mercredi 15 août 2018

Rentrée littéraire automne 2018


Etat des lieux des livres lus et appréciés, des articles rédigés et publiés

(liste soumise à changements de dernière minute, et en constante évolution...)





·      ARTIERES Philippe, Des routes, éd. Pauvert
·      BEGOUT Bruce, Le Sauvetage, éd. Fayard
·      GREENE Mark, Federica Ber, éd. Grasset
·      VASSET Philippe, Une vie en l’air, éd. Fayard

vendredi 29 juin 2018

De Prague à Ravensbrück – Lettres de Milena Jesenská


De Prague à Ravensbrück – Lettres de Milena Jesenská 1938-1944, présentation et notes d’Hélène Belletto-Sussel et Alena Wagnerová, traduction d’Hélène Belletto-Sussel, éd. Presses Universitaires du Septentrion, juillet 2016.


Etrange destin que celui de la correspondance de Milena Jesenská, qui semble une correspondance à sens unique dans laquelle on n’entend, chaque fois, qu’une seule voix. Ses lettres à Kafka sont perdues, mais on sait ce que Kafka lui  écrivait. Elle apparaissait, alors, « en creux ». Ses lettres à Willi Schlamm ont été conservées, mais on ne sait rien des réponses qu’elle a reçues – même si, en filigrane, comme dans tout échange épistolaire, la réponse transparaît, est reprise et discutée. Milena est ici tout en relief, vivante, vibrant d’une énergie sans pareille.

Dans la lecture d’une correspondance, qui par nature brasse de l’intime, on entend une voix, presque nue. C’est particulièrement frappant dans les lettres de Milena, qui parle – écrit – sans filtre, qui tempête et hausse le ton, qui martèle son propos, passe à autre chose, puis revient sur un sujet déjà évoqué, pour tempêter encore plus. Mais cette voix-là n’est pas que colérique, elle est avant tout passionnée : porteuse de sentiments amoureux qui ne sont pas partagés, et entièrement tournée vers le destin du journal dont elle a la charge, et du pays qui est le sien. Envoyer des lettres, c’est écrire pour n’être lu que par le destinataire. Le ton d’une correspondance – mettons à part les correspondances d’écrivains, qui font partie de l’œuvre, et qui parfois ont moins de spontanéité, surtout si l’écrivain en question a le souci de la postérité – n’est pas le ton de l’écriture. Et pourtant ! Dans le cas de Milena Jesenská, si la phrase est directe, le souci d’être comprise, et bien comprise, est sans cesse présent. Il faut dire que ses lettres oscillent entre les langues tchèque et allemande.

A qui écrit-elle, Milena ? A Willi Schlamm, un journaliste viennois juif, ex-communiste, qui publie aussi dans la revue tchèque Přitomnost, revue politique et culturelle de centre gauche à laquelle Milena consacre toute son énergie durant le temps de la correspondance qui nous est donnée ici. Nous sommes en 1938. La situation de la Tchécoslovaquie est rude, c’est la crise des Sudètes, l’Europe est au bord de la guerre mais en Tchécoslovaquie, la guerre a déjà commencé. Willi Schlamm prépare son exil pour les Etats-Unis, avec l’aide de William Dieterle, le cinéaste. La correspondance de Milena qui couvre cette période (1938-1939) est toute empreinte de l’urgence du moment. L’homme qu’elle aime et qui ne l’aime pas va partir pour toujours. Le journal qu’elle défend, et tient à bout de bras, a besoin des articles de Willi, articles que Milena traduit, et dont elle lui suggère les sujets. L’argent manque. Cruellement. Même pour les lettres, l’argent fait défaut : les expédier par avion, c’est cher. Ne pas choisir le mode aérien, c’est prendre le risque qu’elles se perdent.

Les lettres de Milena sont d’une importance capitale pour comprendre de l’intérieur la situation tchécoslovaque de l’époque. Mais elles sont aussi importantes, et peut-être de manière plus brûlante, pour comprendre comment on se débat quand tout est perdu d’avance, mais que l’on refuse de baisser les bras. Cette femme est formidable, résolument formidable. Elle brûle de mille feux, est sur tous les fronts – celui du journal, celui de l’organisation du départ des Schlamm, celui de la situation de son compagnon Evžen, du quotidien de sa fille. Elle fait et elle dit. Quand elle écrit, elle dit vraiment. Elle écrit à Willi des choses telles que : « Cette amitié bienveillante, aimable et tiède, qui vient plus de ta politesse que de ton cœur » ; « Je t’ai dit un jour qu’il m’était plus facile d’imaginer ma propre mort que ton départ » ; ou encore :

« Je commence à chercher des avantages au fait que tu sois loin d’ici – les avantages des lettres. Un être que je ne verrai plus jamais, par lettre, je peux tout lui dire. Absolument tout. Et je peux vingt fois par jour t’écrire que je t’aime, personne ne pourra rien me faire ! C’est merveilleux !
Est-ce que tu peux imaginer à quel point je t’aime ? Tu ne peux pas, c’est bien le problème. Sinon, tu n’aurais jamais eu le courage de partir. »

Les réponses de Willi sont perdues, mais au fond, a-t-on vraiment envie de les lire ? Pas sûr que le bonhomme ait été à la hauteur de Milena.

