dimanche 14 avril 2019

L’Âme du corbeau blanc de Jean Claude Bologne


Jean Claude Bologne, L’Âme du corbeau blanc, éd. Maelström reEvolution, mars 2019, 298 pages.


Il y a, dans le l’établissement scolaire où je sévis, une œuvre d’art signée de l’artiste contemporaine Anne Deguelle. Sur les baies vitrées du long couloir-coursive qui traverse le lycée de part en part sont fixés des néons blancs qui dessinent les premières phrases de quelques romans de la littérature française : « Longtemps je me suis couché de bonne heure », « Ça a débuté comme ça », « Nous étions à l’étude quand le Proviseur entra », par exemple. Ces néons ont été pensés pour être visibles à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, mais ils ne sont lisibles que de l’intérieur – où l’écriture apparaît à l’endroit – et ils sont à déchiffrer de l’extérieur – puisque les citations apparaissent en miroir. La symbolique pédagogique qui a présidé à ce dispositif est simple et éclairante – normal, pour une œuvre en néons : il faut entrer dans le lycée pour apprendre à décrypter le monde, et à le comprendre. L’œuvre d’art en question est tout aussi littéraire que technique, à la fois allusive et encourageante.

Dans le roman de Jean Claude Bologne L’Âme du corbeau blanc, le dispositif est exactement inverse. Des enfants, des adolescents et de jeunes adultes sont enfermés sous un dôme de diamant. Ils vivent en reclus, en autarcie totale, depuis que le monde a connu « la Catastrophe » : toutes les eaux du globe sont devenues acides, la vie à l’extérieur est devenue impossible. Et voilà que sur les parois de diamant apparaissent des signes, dessinés par un malheureux de l’extérieur à qui l’on refuse l’asile, et dont le corps se délite dans les eaux amères. Les signes dessinés sont des phrases, écrites à l’endroit depuis l’extérieur, et visibles à l’envers depuis l’intérieur. Le dispositif inverse, donc, de l’œuvre d’Anne Deguelle. On a refusé aux enfants survivants de la Catastrophe l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Ce qui se dessine sur les parois est indéchiffrable. Et, parce qu’indéchiffrable, ce qui se dessine sur les parois doit être primordial, et donner une clé de lecture de la course du monde, ou du sens de la vie.

Bologne confie le dessillement à deux jeunes héros prénommés Laurent et Maurine. Ils sont les plus âgés des enfants et des ados, et plus ou moins destinés l’un à l’autre, pour la perpétuation de l’espèce. Les deux jeunes gens se sentent, pourtant, frères et sœurs, ils ont été élevés ensemble au sein de cette étrange communauté de survivants, par quatre hommes mûrs dont les noms évoquent les points cardinaux, et par des femmes reléguées aux rôles d’infirmières ou de cuisinières, qui toutes répondent à un prénom précédé d’un « sœur » phonétique, comme pour des religieuses : Seurolga, Seuraude… Nous sommes là, véritablement, dans un roman de genre post-apocalyptique, qui divise le monde en deux territoires bien délimités : le lieu de survie, et le lieu d’anéantissement. Et dans le lieu de survie, une mémoire est à retrouver, qui ne sera pas transmise par les précepteurs. Car sous la cloche de diamant, non seulement on n’a pas appris aux enfants à lire et à écrire, mais on a également passé sous silence toute idée de transcendance. Le mot « Dieu » est « un mot laid ». Il faut dire que si l’on en est là, c’est à cause d’un acte terroriste…

Jean Claude Bologne s’empare d’un genre littéraire qu’il n’avait pas encore envisagé dans son œuvre romanesque. A partir des codes de l’anticipation, il bâtit une fiction qui fait résonner en harmonie la situation politique strictement contemporaine et le besoin de transcendance, qui est l’élan humain fondamental. On ne peut cacher aux enfants, même pour les préserver et préserver les générations à venir, les fictions fondatrices des sociétés. Les récits des origines sont une explication du monde, et une explication de notre présence au monde. Depuis l’épopée de Gilgamesh, dans laquelle apparaît bien avant l’histoire de Noé la catastrophe du déluge et la reconstruction d’une société – disons-le ainsi – l’homme sait qu’il a besoin d’une histoire au sens de récit pour pouvoir écrire l’Histoire, avec ou sans sa grande hache. Dans L’Âme du corbeau blanc, le récit des origines est à la fois celui de l’histoire des hommes en général, et celui de Laurent et Maurine. Celui des patriarches, et celui des parents.

