mardi 30 mai 2023

Regards croisés (46) – Sur la dalle de Fred Vargas

Regards croisés

Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville

Fred Vargas, Sur la dalle, éd. Flammarion, mai 2023, 512 p.

Il y a, chez Fred Vargas, cette capacité à brouiller la temporalité. C’est le brouillard, comme dans la tête de son  commissaire Adamsberg. Nous revoilà en Bretagne – ce n’est pas la première fois que l’autrice de rom-pol nous y entraîne – dans une Bretagne quasi folklorique, intemporelle. Oh, bien sûr, on utilise des téléphones portables et on conduit des voitures, mais, à bien y regarder, ce sont, finalement, de petites concessions faites à la modernité, voire à la contemporanéité. Nous sommes en Bretagne, donc. Les personnages du coin se prénomment ou se nomment Maël, Annaëlle, Cleach, Le Guillou, Braz, et j’en passe. Il n’y a pas de Le Goff, il me semble, mais il est fait mention d’un forgeron dans le texte. Le monde que nous décrit Vargas, dans Sur la dalle, est un monde atemporel presque exclusivement masculin, un monde d’hommes entre eux. Un des rares personnages féminins est une vipère, et son patronyme renvoie aux serpents. Trois autres personnages féminins sont placés sous des références plus positives et traditionnellement féminines : on trouve une Estelle, une Rose, et une Violette, bien sûr – Violette Retancourt qui, elle, mais le lecteur le sait déjà, porte un nom oxymorique, elle est plus forte qu’un homme. Jamais comme dans ce roman cette notion de brume temporelle et de voile masculin cachant le reste du monde ne m’était apparue si évidente.

Nous sommes en Bretagne, donc. Au XXIe siècle, si l’on veut. Dans le village où l’équipe d’Adamsberg est occupée à traquer un serial killer, on croise le sosie de Chateaubriand. Ce personnage est un descendant de l’écrivain, et la ressemblance est si frappante qu’il est une sorte de gloire locale que les touristes viennent photographier. Le seul endroit où on le laisse tranquille, c’est dans l’auberge, auberge qui sert de quartier général à l’équipe d’Adamsberg, et où l’on sert, évidemment, du chouchen et du cidre. 

Nous sommes en Bretagne, donc. Au XXIe siècle, si l’on veut. Les habitants du village se déchirent sur des superstitions : les ombreux et les ombristes, par exemple, les uns croyant que marcher sur leur ombre porte malheur et les autres s’ingéniant à piétiner les ombres des premiers. On fait référence aussi à un Américain superstitieux qui ne voulait pas voyager un vendredi 13, ni rédiger son testament par peur de mourir d’avoir testé. Et puis il y a cette histoire de fantôme boiteux, celui du château de Combourg, Chateaubriand oblige. Et puis il y a un bossu. Et puis il y a des puces sur les cadavres des victimes. Voilà tout l’univers de Vargas ramassé dans une intrigue.

Pour une fois, Adamsberg a une méthode d’investigation. Sa hiérarchie lui donne tous les moyens qu’il veut, et dans le village breton c’est une bonne cinquantaine de policiers qui opèrent. Porte-à-porte, barrages sur les routes, surveillances de nuit, rien que du traditionnel sans âge. Seul le lieutenant Mercadet opère dans la sphère contemporaine, avec son ordinateur. De l’intrigue en elle-même, je ne dirai rien, elle va son petit bonhomme de chemin. Bien entendu, c’est grâce aux rêveries d’Adamsberg qu’elle sera vraiment résolue. 

Le titre est trompeur. « La dalle », de nos jours, renvoie plutôt aux banlieues et aux grands ensembles bétonnés. La dalle de Vargas, et d’Adamsberg, est la table d’un dolmen, dolmen sur lequel le commissaire va s’allonger afin de laisser son esprit divaguer. Un dolmen, bien entendu, puisque nous sommes en Bretagne.

Je m’interroge sur ma lecture. Je ne sais pas ce que j’attendais de ce nouveau roman de Fred Vargas. Disons que je ne suis pas déçue. Mais que je ne suis pas, non plus, « déçue en bien ». Aucune véritable surprise, à part peut-être une incursion dans le grand-banditisme, aucune fausse note, un ronronnement paisible, quoi. Mes deux Vargas préférés restent L’Homme aux cercles bleus, et Un peu plus loin sur la droite. Deux romans des débuts. Sans doute parce que depuis ces deux découvertes, je n’ai plus été surprise, ni secouée. 

Lire l’article de Virginie Neufville sur son blog Fragments de lecture


vendredi 19 mai 2023

Le Sacrifice du roi de Livie Hoemmel

Livie Hoemmel, Le Sacrifice du roi, éd. Plon, 4 mai 2023, 448 p.


Il y a autour de cette publication un arsenal de storytelling. On ne sait rien de l’auteur, son nom est un pseudonyme que l’on qualifie de « sibyllin » (je n’ai pas résolu l’énigme, j’ai même demandé à Chat GPT, qui a calé…), Le Sacrifice du roi est un premier roman, et l’on nous dit que Livie Hoemmel est passionné par le monde des échecs. On veut bien croire tout cela, car cela n’engage à rien. Les ficelles éditoriales relèvent du marketing émotionnel. Si je me suis penchée sur ce roman, c’est parce que la figure centrale en est Bobby Fischer. On l’aura sans doute remarqué, je lis à peu près tout ce qui tourne autour des échecs, en évitant soigneusement tout ce qui concerne les parties en elles-mêmes. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’un écrivain fait du monde des échecs. Sans remonter jusqu’à Zweig ou Nabokov, je citerai parmi mes derniers éblouissements dans le domaine Antoine Choplin et Denis Grozdanovitch. Disons-le d’emblée, avec Le Sacrifice du roi, on est loin du chef d’œuvre. 

