vendredi 20 janvier 2023

L’Instruction d’Isabelle Sorente

Isabelle Sorente, L’instruction, éd. J.-C. Lattès, 11 janvier 2023, 245 p.


En 2008, à Levallois, devant quatre cents personnes venues de France et d’Europe, un Rinpotché énonce que « Il fut un temps où une seule instruction pouvait mener à l’éveil ». (Un Rinpotché, c’est un lama tibétain considéré comme un maître). Dans l’assemblée venue l’écouter : Isabelle Sorente. Elle est là un peu par hasard. Et soudain, alors que l’assemblée après des heures d’écoute est au bord de l’assoupissement, l’instruction surgit : « Une très ancienne tradition bouddhiste recommande à celui qui cherche une vie nouvelle de se mettre à la place d’un animal conduit à l’abattoir. » Dans L’Instruction, tout se joue à la page 79. Cet ouvrage autobiographique est un exemple magistral de mise en abyme du travail littéraire. Tous les lecteurs fidèles d’Isabelle Sorente auront identifié, dans cette instruction, la trame de son roman 180 jours, paru en 2013. Un des grands romans français contemporains. Le Rinpotché énonce cette instruction en 2008. L’Instruction, publiée en ce mois de janvier 2023, ne décrit pas la naissance d’un roman. Au contraire. L’Instruction montre que le roman est un jalon nécessaire, une fiction impérieuse, dans le « dénouage », et pas dans le dénouement. 

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mardi 27 décembre 2022

Numéro deux de David Foenkinos

David Foenkinos, Numéro deux, éd. Gallimard, 2022, 240 p.

On le sait, Numéro deux raconte la trajectoire du petit garçon qui a failli jouer le personnage de Harry Potter au cinéma. On lui a préféré Daniel Radcliffe, parce qu’il avait « quelque chose en plus. » Je viens de lire ce roman, j’avais oublié qu’il était dans ma bibliothèque. 

Il se trouve que pendant les vacances de Noël, j’ai décidé de regarder tous les films de Harry Potter, ce que je n’avais jamais fait jusqu’à présent, je n’avais vu que Le Prisonnier d’Azkaban, au cinéma, avec mon neveu Pierrot, le jour de sa sortie. Lequel Pierrot m’a offert pour Noël, entre autres, un mug sérigraphié « Platform 9 ¾ », mug immédiatement adopté pour mon thé. Je range ma bibliothèque, je tombe sur le roman de Foenkinos, m’est revenu que je l’avais acheté pour 1 euro sur un stand de vide-grenier, un beau Gallimard collection blanche tout neuf, jamais ouvert. Je suis en pleine période Harry Potter, je n’ai jamais rien lu de Foenkinos. Voilà.

Bon, pas grand-chose à dire sur le roman, en fait. Ça se lit, facilement. Ça raconte l’histoire d’un petit garçon qui grandit avec la sensation qu’il a raté sa vie, qu’il est passé à côté de quelque chose de grand, de grandiose, et qui n’arrive pas à avancer parce que partout, toujours, Harry Potter et Daniel Radcliffe se rappellent à lui. Un petit garçon qui n’a vraiment pas de chance, dont le père meurt pratiquement sous ses yeux d’un cancer du poumon à quarante ans alors qu’il n’a jamais fumé, qui est maltraité  psychologiquement par le compagnon de sa mère, qui rencontre une fille qui lui plaît mais qui fuit dès le premier rendez-vous car il s’aperçoit que dans sa bibliothèque il y a un livre de J.K. Rowling. Un jeune homme qui devient gardien au Louvre parce qu’il fuit le contemporain. Un homme qui trouvera l’apaisement par une pirouette narrative hardie, dans le bar Hemingway du Ritz. 

Disons que c’est l’histoire d’un petit garçon à qui l’on n’a jamais raconté la sympathie qu’a toujours suscitée Raymond Poulidor. 

Disons que c’est un roman de veine feel good, enfin, il me semble, je ne suis pas spécialiste du truc. Une histoire de résilience, ce mot à la mode. 

Je n’avais, donc, jamais rien lu de David Foenkinos. Disons que ça, ça y est, c’est fait. Je crois qu’on ne m’y reprendra plus. Une décision qui a à voir avec le style, sans doute. Ou son absence. 

Voilà un joli Gallimard collection blanche tout neuf, dos non cassé, qui prendra place dès demain dans la boîte à livres de mon quartier. Je parie qu’il n’y restera pas longtemps.

Ah, au fait – j’ai vingt Poudlard Express de retard, j’en ai conscience… – quel bonheur de découvrir les films de Harry Potter ! 


mercredi 9 novembre 2022

La Pierre jaune de Geoffrey Le Guilcher

Geoffrey Le Guilcher, La Pierre jaune, éd. La Goutte d’or, février 2021.

