jeudi 23 janvier 2020

Vie de Gérard Fulmard de Jean Echenoz


Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, éd. de Minuit, 3 janvier 2020, 240 pages.

Qui est Gérard Fulmard ? Personne, ou presque. Il ressemble « à n’importe qui, en moins bien ». Ex-steward débarqué pour une obscure histoire dont on ne saura rien dans le roman, il a été déchu de ses droits civiques et vivote dans un « deux-pièces et demie » de la rue Erlanger, où sa mère avant lui a vécu. La rue Erlanger a été le théâtre d’au moins deux faits divers qui sont encore dans toutes les mémoires : y a eu lieu le suicide de Mike Brant, au numéro 6, et au numéro 10 résidait le Japonais cannibale Issei Sagawa. Ce sont les deux faits divers mentionnés dans le roman. Ajoutons à cette funeste liste que le 5 février de l’année dernière un incendie se déclarait au 17 bis, faisant dix morts. Jean Echenoz pose son héros dans cette rue singulière, marquée. « Héros », entendons-nous : Gérard Fulmard a tout du flemmard aboulique : il a 45 ans, aucune perspective, vit seul et passablement désargenté. Une idée lui passe par la tête : ouvrir une agence de détective, ou quelque chose comme ça. Il choisit comme raison sociale « Cabinet Fulmard Assistance », un terme assez vague pour attirer toutes sortes de clients.



samedi 18 janvier 2020

Juliette de Patrick Tudoret


Patrick Tudoret, Juliette, éd. Tallandier, 9 janvier 2020, 272 pages.

La Juliette du titre, c’est Juliette Drouet, la compagne de Victor Hugo. Le mot « compagne » lui va comme un gant, même s’il n’est pas très juste en l’occurrence. Juliette était la maîtresse de Victor, mais Victor a eu plus d’une maîtresse. Juliette a toujours été là, est toujours restée auprès de son grand homme, mais elle et lui ne vivaient pas sous le même toit. Le roman débute sur une crise, Juliette s’est enfuie après une infidélité de Victor, elle est désespérée, il la cherche partout, tout aussi désespéré, mais elle n’en sait rien. Nous sommes en 1873, Juliette vivra encore dix ans, Victor ne lui survivra que deux petites années. La crise passe. Le couple est reformé.

Patrick Tudoret fait parler Juliette à la première personne, et nous livre une sorte d’autobiographie romanesque. La voix de Juliette, nous la connaissons, nous avons les milliers de lettres qu’elle a envoyées à son « Toto » et les réponses que Toto a envoyées à sa « Juju ». On retrouve dans ce roman le caractère quelque peu exalté de la jeune femme, puis de la femme mûre, puis de la vieille femme. Leur liaison durera cinquante ans. On connaît l’histoire : l’épouse de Victor Hugo, Adèle, est la maîtresse de Sainte-Beuve bien avant l’entrée en scène de Juliette Drouet. La liaison avec Sainte-Beuve prend fin, mais Juliette reste la maîtresse officielle de Hugo. Cela est moderne, ou pas. Cela a des allures d’« arrangement », mais ça n’en est pas vraiment un. Le lien entre Victor et Juliette est au-delà de l’amour, et au-delà de l’adultère. Juliette est bien la « compagne ». C’est elle qui recopie les manuscrits de Hugo, par exemple.

Le roman de Patrick Tudoret dessine le portrait d’une femme intelligente et sensible, douée pour le bonheur malgré les épreuves. Juliette et Victor voyagent ensemble en Europe, vivent ensemble les troubles politiques, les angoisses de la fuite, l’exil. C’est sans doute à Guernesey que Juliette et Victor ont passé leurs années les plus heureuses. Installés très près l’un de l’autre – Victor et sa famille à Hauteville House, Juliette dans une maison d’où elle a vue sur le look-out et peut observer l’amour de sa vie écrire debout face à la mer, puis faire sa gymnastique tout nu – ils se voient chaque jour. Victor et ses fils viennent déjeuner chez Juliette.

De leur première rencontre en février 1833 à la mort de Juliette en 1883, ils ne se quitteront jamais. Ils vivront tout ensemble : les joies et les épreuves, parmi lesquelles la perte des enfants. Patrick Tudoret nous montre l’itinéraire d’une femme amoureuse et modeste. Juliette était une femme remarquable, pas du tout une maîtresse de l’ombre mais une sorte de génie tutélaire. Elle tient une place tout à fait à part dans l’histoire des lettres françaises, mais elle y a sa place, indéniablement. On peut imaginer que Victor Hugo, tout Hugo qu’il ait été et soit devenu, n’aurait pas été le même sans Juliette Drouet. Ni dans la vie, ni dans la littérature.