Jean Claude Bologne, philologue, historien des mentalités et romancier, a toujours accordé une attention particulière à la notion de continuum, laquelle passe, avant tout, par l’écrit. Dans L’Âme du corbeau blanc, il nous ramène, sous les dehors de l’anticipation, à la découverte de l’écriture, et à sa puissance. Lorsque Laurent et Maurine déchiffrent les inscriptions à l’envers sur les parois de leur refuge-prison, ils passent de l’ère des dessins pariétaux – les murs du refuge sont ornés de fresques – à celle de l’invention-redécouverte de l’écriture. Et donc du texte. D’un texte. Toute l’œuvre romanesque de Bologne est hantée par cette découverte-redécouverte d’un texte perdu qui dirait tout de nous, humains. Qui dirait tout de ce que nous sommes et pouvons être hors le carcan de la religion, sans se soumettre à une seule religion. C’est sa quête du troisième testament, celui qui manque, celui qui après le dieu vengeur, et le dieu amour, laisserait enfin l’homme libre de regarder le ciel et de s’y projeter, sans contrainte ni peur, en toute autonomie.  

Le titre du roman évoque un « corbeau blanc », sorte d’impossibilité qui renverrait au loup de même couleur. Sous le dôme de diamant, on se nourrit de corbeaux – noirs, à la chair ferme – et de champignons, comme dans des temps immémoriaux. Mais la mémoire, c’est justement ce qui est ici nié, et dénié, aux futures générations. Le motif de l’oiseau parcourt toute l’œuvre romanesque de Jean Claude Bologne, et singulièrement dans son roman Le Dit des béguines. L’oiseau fait le lien entre la terre et le ciel, mais lorsqu’on vit pour ainsi dire sous cloche, comme dans un  terrarium, l’idée de ciel est inconcevable, et les oiseaux, enfermés eux aussi pour survivre, deviennent gibier.

Une grande partie de l’œuvre romanesque de Bologne – toute, à bien y regarder –  est marquée par le motif médiéval de la « quête », et la notion de chevalerie. La littérature d’anticipation, ici, permet une amplification du motif : le couple que forment Laurent et Maurine est à la fois impossible – informable – et incontestable. Parce que Bologne maîtrise à la perfection l’art de l’irréconciliable, la scène d’amour entre les deux jeunes gens est placée sous le signe de la négation qui affirme l’évidence :

« Mersant avait tort. Ce n’est pas de la mécanique. La mécanique demande l’intervention de la volonté, elle ne se met pas en route toute seule, malgré eux. La mécanique se réfléchit, elle n’emporte pas l’esprit dans un tourbillon de sensations où il n’y a plus de place pour une pensée. Elle n’emballe pas les cœurs, ne met pas en émoi tous les fluides du corps, ne va pas chercher au fond des bouches ce que l’on trouve au fond des sexes, elle est logique, la mécanique, elle ne tire par les cheveux pour que l’on pénètre plus fort, elle ne donne pas aux bras contusionnés la force de serrer une taille à la broyer, elle est triste et froide, la mécanique, comment pourrait-elle donner autant de plaisir ? »

Laurent le chevalier poursuit sa quête – celle du récit des origines qu’on lui a refusé –, fort désormais de sa condition d’homme. Voilà où se situe le concept d’ « âme », sans doute : à la croisée du corps révélé et de l’esprit en éveil. Quant à celle – l’âme – du corbeau blanc… on laisse au lecteur le plaisir de la découvrir, et de l’interpréter.

Elles sont peu nombreuses, finalement, les questions qui méritent d’être posées. Et elles tournent toutes, plus ou moins, autour du pourquoi de notre présence au monde. La littérature de genre, puisqu’ainsi catégorisée, permet de malaxer à l’infini les questionnements les plus aigus, et les situations politiques les plus prégnantes. Lorsque, dans L’Âme du corbeau blanc,  s’écrasent contre les parois de diamant les corps déjà en partie attaqués par les eaux acides de ceux qui viennent demander asile, et à qui on le refuse, le lecteur ne peut que sursauter : sous couvert de littérature d’anticipation, on est bel et bien, aussi, dans l’ici et maintenant. Les réfugiés demandeurs d’asile, qui se noient dans les eaux non encore acidifiées de la Méditerranée, sous nos yeux plus ou moins indifférents, deviennent chez Bologne les porteurs de texte. Ils inscrivent, à l’endroit pour eux et à l’envers pour nous, des messages essentiels qu’il nous appartient de décrypter.