Les temps sont anxiogènes, ne le nions pas. Sur l’anxiété ambiante plane l’ombre d’une attaque nucléaire, mais les bombes ne sont pas forcément là où l’on croit. Dans La Pierre jaune, le journaliste d’investigation Geoffrey Le Guilcher imagine un scénario catastrophe : un, puis deux avions, vont se fracasser sur l’usine de retraitement de La Hague. L’action se passe en 2024, et l’on aime à croire qu’il s’agit d’une dystopie, et non d’un roman d’anticipation, même si les situations développées dans la plupart de romans d’anticipation se sont rarement vérifiées. Le motif de base de ce roman ne sort pas d’un chapeau : dans le domicile de Ben Laden, au Pakistan, on a retrouvé des papiers et des dossiers dans lesquels l’hypothèse d’une attaque sur La Hague était envisagée, ou tout au moins envisageable. Bon, comme le secret est éventé, on peut parier que cela n’arrivera pas. Mais si cela arrivait, comme l’imagine Geoffrey Le Guilcher dans son roman, la catastrophe serait sept fois plus catastrophique que celle de Tchernobyl. Arg !... Angoissant, non ?

Le personnage principal de La Pierre jaune est un flic anglais infiltré dans les milieux activistes français. Le groupe est installé dans une presqu’île bretonne, La Pierre jaune, et vit pratiquement en autarcie dans un campement de caravanes et de potagers bio. Les membres sont décrits comme des gens sympas mais violents, allumés, convaincus des causes qu’ils défendent, en marge de tout, vaguement survivalistes. Lorsque l’attaque sur La Hague a lieu, la Normandie et la Bretagne sont évacuées, ce n’est qu’une petite partie du territoire contaminé, mais c’est le plus contaminé, donc, évacuation obligatoire. Les activistes décident de rester sur leur presqu’île bretonne, désobéissance oblige.

A partir de là, de ce refus d’évacuation, tout un scénario de survie est élaboré. Les activistes, paranoïaques prévoyants, ont prévu pas mal de choses, et savent beaucoup de choses. Par exemple, ils savent qu’il faut se raser entièrement le corps – poils et cheveux – pour éliminer la contamination extérieure immédiatement. Ils savent qu’il faut prendre de l’iode et du bleu de Prusse pour éliminer une partie de la contamination intérieure. Ça tombe bien, ils ont des stocks. Ça, c’est parer au plus pressé. Ensuite, les vrais problèmes se posent : boire, manger. Impossible de consommer les légumes du potager, impossible de boire l’eau du robinet, ou l’eau de pluie – les premières pluies sont acides et brûlent les corps. Le groupe migre vers la station balnéaire chic de la presqu’île, protégé par des sacs poubelles car il ne faut pas que le corps soit en contact avec l’air ambiant. On s’installe dans de belles villas vides, on s’en va trouver des packs d’eau et des boîtes de conserve dans les supermarchés fermés et les maisons environnantes. On tente de survivre.

L’épisode le plus  impressionnant, me semble-t-il, est celui de l’attaque des chiens. Le flic infiltré continue sa mission, il n’est pas parti, et, alors qu’il s’éloigne quelques instants du groupe des activistes et de la villa squattée pour aller respirer en bord de mer, il se retrouve face à trois chiens squelettiques, affamés, qui l’attaquent et le blessent. Cet épisode renvoie de plein fouet aux chiens de Pripiat, cette ville située tout à côté de Tchernobyl. On se souvient que des militaires avaient été chargés d’abattre les chiens, car ils étaient non seulement contaminés, mais devenus sauvages. L’attaque des chiens sur la plage est la marque tangible des conséquences d’une contamination et d’une évacuation. 

Il est bon, parfois, de se faire peur autrement qu’avec des zombies ou des fantômes. La lecture de La Pierre jaune est angoissante à souhait, et, espérons que le roman soir entièrement basé sur la fiction. Twistons la réplique de Drôle de drame « A force d’écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver. » Le roman de Geoffrey Le Guilcher est basé sur une enquête précise, mais ne nous empêchons pas de penser qu’à force d’écrire des choses horribles, elles n’arriveront pas. Ou que parce que ces choses horribles ont été imaginées, et envisagées, nous avons encore la possibilité de les empêcher. 

 


dimanche 6 novembre 2022

Vers les étoiles de Mary Robinette Kowal

Mary Robinette Kowal, Vers les étoiles (The Calculating Stars), traduit de l’anglais (USA) par Patrick Imbert, (première édition Denoël, coll. Lunes d’encre),  éd. Folio SF, octobre 2022, 576 p.