Le roman de Patrick Tudoret, très bien documenté, nous invite dans l’intimité de ce couple exceptionnel.

jeudi 2 janvier 2020

Une machine comme moi de Ian McEwan


Ian McEwan, Une machine comme moi (machines like me and people like you), traduit de l’anglais par France Camus-Pichon, éd. Gallimard, 3 janvier 2020, 390 pages.


L’un des thèmes majeurs de ce remarquable roman apparaît dans l’épigraphe, qui ne prend son sens que dans le dernier versant du texte, laissant ainsi le lecteur s’imprégner de la totalité des réflexions soulevées. Car Une machine comme moi est un roman dense, fourni, comme on le dirait d’une végétation : tout s’y imbrique et s’entremêle. Si la narration en elle-même est linéaire, à l’exception notable d’un presque récit inséré dans une conversation au mitan exact du livre, les différents événements de rejoignent de façon si vertigineuse que l’on sait, et voit, que l’on est entré dans un texte majeur.


dimanche 29 décembre 2019

Ada ou la beauté des nombres de Catherine Dufour


Catherine Dufour, Ada ou la beauté des nombres, éd. Fayard, septembre 2019, 300 pages.

Ada Lovelace, je l’ai croisée plusieurs fois ces dernières années, au fil des pages ou sur les écrans. Chez Antoine Bello, par exemple, ou encore dans la troisième saison de la série Victoria, et, bien entendu, dans une biographie de Byron. Mais c’est la première fois qu’un livre lui est consacré en français. La biographe, c’est Catherine Dufour, une femme formidable qui publie des chroniques dans Le Monde diplomatique, écrit des romans de science-fiction, et, accessoirement, est ingénieure en informatique. La figure d’Ada Lovelace ne pouvait que l’intéresser.

Augusta Ada (1815-1852) est la fille de lord Byron et d’Annabella Milbanke – que son poète d’époux surnommait « The Princess of Parallelograms ». Le mariage ne dure pas, Byron est un sale type qui violente sa femme. Ada ne verra que très peu son père. Annabella est une mère tortionnaire, qui applique les principes de l’éducation en vigueur en cette ère georgienne : corsets contre la scoliose, privations et humiliations. On découvre, dans cette biographie, le côté le plus noir de l’éducation à l’anglaise. Catherine Dufour décrit les sévices imposés, et dresse le portrait d’une mère terrifiante. L’enfance d’Ada n’est que le prélude à une vie d’adulte elle aussi compliquée et mâtinée de violence. Elle se marie à un M. King comte de Lovelace, a trois enfants, mais la maternité ne l’intéresse guère, et son époux est violent. La vie des femmes, au tournant des ères georgienne et victorienne, ressemble singulièrement à l’enfer : elles passent d’une tutelle à l’autre, jamais autonomes. Cet aspect-là de la société est formidablement montré et écrit par Catherine Dufour.

Ada est une surdouée, qui se passionne sur le tard – entendons-nous : après le mariage et les grossesses – pour les mathématiques, l’algèbre, la géométrie. Passons quelques étapes, et retrouvons-la aux côtés de Charles Babbage, devant les plans de la « machine à différences ». Voilà la première conception de l’ordinateur. Ada s’enthousiasme, travaille à des traductions d’articles, et rédige la première « boucle », c’est-à-dire le premier algorithme de l’histoire. Mais elle est femme et quand on est femme, on ne fait pas ces choses-là… Elle ne peut signer ses découvertes que de ses initiales, et cela, peut-être la rend folle. Très peu de reconnaissance dans le milieu scientifique. La vie d’Ada prend ensuite un tour échevelé : amant, pertes au jeu, maladie…

Catherine Dufour choisit de raconter la vie d’une femme exceptionnelle dans une langue très contemporaine qui sied comme un gant à son héroïne. Le milieu d’Ada est rendu dans son aspect historique et familial, on y croise toutes les figures importantes du temps : Faraday, Sommerville, Babbage, et bien d’autres, hommes et femmes de sciences et géniaux visionnaires. On y croise aussi, en des temps décalés, après la mort d’Ada, la trajectoire de tous ceux qui ont été évoqués, qui ont fait partie, de près ou de loin, de la vie de la comtesse de Lovelace. Parmi eux, bien entendu, Byron et sa sœur Augusta, les trois enfants d’Ada, sa mère, son époux, mais également Claire, la demi-sœur de Mary Shelley, qui elle aussi a donné une fille à Byron. Tout un monde surgit, entremêlé.

