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samedi 26 février 2022

Le Piège de Jean Hanff Korelitz

Jean Hanff Korelitz, Le Piège, traduit de l’anglais (USA) par Marie Kempf, éd. du Cherche-midi, 10 février 2022, 416 p.




« Le meilleur thriller de l’année – et de loin ! »  dit le Washington Post. Disons que les thrillers, je les préfère au cinéma, ou en série. Là, je me suis laissée happer par le déroulé de l’intrigue, et j’ai dévoré le bouquin en quelques heures. Il faut dire que le suspens est magnifiquement mené, et que pendant une bonne moitié de l’histoire, on se demande bien ce que l’histoire parallèle raconte, on veut absolument savoir, alors on dévore. Je m’explique…

Jacob enseigne l’écriture créative dans une petite université du nom de Ripley (le nom a son importance, j’y reviendrai). Il a publié un livre qui a eu un succès d’estime, puis un autre passé inaperçu. C’est un écrivain frustré. Il est sidéré lorsque l’un de ses étudiants, un jeune type pas très sympa, très imbu de lui-même, lui affirme qu’il a trouvé l’intrigue du siècle, qu’il n’assiste au cours que pour passer le temps, parce que le texte qu’il va écrire n’a pas besoin de professeur, il est sûr et certain que son bouquin sera un best-seller et sera adapté au cinéma, et que les plus grands réalisateurs se battront pour en acquérir les droits. Et l’étudiant de donner à Jacob une vingtaine de feuillets, et de lui raconter le pitch de son roman. Et Jacob de pester, bon sang, ce gamin sorti de nulle part va faire un malheur. Et le temps passe, Jacob va enseigner ailleurs, au bout de quelques années il se dit mais au fait, il a été publié, ce roman ? Un petit tour sur Google lui apprend que son ancien étudiant est mort d’une overdose, sans avoir rien publié. Mais alors… l’intrigue... il peut s’en emparer, et l’écrire, lui,  ce roman… 

C’est évidemment ce qu’il fait. Et évidemment, le roman est un succès phénoménal, il va être adapté par Spielberg. Tournée des librairies, rencontres avec les lecteurs dans de grandes salles, signatures à tours de bras. Lors d’un de ces tournées, il rencontre même une productrice de radio dont il tombe amoureux, et bientôt le voilà marié à une femme merveilleuse, attentive, aimante. Le bonheur. Jusqu’à ce qu’il reçoive un premier mail signé Talentueux Tom, qui l’accuse de plagiat. Tom Ripley est le héros du roman de Patricia Highsmith Le Talentueux Mr Ripley, adapté au cinéma par René Clément sous le titre Plein soleil (avec Alain Delon et Maurice Ronet) puis par Anthony Minghella (avec Matt Damon et Jude Law). Il existe peut-être d’autres versions, je ne sais pas. Toujours est-il que Jacob reconnaît immédiatement l’allusion Ripley (l’université où il a rencontré l’étudiant qui lui a raconté l’intrigue de son roman) dans cette signature « Talentueux Tom ». Pas de doute, l’expéditeur du mail sait de quoi il parle. Et puis, cette histoire de Tom Ripley est en cohérence, de loin mais pas tant que ça, avec l’intrigue du roman. Sauf que, à ce stade-là de sa lecture, le lecteur ne sait toujours pas sur quoi repose l’intrigue du roman de Jacob. Et il brûle de le savoir.