En 1952, une météorite s’écrase dans l’océan au large de Washington, tuant toute la population dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres. Elma et son époux Nathaniel York échappent à la catastrophe. Elma est l’héroïne de ce formidable roman : mathématicienne surdouée – elle est entrée à l’université à 14 ans – elle a été pilote pendant la seconde guerre mondiale. Elle est juive, et cela a son importance dans l’histoire. Elle subit par deux fois le syndrome du survivant : en survivant à la Shoah même si, Américaine, elle n’était pas directement visée, comme les Européens, par les nazis, et elle a retrouvé après la guerre des réflexes de culture juive qui ne lui étaient pas coutumiers ; et en perdant ses parents lors de la catastrophe de la météorite. Elma est une calculatrice hors-pair. Avant même de trouver refuge dans une zone protégée, à partir des données d’impact de la météorite, elle arrive à la conclusion que cette catastrophe conduit irrémédiablement à la grande extinction. Dans un premier temps, il va faire froid, le ciel sera couvert, et puis l’effet de serre jouera, le climat se réchauffera, et la Terre sera inhabitable. Il reste quelques années pour agir. Agir ? Comment ? En préparant la colonisation d’autres planètes, pour évacuer l’humanité. Elma veut participer à ce sauvetage, elle a perdu trop de monde, déjà. 

Nous sommes donc en 1952, les projets spatiaux vont prendre une importance capitale. Pas d’ordinateurs, les calculs se font à la main, avec une règle à calcul. Elma, elle, fait les calculs de tête et vérifie seulement ensuite avec la règle. A l’agence spatiale, ce sont des femmes qui calculent, comme dans la vraie vie, a-t-on envie de dire. On se souvient du livre, et du film, Les Figures de l’ombre, dans lesquels on découvrait le rôle de femmes afro-américaines dans la conquête spatiale. L’agence spatiale du roman est internationale, ce sont des femmes de toutes nationalités qui opèrent. Ces femmes sont exceptionnelles. La plupart d’entre elles sont pilotes, et quand les premiers astronautes sont formés, elles se demandent bien pourquoi on n’a pas fait passer de tests aux femmes, alors que certaines d’entre elles ont plus d’heures de vol que les hommes choisis. Mary Robinette Kowal tisse une histoire captivante sur la conquête spatiale qui interroge également les inégalités de traitement, le sexisme, la ségrégation. S’il n’y a pas de femmes parmi les premiers hommes de l’espace, il n’y a pas non plus de noirs. En lisant ce roman, on pense à la série For all mankind, qui évoque aussi la place des femmes dans l’espace, mais dans les années 70. 

Le personnage d’Elma est traité sur le mode sensible. Elma forme un couple parfait avec son mari Nathaniel, ingénieur. Nathaniel découvre au cours du roman la fragilité de sa femme, qui reste traumatisée par le traitement qu’on lui a fait subir durant ses années d’université : elle était si jeune et si brillante, ses professeurs la montraient toujours en exemple, les étudiants la jalousaient. Elma est une boule d’anxiété, elle est incapable de s’exprimer en public sans paniquer, elle fuit les réunions. Lorsqu’elle devient « Lady Astronaute » sans être encore allée dans l’espace, elle est obligée de passer à la télévision. Mary Robinette Kowal dresse le portrait d’une femme américaine des années 50, certes exceptionnelle, mais obligée de prendre des tranquillisants pour mener à bien sa mission, et obligée de cacher le fait qu’elle prend des médicaments. Elma est en butte à l’animosité du premier astronaute, qui lui affirme qu’elle n’ira jamais dans l’espace, il s’y engage. C’est bien la condition féminine qui est ici interrogée.

Vers les étoiles est un pur roman SF, et un vrai roman féministe. Un épisode particulièrement marquant à propos du sexisme est l’entraînement en piscine : les photographes de presse sont conviés à la séance, et les aspirantes astronautes – on les appelle les astronettes – doivent effectuer les exercices en bikini. Lorsqu’il est question d’envoyer – enfin ! – une femme dans l’espace, on choisit la candidate brésilienne : elle a tous les diplômes et toutes les qualités requises, mais elle est aussi… reine de beauté ! Un roman, donc, qui met l’accent sur les difficultés des femmes à se faire une place dans le monde masculin de l’ingénierie de pointe, et une place dans le monde du travail, tout simplement. Qui met l’accent également sur les traumatismes particuliers à surmonter et dépasser, sur des préjugés hélas toujours en vigueur : être femme, être juif-juive, être noir-noire, être asiatique… Face à l’urgence de la situation – sauver le monde, rien que ça – les préjugés prédominent. Le fait de mettre en relief ces difficultés alors qu’il s’agit de sauver l’humanité renforce l’inanité des préjugés. Elma saura surmonter ses craintes et ses troubles pour trouver sa place : elle s’envolera, bien sûr, pour la Lune, et deviendra véritablement Lady Astronaute. La suite de ses aventures, nous la découvrons dans le roman Vers Mars, ma prochaine lecture. 

Mary Robinette Kowal parvient à tresser la SF avec le sociétal, et c’est une réussite. Son roman a d’ailleurs été distingués par de nombreux prix : prix Hugo, prix Locus, prix Nebula, prix Sidewise, prix Julia Verlanger… Courez lire les aventures de Lady Astronaute !

*

NB : Mary Robinette Kowal est, par ailleurs, marionnettiste. Et sur son compte Instagram, vous pouvez la voir converser avec son chat, au moyen d’un tapis recouvert de boutons-poussoirs qui prononcent des mots lorsque le chat marche dessus. C’est saisissant. 


vendredi 4 novembre 2022

Ce parc dont nous sommes les statues de Georges-Olivier Châteaureynaud

Georges-Olivier Châteaureynaud, Ce parc dont nous sommes les statues, nouvelles, éd. Grasset, octobre 2022, 208 p.


