lundi 21 octobre 2019

Profession romancier de Haruki Murakami


Haruki Murakami, Profession romancier (Shokugyō toshite no shosetsuka, 2015), traduit du japonais par Hélène Morita, éd. Belfond, 3 octobre 2019, 208 pages.

Tiens, Haruki Murakami n’a pas obtenu le prix Nobel cette année. C’est une habitude, et il s’y tient. D’ailleurs, dans la partie intitulée « A propos des prix littéraires », qui constitue le troisième chapitre de Profession romancier, il dit ne pas se souvenir si Borges a été lauréat ou pas de ce prix. Borges, l’éternel non-nobélisé. Bien entendu, c’est une pose. Murakami sait très bien que l’écrivain argentin n’a pas été distingué par l’Académie suédoise, et il feint de s’en contrefoutre. Lui, le prix qu’il a raté en premier lieu, c’est le prix Akutagawa, qui est décerné deux fois par an au Japon, et qui peut être comparé à notre Goncourt. Raté deux fois en 1973. Murakami dit qu’il s’en est senti « soulagé ». Comme il a dû se sentir soulagé, cette année encore, par la décision des Nobel. A indifférents, indifférent et demi…

Avant de nous pencher sur le titre de ce recueil d’essais, regardons la couverture : une balle de baseball, blanche cousue de rouge, sur un fond rouge. L’inverse exact du drapeau japonais. On connaît la passion de Murakami pour le baseball, rien d’étonnant à en découvrir le symbole pour illustrer une de ses couvertures. Mais l’allusion au drapeau japonais pour une réflexion sur le métier de romancier doit-elle laisser à penser qu’il y a une façon japonaise d’être écrivain ? Une manière singulièrement nippone ? A bien y regarder, pas du tout. Certes, Murakami est un auteur qui voyage, qui écrit dans différents pays, particulièrement en Europe. Sa spécificité japonaise, c’est-à-dire la langue dans laquelle il s’exprime, il l’a travaillée au fil des années. Il voulait une langue lisse, non recherchée. On le lui a d’ailleurs reproché. Mais Murakami est un romancier – il insiste sur sa préférence : le roman – comme les autres.

Romancier, une profession ? Oui, bien sûr. Quiconque pense qu’il suffit d’attendre l’inspiration pour que la main courre toute seule sur la page ou sur le clavier est un menteur, ou un ignorant. Je connais quelques écrivains, et leur habitus d’écriture : les 35 heures par semaine et la muse penchée sur leur épaule les font bien rigoler. On sait que Stephen King – il l’a dit un peu partout, et sur tous les tons – écrit chaque jour de l’année, sauf le jour de Noël. Murakami, lui aussi, est un rédacteur quotidien. L’entrée 6 de Profession romancier est à ce propos éclairante. On y apprend comment il travaille – dix pages par jour, mais pour nous ça ne veut pas dire grand chose, un feuillet japonais comporte 400 signes – et comment il laisse reposer le texte avant de le lisser une première fois, puis de le laisser reposer à nouveau pour le lisser encore. Ensuite, son épouse lit le manuscrit, et fait ses remarques. Et là, l’auteur râle, s’emporte, tient compte, ou pas, des remarques. Fait souvent le contraire de ce qui lui a été suggéré. Ce passage-là est étonnant de vérité. Les créateurs sont à la fois magnifiques et invivables. Avec ironie, Murakami confirme et confesse la règle.

On pourrait penser que la mise à plat du processus créatif enlève du charme à la lecture des œuvres. On s’aperçoit ici qu’il n’en est rien. Profession romancier – dont le titre français a des allures de Profession reporter, mais ne rend compte qu’à moitié, ou au tiers, du titre original qui évoque plutôt la vocation – est une espèce de visite d’atelier d’un romancier. Sauf que l’atelier, en l’occurrence, est virtuel, cérébral, organique. On y apprend, par exemple, comment Murakami reconditionne les souvenirs, sans prendre de note, jamais, sur un petit carnet. Tous ces détails intimes, avoués, révélés, donnent un sel supplémentaire à la lecture de l’œuvre.

Profession romancier est à la fois une balade dans l’intimité d’un processus créatif, et une déclaration d’intention. A recommander à tous les fans de l’écrivain japonais, et à tous ceux que la fabrique de l’écriture passionne. 

jeudi 17 octobre 2019

Se taire de Mazarine Pingeot


Mazarine Pingeot, Se taire, éd. Julliard, 29 août 2019, 288 pages.
  

