lundi 16 novembre 2020

La Métamorphose de Franz Kafka illustrée par Miquel Barceló

Franz Kafka, La Métamorphose, avec des œuvres originales de Miquel Barceló, éd. Gallimard, coll. Blanche illustrée, octobre 2020, 208 p.


Soixante illustrations originales de l’artiste majorquin Miquel Barceló soulignent, ou surlignent, le texte de Kafka. Dans cette nouvelle traduction française – celle parue dans la Pléiade en 2018 – la « vermine » de Vialatte devient « une énorme bestiole immonde ». L’énorme bestiole, sous le pinceau de Barceló, envahit tout l’espace de la feuille, giclures, coulures, taches superposées, petites pattes et mandibules en traits graphiques. Si l’on fait défiler les pages sous le doigt, comme pour un flip-book – mais il est tout de même dommage de traiter ainsi une aussi belle édition – on voit la palette s’assombrir, puis s’éclaircir un instant pour retourner au plus obscur. On suit le rythme du texte.

Sur ce texte universellement connu, Barceló pose le regard de sa propre lecture, venue de l’enfance, ou plutôt du début de l’adolescence : « J’ai lu La Métamorphose à l’âge de 13 ou 14 ans d’un trait, la nuit. Peut-être même deux fois de suite, comme j’avais l’habitude de faire parfois. Le jour d’après, en rentrant de l’école, j’ai trouvé ma mère en train de pleurer en le lisant, alors que je l’avais trouvé drôle et troublant. Ma mère pleurait à l’idée que j’avais lu ÇA. Je l’ai ensuite relu plusieurs fois. Peut-être à chaque décennie. Je le considère comme une sorte de comique essentiel et moderne (tel Cervantès). Plus les années et les évènements passent, plus je trouve Franz Kafka pertinent, avec cet humour qu’on disait juif mais qui est une forme très ancienne d’humanisme… désespoir cosmique… Métamorphose : changement. Le seul qui ne change pas est Gregor Samsa, il maigrit peut-être, mais il reste le même du réveil jusqu’à la fin. Autour de lui tout se transforme. Son père, sa mère, sa petite sœur ! Après lecture, on prend conscience de quelque chose qu’on avait oublié depuis longtemps, que l’on savait déjà. »


La lecture graphique de Barceló rend compte à la fois de la modernité de la nouvelle de Kafka, et du trouble qui saisit chaque lecteur lorsqu’il découvre ou redécouvre le texte. Au moins aussi cruelle que comique, à la fois fable sur les rapports familiaux et mise en abyme socio-économique, La Métamorphose toujours interroge et fascine. Avec les illustrations de Barceló, elle entre aujourd’hui dans la dimension particulière de la couleur éclatée. Un choc supplémentaire pour tenter d’entrer en profondeur dans ce texte.

La Métamorphose de Kafka illustrée par Barceló est à classer résolument dans la catégorie des beaux livres. A offrir, à partager. 



dimanche 8 novembre 2020

Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces d’Ella Balaert

Ella Balaert, Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces, nouvelles, éd. des femmes, octobre 2020, 188 pages.


Un recueil de nouvelles est un monde homogène présenté en fragments solides. C’est l’unité des textes qui fait sens et donne la clé de déchiffrement. Dans Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces, Ella Balaert, malicieusement, choisit l’angle animal pour décrypter le monde réel. Le choix des mots a son importance, et d’ailleurs, dans les différentes nouvelles, les mots sont souvent mis en avant, pour leur rareté ou leur euphonie. Et les prénoms aussi : une Ophélie perdue, une Amélie épousée, pour poursuivre le rêve de créer la Rosalie parfaite, par exemple – nous reviendrons sur cette nouvelle étonnante, remarquable, intitulée « L’Araignée ». Le choix des mots a donc son importance, les « bêtes » ne renvoient pas directement aux animaux et à leur animalité, et « féroces » n’est pas synonyme de cruelles… Ella Balaert a choisi de placer son recueil sous l’ombre tutélaire d’Edgar Allan Poe, l’écrivain se faufile dans les nouvelles, ouvertement ou camouflé, mais réduire l’ouvrage à un démarquage serait faire fausse route, et fausse lecture, me semble-t-il.