Cependant… Le Sacrifice du roi n’est pas sans mérite. Balayons d’emblée l’écriture en elle-même, qui s’appuie sur tout un catalogue de citations littéraires ou philosophiques expliquées, soulignées, et bénéficiant parfois de notes de bas de page. Un seul exemple, parmi bien d’autres : un paragraphe commence par la phrase « Ce fut comme une apparition », avec une note de bas de page indiquant qu’il s’agit d’un emprunt à Flaubert. Soit le lecteur reconnaît la citation et la note est inutile, soit le lecteur ne la reconnaît pas, et le renvoyer à L’Education sentimentale n’ajoute rien à l’intrigue. Intrigue qui d’ailleurs tourne plus autour des Liaisons dangereuses, cela est d’ailleurs largement souligné. Autre chose : ce roman aurait mérité une relecture plus soigneuse. Un seul exemple, là encore : l’un des personnages principaux, Olga, est une petite orpheline que l’on place dans un dans une institution. Sauvage, asociale, elle se réfugie dans la lecture. Page 111, on apprend que, fillette, quand elle lisait Dumas, elle devenait la « figure vengeresse d’Edmond Dantès », mais à la page 139, Olga a grandi et a été transférée dans un hôpital psychiatrique. Fidèle à elle-même, elle se rend à la bibliothèque et « s’arrêt[e] sur un ouvrage du XIXe siècle, Le Comte de Montecristo d’Alexandre Dumas, dont la quatrième de couverture « reti[e]nt son attention. » Voilà un personnage, Olga, dont la caractéristique première est une fabuleuse capacité de mémorisation, et qui oublie, en moins de trente pages, qu’elle a déjà lu le livre de Dumas… Ajoutons à cela que, singulièrement, cette petite fille russe ne s’intéresse pratiquement qu’à la littérature française, et que l’auteur cite lui aussi une majorité d’auteurs français. Comme il n’y a pas d’indication de traduction, on peut en déduire que l’auteur sous pseudo est français. Et que le lectorat visé est français lui aussi. Bref, l’emballage du roman est marketisé.

Mais, je le redis, Le Sacrifice du roi n’est pas sans mérite. Toutes les restrictions narratives que j’ai évoquées ne m’ont pas incitée à refermer le bouquin. C’est un signe – enfin, un signe pour moi. Que raconte le roman ? Eh bien, ce roman se donne pour mission d’expliquer l’énigme de la chute de Bobby Fischer. Bobby Fischer ? Oui, lui, le génie des échecs, le champion adulé qui a vaincu les Russes en pleine guerre froide. Le Bobby Fischer sur lequel s’ouvraient les bulletins d’information américains, avant que l’on traite du Vietnam ou du Watergate. Celui qui a mal tourné, mal fini, parano enfermé dans un délire antisémite, celui qui versait 20% de ses gains à une secte. La guerre froide, justement. La petite Olga qui lisait Le Comte de Montecristo a été missionnée par Brejnev pour anéantir le génie américain. Cette enfant géniale – géniale comme Bobby est génial – est mandatée pour redorer le blason soviétique échiquéen.

Le roman est scindé par la typographie : la plus grande partie du texte est présentée en police sans sérif, il s’agit d’un manuscrit présenté comme rédigé par un ami d’enfance de Bobby. On y détaille, en trois parties distinctes, l’ascension d’Olga, l’ascension de Bobby, et la rencontre des deux personnages. Le narrateur est partie prenante de l’histoire, il est le fils d’un espion du KGB installé à New-York – on le croirait tout droit sorti de la série The Americans – et l’ami indéfectible de Bobby. On se souvient sans doute que la mère de Bobby, Regina, était une sympathisante communiste, qui avait fait ses études de médecine à Moscou. Tout cela s’imbrique parfaitement. Paradoxalement, je me suis moins intéressée à l’histoire d’Olga, fabriquée, qu’à l’histoire de Bobby, basée sur une biographie réelle. 

Quel est le plan des Soviétiques ? Redevenir les maîtres des échecs sur l’échiquier politique. Bobby les a malmenés – le fameux combat de 1972 – et cela leur est inacceptable. Le plan échafaudé par la géniale Olga est diaboliquement efficient. Sur le papier, et dans l’élaboration. Mais c’est faire abstraction du facteur humain. Et l’abstraction, quand on parle des échecs, c’est quand même primordial.

Si comme le disait Einstein « Dieu ne joue pas aux dés », il joue aux échecs. Dans le roman, littéralement, il joue. Bon, il y a un artifice, bien entendu. Mais il est bien amené, et plausible sur le plan architectural. La construction mentale imaginée par Olga, puis réalisée, est une merveille d’invention. Je n’en dirai pas plus, mais c’est bien ce suspens, enlevé, qui m’a emportée. Le joueur d’échecs jouant contre Dieu est un motif littéraire et véridique. Plusieurs grands maîtres ont affirmé avoir joué contre Lui, parfois en Lui donnant un pion supplémentaire, et être sortis vainqueurs de la partie. La paranoïa de Bobby Fischer s’inscrit dans cette lignée de grands maîtres. L’intérêt du Sacrifice du roi est de broder autour des fragilités psychiques de Bobby Fischer, de leur donner un cadre romanesque. 