Le silence imposé est un thème que Mazarine Pingeot explore de roman en roman. On connaît son histoire personnelle et familiale, on comprend que le silence soit son sujet de prédilection. Elle le creuse, l’interroge. Dans Se taire, au titre aussi emblématique que celui qu’elle a donné à son récit Bouche cousue, une jeune femme est sommée par sa famille de ne rien dire, de ne rien révéler. Mais il n’est pas question, ici, de clandestinité. Il est question de viol.

Mathilde Léger est petite-fille d’Académicien et fille d’un célèbre chanteur engagé. Elle porte le poids d’un héritage culturel et d’un quotidien médiatique. Après le bac, elle ne poursuit pas ses études et opte pour la photographie. Un magazine l’envoie faire un reportage chez un prix Nobel de la paix, un homme brisé après le suicide récent de sa fille. Le Nobel photographié dans son chagrin par la fille du chanteur célèbre, voilà qui fera vendre. Mathilde a vingt ans, n’est pas dupe du motif pour lequel on l’a choisie, elle, pour cette mission, et elle y va, un peu intimidée. Le Nobel a la cinquantaine, pleure son malheur dans une ville du sud, accueille la jeune photographe, et la viole. Mathilde se laisse faire, puis bredouille qu’elle a des photos à faire. Et elle photographie son violeur. Elle fait son boulot, après l’agression.

« Cette scène n’a pas eu lieu, j’en suis le seul témoin, les photos n’en montreront rien.
Moi, la fille du plus grand chanteur français, artiste engagé, et image de la France, j’ai été programmée pour ne pas faire de scandale.
Le prix Nobel l’a bien compris. »

Le silence a un prix, physique. Mazarine Pingeot décrit la douleur de Mathilde, met en parallèle le traumatisme de l’agression et l’injonction familiale : il ne faut rien dire, les médias vont s’en donner à cœur joie, elle est une fille de, et elle accuse un homme politique irréprochable, on ne va pas la croire, elle doit se taire pour se protéger, et protéger sa famille. Seule sa sœur, Clémentine, regimbe. Clémentine est son aînée, elle a choisi de s’exprimer par la pratique professionnelle d’un sport violent, le roller derby. Tête à demi rasée, piercings, short en nylon, elle fonce dans le tas. Mais on en reste là, Mathilde ne porte pas plainte. Elle porte en elle la culpabilité des photos prises après. Et puis elle se remet plus ou moins, entreprend des études d’urbanisme, et se met en ménage avec un architecte.

Nous n’en sommes qu’au premier tiers du roman. Après le viol de ses vingt ans, la vie de Mathilde continue. Elle continue sur le mode du « ne pas dire non. » Il ne s’agit pas de milieu social – ici, on est dans la classe supérieure culturelle – ou de psychologie propre à un individu, pas seulement. Peut-être que les femmes ont pour malédiction première celle de devoir accepter, de se laisser faire et porter. Le compagnon de Mathilde, Fouad, est égyptien, séducteur, charismatique, mesquin. C’est un manipulateur de première, qui souffle la braise et la glace. Mathilde est une proie de rêve : ses parents sont riches, elle incarne la bourgeoisie intellectuelle, elle est le signe de la réussite sociale de Fouad. Elle, elle est lucide et passive. C’est sans doute dans cette passivité, dans cette quasi soumission acceptée, que Mathilde incarne au plus juste à la fois la bonne conscience contemporaine et la résignation féminine. Mais à la première gifle, alors qu’elle est enceinte, elle trouvera l’énergie nécessaire pour s’assumer pleinement. Grâce à sa sœur Clémentine, la rolleuse caparaçonnée.

Qu’elle se taise pendant des années – qu’elle ne dise rien du viol du Nobel – ou qu’elle se mette à dire hors du cercle familial, en allant déposer une main courante au commissariat six ans après les faits, la trajectoire de Mathilde est placée sous le signe de la malédiction. Une sorte de malchance, sociale et universelle. Il n’y a pas de bonne solution, de bonne décision. Le scandale éclatera, elle en sera éclaboussée. Son fils en pâtira. C’est parce qu’elle est devenue mère qu’elle trouvera la force d’aller affronter son premier bourreau.