Dix-sept nouvelles composent le recueil, d’ampleur variable. Le texte situé au mitan – le neuvième, donc – est intitulé « La Chienne de chasse » et s’appuie sur deux motifs sur lesquels je voudrais insister, qui me semblent donner la mesure intrinsèque de l’ensemble. Regardons l’argument : une chasseuse de tête tente de débaucher un cadre. Elle n’aime pas le mot « chasseuse », qui rime avec « tueuse » et lui préfère celui de « chasseresse », qui rime avec « déesse ». Sauf que, bon… je n’en dis pas plus, mais la dame chasse bel et bien un gibier d’entreprise. L’héroïne de cette histoire féroce et non cruelle est ancrée dans une réalité économique et sociale, elle exerce une profession moderne. Elle est aussi en relation avec une certaine Léonor – salut !, au passage, cher Edgar Allan Poe – qui est enceinte. L’héroïne de cette histoire très féroce a grandi avec ses chiens, elle allait dormir avec eux dans le chenil, sans que ce soit une punition, son père n’en savait rien. Il faut dire que son père était bien occupé à tabasser sa mère… Dans le texte central d’un recueil de nouvelles, il se passe toujours quelque chose qui se répartit harmonieusement sur la première et la deuxième partie du livre. Ici, deux motifs : le corps des femmes, l’attitude des hommes.

Dans Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces il se joue quelque chose de la mécanique organique des femmes : les règles, les fausses couches, la cellulite, la jouissance clitoridienne, la transpiration… Tout cela est ouvertement décliné ou dessiné à bas bruit, la Léonor enceinte de la chasseresse de tête, par exemple, ou la profession – gynécologue – d’un mari. Le corps des femmes, et son horlogerie, sont envisagés au plus près, dans des histoires où les bêtes symbolisent, plus qu’elles ne métaphorisent, l’angoisse ou la puissance. Puissance née de l’angoisse, ou du traumatisme. Angoisse née de ce que l’on demande aux femmes, de ce que la société, ou les hommes, c’est pareil, demandent aux femmes. Dans « Le Faucon », Johanna expérimente toutes les vertus de tissus étranges vendus sur un stand du marché : « Après l’étoffe antistress, elle achète, comme Francine, cinq mètres d’un textile anticellulite. Au moindre mouvement, des microfibres palpent la peau, la pincent, la plissent, cassent les amas graisseux, éliminent les toxines. » Dans « La Mouette », sur un mode poétique qui n’est pas sans rappeler le Marienbad de Barbara et l’étole d’engoulevent de la chanson, une femme déambule à Cabourg dans un décor proustien poussé à son paroxysme. Mais, sur le sable, dans les traces de pattes des oiseaux, elle déchiffre des kangis japonais, celui qui représente la femme, celui qui représente l’homme… que va-t-elle faire, cette femme au col de plumes blanches, à l’homme qu’elle a rencontré ? Et pourquoi ? Les hommes, dans ces nouvelles, sont violents, ou indifférents. Tentateurs. Bourreaux. Les femmes réagissent. 

La plus aboutie des réactions féminines est sans doute celle d’Amélie, l’épouse de cet homme qui aura passé sa vie à tenter de créer la rose parfaite : la rose-femme, sa Rosalie. Dans la nouvelle « L’Araignée », la bête féroce n’apparaît que pour la chute, surgie par nécessité, venant contrebalancer l’hybris d’un Frankenstein botaniste. Durant des années cet homme-là aura cherché à hybrider le corps de son épouse – ses cheveux, des lambeaux de sa peau, le sang de ses règles… – avec la fleur. Fleur qu’il saura, une fois seulement, faire palpiter et jouir, tandis qu’il délaissait, au fil des années, une épouse que l’on croyait résignée. Nouvelle parfaite, parfaitement menée, surprenante et limpide.