La construction du livre de Jean Hanff Korelitz est somptueuse. Autour d’un même thème – cette fameuse intrigue, occultée le plus longtemps possible – l’autrice bâtit des strates de révélation et de découverte. Le lecteur a accès aux quelques feuillets que l’étudiant donne à lire à Jacob : une mère et sa fille cohabitent dans une maison délabrée, elles ont du mal à se supporter. C’est tout ce que l’on sait. Le lecteur a aussi accès à quelques extraits du roman publié par Jacob, intitulé Réplique : sur la base de départ de l’étudiant – la mère et la fille – Jacob a déployé l’intrigue en entier. Mais on ne sait toujours pas en quoi ce roman est fabuleux… le lecteur est tenu en haleine, c’est intenable. Et puis, je te passe les détails, Jacob, à cause des mails du Talentueux Tom, commence à se demander si cette intrigue géniale n’est pas, au fond, une histoire vraie. Et il part sur les traces de l’étudiant défunt et de sa famille… Cette troisième strate, familiale et réelle, épouse le pitch de départ. Et voilà pourquoi la construction de Jean Hanff Korelitz est machiavélique : le lecteur découvre en même temps que Jacob la substance première de l’intrigue, familiale et criminelle. Les extraits de Réplique et l’enquête menée par l’auteur de Réplique se répondent et s’emboîtent. Jacob et le lecteur sont dans une même sidération. Et ça, c’est très fort. La plupart du temps, dans les romans ou les films policiers, le lecteur ou le spectateur a un temps d’avance sur le héros, c’est même la règle. De petits indices ont été semés tout au long du texte ou du film pour mettre le lecteur ou le spectateur à l’aise et ne pas le faire passer pour un niais. Dans Le Piège, le lecteur est piégé en même temps que le héros du roman. Et je dis : chapeau bas ! Le twist final est peut-être plus convenu, mais il est tout de même savoureux. 

Le Piège ne vaut pas que pour sa construction diabolique. Les personnages sont campés de belle manière, et même lorsqu’il ne s’agit que d’esquisses, ils sont crédibles. Jacob est attachant, en « auteur connu » (« c’est un oxymore », dit-il) n’en revenant pas de son succès, et en homme perdu voulant comprendre qui l’accuse de plagiat, alors qu’il n’a fait que piquer une idée intéressante à un mort. Mais ce mort-là avait piqué l’idée à… (non, je ne le dirai pas !) Le Piège pose aussi la question, à la marge, de l’appropriation d’une histoire réelle par un écrivain. 

Je le dis rarement, mais Le Piège est pour moi un vrai coup de cœur (NB : je n’ai pas reçu le livre en SP, je l’ai acheté). On retrouve ici tout le talent de l’autrice du roman Les Premières Impressions, adapté en série sous le titre The Undoing. 


mardi 20 septembre 2016

Rentrée littéraire août-septembre 2016

Picasso, Femme couchée avec un livre

  

Etat des lieux de mes articles (en mouvement à peu près perpétuel jusqu'à fin septembre), à lire sur La Règle du Jeu, Encres Vagabondes, ou ce blog. 

Le lien sera actif dès que l'article sera en ligne

jeudi 5 mai 2016

Le Huitième Livre de Vésale de Jordi Llobregat



Jordi Llobregat, Le Huitième Livre de Vésale (El Secreto de Vesalio), traduit de l’espagnol par Vanessa Capieu, éd. du Cherche-Midi, avril 2016, 622 pages.

Un tueur en série hante Barcelone. Nous sommes en 1888, quelques jours avant l’inauguration de l’Exposition Universelle dans la grande ville catalane. Le clou de l’Exposition – l’électricité – doit faire date. Daniel Amat, un jeune professeur d’Oxford, est de retour sur sa terre natale. Son père est mort, vraisemblablement assassiné. Il suivait la trace du tueur de prostituées.

Il faudrait trouver un moyen terme entre le produit éditorial à la Dan Brown et le roman policier historique érudit (et jubilatoire) à la Umberto Eco. Avec Le Huitième Livre de Vésale, il semble que nous soyons dans ce moyen terme, moyen plus plus. Jordi Llobregat conduit une intrigue implacable qui mêle le tournant de la modernité de la fin du XIXe siècle aux inlassables interrogations et recherches sur la vie, la mort, le refus de la mort et l’élan prométhéen de l’homme de science. Les enquêteurs sont au nombre de trois : Daniel Amat, qui découvre un père bien différent que celui qu’il avait fui ; Bernat Feixa, un journaliste en mauvaise situation, compagnon d’une prostituée ; et Pau Gilbert, étudiant en médecine mais déjà médecin dans l’âme et en pratique. Un carnet secret, rempli de codes mystérieux et d’allusions à la mort d’un être aimé – et au refus de cette mort – sert de fil rouge à la chasse à l’assassin. En arrière-plan, le manuscrit de De humani corporis fabrica, d’Andreas Vesalius. Ce médecin du XVIe siècle, chirurgien de Charles Quint et de Philippe II, est, somme toute, la figure centrale du roman. Celle qui retient l’attention, celle que l’on va traquer sur les moteurs de recherche – car on n’en avait pas, ou peu, entendu parler, n’est-ce pas ? Les gravures de sa Fabrica sont absolument fabuleuses, de véritables œuvres d’art, dues à la main même de Vésale, et à un élève du Titien. Le corps humain y est, pour la première fois, montré dans la crudité de la dissection, mais également envisagé poétiquement comme une mécanique parfaite. Comme une œuvre d’art. Jordi Llobregat imagine un huitième chapitre – un huitième livre – à la Fabrica qui n’en compte que sept. Sur cette base fictionnelle, il construit un thriller palpitant.