Le roi, ici, c’est Bobby. L’idée de sacrifice est à la base de quasiment toutes les fictions bâties sur les échecs. Que l’on se souvienne, a minima, de la série Le Jeu de la dame (The Queen’s Gambit), qui a fasciné des millions de spectateurs. Les échecs sont le jeu roi par excellence, un duel d’abstraction. Le Sacrifice du roi joue sur cette veine, mêlant lutte entre soi et Dieu, et guerre froide. Les dernières pages sont bâties sur une série de rebondissements ou twists narratifs et mentaux qui évoquent les diverses possibilités de résolution de l’énigme de base – qui a rédigé le manuscrit ? Tous les coups sont envisagés, comme sur une fin de partie d’échecs. Cette construction de fin de partie est virevoltante, et épuisante. Sans compter qu’on y croise Poutine et Nalvany.

Mais ne serait-ce que pour découvrir par quel stratagème Olga va concevoir la partie entre Bobby Fischer et Dieu, le roman mérite le détour.

 


mardi 16 mai 2023

Regards Croisés (45) – Conte de fées de Stephen King

Regards croisés

Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville

Stephen King, Conte de Fées (Fairy Tale), traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch, illustrations de Gabriel Rodriguez et Nicolas Delort, éd. Albin Michel, avril 2023, 736 p.


Conte de Fées est un roman réaliste. Contradiction ? Pas vraiment. Conte de Fées est un roman réaliste jusqu’à la page 273, même si le basculement a eu lieu légèrement avant, mais pas tant que ça. Charlie a 17 ans, est orphelin de mère, vit avec son père alcoolique sobre de fraîche date. Nous sommes dans l’Illinois, dans une petite ville comme aime les évoquer Stephen King, les gamins s’y déplacent à vélo, les voisines épient derrière les rideaux, les infrastructures laissent à désirer. Le pont, par exemple. Les piétons l’empruntent sans être à l’abri du passage des véhicules, et la mère de Charlie a été littéralement coupée en deux par un camion, alors qu’elle allait chercher du poulet frit pour le dîner, vêtue d’un imper rouge parce qu’il pleuvait. Elle est sortie habillée comme le Petit Chaperon Rouge, et c’est la première mention d’un conte de fées que nous rencontrons, dans la première partie très réaliste de ce roman. Le premier souci de Charlie est de ne pas perdre son père, qui noie son chagrin dans l’alcool. Il passe un marché avec Dieu, Lui promettant que s’Il fait quelque chose pour lui concernant l’alcoolisme de son père, il se conduira de façon exemplaire face à son prochain. Les Alcooliques Anonymes sont en train de sortir le père de Charlie du pétrin, alors le garçon cherche à tenir sa promesse. L’occasion se présente lorsque, passant près d’une maison de style victorien qui ressemble au manoir Bates dans Psychose, il entend un chien aboyer et un vieillard gémir. Le vieux monsieur est tombé d’une échelle, il n’arrive pas à se relever. Charlie va se charger d’appeler les secours, et de prendre soin de la chienne durant le séjour de son maître à l’hôpital. Puis de prendre soin du vieux monsieur lorsqu’il rentre chez lui. Charlie, à 17 ans, c’est un brave garçon, vraiment. Il s’est pris d’affection pour un vieux ronchon, et il a une promesse à tenir. Et puis, surtout, il est comme qui dirait tombé en amour pour la vieille chienne.

Voilà, Conte de Fées est un roman réaliste, ou à peu près. Jusqu’à ce que dans le cabanon de la maison victorienne apparaisse un cafard gros comme un lièvre, jusqu’à ce que le vieillard dise au garçon que pour payer les frais d’hospitalisation, il n’y a pas de problème, puisque dans le coffre fort, à l’étage, il y a un seau rempli de petites billes d’or, jusqu’à ce que la chienne vieillissante ne puisse plus marcher, jusqu’à ce que Charlie apprenne qu’il y a, dans la cabanon, un passage conduisant vers un monde souterrain terrifiant où s’affrontent le Bien et le Mal, monde dans lequel on trouve un dispositif en forme de cadran qui permet de rajeunir. Que veut Charlie ? Que la chienne ne meure pas, ne souffre pas. Que fait Charlie ? Eh bien… il emmène la chienne dans l’autre monde pour qu’elle rajeunisse. Et l’aventure commence.

On peut dire qu’il y a deux niveaux d’aventure dans Conte de Fées. L’aventure fantasy, magique, qui occupe les trois quarts du roman, et l’aventure personnelle de Charlie, qui embrasse les deux niveaux, féérique et réaliste. Comment devient-on un adulte ? Comment dépasse-t-on ses peurs et ses angoisses ? Par quelles épreuves faut-il passer ? C’est là un des thèmes récurrents dans l’œuvre de King – La Petite Fille qui aimait Tom Gordon, la nouvelle The Body, pour ne citer que deux titres – et l’un des thèmes les plus prégnants de la littérature mondiale. Si King se projette entièrement dans ses livres, il nous y projette aussi, fille ou garçon, femme ou homme. Dans ce monde-ci, comme dans l’autre monde qu’il va explorer et éprouver, Charlie fait ses preuves. Avec vaillance, avec courage, avec espoir. 

C’est dans le deuxième versant du roman – à partir de la découverte de l’autre monde – que le titre prend réellement tout son sens. Autre monde que je ne décrirai pas ici, on s’en doute. Dans cette partie-là du roman, l’intertextualité est à l’œuvre :  le conte La Gardeuse d’oies des frères Grimm – la référence la plus évidente, avec le cheval qui parle –, La Foire des ténèbres de Bradbury – référence explicitement citée dans le texte, intrigue se situant dans l’Illinois –, Lovecraft, Le Magicien d’Oz, Gog et Magog, et même Murakami – l’allusion à deux lunes, par exemple, ou le passage vers l’autre monde évoquant Le Meurtre du Commandeur. Ou bien encore… bien des références encore… La partie fantasy de Conte de Fées est à la fois un festival d’intertextualité et une aventure menée lentement, avec des étirements, des amplifications, un récit qui évite soigneusement l’ellipse, à dessein. Stephen King ne tire pas à la ligne, ne prend pas son temps – il n’aurait aucun intérêt à cela. Stephen King conduit son lecteur par la main dans une balade terrifiante, non pas symbolique mais, tout bien pesé, psychologique et sociale. Dans ce monde de fantasy balisé de références, des questions essentielles sont posées : peut-on renoncer à être/devenir prince ? Peut-on aimer un frère devenu l’instrument d’une force diabolique ? Pourquoi laisser faire les choses quand on pourrait intervenir ? A ce titre-là, les dernières heures de Charlie dans l’autre monde offrent une scène terrible, une conversation percutante entre le jeune garçon et deux des protagonistes importants de la lutte entre le Bien et le Mal. 