« Je tiens que le réel est présent dans chacune des nouvelles fantastiques d’Ella Balaert avec une acuité et une prégnance qui font défaut à beaucoup, sinon à la plupart des auteurs réalistes » écrit Georges-Olivier Châteaureynaud dans sa préface. Je suis d’accord. C’est bien dans ce sens que j’ai lu Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces. Les bêtes féroces du titre ne renvoient pas à l’hybridation humain/animal, il ne s’agit pas non plus de métamorphoses, ou de mise en perspective métaphorique. Le monde fantastique d’Ella Balert, dans ce recueil, c’est la vie même. Une vie bien réelle, de l’ordre du réel qui cogne, férocement. La vie de couple, les rapports homme/femme, mais aussi le racisme ou la compréhension de la mort dont je n’ai pas parlé ici, ne sont en rien une toile de fond. Ils sont, au contraire, le cœur même du recueil. 



mardi 27 octobre 2020

Un hiver à Wuhan d’Alexandre Labruffe

Alexandre Labruffe, Un hiver à Wuhan, éd. Gallimard, coll. Verticales, septembre 2020, 128 p.


C’est l’histoire d’un écrivain à qui l’on propose, fin 2019, un poste d’attaché culturel dans une ville industrielle chinoise. L’écrivain s’appelle Alexandre Labruffe, et l’on peut affirmer qu’il écrit diablement bien. La Chine, il connaît. Il a fait plusieurs séjours, jamais touristiques, toujours en immersion salariée ou missionnée, dans ce pays schizophrène, république populaire mais désormais ancré dans l’économie de marché. La productivité a un prix, exorbitant : la Chine est le pays de la pollution acceptée, du développement industriel à tout prix, de la main d’œuvre entassée. En courts paragraphes que l’on ne peut comparer à des clichés photographiques tant ils sont écrits, au vrai sens du terme, là où la photo ne ferait que décrire, Alexandre Labruffe tisse un texte en va-et-vient sur ses aventures chinoises depuis la fin du siècle dernier. (…)

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samedi 24 octobre 2020

Chroniques d’une station-service d’Alexandre Labruffe

Alexandre Labruffe, Chroniques d’une station-service, éd. Gallimard, coll. Verticales, août 2019, 144 p.

 


Avant Un hiver à Wuhan, dont je parlerai par ailleurs, Alexandre Labruffe a publié dans la même collection Verticales chez Gallimard, en 2019, un roman dont le titre laisse à penser qu’il s’agit de chroniques rédigées sur le vif. La chronique, ça a à voir avec le temps (qui passe) et rarement avec le romanesque. Dans Chroniques d’une station-service, on est dans le romanesque le plus déjanté et le plus poétique, camouflé sous la forme de fragments écrits au jour le jour par un narrateur joliment nommé Beauvoire.

Beauvoire, donc, est employé dans une station-service, en proche banlieue parisienne. Il télécharge et diffuse dans ce qu’il appelle la « capsule » – c’est-à-dire le bâtiment qui abrite la caisse, les toilettes, les gondoles de comestibles et quelques mange-debout – des films de série B ou Z, qu’il adore. Il voit dans Mad Max, ou dans les films de zombies, une amplification réaliste du monde ambiant. Les clients défilent : des personnes seules, des familles, des collègues de bureau… toute une humanité en transit, de passage pour une station dans une station-service. Ce que Beauvoire nous fait voir et entendre de ces clients, c’est une absurdité du monde en marche, des bribes de surréalisme et de non-sens. Et ce que Beauvoire nous donne de ses réflexions à propos de ce défilé d’humanité, c’est une philosophie de l’attention légère, légèrement étonnée. Les gens, pour lui, sont ainsi, à peu près incompréhensibles. Son patron passe une fois par semaine, il vient voir comment son entreprise est tenue et dispense des discours de marketing et de management dont le vocabulaire semble tout droit sorti d’un manuel de manager pour les nuls. Tout cela est savoureux, désespéré, drolatique.

L’observation du monde à partir d’un microcosme ne fait pas forcément un roman. Alexandre Labruffe introduit des motifs de comique de répétition, ou plutôt de succession ou d’enchainement, qui donnent à son texte une force de drôlerie hilarante. Par exemple, c’est dans la station-service que des personnes, jamais les mêmes, viennent confier à Beauvoire des livres que d’autres personnes, jamais les mêmes non plus, viennent récupérer à la caisse. Dans ces livres, il y a des signets, ou des pages cornées, des mots soulignés, des messages secrets. Une jolie japonaise, qui vient acheter des chips en vélo à la station-service chaque semaine, pratique un art martial où le combat consiste à ligoter son adversaire. Le narrateur, hors de son lieu de travail, fouille dans ses poches à la recherche de monnaie et donne à un SDF sa clé USB – où il a enregistré la seule copie d’un roman qu’il est en train d’écrire – au lieu d’une pièce. Dans la capsule, on joue aux dames, on organise des expos photos, on danse sur du charleston remixé… Tous ces motifs se recoupent et s’entremêlent, c’est le grand théâtre du monde,  bizarre. 