La reconstitution de la Barcelone de 1888 est très bien menée. Chacun a en mémoire l’Exposition Universelle de 1889, celle de Paris – ne serait-ce qu’à cause de la Tour Eiffel. Un an avant, à Barcelone, on érige le Monumento a Colón. Et l’on illumine les Ramblas grâce à l’électricité. Dans le roman se côtoient les archaïsmes de l’Espagne traditionnelle et la modernité de l’ingénierie. Mais les archaïsmes ont la peau dure, la non-place des femmes dans la société, par exemple, est largement et salutairement soulignée par Jordi Llobregat. Les médecins sont des hommes, les épouses sont battues, les putes sont assassinées.

On ne dévoilera rien de plus de l’intrigue de ce thriller historique. Ajoutons toutefois que l’on y trouve également une histoire d’amour, des allusions aux troubles de Cuba, un travestissement, un policier corrompu… L’héroïne du roman est Barcelone, la « ville des prodiges », en surface comme dans ses souterrains…


Le Huitième Livre de Vésale est plus qu’un page-turner efficace. Le substrat historique, la construction de l’intrigue, la solidité des personnages en font un excellent roman.




 
  

Quatre gravures extraites de De humani corporis fabrica de Vésale

mardi 23 juin 2015

Regards croisés (17) – L’Incroyable Histoire de Wheeler Burden, de Selden Edwards


Regards croisés
Un livre, deux lectures – en collaboration avec Virginie Neufville



Selden Edwards, L’Incroyable Histoire de Wheeler Burden (The little book), traduit de l’anglais (USA) par Hubert Tézenas, éd. Cherche-Midi, 2014 et éd. 10/18, 25 mai 2015.

L’Incroyable histoire de Wheeler Burden, dont le titre français renvoie à l’histoire non moins incroyable et tout aussi étrange de Benjamin Button, est un roman virtuose et poignant. Selden Edwards y a travaillé pendant trente ans, autant dire que c’est l’œuvre d’une vie. La situation de départ est celle du voyage dans le temps : Wheeler Burden, ancienne star du base-ball puis du rock, devenu écrivain, a la petite cinquantaine en 1988. Il se réveille un matin, au même âge, dans la Vienne de 1897. La capitale autrichienne, en cette fin de siècle, bouillonne : c’est le temps de Mahler, de Klimt, de Karl Kraus, de la génération Jung-Wien. C’est aussi le temps de Freud, qui en cette année 1897 développe le concept du complexe d’Œdipe.

Wheeler Burden vole un costume et de l’argent, explore son nouveau monde, se lie d’amitié avec une joyeuse bande d’artistes qui se réunit au café, et décide d’aller se présenter à Freud. Son but est avant tout matériel : Wheeler compte sur le neurologue pour lui trouver un hébergement, en échange il lui racontera son incroyable histoire. Marché conclu. Freud se passionne pour le récit de Wheeler, qu’il prend pour « le symptôme d’une hystérie complexe ». Freud est le fil rouge de la famille de Wheeler : sa mère a fait partie du groupe qui a organisé sa venue à Londres, en 1939 ; sa grand-mère a financé son voyage en Amérique et ses conférences à l’université de Clark (Massachusetts) en 1904, où le mot psychanalyse est prononcé pour la première fois.

A Vienne, en 1897, Wheeler Burden devrait se retrouver bien seul, et n’y connaître personne. A part, peut-être, son cher professeur Arnauld Esterhazy, dit Haze, son mentor et protecteur lorsqu’il fréquentait la très chic St Gregory School, à Boston. Wheeler va effectivement croiser son professeur – un jeune homme désespéré par un amour non partagé – mais cette rencontre n’est pas la plus extraordinaire. Dans la Vienne de 1897, il semble que toute sa famille se soit donné rendez-vous, à commencer par son père, le héros – Wheeler a lu tous les romans de Victor Hugo.