Je dois dire ici que j’ai eu du mal, parfois, à m’intéresser aux aventures de Charlie dans l’autre monde. Des lenteurs, des longueurs, m’a-t-il semblé. Et puis, une fois la dernière page tournée, cette impression a disparu. Je tiens Stephen King comme l’un des plus grands conteurs contemporains. Si lenteur il y a, c’est qu’elle est nécessaire au récit. Au conte. Au roman. Charlie a sauvé le vieil homme tombé du toit, sauvé son père de l’alcoolisme, sauvé un autre monde soumis à des ténèbres terrifiantes. Un personnage ne voit plus, un autre n’entend plus, un autre encore ne parle plus – le triptyque des trois singes… On assiste à des jeux de cirque dignes de Quo Vadis ou de Squid Game, on se bat contre des géantes, et  j’en passe… Mais Charlie n’est au fond qu’un jeune garçon qui pédale dans les rues d’une bourgade de l’Illinois, qui aime sa chienne d’un amour déchirant, et son père d’un amour fondamental.  

Conte de Fées est un roman qui s’appuie sur une littérature de genre pour explorer la condition contemporaine et intemporelle des adolescents et des adultes. C’est le domaine d’excellence de maître King. 

Lire l’article de Virginie Neufville 



dimanche 14 mai 2023

Le Pendule de Foucault de Umberto Eco (relecture de mai 2023)

Umberto Eco, Le Pendule de Foucault (Il pendolo di Foucault, 1988), traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano, éd. Grasset, 1990.

S’il te prend, ami lecteur, l’idée d’aller fouiller dans mon blog, tu verras que ce n’est pas la première fois que je parle du Pendule… Ce roman qui disparaît mystérieusement de ma bibliothèque, et que je rachète à chaque fois. Aujourd’hui – enfin, avant-hier, quand l’idée m’a pris de re-re-re…lire Le Pendule…, je n’ai pas retrouvé le dernier exemplaire acquis, celui du Livre de Poche dans une traduction revue par l’auteur et le traducteur. Mais je suis tombée sur la première édition Grasset, en grand format, et je sais pertinemment que ce n’est pas le livre que j’ai acheté à sa sortie, mais sans doute un achat de vide-grenier. Bref, je relis Le Pendule… dans sa première traduction et sa première édition française.

Je ne reviens pas sur ce que je disais dans mes articles de mai et juin 2019, mais je constate qu’aujourd’hui encore, je me suis lancée dans cette re-re-re…lecture au moment où s’amorcent les grandes heures de surveillance. Mercredi qui vient (le 17 mai 2023, donc) je surveille la grande épreuve de BTS MV (Maintenance des Véhicules) : de 12:30 à 18:30. Mais… et là est l’angoisse, je ne suis pas certaine de ne pas avoir fini ma lecture avant cette date-là, tant je suis plongée dans ce texte merveilleux. J’avance à trop grands pas, il ne me restera rien à me mettre sous la dent dans trois jours, qui sait…

A chaque re-re-re…lecture, je m’émerveille de ne pas avoir tressailli sur tel ou tel passage. Ou de l’avoir oublié. Le plus étonnant, cette fois-ci, c’est que j’ai hésité entre relire Guerre et Paix et Le Pendule… pour la grande surveillance. J’ai opté pour Eco, mais, malignement, Eco me fait un clin d’œil :

« Si tu écris tout un roman sur un héros sudiste qui s’appelle Rhett Butler et une jeune fille capricieuse qui s’appelle Scarlett, et puis que tu changes d’avis, tu n’as qu’à donner un ordre et Abou [= Aboulafia, l’ordinateur de Belbo] change tous les Rhett Butler en prince Andrei et les Scarlett en Natacha, Atlanta en Moscou, et tu as écrit Guerre et Paix. »

Ce qui renvoie au carré, au moins, la base romanesque de La Bicyclette bleue de Régine Desforges, soit dit en passant.

Un lecteur est fait de ses lectures, mais plus encore, je crois, de ses relectures. Je relis souvent, et beaucoup. De même que je revoie – que je revisionne – beaucoup de films ou de séries. On s’en étonne. Alors que personne ne s’étonne que l’on écoute plusieurs fois un morceau de musique. Je suis faite de mes relectures, et de mes émerveillements de relecture. Revenons au Pendule

« “O basta là”, dit Belbo. Seul un Piémontais peut comprendre l’esprit avec lequel on prononce cette expression de stupéfaction polie. Aucun de ses équivalents en d’autres langues ou dialectes (non mi dica, dis donc, are you kidding ?) ne peut rendre le souverain sentiment de désintérêt, le fatalisme avec lequel elle reconfirme l’indéfectible persuasion que les autres sont, et irrémédiablement, les enfants d’une divinité maladroite. »

Les enfants d’une divinité maladroite… mais quelle expression ! Quel bonheur d’expression ! Quelle malice dans ce sourire d’écrivain, de sémiologue, d’érudit ! Cette expression fera mon dimanche.