L’Âme du corbeau blanc est un magnifique roman qui embrasse des motifs philosophiques immuables et des considérations d’actualité immédiate. Un roman basé sur l’essentialité d’un récit des origines, sur l’interrogation de la transmission et de l’enseignement, et sur l’émancipation indispensable des générations montantes.



vendredi 5 avril 2019

Derniers mètres jusqu’au cimetière de Antti Tuomainen


Antti Tuomainen, Derniers mètres jusqu’au cimetière (Mies joka kuoli, 2016), traduit du finnois par Alexandre André, éd. Fleuve, février 2019.

Jaakko et son épouse ont fondé une entreprise de cueillette et d’exportation de champignons. Dans les forêts finlandaises pousse le matsutake, ou champignon des pins, très prisé des Japonais. L’entreprise est prospère, mais le roman débute sur deux problèmes majeurs : un concurrent vient de s’installer dans la petite ville, et le médecin apprend à Jaakko que quelqu’un est en train de l’empoisonner, avec des champignons, justement. Jaakko va mourir. Il est trop tard pour tenter un quelconque traitement. Voilà un roman extraordinairement tonique, basé sur la trahison et la mort annoncée du narrateur. Un polar passablement déjanté, écrit sur le ton alerte d’un humour plus que noir. Un régal.

Jaakko a déjà été assassiné, la mort est en marche dans ses organes. Lorsqu’il découvre, en revenant de chez le médecin, que sa femme le trompe avec le chauffeur de l’entreprise, il est persuadé que c’est elle qui l’empoisonne. Dès lors, il glisse sur la pente inéluctable du hasard et de la prise de conscience. Jaakko se retrouve mêlé à deux morts dont il est l’instigateur candide, il regarde son monde d’un œil à la fois neuf et dessillé. Entre loufoquerie et réflexion sur la vie et la mort, le roman avance à grande vitesse.

La Finlande est aussi un pays chaud. Jaakko, dont le corps se délite à tout-va, dévore des glaces sur la place ronde du marché, sa chemise collée à son dos par la transpiration. Il a décidé de se nourrir des aliments les plus sucrés pour puiser un semblant d’énergie. Et de l’énergie, soudain, il en a à revendre, il se découvre même amoureux, et tente à tout moment de rentrer son ventre pour paraître plus svelte. Jaakko est un personnage absolument craquant, tendre et perdu. Son épouse Taina a tout de la femme machiavélique, et son amant tout du bellâtre un peu limité. Mais… chut !

Les dialogues de Antti Tuamainen font mouche à chaque fois. Derniers mètres jusqu’au cimetière est écrit dans une langue tonique où l’humour le dispute parfois au non-sens. La traduction d’Alexandre André, le traducteur habituel de l’auteur Finlandais, est rudement bien tournée. Voilà un polar nordique qui nous entraîne sous la canicule finlandaise, dont l’enquêteur est aussi la victime annoncée dès le premier chapitre intitulé « la mort », où les méchants sont rigolos et les flics très sympathiques. Ce roman joue en permanence sur le contre-pied, et c’est délicieux. Une comédie noire à l’humour désespéré, à savourer en mangeant des glaces, mais pas des champignons !

mercredi 3 avril 2019

Les femmes et les enfants d’abord


Toute petite réflexion sur la place des femmes et des enfants dans le polar contemporain




J’imagine que bon nombre de thésards – en socio ou en littérature – planchent sur le sujet, sujet sur lequel je me penche avec prudence et le seul recul de la lectrice, et de la femme, que je suis. Depuis quelques semaines, pour diverses raisons, je lis des polars. Disons que j’y reviens. J’en ai beaucoup lu il y a une vingtaine d’années, en partie parce qu’on m’avait expliqué, dans toutes les bonnes revues littéraires ou apparentées, que là se trouvait le cœur de la littérature contemporaine, son cœur, pour ainsi dire, social. J’en étais revenue. J’y retourne, donc.