Cet article nécessite un préambule : il se trouve que Georges-Olivier Châteaureynaud m’a dédié ce recueil – la preuve en page 7 de l’ouvrage… Ce geste d’amitié est émouvant pour la lectrice, et un peu gênant pour la critique. L’article que je vais rédiger sera-t-il sujet à caution ? Mon analyse pourra-t-elle être lue sans défiance ? Je vais l’affirmer tout de go : ces dix textes sont formidables, voilà le jugement de la dédicataire et celui de la critique.

Georges-Olivier Châteaureynaud est romancier et nouvelliste. Dans les deux genres, il met à l’œuvre une imagination flamboyante qui se déploie, cependant, de manière différenciée. L’écriture d’un roman est un travail au long cours, un labeur qui demande du souffle pour dessiner une arche, et qui induit que l’auteur va vivre avec ses personnages pendant des années. L’écriture d’une nouvelle naît d’un élan de sprinteur : une idée surgit, une situation, que l’on va développer sur quelques pages. Dans ces textes-là, courts, nécessaires, se révèle davantage la psyché de l’écrivain. Et plus encore : c’est dans les nouvelles que l’intime s’insinue vraiment. Intime transmuté bien entendu, même si apparaissent ici et là des motifs d’évidence, comme le chien Loufou dans la nouvelle « Ce qui tombe du ciel », chien qui apparaissait également dans le dernier roman de Châteaureynaud – A cause de l’éternité – mais dans un insert. L’écrivain Brumaire, projection de l’auteur, y racontait au coin du feu, comme il lirait une nouvelle, une histoire de pont du diable. C’est bien dans le court que court l’intime.

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dimanche 9 octobre 2022

Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022

Petit texte de réflexion – le prix Nobel de littérature et la salle C306


Commencer par penser, jeudi dernier à 13:00, alors que je sortais de la salle C306 après deux heures de cours banales et sans éclat, que j’étais contente qu’une femme française ait été distinguée par les jurés Nobel. La France, terre de littérature. Une femme, enfin. Me souvenir que j’avais pleuré d’émotion à l’annonce du Nobel décerné à Modiano, alors que je sortais également de la salle C306 après deux heures de cours, peut-être moins banales et menées avec plus d’éclat. Monter dans la voiture, rentrer à la maison pour avaler un truc sur le pouce avant de retourner au bahut, et continuer à penser. Ernaux ? Aïe. Quelques bribes de souvenirs d’interventions politiques, soudain, comme une aigreur d’estomac. Je n’ai plus faim. Je me raisonne. Différencier l’homme – la femme – de l’œuvre, et tout ça. Je n’ai toujours pas faim, et il faut que j’aille bosser, mes étudiants m’attendent.  Retour en C306, distribution des sujets de DS – tiens, ça tombe bien, le sujet porte sur l’analyse des pubs institutionnelles sur l’incitation à la lecture – et pendant que tout ce joli et gentil monde planche en soupirant, penser à nouveau.

J’ai peu lu Annie Ernaux. Quelques livres, pas tous. Je m’y suis beaucoup ennuyée, et j’ai soudain compris pourquoi, là, dans cette salle silencieuse où planchaient les étudiants. Je ne m’y suis pas ennuyée à cause de la cocotte-minute dont on fait des gorges chaudes, et de tout cet attirail générationnel qui se veut constat sociologique, je m’y suis ennuyée parce que rien, rien, dans le peu de ce que j’avais lu d’elle, ne faisait appel à mon imagination, à ma capacité de me fondre dans un texte, à mon envie de comprendre l’univers, voire la psyché, d’un écrivain. Ce n’est pas qu’une question de style. Que l’on choisisse l’écriture blanche ne me gêne en rien – même si je préfère la métaphore. C’est une question, peut-être, de posture. Ernaux et moi, c’est la nuit et le jour. Ernaux explique que pour écrire ses textes, elle se met en position de retrouver les sensations de l’époque. Et là, je sursaute. A quoi bon vieillir, si c’est pour ne pas prendre en compte le fait qu’on a vieilli ? Ernaux, c’est la stagnation du passé. Et ça, je ne peux pas l’entendre. C’est ma posture. 

On a dit, ici et là, qu’il y avait un lien entre Ernaux et Proust, cette volonté de retrouver le passé. C’est, il me semble, passer un peu vite sur la dimension du Temps retrouvé… Il y a un monde entre donner à voir sa vie comme un constat sociétal et donner à voir le monde comme une arche, comme une cohérence. Les bourdieuseries, en littérature, me laissent de glace.  Et puis, j’ai pensé à deux autres autrices françaises : Christine Angot et Marie-Hélène Lafon, qui n’ont jamais été en lice pour le Nobel, je le concède. Christine Angot a su – et continue de savoir ! – travailler son histoire en travaillant sa phrase. Le souffle d’Angot, sa prosodie, en disent aussi long sur la vérité vraie ressentie que sur le constat social. Quant à Marie-Hélène Lafon, elle aussi veut « venger sa race », même si elle ne le dira jamais en ces termes. Toute son œuvre est bâtie sur l’émancipation sociale et la culpabilité qui en découle. Et là aussi, c’est dans la prosodie que tout se joue et se dit.