Je vais tenter de ralentir ma lecture pour que mercredi il me reste de quoi tenir six heures, en surveillance. C’est pas gagné… Sinon, pas grave, j’emporterai Guerre et Paix.  


samedi 25 mars 2023

Mollesse de Franck Mignot

Franck Mignot, Mollesse, éd. P.O.L, mars 2023, 144 p. 



Franck Mignot choisit pour titre « Mollesse », mais il aurait pu tout aussi bien choisir « Aboulie », ce rétrécissement de la volonté. Samuel, le narrateur de Mollesse, est un époux et un père de famille qui se laisse porter par une vie à peu près insignifiante : il a un boulot dont le lecteur ne sait rien, va chercher ses enfants à la sortie de l’école, discute avec des mères de famille, fait de longues marches avec un copain de longue date. Une vie des plus ordinaires, sans aspérité apparente, narrée sur le mode du simple constat, sans émotion. On est en Bretagne, au temps du déconfinement. Dans ce coin de Bretagne, des Parisiens sont venus s’installer, fuyant la capitale, profitant des avantages du télétravail.

Lire l'article sur La Règle du Jeu 


dimanche 19 mars 2023

Fonte brute de Sofronis Sofroniou

Sofronis Sofroniou, Fonte brute, traduit du grec (Chypre) par Nicolas Pailler, éd. Zulma, février 2023, 368 p.


Le pitch est alléchant, le lecteur va entrer dans une histoire aux échos néo-fictionnaires et bolañesques à la fois. Sofroniou imagine que les hommes et les femmes, après leur mort, disposent d’une sorte de bonus : ils ont à nouveau 20 ans, et se retrouvent sur une planète nommée Petite Vie pour une dizaine d’années. Mais ce bonus, ou ce sursis, est assorti d’une mission à mener à bien. Le narrateur est un joueur d’échecs new-yorkais qui annonce dès la première page du roman : « Le jour où l’on m’a tiré dessus, j’allais sur mes soixante-six ans ; aujourd’hui j’en ai vingt-neuf. » Il ne lui reste donc plus qu’un an à vivre dans sa deuxième vie, et quelques mois pour se dépatouiller de la mission qu’on lui a confiée. Quelle mission ? Reconstituer le roman d’un certain Robert Krauss.

Car la base du roman, c’est la mémoire. Sur Petite Vie, il s’agit de reconstituer, stocker et préserver, toute la mémoire du monde. Voilà un thème qui interroge nos attitudes, nos angoisses, notre monde contemporain. Qu’est-ce que la mémoire ? Un simple archivage ? Pas dans ce roman. La mémoire, ici, est mise en perspective, elle est une composante de la chair et de la corporéité, de l’esprit et de sa capacité d’oubli, elle ne se manifeste qu’au travers des humains et n’a rien à voir avec un quelconque cloud ou une entreprise muséale.

Le narrateur, au seuil de sa seconde disparition, revient sur le parcours de ses neuf années de sursis, et livre un récit halluciné. La quatrième de couverture évoque l’univers de Lynch et les mondes de Jules Verne, les références en fin d’ouvrage soulignent des hommages rendus, entre autres, à Proust, à Kafka, ou à La Jetée de Chris Marker. J’y ai, pour ma part, retrouvé un climat à la Blas de Roblès et un grand carnaval labyrinthique et allusif à la François Coupry, deux auteurs que Sofroniou n’a sans doute pas lus, mais qui me sont familiers. Fonte brute, c’est de l’imaginaire foisonnant sur un rythme endiablé. Le vertige né du retour, pour tous, à l’âge de vingt ans, est diabolique. Les mémoires de tous ces corps redevenus jeunes ne sont pas semblables, et c’est bien de leur synthèse – celle des mémoires – qu’il est question. Sans oublier la question centrale de tout parcours humain, l’amour. 

Font brute n’est pas un roman facile à lire. Il faut accepter de jouer le jeu que nous propose l’auteur. Souvenons-nous que le narrateur était joueur d’échecs. Le lecteur est ici dans une partie à plusieurs dimensions, et il navigue sur des échiquiers enchevêtrés plus que superposés. De la quête première de la seconde vie donnée sur Petite Vie, de la mission confiée au narrateur – reconstituer le texte de Robert Krauss – nous ne dirons pas ici à quel pourcentage elle a été accomplie. Mais le fait même de parler de pourcentage est un indice de la contemporanéité du roman de Sofroniou. A l’ère de Chat GPT, du cloud et du transhumanisme, l’une des dernières phrases du roman résonne et raisonne à la manière antique : « Voici pourquoi nul mortel ne doit compter sur l’indulgence des dieux s’il atteint des jours auxquels il n’était pas promis. »



mardi 14 février 2023

Devenir lionne de Wendy Delorme

Wendy Delorme, Devenir lionne, éd. JC. Lattès, coll. Bestial, janvier 2023, 216 p.

 

Les lions, on les connaît : Le Roi Lion de Disney, le King de Patricia dans le roman de Kessel, Frasier, surnommé The Sensuous Lion, étalon inattendu d’un parc safari près de Los Angeles dans les années 70, et même Sultan, le lion du parc de la tête d’or, noyé en 1984 par la lionne avec laquelle il partageait le petit ilot du zoo, pour n’en citer que quelques-uns. Ils font partie de notre imaginaire, qu’ils aient été réels ou inventés. Ils sont les rois des animaux, et se taillent la part du lion. Les lionnes, on les connaît moins. Yannick Noah les a chantées sans leur donner de nom, les englobant dans un pluriel symbolique à vue écologique. Sekhmet, la déesse égyptienne au corps de femme et à la tête de lionne, elle, a un nom qui signifie « la guerrière ». C’est une déesse puissante.