Je n’entrerai pas ici dans la polémique du « genre » littéraire – qu’est-ce qui est polar, et qu’est-ce qui ne l’est pas ? – mais il me semble que la question du « genre » est autrement posée ces dernières années, notamment par les  Gender studies, sur lesquelles, là non plus, je ne me pencherai pas. Mais enfin, tout de même… ce que l’on fait subir aux femmes et aux enfants dans les derniers polars que j’ai lus, ça me secoue. Oui, je sais, j’ouvre des portes déjà béantes. Les séries TV nous ont habitués aux crimes extrêmes, nous épargnant, la plupart du temps, les images des corps mutilés ou les vidéos salaces mettant en scène des pédophiles et des enfants. En général, le téléspectateur n’est confronté qu’à des photographies de la scène de crime, ou aux bandes-son des vidéos que les  enquêteurs visionnent, mais on ne voit pas les images. Dans un texte, il en va tout autrement. Les sévices sont décrits, parfois crûment. On enfonce un bout de bois dans l’anus d’un enfant. On découpe à la scie-diamant les mains et les pieds de femmes encore vivantes, attachées par des sangles de cuir sur des tables de dissection. Tout cela pour bâtir un roman obéissant aux codes éprouvés de la résolution d’énigme. Car on en revient toujours à cela : qui a tué ? Et, éventuellement, pourquoi ?

J’ai posé la question à deux auteurs de polars, le week-end dernier. Question basique : pourquoi le roman policier contemporain, américain ou européen – je ne connais pas les autres productions – martyrise-t-il ainsi les femmes et les enfants ? Bien entendu, quelques faits divers spectaculaires et douloureux ont fait s’emballer l’imagination du public. Des jeunes filles séquestrées durant des années, des enfants martyrisés dans des cages belges, des jeunes filles handicapées mentales tombées entre les griffes d’un prédateur monstrueux… La liste est longue. Elle suffirait à alimenter, me semble-t-il, toutes les capacités d’horreur et d’empathie du simple mortel. La mise en texte de ce genre de situations – un fou furieux traquant le gibier comme l’aurait fait un comte Zaroff, un éventreur de femmes, un père incestueux, ad libitum – réactive (ce verbe n’est pas le bon) toute l’horreur de la perversion sous tous ses angles.

La réponse de Marie Neuser a été claire et éclairante : elle s’est penchée sur l’enquête ratée de l’affaire Restivo, elle s’est glissée dans la peau d’un enquêteur masculin, elle avoue avoir frôlé la dislocation de son couple dans le bâti de son roman basé sur une histoire vraie, obnubilée qu’elle était par ses recherches sur l’affaire et sa volonté de rendre hommage, littérairement et humainement, aux victimes. Le diptyque Prendre Lily et Prendre Gloria est un tombeau, au sens littéraire du terme. Marie Neuser a insisté sur l’émergence dans la langue française du terme « féminicide », et par là-même, de l’aspect particulier de ces crimes contre les femmes, qui sont affaire de pouvoir et de domination. Evoquant ensuite son deuxième roman, Un petit jouet mécanique, dans lequel on assiste à la mort annoncée d’un bébé, elle a expliqué qu’à partir du jour où elle est devenue mère, elle s’est rendu compte de son pouvoir : il suffisait qu’elle ne fasse rien pour que le bébé meure, qu’elle ne le nourrisse pas, par exemple. Sa découverte du syndrome de Münchhausen par procuration – syndrome que j’avais découvert dans un roman de Thierry Jonquet qui mettait en scène, pour la première fois, la juge Nadia Lintz autour de laquelle a été construite la série française Boulevard du Palais – lui a permis de bâtir une fiction sur, là encore, ou là déjà, la notion de pouvoir en dehors des cercles du pouvoir traditionnel (économique ou politique).


*** SPOILER***

La réponse de M.J. Arlidge a été à double-tranchant. Cet auteur britannique a imaginé le personnage du commandant Helen Grace et dans la première enquête qu’il lui confie, l’assassin est la propre sœur de l’enquêtrice. Le lecteur apprend que Helen Grace a échappé à l’inceste grâce à sa grande sœur qui s’est sacrifiée en assassinant les parents – le père violeur et la mère indifférente. Mais Arlidge ne s’arrête pas, dans sa réponse, à cette première enquête. Dans le deuxième volume des enquêtes de Helen Grace, c’est une prostituée qui rejoue, à l’envers, l’histoire de Jack l’éventreur. Une façon différente de donner aux femmes le pouvoir. Arlidge insiste sur deux points, qui tous deux font référence à l’univers britannique : Jack l’éventreur fait partie intégrante de l’histoire du Royaume Uni, et les femmes détectives sont une spécialité nationale. Il évoque Miss Marple. Ce qui est une façon élégante de botter en touche : certes, les femmes sont victimes, mais elles traquent aussi les assassins, reprenant ainsi la main sur une forme de pouvoir dont elles sont victimes.