Le roman est bâti en chapitres qui font remonter le lecteur dans au moins trois temps différents : l’enfance et la jeunesse de Wheeler, la jeunesse de son père et la rencontre avec sa mère, l’histoire de sa grand-mère maternelle. Auxquels il faut ajouter, évidemment, le temps viennois, qui paradoxalement apparaît comme un temps « présent », comme la diégèse principale de l’histoire. Le père de Wheeler, Dilly, est mort en héros, sous la torture, dans les locaux de la Gestapo parisienne, durant la deuxième guerre mondiale. Lorsque le fils retrouve le père à Vienne, les âges sont inversés : Wheeler a presque cinquante ans, et son père l’âge d’être son fils. Dilly a lui aussi étudié à St Gregory, et Haze était également son professeur. Le père et le fils ont été subjugués par l’enseignement du vieil homme, et la Vienne fin de siècle qu’il leur décrivait est devenue pour eux une ville paradisiaque. Dilly en fait son refuge mental lors de son calvaire à la Gestapo – et c’est là, en partie, l’explication du voyage dans le temps : « Je pensais sans cesse à Vienne, à ta mère et à toi… Sauf que la dernière fois que je t’ai vu, ajouta-t-il avec un sourire incrédule, c’était il y a quelques semaines. Et tu avais 3 ans ».

Wheeler, loin d’être seul et démuni dans une ville inconnue à la fin du XIXe siècle, se trouve bien entouré : Freud qui l’écoute ; son père mort lorsqu’il était enfant, et qui à présent discute avec lui ; les nouveaux amis qu’il s’est faits au café ; et une jeune fille plus que belle, à la fois guindée et cherchant à affirmer sa liberté, dont il tombe éperdument amoureux.

Klimt, Athéna
A partir de la rencontre avec cette jeune fille, tout s’emballe. Les scènes de Vienne trouvent leur explication dans les chapitres revenant à l’Amérique du XXe siècle – à moins que ce ne soit le contraire. Selden Edwards construit un vortex romanesque exceptionnel : l’avenir explique et éclaire le passé, bien entendu, mais les évidences familiales sont balayées et remises dans le bon ordre. Ce roman vertigineux creuse les relations familiales à rebours : en général, ce sont les enfants qui font les frais des inconséquences ou des erreurs des parents. La mère de Wheeler publie, à partir des réflexions de son fils lorsqu’il a une dizaine d’années, un essai intitulé L’Essor de Perséphone, qui part de cette idée : lors du jugement de Zeus entre Déméter et Hadès, on n’a pas demandé son avis à Perséphone. La jeune femme est donc dans la situation de ce que l’on nommerait aujourd’hui la garde partagée, six mois avec son époux, six mois avec sa mère. Cette réflexion que Wheeler a eue à 10 ans, il va l’amplifier dans une conversation avec Freud, à qui il reproche, avec son idée de complexe d’Œdipe, de faire retomber la culpabilité sur l’enfant, d’en faire le seul fautif – vouloir coucher avec sa mère et tuer son père. En général, donc, et c’est un des ressorts de la tragédie grecque, les enfants sont victimes des erreurs de leurs pères. Dans L’Incroyable Histoire de Wheeler Burden, grâce à la mécanique romanesque du voyage dans le temps, les parents (et grands-parents) bénéficient des bienfaits des enfants (et petits-enfants). On ne dévoilera rien de plus ici, mais un peu comme dans Retour vers le futur, le journal très circonstancié que tient Wheeler à Vienne en 1897 est l’objet magique qui permettra à sa grand-mère de faire fructifier un fonds qu’elle a baptisé Hypérion. La mythologie est omniprésente dans le roman – Perséphone, Œdipe, Hypérion, Cassandre et Athéna.