Il y a des livres dont la lecture fait du bien, et Chroniques d’une station-service est de ceux-là. Ça semble écrit à tout berzingue, mais il n’en est rien. Voilà un texte qui dit quelque chose du monde à un moment donné, sur un ton de mélancolie profonde dissimulée sous le burlesque. Bien plus efficace que n’importe quel traité de sociologie, ce roman énergique – dont le narrateur a tout de l’aboulique – est une petite merveille d’humanité en marche, et de poésie du quotidien. On retiendra, entre autres, les néons fatigués de ce hangar HORIZON, près de la station, dont le H et le Z rendent l’âme pour laisser apparaître le nom de la constellation ORION. Chroniques d’une station-service, c’est ça : un narrateur, la tête dans les étoiles, qui consigne ce qu’il se passe sur un petit bout de Terre. Plus qu’à ceux de Perec ou Vasset, c’est à l’univers de Pierre Etaix que ce roman renvoie. 


mardi 13 octobre 2020

La Femme-Ecrevisse d’Oriane Jeancourt-Galignani

Oriane Jeancourt-Galignani, La Femme-Ecrevisse, éd. Grasset, coll. Le Courage, 2 septembre 2020, 400 p.



En 1934 René Magritte peint un étonnant hybride, une femme-poisson. L’Invention collective est le titre qu’il donne à son tableau. La créature est l’inverse exact de la sirène des contes et des mythologies : le buste est animal, et le bas du corps, à partir de la taille, féminin. La sirène montre ici son sexe et n’a pas de poitrine, ni de bras. Oriane Jeancourt-Galignani imagine une gravure qui représenterait une femme-écrevisse, selon le même ordre que Magritte : tête animale et corps féminin. Mais la femme-poisson de Magritte est échouée sur le rivage, alors que la femme-écrevisse de Jeancourt-Galignani danse dans un paysage champêtre. L’une est morte, ou agonise, l’autre bouge en cadence, bien vivante. Le tableau surréaliste est déconcertant, référentiel, il inspire la surprise tout autant que le dégoût. La gravure, elle, est mystérieuse, on y devine un symbolisme moins sexuel que psychique, capable d’émouvoir hommes et femmes à la fois. La femme-poisson de Magritte surgit à l’évidence de la mer, ou de l’océan, c’est-à-dire de l’eau salée, tandis que la femme-écrevisse évoque le ruisseau ou la rivière, l’eau douce. Mais, comme il s’agit d’une gravure, elle surgit surtout d’un bain d’acide, d’une eau forte. Eau douce/eau forte. Il faut sans doute aller chercher du côté de cette opposition-là pour comprendre l’émotion qui naît à la lecture de ce roman.

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jeudi 24 septembre 2020

Les Métamorphoses de Camille Brunel

 Camille Brunel, Les Métamorphoses, éd. Alma, août 2020, 208 pages.

 

Il existe plusieurs manières de défendre ses idées, et l’une des plus élégantes, et sans doute des plus efficaces, est d’en passer par la mise en fiction. Camille Brunel est antispéciste et militant végane, l’animalisme est un de ses combats. Dans Les Métamorphoses, il imagine que sur la planète se répand un virus qui transforme les humains en animaux. Et parmi les humains, surtout les hommes, d’ailleurs. L’héroïne est une jeune femme militante que l’on découvre en début d’ouvrage au sein de sa famille, pour un repas de baptême. La jeune femme se prénomme Isis, elle est venue à la cérémonie et au banquet en couple, ou tout comme. Celle qui l’accompagne est Dinah, sa chatte, qu’elle nourrit depuis toujours de croquettes véganes et à qui elle a enseigné à ne pas chasser. Pour Isis, Dinah, c’est quelqu’un. 



jeudi 17 septembre 2020

Yoga d’Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère, Yoga, éd. P.O.L, août 2020, 400 pages.