Et donc, le Nobel pour Annie Ernaux, femme de lettres française, ok. C’est bien, ça donne à voir et à lire. Je conserve tout de même intacte la sensation des larmes sur mes joues à l’annonce du Nobel pour Modiano, et j’oublierai bien vite ce cours un peu raté de jeudi dernier suivi de l’annonce du Nobel pour Ernaux. A part ça, mais je sais bien que le Nobel n’est pas fait pour ça, j’aurais aimé que le prix aille à un écrivain de l’imaginaire – Murakami ? King ? – ou à JCO, merveilleuse chroniste des temps américains et analyste hors-pair de nos psychés occidentales contemporaines. 


mercredi 5 octobre 2022

Quand l’arbre tombe d’Oriane Jeancourt Galignani

Oriane Jeancourt Galignani, Quand l’arbre tombe, éd. Grasset, coll. Le Courage, 24 août 2022, 200 p.


Une fille regarde son père. Elle se nomme Zélie et son père, Paul, l’a appelée pour lui dire que les arbres, dans le parc de sa propriété du val de Loire, tombaient. Sur un élan qu’elle ne s’explique pas vraiment, Zélie décide de partir tout de suite rejoindre son père sur ses terres, de laisser ses deux enfants aux bons soins de son compagnon, et de ne pas participer à un concert – elle est musicienne. Elle déclare partir pour deux jours. Le séjour sera légèrement plus long. Oriane Jeancourt Galignani signe ici un roman sur la vieillesse, les plaies et secrets de famille, sur fond de métaphore de tempêtes et d’obstination à entretenir un parc qui survive à l’existence de son propriétaire.

Le père, Paul, n’est plus ce qu’il était. Durant l’enfance de Zélie, il était puissant, évoluant dans les sphères économiques, rédigeant des articles sur les vertus du capitalisme, vêtu de costumes impeccables, fleurant l’eau de Cologne. Retiré dans son domaine de Chandelle, il est devenu un roi Lear oublieux de sa gloire passée, obnubilé par les arbres qui tombent dans son parc. Les arbres morts ne s’effondrent pas, ils s’appuient sur les troncs et les frondaisons encore vives, et la canopée frémit. Le père et la fille s’emploient à dégager les arbres morts qui refusent de tomber, ils les dégagent, les tronçonnent, les ébarbent. 

Toute la dimension de la vieillesse est incluse dans cette entreprise de déboisement. Paul, le père, peine à manier la tronçonneuse, et sa fille le regarde sans intervenir, soucieuse mais consciente de ne pas rabaisser ce vieil homme déjà tombé, ou sur le point de tomber, lui aussi. Il n’y voit presque plus, elle imagine des membres tranchés, des flots de sang. Il y a, dans le roman, une tragédie familiale, la mort du frère de Zélie. Remontent les souvenirs d’avant le drame, durant la tempête de 1999 qui avait, déjà, détruit le parc. Une discussion entre le fils et le père :

« - L’orgueil de la puissance perdue, c’est ça le mal de Lear. Il n’y en a pas d’autre. Sa folie, à l’origine de la tragédie, c’est de se croire éternellement puissant.

Paul avait haussé le ton, mais crois-tu que quelqu’un puisse renoncer à ce qu’il a été ? »

Le motif que déploie le roman d’Oriane Jeancourt Galignani repose tout entier sur cette conversation. Peut-on renoncer à ce qu’on a été ? Et peut-on accepter que nos parents – ici nos pères – acceptent de renoncer à ce qu’ils ont été ? La question est abyssale, ontologique, éminemment sensible :

« [Paul] se concentrait aujourd’hui pour distinguer la lumière et l’ombre, […] se réfugiait dans les bois, et ne parlait plus qu’aux arbres. Leur racontait-il ce projet de société qui l’avait porté toute son existence, cet avenir radieux qu’aucune révélation n’avait su abolir, ni crises financières, ni scandales de corruption… »

Quand un arbre tombe, on l’entend. Quand la forêt pousse, pas un bruit. Oriane Jeancourt Galignani tourne autour de ce proverbe pour bâtir un roman magnifique sur les non-dits et les rattrapages familiaux. Il n’est pas question ici de chênes qu’on abat, mais d’arbres qui tombent d’eux-mêmes, métaphoriquement. Quand l’arbre tombe est pour moi une vraie lecture coup de cœur, un roman d’une sensibilité humaine au plus haut point, porté par une écriture précise, évocatrice, formidable. A lire absolument. 