En cette rentrée littéraire, le tsunami de la campagne #metoo a des répercussions sur le romanesque. En presque miroir, Mazarine Pingeot et Karine Tuil se sont attaquées au thème. Tuil du point de vue de l’agresseur et de sa famille, Pingeot du point de vue de la victime et, également, de sa famille. Dans les deux cas, les implications sociales et médiatiques sont mises en avant, et dans les deux cas, les romans sont bâtis sur des résonances d’ « affaires » médiatisées. En ce qui concerne Se taire, Mazarine Pingeot déclare à Paris-Match qu’elle ne s’est pas inspirée directement de l’affaire Pascale Mitterrand-Nicolas Hulot, mais que « ce silence [l’a] bouleversée, car il renvoyait aussi à ce [qu’elle connaissait], avoir une parole confisquée du fait d’un certain statut ou d’une appartenance. »

La parole confisquée n’est pas le lot exclusif des familles exposées médiatiquement, même si les journalistes sont à l’affût d’un nom. L’agression sexuelle est affaire de pouvoir et de domination, ce qui n’implique pas que la politique et les médias. Il y a, dans toutes les franges de la société, contemporaine ou antérieure, cette espèce d’accord « tacite » (dont l’étymologie renvoie au verbe taire) que les femmes respectent, et dont les familles, et l’ordre établi, attendent qu’il soit respecté. De ces choses-là, des agressions sexuelles, on ne parlait pas, pas tellement. Dans le prologue de Se taire, Mazarine Pingeot met à plat la situation actuelle :

« Ici ou là, les femmes commencèrent à révéler les agressions dont elles avaient été victimes. C’était au début un bruissement, amplifié par la Toile, puis devenu raz de marée. Les mentalités étaient emportées par la vague, elles donnaient l’impression de changer – comme si une mentalité pouvait changer en un clic. »

Nous n’en sommes qu’au début de la tentative de changement de mentalité. Que l’espace romanesque s’empare du sujet est un signe hautement positif. Se taire réussit avec intelligence à allier le thème récurrent des romans de son auteur et les préoccupations légitimes, urgentes, de l’époque.    

vendredi 11 octobre 2019

La Fraternité de Takis Würger


Takis Würger, La Fraternité (Der Club), traduit de l’allemand par Isabelle Liber, éd. 10/18, octobre 2019, 264 pages.

La Fraternité est un roman allemand à l’ambiance british, du genre campus novel. Sur la quatrième de couverture, on avertit le lecteur que le jeune Hans, admis à Cambridge grâce à une bourse, va devoir résoudre un crime commis au sein d’un club masculin. Par crime, ici, il ne faut pas entendre meurtre, mais viol.

Takis Würger opte pour le récit polyphonique, dispositif qui diffracte les tenants et aboutissants de la résolution du crime, et permet une approche plus frontale de chaque personnage. On retiendra, parmi ceux-là, la figure de Charlotte et celle d’Alex, une étudiante et sa maîtresse de thèse, dont les destins sont liés.

La Fraternité se lit d’un souffle. Le lecteur est confronté au fonctionnement particulier des clubs d’étudiants, mais aussi à des relations familiales où des vérités douloureuses sont tenues secrètes. Le suspens s’accélère crescendo, jusqu’à un final explosif.

Ce que j’ai le plus apprécié dans ce roman, c’est l’évocation du monde de la boxe. Hans intègre un club sélect dans lequel il faut être boxeur, et avoir contribué à battre Oxford lors d’un match entre universités rivales. On s’attendait plutôt, côté sport, à de l’aviron. La boxe introduit un motif plus violent, où le corps à corps flirte avec l’homosexualité.

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jeudi 10 octobre 2019

La Mer à l’envers de Marie Darrieussecq


Marie Darrieussecq, La Mer à l’envers, éd. P.O.L., 22 août 2019, 256 pages.