La mythologie creuse un sillon souterrain, qui ancre le roman dans une dimension à la fois psychanalytique et tragique. Mais la comédie est aussi présente, par son ressort d’anachronisme. Qui irait imaginer que l’on jouerait au frisbee dans le parc du Prater et qu’une belle souveraine en grand deuil assisterait à la scène ? Qui irait imaginer que les variations de Buddy Holly sur un thème de Haydn résonneraient dans l’atelier d’un peintre de la Sécession viennoise ? Selden Edwards évite le piège de l’uchronie rebattue : près de Vienne, à Lambach précisément, en cette année 1897, un petit garçon de 8 ans subit les mauvais traitements infligés par son père Aloïs, sous les yeux indifférents de sa mère Klara. Wheeler et son père Dilly rencontrent le garçonnet, et repartent en train à Vienne, sans avoir rien tenté pour déjouer le cours terrifiant de l’Histoire du XXe siècle. Et le petit Adolf ne sera pas psychanalysé par Freud, ne deviendra pas le cas de « l’enfant de Lambach ».

L’Incroyable Histoire de Wheeler Burden est un roman chtonien. La Vienne de 1897 y apparaît comme un purgatoire enchanteur et terrifiant, qui permet aux morts de se retrouver, aux vivants de croire à un avenir à la fois radieux et terrible, aux politiques de poser les bases des horreurs nazies. L’Amérique des sixties est placée sous le double signe – contraire – des concerts de Woodstock et d’Altamont. Le roman référence du jeune Wheeler est Quatrevingt-Treize de Victor Hugo, celui qui décrit la France de la Terreur. On sort émerveillé de la lecture de ce roman. On y repense. On tente, peut-être, de démêler les fils de la filiation biaisée, et de dénicher les paradoxes. On garde, dans tous les cas, une impression d’éblouissement.

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jeudi 25 septembre 2014

Un dernier coup de théâtre de Robert Deleuse



Robert Deleuse, Un dernier coup de théâtre, éd. du Cherche-midi, 10 mai 2012.

Les pièces de Romain Delorme ont connu le succès sur les scènes parisiennes, jusqu’à ce que la critique et le public boudent ses dernières créations. Delorme quitte Paris à la fin des années 90 et va s’installer dans sa ville d’enfance, La Riviera, auprès de sa mère malade. Le dramaturge est retrouvé assassiné d’une balle en plein cœur, le 9 juin 2005, sur une plage. Il a vraisemblablement été abattu par un professionnel.

Dans Dernier coup de théâtre, il va être question de retrouver son assassin, et de découvrir les mobiles du crime. Voilà qui pourrait composer l’intrigue d’un petit roman noir. Le fil rouge de cette enquête, par exemple, est la canonique « femme fatale », incarnée par une mystérieuse jeune fille rousse aux yeux d’un vert improbable. Du tout-courant, quoi. Mais il n’en est rien. Robert Deleuse, sur cette base, va déployer un roman choral, une narration éclatée. Il va construire, pièce par pièce, un puzzle que le lecteur s’emploiera à reconstituer. Pour cela, le lecteur suivra entre autres l’enquête menée par Marion Moderel, son amie, qui s’apprêtait à tourner un documentaire sur la vie et l’œuvre de Delorme. Mais il découvrira également une foultitude de personnages secondaires, voire annexes, qui tous ont croisé la victime, un jour ou l’autre, récemment ou dans l’enfance, ici ou là.

Ce tout petit résumé de l’argument ne rend compte de rien. Car, au fond, c’est plutôt du côté du tout qu’il faut fouiller. L’entreprise de Robert Deleuse, dans ce roman, est largement au-dessus – au-delà – du portrait chinois d’un personnage, de la personnalité à reconstituer, du mobile à découvrir. Le parcours personnel de Romain Delorme est un parcours d’engagement. Celui de sa famille et de ses amis aussi. Dans Un dernier coup de théâtre, c’est toute l’Histoire du XXe siècle qui nous est donnée, sous l’angle de la dénonciation des magouilles, de la révélation des vérités cachées, des évidences biaisées. Un barman a vécu la guerre du Vietnam, une amie d’enfance a participé à l’enlèvement d’Aldo Moro… Par les histoires personnelles des dizaines de personnages qui habitent ce roman, on revient sur la révolte des vignerons en 1907, sur l’exil des républicains espagnols, sur la guerre d’Algérie, sur la mort de Bobby Sands, sur les débuts de l’état d’Israël, et plus encore. C’est tout le XXe siècle politique qui défile, en ordre non-chronologique, presque « au hasard » de l’apparition des personnages. Mais dans un roman d’une telle maîtrise, le hasard a peu de place.
 