 



jeudi 29 septembre 2022

La Revanche des autrices de Julien Marsay

Julien Marsay, La Revanche des autrices, Enquête sur l’invisibilisation des femmes en littérature, éd. Payot, septembre 2022, 272 p.


Pour commencer, le mot « autrice », qui est celui que j’emploie depuis quelques années pour désigner les femmes écrivains. Je dis « écrivains » car il paraît que dans « écrivaines » on entend « vaines », alors que personne n’a jamais fait remarquer que dans « écrivains » on entendait « vains »… Mais passons. Autrice, donc. Ce qui renvoie, en français, à acteur/actrice, facteur/factrice, par exemple. Comme je suis hispaniste, cela me pose quand même un petit problème, vu qu’en espagnol, on dit actor/actriz, alors qu’on dit autor/autora. Mais passons encore. Je signale toutefois que les Espagnols, machistes entre tous paraît-il, ont toujours fait la distinction entre autor et autora, poeta et poetisa, doctor et doctora, etc. Bref. J’ai choisi de dire et d’écrire « autrice ». 

Julien Marsay nous présente, en deux parties bien distinctes – « La Guerre froide contre les autrices » et « L’éventail de l’invisibilisation » – un panorama terrifiant du sort que l’on a réservé aux autrices dans l’histoire de la littérature. On les a gommées, ni plus ni moins. Comme on a gommé les musiciennes et les peintresses. Dans une sorte de catalogue ordonné de femmes dont nous n’avons, la plupart du temps, jamais entendu parlé, et dont nous n’avons donc jamais lu une seule ligne, il nous donne à découvrir un continent inconnu, occulté. Nous connaissons Louise Labbé, Madame de Staël, Simone de Beauvoir. Plus nous avançons dans l’histoire des Lettres, et plus nous connaissons de noms d’autrices. Mais jusqu’au XIXe siècle, le défrichage est à faire. Julien Marsay le fait.

Les stratégies opérées par les femmes pour de désinvisibiliser sont souvent basées sur la masculinisation des pseudonymes – George Sand, Daniel Stern…, ou George Eliot en Angleterre et Fernán Caballero en Espagne. Ou passent par des astuces consistant à prendre des pseudonymes non genrés (comme on ne disait pas encore à l’époque) comme Delly ou Gyp. Ces deux noms-là, je les connaissais, c’était les lectures d’une de mes grands-mères, mais je ne suis pas sûre qu’elle ait su que les livres qu’elle lisait avaient été écrits par des femmes. 

L’essai de Julien Marsay nous renvoie, nous lectrices, à nos lectures et à nos expériences personnelles, scolaires, ou universitaires. Je n’ai pu lire cet essai sans réfléchir à ce que l’on m’avait appris, ce que l’on ne m’avait pas dit, et ce que des écrivains m’avaient fait découvrir. J’ai beau chercher dans ma mémoire, je n’ai pas souvenir que l’on m’ait fait étudier durant mes études secondaires, ou même en khâgne ou à l’université, une œuvre complète écrite par une femme. Je ne parle même pas du programme de l’agrégation… Heureusement que j’ai toujours lu en dehors des programmes ! Mais tout cela remonte à loin, j’imagine que les choses ont changé. Je veux absolument citer ici le nom de Jean Claude Bologne, qui, dans ses livres, a su mettre en lumière l’importance culturelle des béguines, ou le rôle de Julia Daudet dans l’œuvre de son époux Alphonse. J’ai beaucoup appris de lui. La lecture de Julien Marsay m’a renvoyée aussi à une anecdote personnelle. Elle date d’une dizaine d’années. J’étais en Bourgogne, chez Michel Host. Nous discutions, dans le jardin, de l’idée d’inspiration. J’ai dit « mon homme, c’est ma muse. » Host a levé le sourcil, et je me suis rendu compte alors qu’il n’y avait pas de masculin pour « muse ». Host a lancé « muson ? » Nous n’avons, ni l’un ni l’autre, aimé ce mot-là. Nous avons tourné autour du mot « inspirateur », sans en être satisfaits. Et nous n’avons pas résolu le problème. Julien Marsay écrit, dans un paragraphe intitulé « La muse, figure d’un déséquilibre originel » :

« Ainsi, dès les origines, il y a déséquilibre structurel dans les codes des représentations, on ne donne pas à voir le masculin en figure de beauté inspirante, réduit en objet passif, disons-le, de contemplation et de fantasmes. Le poète est sujet quand la muse, elle, n’est qu’objet. » 

Soyons clairs, claires : en aucun cas je ne considère mon compagnon comme un objet, bien entendu. Mais l’idée de ne pas avoir trouvé de masculin à « muse » me taraude encore.

La Revanche des autrices est un essai intéressant à plus d’un titre. Il s’inscrit dans une veine éditoriale de découverte d’un continent occulté, celui de l’écriture féminine. Mais il permet aussi, par une sorte d’effet miroir, notamment par le recours au sondage, de se placer face à sa propre expérience. Que nous a-t-on dit, enseigné, suggéré, à propos des autrices ? Pas grand-chose. Si les XXe et XXIe siècles, du point de vue éditorial, ont remis certaines pendules à l’heure, il nous reste à remonter le temps pour redécouvrir et réhabiliter tout un pan de l’histoire littéraire. 

