, et rêvent d’un monde meilleur où les enfants seraient protégés.
  
C’est bien vu, tout cela donne un petit coup de jeune à une BD très calibrée.



lundi 21 octobre 2019

Profession romancier de Haruki Murakami


Haruki Murakami, Profession romancier (Shokugyō toshite no shosetsuka, 2015), traduit du japonais par Hélène Morita, éd. Belfond, 3 octobre 2019, 208 pages.

Tiens, Haruki Murakami n’a pas obtenu le prix Nobel cette année. C’est une habitude, et il s’y tient. D’ailleurs, dans la partie intitulée « A propos des prix littéraires », qui constitue le troisième chapitre de Profession romancier, il dit ne pas se souvenir si Borges a été lauréat ou pas de ce prix. Borges, l’éternel non-nobélisé. Bien entendu, c’est une pose. Murakami sait très bien que l’écrivain argentin n’a pas été distingué par l’Académie suédoise, et il feint de s’en contrefoutre. Lui, le prix qu’il a raté en premier lieu, c’est le prix Akutagawa, qui est décerné deux fois par an au Japon, et qui peut être comparé à notre Goncourt. Raté deux fois en 1973. Murakami dit qu’il s’en est senti « soulagé ». Comme il a dû se sentir soulagé, cette année encore, par la décision des Nobel. A indifférents, indifférent et demi…

Avant de nous pencher sur le titre de ce recueil d’essais, regardons la couverture : une balle de baseball, blanche cousue de rouge, sur un fond rouge. L’inverse exact du drapeau japonais. On connaît la passion de Murakami pour le baseball, rien d’étonnant à en découvrir le symbole pour illustrer une de ses couvertures. Mais l’allusion au drapeau japonais pour une réflexion sur le métier de romancier doit-elle laisser à penser qu’il y a une façon japonaise d’être écrivain ? Une manière singulièrement nippone ? A bien y regarder, pas du tout. Certes, Murakami est un auteur qui voyage, qui écrit dans différents pays, particulièrement en Europe. Sa spécificité japonaise, c’est-à-dire la langue dans laquelle il s’exprime, il l’a travaillée au fil des années. Il voulait une langue lisse, non recherchée. On le lui a d’ailleurs reproché. Mais Murakami est un romancier – il insiste sur sa préférence : le roman – comme les autres.

Romancier, une profession ? Oui, bien sûr. Quiconque pense qu’il suffit d’attendre l’inspiration pour que la main courre toute seule sur la page ou sur le clavier est un menteur, ou un ignorant. Je connais quelques écrivains, et leur habitus d’écriture : les 35 heures par semaine et la muse penchée sur leur épaule les font bien rigoler. On sait que Stephen King – il l’a dit un peu partout, et sur tous les tons – écrit chaque jour de l’année, sauf le jour de Noël. Murakami, lui aussi, est un rédacteur quotidien. L’entrée 6 de Profession romancier est à ce propos éclairante. On y apprend comment il travaille – dix pages par jour, mais pour nous ça ne veut pas dire grand chose, un feuillet japonais comporte 400 signes – et comment il laisse reposer le texte avant de le lisser une première fois, puis de le laisser reposer à nouveau pour le lisser encore. Ensuite, son épouse lit le manuscrit, et fait ses remarques. Et là, l’auteur râle, s’emporte, tient compte, ou pas, des remarques. Fait souvent le contraire de ce qui lui a été suggéré. Ce passage-là est étonnant de vérité. Les créateurs sont à la fois magnifiques et invivables. Avec ironie, Murakami confirme et confesse la règle.

On pourrait penser que la mise à plat du processus créatif enlève du charme à la lecture des œuvres. On s’aperçoit ici qu’il n’en est rien. Profession romancier – dont le titre français a des allures de Profession reporter, mais ne rend compte qu’à moitié, ou au tiers, du titre original qui évoque plutôt la vocation – est une espèce de visite d’atelier d’un romancier. Sauf que l’atelier, en l’occurrence, est virtuel, cérébral, organique. On y apprend, par exemple, comment Murakami reconditionne les souvenirs, sans prendre de note, jamais, sur un petit carnet. Tous ces détails intimes, avoués, révélés, donnent un sel supplémentaire à la lecture de l’œuvre.

Profession romancier est à la fois une balade dans l’intimité d’un processus créatif, et une déclaration d’intention. A recommander à tous les fans de l’écrivain japonais, et à tous ceux que la fabrique de l’écriture passionne. 

jeudi 17 octobre 2019

Se taire de Mazarine Pingeot


Mazarine Pingeot, Se taire, éd. Julliard, 29 août 2019, 288 pages.
  

Le silence imposé est un thème que Mazarine Pingeot explore de roman en roman. On connaît son histoire personnelle et familiale, on comprend que le silence soit son sujet de prédilection. Elle le creuse, l’interroge. Dans Se taire, au titre aussi emblématique que celui qu’elle a donné à son récit Bouche cousue, une jeune femme est sommée par sa famille de ne rien dire, de ne rien révéler. Mais il n’est pas question, ici, de clandestinité. Il est question de viol.