Voilà un livre – un roman ? un moment d’autobiographie ? une autofiction non agressive ? – qui débute comme un reportage en immersion durant un stage de méditation. Cent-vingt personnes, hommes et femmes en nombre égal, mais séparés physiquement et chromatiquement (les hommes se voient attribuer des couvertures bleues alors que les celles des femmes sont blanches) tout au long du séjour, sauf pour les séances de méditation. On pourrait dire que Carrère adopte, dans les débuts de Yoga, un point de vue ironique, il regarde son voisin de tapis comme la réincarnation d’un de ses professeurs d’enfance, il est tout en distance par rapport à son sujet, qu’il maîtrise. Le yoga et la méditation, Carrère les pratique depuis des années, il sait et explique clairement comment on doit parvenir à faire deux choses en même temps, tendre vers le haut et trouver une assise qui permettra de s’ancrer vers le bas, par exemple. Il est là pour dix jours, il a signé pour dix jours de silence. La première intention d’Emmanuel Carrère semble bien de composer « un petit livre souriant et subtil » sur la pratique de la méditation. Mais… 

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lundi 7 septembre 2020

Chavirer de Lola Lafon

Lola Lafon, Chavirer, éd. Actes Sud, août 2020, 352 pages.


Entrer dans les coulisses, c’est ce à quoi nous invite Lola Lafon dans Chavirer. Des coulisses multiples, celles des cours de danse, des plateaux de télévision et des cabarets, mais également celle des familles, des collèges, et des hôtels particuliers où se terrent les loups. Il y a un âge de « chavirement » chez les filles qui se situe entre douze et quatorze ans, quelque part entre l’apparition d’une raison raisonnante et la puberté, qui excite et attire les prédateurs. Le récent ouvrage de Vanessa Springora mettait parfaitement en lumière cet âge-là, de basculement. L’héroïne principale de Chavirer est ainsi définie : « Cléo, treize ans, quatre mois et onze jours ». Cléo apprend la danse, dans un cours de modern jazz dispensé dans une MJC de banlieue parisienne. Cléo aime danser, elle est douée, veut « passer pro », ne ménage pas ses muscles de pré-adolescente. Cléo deviendra danseuse, portera des carcans de lourdes plumes qui lui meurtriront le corps autant que les extensions ou les arabesques. Cléo vivra dans une perpétuelle odeur de menthe camphrée, pieds déformés, muscles trop saillants. Cléo est et sera une danseuse. Chavirer est un des premiers grands romans sur la danse, et sur ce que subit le corps lorsque l’on danse.

vendredi 21 août 2020

Les Aérostats d’Amélie Nothomb

Amélie Nothomb, Les Aérostats, éd. Albin Michel, 19 août 2020, 180 pages.

Comment retomber sur terre après avoir donné à entendre, à la première personne, la voix du Christ en sa Passion ? Difficile… Lors de la rentrée littéraire 2019, Amélie Nothomb avait placé la barre assez haut avec Soif – très très haut, en fait – et voilà qu’en cette fin août 2020 elle nous ramène en Belgique. Bruxelles, littérature, champagne, chocolatines, parricide et matricide, voilà les ingrédients de son nouveau roman Les Aérostats.

Ange a dix-neuf ans, elle étudie la philologie. Elle est la colocataire d’une certaine Donate qui ne supporte pas que l’on déplace ses courgettes dans le bac à légumes du réfrigérateur commun. Ange est sollicitée par le père d’un jeune homme de seize ans prénommé Pie : il s’agit que le garçon guérisse de sa dyslexie et puisse passer brillamment son bac de français, oui, on est en Belgique, mais aussi dans le cursus scolaire républicain. Pie n’a jamais lu un livre. Problème.

Le texte est construit sur des scènes dialoguées assez savoureuses, Amélie Nothomb a un savoir-faire qui n’est plus à démontrer. Le gamin vierge de lecture, au nom improbable, parvient à lire Le Rouge et le Noir, Le Bal du comte d’Orgel, La Métamorphose, et tout un tas d’autres classiques. S’en suivent des discussions littéraires déviées de façon réjouissante et pertinentes entre l’étudiante en posture professorale et le jeune homme. Discussions suivies par le père de Pie, derrière une vitre sans tain.