Et les femmes – c’est M.J. Arlidge qui le souligne – sont aussi majoritaires parmi les lecteurs, et singulièrement parmi les lecteurs de polars. Mettre en scène – en texte – des femmes et des enfants victimes appuie là où ça fait mal, là où ça émeut. On est loin de la vamp des polars US des années 40. La femme n’est plus maléfique et cause de la chute masculine, elle est le révélateur – la révélatrice – des formes contemporaines déviées de l’exercice du pouvoir. Elles sont d’abord les proies, et éventuellement les rédemptrices des proies.

Il se trouve que je viens de terminer la lecture du roman Octobre de Søren Sveistrup, le créateur de la série danoise The Killing. Tous les téléspectateurs de cette série se souviennent du personnage de Sarah Lund, cette policière qui sacrifie vie sentimentale et éducation de son fils pour résoudre ses enquêtes. Si les enquêtrices ont pris le pouvoir sur les criminels, elles laissent toujours des plumes dans leur vie personnelle. Il en va de même pour Helen Grace, l’héroïne de M.J. Arlidge. Dans Octobre, Søren Sveistrup met sur le devant de la scène deux femmes : l’inspectrice Naia Thulin et la ministre des Affaires sociales Rosa Hartung. Naia Thulin est la mère d’une fille qui n’arrive pas à remplir son arbre généalogique pour le présenter à ses camarades de classe, elle n’a d’autre parentèle à proposer que sa mère. Pour faire bonne figure, et rentrer dans un certain rang socialement admis, elle ajoute à son arbre un vieil homme qui lui tient lieu de grand-père, et ses animaux de compagnie, parmi lesquels un hérisson. On ne discutera pas ici des piquants du hérisson et de sa propension à se rouler en boule dès qu’il est effleuré par l’extérieur. Naia Thulin est à peine une mère dans le roman, sa fille n’apparaît que par évocation, on retrouve les motifs attachés à Sarah Lund dans The Killing, mère désorientée mais flic obstinée et exemplaire. En ce qui concerne la ministre Rosa Hartung, elle est une femme au cœur du pouvoir, et une mère inconsolable de l’enlèvement de sa fille, un an avant que débute le roman. Dans ce polar nordique, tout se joue autour des enfants placés, et des sévices qu’ils subissent. Pour contrebalancer la prédominance féminine douloureuse, Søren Sveistrup élabore des personnages masculins en souffrance – l’époux de la ministre, et l’enquêteur Hess – ou des personnages masculins exerçant un vrai pouvoir – l’assassin, et le chef de la police. Il n’empêche, c’est bien sur les femmes et les enfants – leurs enfants – que tombe le couperet, même si ce ne sont que les femmes qui se font mutiler. Le happy end n’est qu’une fin heureuse en demi-teinte. L’assassin est élaboré selon un schéma affectif qui explique sa déviance. Ses victimes sont toutes des femmes, alors que son traumatisme s’explique par des violences avant tout masculines. Sa vengeance est biaisée, comme pour pouvoir mettre en scène, de manière passablement perverse, la faute des femmes et des mères.

Et donc, dans tout ce que je viens de lire côté polar – mais je lis peu de polars – les femmes et les enfants sont les victimes expiatoires d’une course au pouvoir. Je ne sais si ce pouvoir-là relève du masculin ou du féminin, du genre littéraire ou des gender studies. Tout ce que je puis dire ce soir c’est que le polar contemporain, strictement contemporain, depuis, disons, l’apparition du personnage de Lisbeth Salander, me met mal à l’aise. Parce que j’y vois une sorte de complaisance dans l’étalage des sévices, qui ne fait pas avancer le Schmilblick. Les femmes et les enfants, éternelles victimes. Il nous faudrait des polars anticipant sur le monde futur. Des polars égalitaires. Mais cela participe, sans doute, d’une autre littérature de genre, celle de l’anticipation.


mercredi 27 mars 2019

Marie Neuser (2)


Dans le deuxième pan de ses publications, Marie Neuser s’éloigne de motifs fictionnels plus ou moins tirés de sa propre expérience pour plonger son lecteur dans une affaire criminelle qui s’est déroulée entre l’Angleterre et l’Italie, durant les années 1993-2010 (l’affaire Restivo). De cette matière vraie qui, dit-elle dans les Remerciements, a été réactivée par une réflexion de sa propre mère, elle tire un diptyque aux narrations différenciées.