Ada ou la beauté des nombres est une biographie qui se lit d’une traite, menée tambour battant dans une langue délectable loin de tout académisme, et qui, enfin !, nous fait entrer un peu plus avant dans la vie d’une femme remarquable. Oui, on peut avoir été informaticienne avant l’apparition de l’ordinateur. Ainsi, Ada Lovelace. Qui voulait faire de la « science poétique » alliant les mathématiques maternelles et la poésie paternelle, qui rêvait d’une machine concevant de la musique, qui a conceptualisé l’idée-même d’intelligence artificielle.


lundi 23 décembre 2019

Fauré et l’inexprimable de Vladimir Jankélévitch


Vladimir Jankélévitch, Fauré et l’inexprimable, éd. Plon, novembre 2019, 430 p.

Tout est dans le titre, comme toujours. La musique est l’art de l’ineffable – en cela se distingue-t-elle de la peinture, peut-être, et encore, pas sûr. Mais l’ineffable, l’inexprimable, comment le cerner, puisque, justement, il ne peut être exprimé ? Il y a, sans doute, dans la musique française des débuts du XXème siècle, quelque chose qui ne ressemble à rien d’encore connu, d’encore dit. Un presque rien essentiel qui, chez Fauré, Debussy et Ravel, exprime ce qu’est la précarité, et pas seulement celle de l’existence. Les vagues de la mer, les jeux d’eau, les sortilèges. Qui tente de s’écrire, chez Proust. Qui cherche sa réalité immatérielle, chez Mallarmé. Vladimir Jankélévitch, était philosophe ET musicologue. Autant dire qu’il jouait sur deux tableaux, en même temps. Mais pas en parallèle. Chez Gabriel Fauré, ce qu’il sonde, c’est la poésie.

La poésie, en musique, s’exprime de deux manières : par le son, bien entendu, mais aussi, plus graphiquement – comment, la musique est graphique ? Et la poésie aussi ? Mais oui ! – dans la partition elle-même, dans le dessin des notes. Pour goûter dans son entièreté cet ouvrage, il faut savoir déchiffrer les partitions. Il faut pouvoir suivre une pensée philosophique et sensible qui elle-même découle de l’écoute et du déchiffrement. La musique rassemble tous les arts, et Jankélévitch, chez Fauré, les débusque tous. Prenons pour exemple la page 194 de cet ouvrage :

«  Ce ton de MI, sur lequel se lève, comme sur un ciel pâle, le rideau de la Chanson d’Eve, il est commun à trois mélodies détachées, parues dans le même temps : le Don Silencieux op.92 (1906), Chanson, d’après Henri de Régnier op.94 (1907), et une Vocalise qui est une véritable mélodie sans parole ; il baignera de sa calme lumière, dans le Quatuor, les “verba ultima” du vieillard. »

On en conviendra, les réflexions de Jankélévitch sur Fauré semblent s’adresser à un public averti. Sans forcément être ferré à glace sur l’œuvre entière de Gabriel Fauré, il faut savoir déchiffrer, siffloter, ou entendre dans sa tête les portées qui étayent la démonstration philosophique. Cependant, dans l’écriture même de Jankélévitch, l’ineffable est à l’œuvre : ce « ciel pâle », cette « calme lumière », sont mis en mots et en images. Cet art d’embrasser le graphisme de la partition, la couleur suggérée et ressentie – un trait rimbaldien –, la poésie… Pour le lecteur – la lectrice – le plaisir de lecture égale celui du mélomane éclairé.

Un ouvrage à mettre, réflexion faite, entre toutes les mains, y compris entre celles des néophytes. On y entend, par-delà la mélodie d’amour à la musique française, la voix d’un homme remarquable :

« Et pourtant, c’est un fait : la grande phrase du sixième Nocturne trouve d’emblée, comme une amie, le chemin du cœur. A condition, bien entendu, qu’on en ait un. »

Quelque part, là, dans la conclusion de l’ouvrage, se joue, en sourdine, le combat d’un homme qui a renoncé à la musique allemande ; qui dit son amour de la France ; qui, debout, invaincu, parle de morale et de cœur.