Sans doute y a-t-il deux manières d’entendre le titre du dernier roman de Marie Darrieussecq. La mer, celle sur laquelle les migrants naviguent et qu’ils veulent traverser : la Méditerranée, puis la mer du nord. Et la « reum », ce mot qui retentit lorsque sonne le téléphone du fils : « C’EST TA REUM QUI T’APPELLE, GROS, C’EST TA REUM QUI T’APPELLE ». La « reum », la « mère à l’envers », c’est celle de Gabriel et Emma. Elle s’appelle Rose, et c’est un personnage de l’univers fictionnel de Darrieussecq, l’amie de Solange, à Clèves, dans le pays basque, dans le roman Clèves. Solange, on l’a suivie jusqu’à Los Angeles puis au Congo, dans Il faut beaucoup aimer les hommes (2013). Rose est mariée à Christian, elle est psychologue, il est agent immobilier, ils vivent à Paris dans un petit F3 avec leurs deux enfants, et font rénover une maison à Clèves, où ils comptent s’installer et vivre. Tous ensemble ? Pas sûr… Rose hésite, ne sait pas si elle a envie de quitter Christian ou de rester avec lui. Il boit beaucoup, il n’aime pas la façon dont on lui demande d’exercer son métier, il a une conception empathique de la vente d’appartements. La mère de Rose – ce roman est une histoire de mères – offre à sa fille et à ses deux petits-enfants une croisière sur la Méditerranée, pendant les vacances de Noël. C’est sur la mer, grâce ou à cause de sa mère, que Rose va prendre une de ces décisions qui remettent la vie dans le bon sens – et pas à l’envers.

Marie Darrieussecq construit son histoire en trois mouvements, en trois temps bien distincts, qui résonnent comme l’arrivée d’un troisième enfant. Durant la croisière, une nuit, le paquebot accueille les survivants d’un bateau de migrants. Rose est bouleversée, elle laisse ses enfants endormis dans la cabine et se précipite sur le pont pour assister aux manœuvres de sauvetage. Sur la mer, des corps flottent. Sur le pont, des hommes morts ont aussi été remontés des flots, il faut les enjamber.

« Une main noire l’attrapa par la manche et le bout des doigts effleura sa paume, et il y eut ce truc, cette secousse, bang, ce choc qui arrachait comme un petit morceau de temps. […] Il est très jeune, des cheveux mouillés en boucles, un grand front un peu cabossé. Il ressemble à son fils. Elle se dit : si j’adoptais un enfant, ce serait lui. »

Rose court, s’affole. Elle ne sait pas comment aider. Elle retourne à sa cabine, prend l’iPhone de son fils, le chargeur, quelques habits, et retourne voir les rescapés. Elle cherche l’ado qui l’a attrapée par la manche. Elle lui donne le téléphone. Il s’appelle Younès. C’est comme l’annonce qu’un enfant est à venir. Gabriel râle parce qu’il ne retrouve pas son mobile, qui, mobile justement, est localisé sur le bateau des autorités italiennes qui sont venues récupérés les migrants.

Deuxième mouvement : le retour à la vie parisienne, l’époux qui boit, les petits patients difficilement gérables au cabinet de psycho, le beau Gabriel qui va au lycée dans les habits Kooples reçus à Noël sur le paquebot, la petite Emma à l’école, l’appartement décidément trop petit, les travaux à Clèves qui avancent lentement. Younès appelle, et Rose ne répond pas. Lorsqu’il appelle, c’est la photo de son fils qui apparaît sur l’écran du téléphone de Rose, la photo du blond Gabriel. Ce n’est même pas sciemment qu’elle ne répond pas, Rose. Le téléphone sonne toujours au mauvais moment, dans le métro, ou pendant une séance de thérapie. Elle ne répond pas. Ces coups de fil – de fils –  sont comme les coups de pied du fœtus, on sait que l’enfant est là, qu’il va être là, mais pour l’instant, on est encore séparés. Enceinte, ou tout comme, mais pas vraiment mère de celui-là. On est préoccupé, entre autres, par la petite Emma, on découvre qu’elle se fait harceler à l’école, on précipite le déménagement et l’installation à Clèves.

Et l’on s’installe à Clèves. On revient sur ses terres basques. Le beau Gabriel râle un peu, il préférait Paris. Là, dans le sud, il doit prendre le car pour se rendre au lycée, et ne rêve que d’avoir enfin passé son bac pour retourner étudier à la capitale. Et le téléphone sonne, et là, enfin, Rose répond. Elle s’est trompée. En voyant la photo de son fils sur son écran, elle a cru que c’était Gabriel qui l’appelait.

« Elle dit “oui, oui”. Comme elle le dirait à son fils. Patiemment. Elle voudrait jeter le téléphone par la fenêtre tellement elle est stupide, mais elle dit oui oui. […] Il lui parle et elle écoute, elle comprend mal mais c’est comme s’ils se connaissaient depuis longtemps ».