Wendy Delorme explore dans ce livre hybride – récit autofictionnel et essai féministe – sa part léonine, née d’une projection-fascination au zoo de Berlin au début des années 2000. Au Tiergarten, elle vient rendre visite plusieurs fois par semaine à une lionne en cage, séparée des visiteurs par une vitre. C’est dans une sorte de souterrain, de tunnel, que les fauves sont gardés. L’odeur est intense, la chaleur insoutenable. La lionne est imperturbable, couchée, yeux mi-clos, parfois en position de sphinge. Elle est seule dans sa cage. Wendy Delorme est en train de vivre une histoire sensuelle intense avec un « soigneur » auxiliaire du zoo berlinois, un jeune homme qui manie le fouet dans la journée avec les fauves, et sert des cocktails le soir dans un bar. Peu à peu, Wendy Delorme fait le parallèle entre la lionne en cage et sa propre situation de couple : elle aussi est enfermée, soumise, elle prend des anxiolytiques pour apaiser ses angoisses comme on en donne sans doute à la lionne pour empêcher sa fureur. 

L’intérêt de cette projection-assimilation entre la femme et la lionne, dans ce livre, c’est que l’homme n’est pas vu du tout comme un lion. Au contraire, il est le dompteur. Il porte un fouet. Il domine, sur une échelle supérieure. Dans un chapitre très instructif, Wendy Delorme revient sur la fondation du Jardin des Plantes, et sur les attitudes opposées de deux de ses directeurs : Félix Cassas et Frédéric Cuvier. Le premier utilisait la force et la violence pour « apprivoiser » les fauves, le second pensait que les fauves étaient réduits en esclavage. 

« L’histoire des lions de Félix Cassal et de son successeur Frédéric Cuvier m’enseigne quelque chose. L’espèce humaine se divise en deux : d’une part les dompteurs, d’autre part les philosophes. Ces deux espèces se font la guerre, ne votent pas pareil, ne baisent pas pareil. Ce sont deux humanités opposées. Leur rapport au lion, à l’animal sauvage, nous révèle de quelle espèce est l’homme. Si j’applique cette grille de lecture à l’histoire de ma lionne intérieure, j’y vois que la femelle masochiste en moi a aimé les dompteurs avant les philosophes. »

Nous sommes ici à la moitié de l’ouvrage, et au centre de la réflexion de Wendy Delorme. D’où vient ce masochisme féminin ? D’une histoire sociétale de domestication des femmes, sans doute. Mais pour Wendy Delorme, l’image de la lionne du Tiergarten devient un vrai reflet : l’animale en cage se mord la patte, jusqu’à la blessure, quand Delorme se scarifiait, adolescente. La projection sur la lionne, l’assimilation à la lionne – « ma lionne intérieure » – sont aussi explorées du point de vue astrologique, autant dire magique. Dans la bibliothèque de sa mère, Wendy, née fin juillet, a découvert et absorbé vers l’âge de dix ans un bouquin intitulé Votre enfant est du signe du Lion. Les lions hantaient l’autrice avant la rencontre avec la lionne berlinoise, et avant la rencontre avec le soigneur-barman. 

J’ai dit « magique », pour ne pas dire spirituel. Soyons claire ici : je ne crois pas à l’astrologie, et bataille contre ces croyances chaque fois que j’en ai l’occasion, dans des conversations familiales ou amicales. Ce qui m’intéresse dans l’explication astrologique de Wendy Delorme, c’est le fait que, comme sa mère a acheté ce petit livre et l’a sans doute lu, elle a élevé sa fille dans l’idée qu’elle se faisait d’une enfant née sous le signe du Lion. Et ce qui m’intéresse dans le terme « magique », c’est qu’il renvoie à une notion exploitée par Isabelle Sorente dans son dernier ouvrage L’Instruction : la « magie sympathique », expression empruntée à Marguerite Yourcenar. La magie sympathique, c’est le stade légèrement supérieur à l’empathie, la véritable capacité de « se mettre à la place de », une sorte de quête spirituelle. On est loin de l’astrologie. En ce qui concerne Wendy Delorme, ici, sa capacité à se mettre à la place de la lionne du Tiergarten va la sauver : ce que la lionne ne peut pas faire – briser les barreaux de sa cage et reprendre sa liberté – l’autrice va le faire. Pour elle-même, pour se sauver et sauver sa peau, et peut-être aussi pour la lionne, pour la « venger », en quelque sorte. Pour que le schéma de domestication-enfermement-asservissement soit brisé. Parce que Wendy Delorme, née sous le signe du Lion, a délivré la lionne encagée en elle. 

Enfin, presque. Ce n’est que vingt ans plus tard, à Lyon – homophonie ! – qu’elle comprendra que l’homme qu’elle vient de rencontrer n’est pas un dompteur, mais un philosophe. Et qu’elle s’en réjouira.

Je suis toujours circonspecte lorsqu’on explore la part animale de l’être humain, et particulièrement lorsque les femmes explorent cette part animale pour réfléchir sur leur condition. Comme si on nous renvoyait à l’état de nature, en nous excluant de la culture. Je préfère envisager que les animaux ont une culture. Dans Devenir lionne, toutefois, cet écueil est évité. Le récit autofictionnel fonctionne comme un moteur romanesque, enveloppé de recherches poussées sur le règne animal et de considérations historiques et sociétales. 

La collection Bestial, chez JC Lattès, accueille des autoportraits d’auteurs à travers leurs animaux fétiches. L’autoportrait de Wendy Delorme en lionne encagée puis libérée, sur un parcours intime aux soubassements sociologiques, est très convainquant. 


lundi 6 février 2023

La Cabane aux confins du monde de Paul Tremblay

Paul Tremblay, La Cabane aux confins du monde (The cabin at the end of the world), traduit de l’américain par Laure Manceau, éd. Gallmeister, 2 février 2023, 352 p. 