Peu à peu, l’amour n’est plus le sujet principal des lettres. La situation politique prend le pas sur les sentiments. L’urgence est autre, formulée pourtant sur le même ton d’exaltation et d’affirmation, de prise de position et de certitude : « Parce qu’ici, c’est un piège à rats. D’une manière ou d’une autre – on finira tous par y passer. » Mais aussi : « Je suis étonnée de voir que mon amour pour tes articles est plus grand que mon amour pour toi. » Milena, chair pétrie d’amour et de politique, vivant des temps d’urgence, jamais déboussolée, toujours debout, obstinée, persévérante. Admirable.

Il faut aller lire ces lettres-là, magnifiquement rendues en français par Hélène Belletto-Sussel. La voix que l’on y entend est aussi une voix contemporaine, une voix engagée et solaire. Le mot « battante » pour définir Milena semble bien terne. Milena Jesenská, dans la correspondance qui nous est donnée ici, apparaît comme un être de chair, de sang et d’esprit, et aussi comme une figure féminine essentielle du XXème siècle.

*

La dernière partie du livre est consacrée aux lettres que Milena a écrites en captivité, et qui ont été miraculeusement retrouvées. L’histoire de ces lettres est à elle seule un roman. Mais on n’est pas, ici, dans la fiction. On est dans la chair du siècle dernier, dans le vif de l’Histoire.



jeudi 28 juin 2018

A propos des girafes


La girafe est une élégance. Voilà ma définition de cet animal qui me fascine depuis toujours, je crois. Que Dalí ait peint des éléphants montés sur des jambes girafines est une image surréaliste, et une représentation de l’humain imaginaire. Lourdeur et fragilité de l’hybride dalinien. Dalí a peint aussi une girafe en feu, symbolique de la guerre civile. La girafe, quoi. Signifiante et symbolique.  Quand je vais faire un tour au Parc de la tête d’or, dans ma ville, parc qui abrite un zoo pensé, mis en forme et en scène, je vais saluer ces deux espèces-là : les girafes, et les éléphants. Qui incarnent, me semble-t-il, les deux extrêmes d’une flèche indiquant l’infini dans les deux sens : la grâce et la force. Deux animaux qui paraissent tout droit sortis d’un bestiaire imaginaire, médiéval. Deux inventions poétiques, mais non, ce ne sont pas des inventions.



On connaît l’expression « peigner la girafe ». On ignore peut-être que cette expression a une origine historique – sans doute fausse – et une explication métaphorique. En 1826, le pacha d’Egypte offre au roi Charles X une girafe. Cette première girafe vivante arrivant sur le sol français est accueillie à Paris le 30 juin 1827, après avoir traversé la mer et une bonne partie de la France. « Peigner la girafe », c’est signifier que l’on ne fait rien, à l’instar du gardien du Jardin des Plantes à qui l’animal est confié à l’époque. Mais, si l’on considère la forme de la bête, son cou si long, si étrange, si  évocateur de l’anatomie masculine, « peigner la girafe » prend un tout autre sens.

Eric Poindron publie ce mois-ci un livre bâti tout en sensibilité, et intitulé L’Ombre de la girafe. Poindron ne peigne pas la girafe, il nous la peint (je reprends ici une faute de français très répandue, sans doute due à ce foutu gérondif « peignant », qui s’applique aux deux verbes. On se souvient peut-être qu’une des aventures de San Antonio s’intitule En peignant la girafe). Ou nous la dépeint. La girafe est pour lui un motif d’imaginaire et d’enfance, de littérature et d’exploration, de surprises et d’interrogations.

Le livre de Poindron est une sorte de pêle-mêle qui dessine un chemin personnel. Les girafes font partie de l’histoire de sa famille, de ses émerveillements d’enfance, et de ses recherches et découvertes au fil des lectures et des déambulations. Avec Poindron, on prend la route, réellement, on explore la Champagne où la girafe a aussi son territoire – quelle histoire que celle de François Le Vaillant, explorateur et ornithologue du XVIIIème siècle, né à Paramaribo et mort dans la Marne ! Dans L’Ombre de la girafe, on passe, comme du coq à l’âne, de la girafe au cirque, du rhinocéros à l’autobiographie : « J’ai vingt ans, j’habite rue Geoffroy-Hilaire et je suis veilleur de nuit chez un grand couturier. » Geoffroy Saint-Hilaire ? Celui-là même qui a été chargé de conduire de Marseille à Paris la girafe vivante offerte par le pacha d’Egypte à Charles X ? Oui, décidément, Poindron est cerné par les girafes… Il faut aller lire ce petit livre tout de tendresse et de sensibilité, construit sur la digression et le retour sur l’enfance, tout empreint d’imaginaire et de références on ne peut plus sérieuses. On pensera, en lisant L’Ombre de la girafe, au roman Pourquoi les oiseaux meurent de Victor Pouchet, publié l’année dernière aux éditions Finitude – Pouchet est d’ailleurs cité dans les remerciements, en fin d’ouvrage.

L’ombre de la girafe ne dit rien des taches de l’animal, comme l’ombre du zèbre ne révèle en rien ses zébrures. Le titre du si joli livre d’Eric Poindron est symbolique à plus d’un titre. Voilà une invitation à se souvenir de son enfance et à la rêver, à étudier l’Histoire et à la raccrocher à sa propre histoire. A explorer, aussi, les confins sans frontières de son imagination, en toute sensibilité.





Eric Poindron, L’Ombre de la girafe, éd. Bleu autour, 7 juin 2018, 120 p.