Dans Prendre Lily, on est dans un polar pur jus, dont la narration est confiée à l’enquêteur. Gordon McLiam, choqué par le spectacle d’une mère de famille assassinée chez elle, à qui l’on a coupé les seins et tenté de scier la tête, et dont le corps est découvert par ses deux filles, ne trouvera le repos qu’après avoir coincé l’assassin. Cela prendra des années, durant lesquelles le lecteur verra l’enquêteur vieillir, vivre une histoire d’amour, se faire renverser par une voiture et sortir fracassé de l’accident, jouer les amoureux auprès d’une femme qu’il méprise, et changer de métier. Prendre Lily n’est pas un whodunit, un roman policier basé sur une énigme. Très tôt, les enquêteurs sont persuadés de la culpabilité du voisin de la victime, et cette certitude n’est jamais remise en question. Tous les indices convergent. Mais le suspect numéro 1 est visqueux, il parvient toujours à se sortir d’affaire. Depuis Crime et Châtiment et son enquêteur Svidrigaïlov jusqu’à l’inspecteur Colombo – héros de série TV dérivé de l’enquêteur imaginé par Dostoïevski – on sait que connaître l’assassin dès le début ou presque n’abolit en rien le suspense. Marie Neuser parvient à faire éprouver à son lecteur toutes les émotions de l’enquêteur : son dégoût face à l’assassin, son abattement lorsque l’enquête traîne à cause des délais demandés par la police scientifique, son exaltation si par bonheur une preuve matérielle vient étayer l’intime conviction de l’équipe chargée de l’enquête. Gordon McLiam, qui au début de l’affaire a 40 ans, est complètement obnubilé par le meurtre de Lily, une brave mère de famille divorcée qui élève seule ses deux filles, et qui est morte sous les coups atroces d’un assassin pervers qui a déjà échappé à la police et à la justice en Italie :

« C’est Lily qui m’avait fourni, huit ans durant, l’oxygène qui me faisait être.
Que restait-il de Gordon McLiam sans sa croisade ?
Un pauvre mec. »

Cependant, le « pauvre mec » se relève de cette enquête une fois l’assassin confondu. En clin d’œil, Marie Neuser se met en scène dans les dernières pages, comme une figure salvatrice. Prendre Lily relève du genre polar, pur et dur. Il obéit à des codes précis. On y  retrouve toutefois l’écriture alerte, tendre et ironique, de Marie Neuser.

Dans Prendre Gloria, on est dans le versant italien de la même affaire criminelle. On retrouve l’assassin pervers, Damiano Solivo. Prendre Lily s’achevait sur la découverte du corps de sa première victime en Italie, à la veille de son procès pour l’assassinat de Lily. Ce Damiano Solivo, on a appris à le connaître dans le premier volet du diptyque : adipeux, suant, salivant, moite et visqueux, vu par le seul prisme du narrateur Gordon McLiam. Dans Prendre Gloria, la narration est éclatée aussi bien sur le plan de la parole que sur celui de la temporalité. Le roman est bâti comme un puzzle, en fragments faisant alterner différents « je » et la narration omnisciente, et les différentes années-clés de l’affaire. Les personnages italiens sont déjà connus du lecteur ayant lu le premier volet. Ici, c’est la figure de Gloria Prats, première petite victime de Solivo, qui occupe la romancière. Comment est-il possible que la disparition de cette jeune fille de 17 ans n’ait jamais été élucidée ? Elle est entrée dans une église et n’en est jamais ressortie… Elle est devenue le symbole de tout un peuple :

« Tous ceux qui reconnaissaient dans la famille Prats la jumelle de la leur, tribu unie de travailleurs humbles et honnêtes, commençaient à nourrir envers elle une secrète solidarité. Gloria Prats allait devenir l’enfant du peuple. »

Tout un réseau de complicités est mis à jour, familial et ecclésial. Prendre Gloria est aussi une plongée dans la sociologie italienne.

On retrouve dans ce diptyque l’intérêt de Marie Neuser pour l’Italie. Elle se coule avec aisance dans la littérature de genre, sachant y instiller son écriture. Elle sait aussi mettre en évidence l’importance des nouveaux outils de résolution, parmi lesquels les émissions de télévision, mi-entertainment mi-documentaire, qui semblent êtres passées de mode. Mais je n’ai pas retrouvé, dans ces deux romans menés de belle main, la liberté et la petite voix si personnelle de ses deux premières publications.