*

NB : Je retiens deux expressions fortes de cet ouvrage :

« Epousautrices », groupe dont font partie, entre autres, ma chère Julia Daudet, et Colette, bien entendu.

 « Couper la plume », qui renvoie, plus haut et plus fort, par l’emploi du singulier, à « couper les ailes ». 

 


mardi 27 septembre 2022

Les Gens de Bilbao naissent où ils veulent de Maria Larrea

Maria Larrea, Les Gens de Bilbao naissent où ils veulent, éd. Grasset, 17 août 2022, 224 p.

« Los de Bilbao nacen donde les da la gana », dit le proverbe basque espagnol qui donne son titre au premier roman de Maria Larrea. Proverbe et titre surprenants, car enfin, quand il s’agit de naître, on ne choisit pas le lieu. En revanche, les parents peuvent, eux, choisir le lieu de naissance de leur enfant. Par exemple, Victoria et Julián Larrea, émigrés espagnols installés à Paris, ont décidé, en 1979, que leur enfant naîtrait à Bilbao, sur les terres du père. C’est l’histoire que l’on raconte à la petite Maria, qui s’en contente. Qui comprend, même. Mais cette histoire-là…

Cette histoire-là remonte bien avant la venue au monde de Maria. L’autrice revient, dans une première partie, sur une histoire familiale galicienne et basque : des grands-mères à la vie rude qui confient leurs nouveau-nés à des institutions religieuses ; une mère à peu près analphabète mais belle comme un cœur, petite boniche qui ne rêve que d’épouser un beau marin ; un père élevé chez des Jésuites pédophiles qui fume et boit du vin dès sa plus « tendre » enfance, et ne rêve que de s’enfuir sur les mers. Ces deux-là – Victoria et Julián – vont se trouver, se marier, et émigrer, fuyant un pays invivable, rêvant de tenir une loge dans un beau quartier parisien. Cette histoire-là, narrée sur le mode presque naturaliste, n’était le ton alerte et moderne employé par Maria Larrea, est connue. C’est celle, peu ou prou, de tous les immigrés espagnols des années 60-70. La petite Maria grandit dans un appartement-recoin du théâtre de la Michodière, où son père est gardien. Sa mère fait ce qu’elle faisait en Espagne : des ménages. 

Deux personnages, en creux, vont décider du destin de la narratrice : Arnaud Desplechin, croisé dans la rue, qui conseillera à Maria de s’inscrire à la FEMIS, et Alejandro Jodorowsky, qui chaque semaine tire les tarots dans un bistro parisien. Maria est fascinée par Jodo, et par la voie-voix du tarot. Elle va consulter une tarologue, tire huit lames, et sa vie bascule. Toute la première partie du roman – ou du récit – est chamboulée par la révélation sortie du tirage. Elle n’est pas la fille de ses parents. Elle n’est peut-être pas fille unique. Stupeur. S’ensuit alors une quête, qui prendra plus de dix années. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Pourquoi vit-elle cette vie ? N’était-elle pas promise à une vie autre ? 

Il y a, dans ce roman marquant, quelque chose de l’émotion du film argentin La Historia Oficial de Luis Puenzo. On se souvient de l’argument de ce film magistral, Oscar du meilleur film étranger en 1986 et Prix d’interprétation féminine à Cannes en 1985 pour Norma Aleandro : les enfants adoptés sous la dictature militaire. Dans l’œuvre cinématographique, c’est la mère qui remonte le cours de l’histoire de sa fille Gaby. Dans Les Gens de Bilbao naissent où ils veulent c’est sur l’enfant elle-même que tombe la révélation. Même si l’enfant a grandi, et qu’elle apprend à vingt-sept ans, par le détour magique des tarots, sa véritable histoire, qui n’a rien de l’histoire officielle qu’on lui a servie jusqu’alors. Quoi qu’il en soit, il s’agit toujours d’une histoire de dictature, ici en arrière-plan. Franco est mort en 1975, et Maria naît le 2 novembre 1979. Mais le pays bouge lentement, et ne deviendra vraiment moderne, et démocratique, qu’après le coup d’état manqué du 23 février 1981. Dans l’intervalle, l’Espagne reste un pays sous emprise psychologique et politique, un pays à l’administration archaïque et corrompue où il semble normal de feindre une grossesse et de falsifier des papiers officiels pour obtenir un enfant lorsqu’on est stérile. 

Ce qui frappe, à la lecture de Les Gens de Bilbao naissent où ils veulent, c’est, par contre-coup, la modernité. Maria Larrea vit une jeunesse balisée par la drogue et les avortements, elle se marie d’abord à Las Vegas pour ensuite officialiser l’union en France, devient mère à son tour, tout en remontant son histoire personnelle via internet, Facebook et Linkedin. Elle découvre ainsi qu’elle a plus d’une mère, et plus d’une fratrie. Le lecteur, lui, est plongé au cœur d’un vortex narratif très bien mené, où l’émotion naît tout autant du fond que de la forme : un fond universel et intemporel – qui suis-je ? – et une forme allègre, énergique. 