Les Aérostats est un roman agréablement et humoristiquement pervers. Ange sait qu’elle est sous surveillance paternelle quand son élève l’ignore. Ange ne sait pas si elle en train de tomber amoureuse de Pie, qui n’est qu’un gamin, quand elle se fait entreprendre par un de ses profs quinquagénaire, prénommé Dominique. Ange et Dominique ont en commun le caractère épicène de leur prénom, ce qui renvoie à un roman précédent d’Amélie.

Tout cela finira dans une mare de sang.

On pourrait se réjouir d’un retour nothombien à la gravité légère, aux digressions sur les vertus combinées du chocolat, des olives vertes et du champagne, à la célébration de la ville de Bruxelles. On pourrait apprécier, vraiment apprécier, la chute du roman, qui donne à la littérature tout son sens meurtrier, c’est-à-dire de dessillement, et goûter le twist final qui apparaît en quatrième de couverture : « Le jeunesse est un talent, il faut des années pour l’acquérir. »

Mais… mais, lorsque l’on choisit comme thème principal la découverte de la littérature et ses éventuels prolongements assassins, on n’a pas droit au faux-pas. Surtout si l’on prend comme héroïne une étudiante en philologie, ce qui suppose des connaissances en latin et en grec. Il se trouve qu’Ange propose à Pie de lire l’Iliade. Qu’il apprécie, en bon ado qui préfère la guerre à l’amour. Rappelons qu’à ce stade des Aérostats, le jeune Pie n’a lu que Le Rouge et le Noir, imposé par Ange. Il n’a jamais rien lu d’autre. Et donc, voilà qu’il dévore l’Iliade, et peut en parler :

« […] Les Troyens, je les apprécie, surtout Hector.
- Qu’est-ce qui vous plaît en lui ?
- Il est noble, courageux. Et il a un point commun avec moi : il est asthmatique.
- Le mot asthme n’est pas employé dans le texte.
- Non, mais la description de sa crise ne trompe pas. Je reconnais les symptômes. Et je comprends qu’il soit allergique aux Grecs !
- Quand même, ils ont quelques éléments intéressants, Ulysse par exemple.
- Ulysse ? Un sale type ! Le coup du cheval de Troie, quelle infamie !
- Timeo Danaos et dona ferentes.
- C’est ça, oui. »
(P.30)

Euh… un gamin de 16 ans qui n’a pas encore lu l’Odyssée, et encore moins l’Enéide de Virgile dont est tirée la citation latine Timeo Danaos et dona ferentes ne peut raisonnablement pas soutenir une telle conversation littérairement serrée. Il n’est nullement question, dans l’Iliade, de l’épisode du cheval de Troie. Bien sûr, nous sommes là dans l’épaisseur du trait : la conversation est invraisemblable, et le vraisemblable n’est pas l’intention romanesque première d’Amélie Nothomb. Mais, quand même… dans un roman qui brasse, entre autres thèmes, l’influence de la découverte de lecture sur un esprit jeune modelé par une étudiante sensée maîtriser son sujet, cela fait un peu tache. Et gâche l’édification romanesque.

Rendez-vous est d’ores et déjà pris pour la rentrée littéraire 2021. On y attend un Nothomb plus convaincant.

jeudi 20 août 2020

L’Anomalie de Hervé Le Tellier

 Hervé Le Tellier, L’Anomalie, éd. Gallimard, 20 août 2020, 336 pages.

Voilà sans doute un des romans les plus réjouissants de la rentrée littéraire 2020. Et même si à la toute fin du texte le personnage d’une éditrice supplie son personnage d’auteur en ces termes : « par pitié, c’est trop compliqué, tu vas perdre tes lecteurs, simplifie, élague, va à l’essentiel », le lecteur n’est pas perdu. Il se laisse embarquer dans une aventure fantastique et politique, à moins qu’elle ne soit scientifique et philosophique. Dans tous les cas, c’est une aventure. Et embarquer, le bon verbe. Car tout commence dans un avion effectuant la liaison Paris-New-York, un jour de mars 2021. A moins que ce ne soit trois mois plus tard…

L’anomalie qui donne son titre au roman tient du prodige et de l’inexplicable : le vol 006 décolle de Paris en mars, atterrit sans encombres quelques heures plus tard à New-York ; et en juin de la même année, le même vol 006, avec le même équipage et les mêmes passagers, demande à amorcer sa descente sur New-York.

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