Younès est à Calais, il s’est fait mal aux jambes en voulant « passer ». Elle y va. A Calais, où on l’appelle « la maman ». Elle ramène Younès à Clèves. Voilà, il est arrivé dans le foyer. La chambre d’ami devient la « chambre de Younès ».

La Mer à l’envers n’est pas un roman sur les migrants. La narration est focalisée sur Rose. Qui est Rose ? Une bobo presque caricaturale, qui nourrit ses enfants au bio et sans gluten, qui jette sur le monde ambiant, et singulièrement pendant l’épisode de la croisière, un regard quelque peu condescendant, qui a tout de la Parisienne version Cosmopolitan mais non, ce n’est pas elle. Rose, elle a un secret, et un pouvoir. Quelque chose en elle bout, comprend, donne et guérit. Elle n’est pas parisienne, elle est basque. En Méditerranée, durant sa croisière all inclusive, elle a ressenti le bang quand Younès l’a touchée. Et revenue sur ses terres basques, elle laisse enfin s’exprimer ce qui est en elle : elle est guérisseuse, ou quelque chose comme ça. Elle coupe le feu. Elle absorbe le feu. Elle fait frétiller l’eau dans un verre par sa seule pensée. Younès, l’enfant inespéré, l’a comme révélée à elle-même. Elle s’accepte.

La Mer à l’envers est un roman formidable. Un de ces textes dont on se dit qu’ils cachent un secret, comme Rose cache le sien. Un roman bâti sur une symétrie parfaite dont l’axe est à Athènes, sur l’Acropole : lors de la visite du Parthénon, durant la croisière, la petite Emma disparaît, puis réapparaît. Une enfant que l’on a failli perdre et que l’on a retrouvée, en même temps que l’on a trouvé Younès, le nouvel enfant, l’Africain. Parmi les cariatides du Parthénon, il y en a une qui cache son jeu : elle est fausse, la vraie est au British Museum, à Londres. Le roman se conclut sur les retrouvailles de Rose et Younès à Londres. Rose pense que si Younès n’est pas au rendez-vous sous le pont de Brixton, elle aura sans doute le temps d’aller au British Museum. Pour voir la cariatide ? Le roman ne le dit pas. Ce que dit le roman, c’est qu’il n’y a pas d’enfant perdu, que la vie de Rose est complète. Complétée.

Marie Darrieussecq a déclaré qu’elle n’inventerait plus de personnages, qu’elle s’en tiendrait à ceux de son roman Clèves (2011). Voilà une déclaration qui enchante. Car à partir de ce matériau fictionnel, fixé, Darrieussecq a de quoi envisager tous les thèmes à l’aune de son imaginaire et de ses préoccupations propres, thèmes à la fois contemporains – ici, les migrants – et universels. Dans La Mer à l’envers, au-delà de l’actualité immédiate et prégnante, c’est bien la matière de l’attitude maternelle qui est malaxée. En miroir, avec Younès et Gabriel – les deux garçons s’émanciperont, l’un à Londres et l’autre à Paris – et frontalement avec la petit Emma qui, même loin de Paris, continue d’être harcelée à l’école. Ce qui est aussi malaxé, symboliquement, c’est le « pouvoir », ou plutôt le « don », inexplicable, refusé puis accepté. Quelque chose qui a à voir avec l’irrationnel. Rose, mère avant tout, redevenue épouse, se réconcilie avec sa part cachée, occulte. Le nœud du roman est dans le prologue :

« “Tu négliges ce que tu as dans les mains.” C’est ce que lui dit son mari. Longtemps elle a fait comme si ça n’existait pas. C’était même un peu sale. Et puis il y a eu cette croisière. »

C’est bien la confrontation avec le réel le plus immédiat, le plus inattendu, le plus politique, qui permet à Rose de déployer ce qu’elle est : une femme singulière, un peu à part, une bonne praticienne, une épouse compréhensive, une mère émancipatrice. Ce n’est pas rien. Au-delà de l’acceptation de soi, la part magique de Rose met en relief l’étincelle de chacun. Darrieussecq est de ces écrivains qui creusent en eux et en nous. La Mer à l’envers est un des jalons les plus puissants de son œuvre.

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BONUS 

La jolie dédicace de Marie Darrieussecq :