On appréciera l’évocation très juste de l’Espagne septentrionale – « ce sud qui est un nord » – et celle de la condition des immigrés espagnols. Maria Larrea sait faire transparaître le réalisme sensible de sa quête d’identité et l’affection indéfectible d’une enfant pour ses parents. 


mardi 20 septembre 2022

Clara lit Proust de Stéphane Carlier

Stéphane Carlier, Clara lit Proust, éd. Gallimard, septembre 2022, 192 p.


Voilà un roman très réussi, à côté duquel j’ai bien failli passer. Mais un, puis deux, puis trois articles publiés par des critiques à qui je fais confiance m’ont persuadée, finalement, de m’y plonger. Bien m’en a pris. Clara lit Proust est une petite merveille de finesse, d’observation et de sensibilité. 

Qui est Clara ? Une coiffeuse de vingt-trois ans qui travaille dans un salon vieillot de Saône et Loire. L’ambiance rappelle celle de Vénus Beauté (institut), le film de Tonie Marshall. Il y a Jacqueline la patronne, Clara, et Nolwenn, une employée un peu godiche. Parfois, un certain Patrick, mal fagoté mais très bon coiffeur, vient en renfort. La salon, mal situé dans une rue très peu fréquentée, ne vit que grâce à des clientes fidèles, qui vieillissent. Clara partage sa vie avec un pompier de vingt-cinq ans, très joli garçon, que les parents de Clara adorent. Les dimanches se passent en famille, repas traditionnel et promenade de rigueur. Clara s’ennuie un peu. S’ennuie avec ses parents, s’ennuie avec son compagnon. Mais elle ne se l’avoue pas vraiment.

Et puis, un jour, un type de passage vient se faire couper les cheveux au salon. En repartant, il oublie un livre de poche sur la tablette, et Clara, sans vraiment comprendre pourquoi, cache le bouquin dans le tiroir des brosses et des ciseaux, puis le glisse dans son sac et le rapporte chez elle. Elle ne l’ouvrira que quelques mois plus tard, dans un moment de désœuvrement. Au début, elle n’y comprend pas grand-chose. Et puis elle rentre dans le texte. C’est le premier tome de La Recherche. Désormais, Proust fait partie de sa vie.

Clara lit Proust est un roman allègre, souvent humoristique, qui se lit d’une traite. Stéphane Carlier ne se moque jamais de ses personnages. Au contraire, il leur donne une humanité d’évidence, les rend très attachants. Les « seconds rôles » sont travaillés sans caricature. Et puis il y a Clara. La découverte de Proust la conduit à l’émancipation. Et l’intérêt principal du roman tient à la précision exemplaire de ce que la lecture de Proust peut provoquer en tout lecteur. Tous les proustiens en ont fait l’expérience : lorsqu’on nous interroge sur le pourquoi de notre admiration, voire de notre addiction à l’œuvre proustienne, nous avons du mal à l’exprimer. Stéphane Carlier, via le personnage de Clara, y parvient. Clara, quand elle découvre l’épisode de la madeleine, comprend les implications de la scène autant qu’elle les ressent. Remontent en elle des souvenirs de classe, des odeurs d’herbe tondue. Clara, lorsqu’elle se sent un peu désorientée parce que son beau pompier l’a quittée, trouve un vrai réconfort dans Le Côté de Guermantes, au point de penser qu’il faut d’offrir ce texte à toutes les filles qui se sont fait larguer. Proust la sauve d’une vie tracée d’avance, lui permet d’ouvrir ses ailes. Et, parce qu’elle est généreuse, vivante au-delà de tout, Clara sort d’une condition sociale figée pour « lire Proust », à voix haute, pour les autres.

Clara lit Proust est un roman à déguster et à offrir, en particulier à des amis qui ne lisent pas, ou peu. Et l’on pourra joindre en cadeau au roman de Stéphane Carlier le premier tome de La Recherche. Car qui n’aurait pas envie d’aller se frotter à l’œuvre proustienne après avoir découvert Clara ? 

*

Extrait :

« - Clara, je voudrais vous parler.

- Tout va bien, Jacqueline ?

- Oui, oui, c’est juste… C’est Mme Lopez. Elle vient d’appeler pour prendre rendez-vous et elle a demandé à être coiffée par Nolwenn.

- Nolwenn ? Mais c’est moi qui la coiffe, Mme Lopez.

- C’est pour ça que je vous en parle. Je pense qu’elle n’était pas satisfaite, la dernière fois.

- Je lui ai fait la même chose que d’habitude, la dernière fois.

- C’est pas une histoire de coiffure. La dernière fois, je vous ai entendu lui raconter l’histoire d’un type qui boit un thé qui l’envoie dans son passé. »