J’ai eu vent de ce roman via un post de Mariana Enriquez sur Instagram. Elle disait à propos de l’auteur : « mi querido y admirado Paul Tremblay ». Cela a suffi pour que j’aille regarder d’un peu plus près la bibliographie d’un écrivain que je ne connaissais pas. Et voilà que j’apprends que le dernier film de M. Night Shyamalan, Knock at the cabin, sort cette semaine, et qu’il s’agit d’une adaptation du roman La Cabane aux confins du monde. Ni une ni deux, je cours acheter le roman (justement le jour de sa sortie, je n’en savais rien). J’ai lu d’une traite ce livre diabolique, je comprends ce que Shyamalan a pu y trouver comme échos à sa propre œuvre.

Que raconte le roman ? Il y est bien question d’une cabane – elle est peinte en rouge – située au bord d’un lac, près de la frontière canadienne. Une petite fille est dans le jardin, elle cherche à capturer des sauterelles pour les enfermer dans un bocal. La petite fille tient un carnet dans lequel elle note l’aspect des insectes – couleur, taille – et le nom qu’elle leur a donné. La petite fille est d’origine chinoise, elle a été adoptée par un couple de deux hommes qui au moment de la chasse entomologique de leur fille sont en train de lire, qui un essai sur le réalisme magique, qui un best-seller. Ce sont les vacances, on est détendu, on rêvasse, on est au milieu de nulle part et c’est comme une bénédiction. Un homme s’approche de la petite fille, il a l’air d’un géant mais il est gentil, il l’aide à attraper les sauterelles, la petite fille sait qu’il ne faut pas parler aux inconnus mais elle a l’impression d’être en présence d’un ami. Et puis trois autres personnes sortent du bois et s’avancent vers eux, deux femmes et un homme. Ils sont vêtus comme le géant gentil d’une chemise et d’un jean. Ils portent des sortes de faux bizarres, des outils bricolés, immenses, menaçants. La petite fille prend peur, rentre à la cabane pour retrouver ses papas. Le géant, qu’elle ne trouve plus si gentil, lui a dit qu’elle était une petite fille parfaite, qu’avec ses deux papas ils formaient une famille parfaite. Et il a ajouté :

« Rien de ce qui va se passer n’est ta faute. Tu n’as rien fait de mal, mais tous les trois, vous allez avoir des décisions difficiles à prendre. Terribles, même, je le crains. Je souhaiterais de tout mon cœur brisé que les choses puissent être différentes. »

On comprendra, à lire cette évocation du tout début du roman, que La Cabane aux confins du monde soit un roman difficile à lâcher. Une tension phénoménale est installée, renforcée par la couverture du livre sur laquelle on découvre ces armes bricolées et terrifiantes, en reflet sur un lac tranquille. Ce texte est une machine à fabriquer de la tension, et ce n’est pas un texte fabriqué. Bien entendu, les quatre individus vont pénétrer à l’intérieur de la cabane, retenir prisonniers les deux papas et la fillette, et expliquer pourquoi ils sont là, et comment cette famille a été choisie. Choisie pour quoi, au fait ? Pour empêcher l’apocalypse, rien de moins. Il suffira que les deux pères choisissent qui va être sacrifié – papa Andrew, papa Eric, ou leur fille – pour que la prophétie ne se réalise pas. La prophétie ressemble à toutes les plaies connues : les eaux inondant les terres, les épidémies se répandant sur les hommes, le ciel tombant en morceaux, les ténèbres envahissant le monde. Qu’est-il demandé à Andrew et Eric ? Un sacrifice. 

La Cabane aux confins du monde est un roman d’horreur, mais pas seulement. Le texte s’appuie sur des références prophétiques religieuses, mais les quatre intrus ne se réclament d’aucune religion. On pourrait penser que sur cette base romanesque se construit un texte dont le soubassement serait l’éloge de la vie champêtre et le mépris de la vie citadine, ou son contraire, mais pas du tout. Les quatre intrus ne sont pas du coin, ils viennent de villes différentes, étaient diplômés et exerçaient des métiers, avaient des projets. Ils ne se connaissaient et ont tout laissé tomber pour venir assaillir Andrew, Eric et leur fille, parce qu’ils ont eu des visions. Paul Tremblay distille les doutes incertains et les presque certitudes sur les motivations des assaillants, les renforçant par des actes inattendus à la fois incompréhensibles et logiques. Des reportages télévisés donnent raison aux intrus, des souvenirs ressurgis d’agression homophobe donnent raison aux victimes du chantage. 

Paul Tremblay signe un roman bâti au cordeau. Impossible d’en dire plus ici sur l’intrigue elle-même et son déroulement, ce serait faire violence au futur lecteur de ce roman stupéfiant, sidérant. Les titres des chapitres – « Eric », « Sabrina », « Wen », etc. – ne renvoient pas à un changement de narrateur, mais à un changement d’angle d’un narrateur omniscient. Les chapitres se chevauchent légèrement dans les premiers paragraphes, créant un kaléidoscope narratif qui tient du montage précis et subjectif. La violence est une composante omniprésente, aussi terrifiante psychologiquement que physiquement. Des éléments quasi graphiques – les armes bricolées que j’ai mentionnées plus haut, ou encore des masques en textile blanc – provoquent la terreur plus encore, si c’est possible, que la situation elle-même. Le parallèle entre les sept sauterelles capturées par la petite fille au début du roman et les sept personnages enfermés dans la cabane est saisissant. Le motif des cicatrices, réelles et psychiques, court à bas bruit tout au long du texte. 