Mathilde Léger est petite-fille d’Académicien et fille d’un célèbre chanteur engagé. Elle porte le poids d’un héritage culturel et d’un quotidien médiatique. Après le bac, elle ne poursuit pas ses études et opte pour la photographie. Un magazine l’envoie faire un reportage chez un prix Nobel de la paix, un homme brisé après le suicide récent de sa fille. Le Nobel photographié dans son chagrin par la fille du chanteur célèbre, voilà qui fera vendre. Mathilde a vingt ans, n’est pas dupe du motif pour lequel on l’a choisie, elle, pour cette mission, et elle y va, un peu intimidée. Le Nobel a la cinquantaine, pleure son malheur dans une ville du sud, accueille la jeune photographe, et la viole. Mathilde se laisse faire, puis bredouille qu’elle a des photos à faire. Et elle photographie son violeur. Elle fait son boulot, après l’agression.

« Cette scène n’a pas eu lieu, j’en suis le seul témoin, les photos n’en montreront rien.
Moi, la fille du plus grand chanteur français, artiste engagé, et image de la France, j’ai été programmée pour ne pas faire de scandale.
Le prix Nobel l’a bien compris. »

Le silence a un prix, physique. Mazarine Pingeot décrit la douleur de Mathilde, met en parallèle le traumatisme de l’agression et l’injonction familiale : il ne faut rien dire, les médias vont s’en donner à cœur joie, elle est une fille de, et elle accuse un homme politique irréprochable, on ne va pas la croire, elle doit se taire pour se protéger, et protéger sa famille. Seule sa sœur, Clémentine, regimbe. Clémentine est son aînée, elle a choisi de s’exprimer par la pratique professionnelle d’un sport violent, le roller derby. Tête à demi rasée, piercings, short en nylon, elle fonce dans le tas. Mais on en reste là, Mathilde ne porte pas plainte. Elle porte en elle la culpabilité des photos prises après. Et puis elle se remet plus ou moins, entreprend des études d’urbanisme, et se met en ménage avec un architecte.

Nous n’en sommes qu’au premier tiers du roman. Après le viol de ses vingt ans, la vie de Mathilde continue. Elle continue sur le mode du « ne pas dire non. » Il ne s’agit pas de milieu social – ici, on est dans la classe supérieure culturelle – ou de psychologie propre à un individu, pas seulement. Peut-être que les femmes ont pour malédiction première celle de devoir accepter, de se laisser faire et porter. Le compagnon de Mathilde, Fouad, est égyptien, séducteur, charismatique, mesquin. C’est un manipulateur de première, qui souffle la braise et la glace. Mathilde est une proie de rêve : ses parents sont riches, elle incarne la bourgeoisie intellectuelle, elle est le signe de la réussite sociale de Fouad. Elle, elle est lucide et passive. C’est sans doute dans cette passivité, dans cette quasi soumission acceptée, que Mathilde incarne au plus juste à la fois la bonne conscience contemporaine et la résignation féminine. Mais à la première gifle, alors qu’elle est enceinte, elle trouvera l’énergie nécessaire pour s’assumer pleinement. Grâce à sa sœur Clémentine, la rolleuse caparaçonnée.

Qu’elle se taise pendant des années – qu’elle ne dise rien du viol du Nobel – ou qu’elle se mette à dire hors du cercle familial, en allant déposer une main courante au commissariat six ans après les faits, la trajectoire de Mathilde est placée sous le signe de la malédiction. Une sorte de malchance, sociale et universelle. Il n’y a pas de bonne solution, de bonne décision. Le scandale éclatera, elle en sera éclaboussée. Son fils en pâtira. C’est parce qu’elle est devenue mère qu’elle trouvera la force d’aller affronter son premier bourreau.

En cette rentrée littéraire, le tsunami de la campagne #metoo a des répercussions sur le romanesque. En presque miroir, Mazarine Pingeot et Karine Tuil se sont attaquées au thème. Tuil du point de vue de l’agresseur et de sa famille, Pingeot du point de vue de la victime et, également, de sa famille. Dans les deux cas, les implications sociales et médiatiques sont mises en avant, et dans les deux cas, les romans sont bâtis sur des résonances d’ « affaires » médiatisées. En ce qui concerne Se taire, Mazarine Pingeot déclare à Paris-Match qu’elle ne s’est pas inspirée directement de l’affaire Pascale Mitterrand-Nicolas Hulot, mais que « ce silence [l’a] bouleversée, car il renvoyait aussi à ce [qu’elle connaissait], avoir une parole confisquée du fait d’un certain statut ou d’une appartenance. »

La parole confisquée n’est pas le lot exclusif des familles exposées médiatiquement, même si les journalistes sont à l’affût d’un nom. L’agression sexuelle est affaire de pouvoir et de domination, ce qui n’implique pas que la politique et les médias. Il y a, dans toutes les franges de la société, contemporaine ou antérieure, cette espèce d’accord « tacite » (dont l’étymologie renvoie au verbe taire) que les femmes respectent, et dont les familles, et l’ordre établi, attendent qu’il soit respecté. De ces choses-là, des agressions sexuelles, on ne parlait pas, pas tellement. Dans le prologue de Se taire, Mazarine Pingeot met à plat la situation actuelle :

« Ici ou là, les femmes commencèrent à révéler les agressions dont elles avaient été victimes. C’était au début un bruissement, amplifié par la Toile, puis devenu raz de marée. Les mentalités étaient emportées par la vague, elles donnaient l’impression de changer – comme si une mentalité pouvait changer en un clic. »

Nous n’en sommes qu’au début de la tentative de changement de mentalité. Que l’espace romanesque s’empare du sujet est un signe hautement positif. Se taire réussit avec intelligence à allier le thème récurrent des romans de son auteur et les préoccupations légitimes, urgentes, de l’époque.