Il y a bien longtemps qu’un roman ne m’avait pas tenue ainsi en haleine, suspendue entre terreur et empathie, scotchée par une intrigue en vortex déplaisant et admirable, une plongée dans la folie et la rationalité, une interrogation sur la vie, la mort, la vie des autres et la mort des nôtres. Il n’est pas étonnant que Mariana Enriquez parle de Paul Tremblay comme de quelqu’un de cher et d’admiré. J’ai pensé aux romans Sophie’s choice de William Styron et Sukkwan Island de David Vann, aux films As Bestas de Rodrigo Sorogoyen et A history of violence de David Cronenberg, autant de lectures et de visionnages dont je ne me suis, à dire vrai, jamais vraiment remise, qui continuent non de me hanter, mais de m’interroger, de m’émouvoir, de me secouer. 

Il ne faut pas avoir peur d’entrer dans La Cabane aux confins du monde. Certes, tout au long de la lecture, on sera terrifié. Mais, la dernière page tournée, on saura qu’on a lu un texte d’exception. 


vendredi 20 janvier 2023

L’Instruction d’Isabelle Sorente

Isabelle Sorente, L’instruction, éd. J.-C. Lattès, 11 janvier 2023, 245 p.


En 2008, à Levallois, devant quatre cents personnes venues de France et d’Europe, un Rinpotché énonce que « Il fut un temps où une seule instruction pouvait mener à l’éveil ». (Un Rinpotché, c’est un lama tibétain considéré comme un maître). Dans l’assemblée venue l’écouter : Isabelle Sorente. Elle est là un peu par hasard. Et soudain, alors que l’assemblée après des heures d’écoute est au bord de l’assoupissement, l’instruction surgit : « Une très ancienne tradition bouddhiste recommande à celui qui cherche une vie nouvelle de se mettre à la place d’un animal conduit à l’abattoir. » Dans L’Instruction, tout se joue à la page 79. Cet ouvrage autobiographique est un exemple magistral de mise en abyme du travail littéraire. Tous les lecteurs fidèles d’Isabelle Sorente auront identifié, dans cette instruction, la trame de son roman 180 jours, paru en 2013. Un des grands romans français contemporains. Le Rinpotché énonce cette instruction en 2008. L’Instruction, publiée en ce mois de janvier 2023, ne décrit pas la naissance d’un roman. Au contraire. L’Instruction montre que le roman est un jalon nécessaire, une fiction impérieuse, dans le « dénouage », et pas dans le dénouement. 

Lire l'article sur La Règle du Jeu


mardi 27 décembre 2022

Numéro deux de David Foenkinos

David Foenkinos, Numéro deux, éd. Gallimard, 2022, 240 p.

On le sait, Numéro deux raconte la trajectoire du petit garçon qui a failli jouer le personnage de Harry Potter au cinéma. On lui a préféré Daniel Radcliffe, parce qu’il avait « quelque chose en plus. » Je viens de lire ce roman, j’avais oublié qu’il était dans ma bibliothèque. 

Il se trouve que pendant les vacances de Noël, j’ai décidé de regarder tous les films de Harry Potter, ce que je n’avais jamais fait jusqu’à présent, je n’avais vu que Le Prisonnier d’Azkaban, au cinéma, avec mon neveu Pierrot, le jour de sa sortie. Lequel Pierrot m’a offert pour Noël, entre autres, un mug sérigraphié « Platform 9 ¾ », mug immédiatement adopté pour mon thé. Je range ma bibliothèque, je tombe sur le roman de Foenkinos, m’est revenu que je l’avais acheté pour 1 euro sur un stand de vide-grenier, un beau Gallimard collection blanche tout neuf, jamais ouvert. Je suis en pleine période Harry Potter, je n’ai jamais rien lu de Foenkinos. Voilà.

Bon, pas grand-chose à dire sur le roman, en fait. Ça se lit, facilement. Ça raconte l’histoire d’un petit garçon qui grandit avec la sensation qu’il a raté sa vie, qu’il est passé à côté de quelque chose de grand, de grandiose, et qui n’arrive pas à avancer parce que partout, toujours, Harry Potter et Daniel Radcliffe se rappellent à lui. Un petit garçon qui n’a vraiment pas de chance, dont le père meurt pratiquement sous ses yeux d’un cancer du poumon à quarante ans alors qu’il n’a jamais fumé, qui est maltraité  psychologiquement par le compagnon de sa mère, qui rencontre une fille qui lui plaît mais qui fuit dès le premier rendez-vous car il s’aperçoit que dans sa bibliothèque il y a un livre de J.K. Rowling. Un jeune homme qui devient gardien au Louvre parce qu’il fuit le contemporain. Un homme qui trouvera l’apaisement par une pirouette narrative hardie, dans le bar Hemingway du Ritz. 

Disons que c’est l’histoire d’un petit garçon à qui l’on n’a jamais raconté la sympathie qu’a toujours suscitée Raymond Poulidor. 

Disons que c’est un roman de veine feel good, enfin, il me semble, je ne suis pas spécialiste du truc. Une histoire de résilience, ce mot à la mode. 

Je n’avais, donc, jamais rien lu de David Foenkinos. Disons que ça, ça y est, c’est fait. Je crois qu’on ne m’y reprendra plus. Une décision qui a à voir avec le style, sans doute. Ou son absence. 

Voilà un joli Gallimard collection blanche tout neuf, dos non cassé, qui prendra place dès demain dans la boîte à livres de mon quartier. Je parie qu’il n’y restera pas longtemps.

Ah, au fait – j’ai vingt Poudlard Express de retard, j’en ai conscience… – quel bonheur de découvrir les films de Harry Potter !