Défile donc l’Histoire politique du XXe, mais sont également évoqués le Politique et le Social. Pour ne donner que quelques exemples – et pour laisser le plaisir de la découverte – nous ne citerons, en vrac, que : les bordels mis en place pour satisfaire les ardeurs des supporters lors de la Coupe du Monde de foot de 2006 en Allemagne, les enfants réunionnais déportés dans la Creuse dans les années 60, les OGM, le climat des cités… Il s’agit, chaque fois, de dénoncer et remettre en relief les scandales et les malversations que nous avions peut-être oubliés, sur lesquels notre mémoire – personnelle ou collective – avait glissé. En suivant les traces de Romain Delorme, nous revisitons notre propre parcours.
 
Et nous suivons aussi, si nous sommes attentifs, un parcours littéraire. À la première lecture, page 43, je sursaute – et jubile : l’hôtel dans lequel s’installe Marion Moderel est situé… avenue Charles-Honoré-Milo (personnage du Démon à la crécelle, roman de Georges-Olivier Châteaureynaud) ! Page 49, un vol à la roulotte a été commis rue… Frédéric-Belot (personnage de Claude Aveline). Page 50, il est question de la rue Jean-Peloueyre (personnage du Baiser au lépreux, roman de François Mauriac) ! Et ainsi tout au long des presque 600 pages du roman. La toponymie de la ville dans laquelle Romain Delorme s’est installé après sa disgrâce parisienne a été entièrement pensée à partir de personnages de romans. Les artères auxquelles l’on revient le plus souvent sont l’avenue Charles-Honoré Milo, citée plus haut, et le boulevard Paul-André Lepprince (personnage de La Vérité sur le cas Savolta, de l’écrivain espagnol Eduardo Mendoza). Les enseignes sont également littéraires, on peut boire un verre à L’Écume des jours, déguster une tarte à La Reine de pommes, déjeuner au restaurant Le Bel Été… Cette ville, appelée ici Riviera, c’est à l’évidence Cannes. On y reconnaît ses plages, les îles de Lerins – Saint-Honorat étant rebaptisée Île aux moines. On y reconnaît aussi sa gestion municipale, et ses activités principales, congrès, festivals…

Le roman est bâti en chapitres « blocs », qui coulent sans alinéa, dans lesquels les dialogues ne sont pas détachés (exception faite du premier chapitre, qui met en place le personnage de Marion). Chaque chapitre est ainsi conçu comme une pierre, indispensable à la construction. Si la narration est éclatée, l’aspect strictement « visuel » du texte, dans sa mise en page, souligne la solidité de la structure. À la lecture, impossible de lâcher un chapitre en cours. Ce procédé s’avère indispensable, puisque chaque chapitre s’attache à une période particulière, un moment-clé de l’Histoire du XXe siècle, sur lequel on ne reviendra pas ensuite. La notice préliminaire et la notice de conclusion se répondent, encadrant les chapitres-blocs, parachevant l’édifice.

Marion Moderel mène donc l’enquête sur l’assassinat de son ami Romain Delorme. Tout lecteur attentif aura remarqué que Marion Moderel est l’anagramme de Romain Delorme. Au-delà du simple jeu sur les noms, il y a sans doute dans cette anagramme la volonté de prolonger une personnalité romanesque – homme/femme, maturité/jeunesse, engagement/découverte – et une volonté de recentrer la narration éclatée, en offrant deux points fixes qui ne font qu’un.

Si l’engagement politique et social du dramaturge Romain Delorme est au cœur de l’enquête, on trouve également dans le roman un engagement littéraire. Celui-ci repose sur le personnage de l’écrivain Lemilan, qui est sans doute une sorte d’autoportrait littéraire de Robert Deleuse lui-même.
« Lemilan […] avait réussi ce tour de force, en tout cas était-ce l’une de ses originalités au sein d’un milieu qui n’en cultive guère, d’adapter chaque structure de ses principales narrations […] aux multiples sujets qu’elles développaient ». Dans les Remerciements, en fin d’ouvrage, Robert Deleuse déclare : « […] j’ai été conforté dans l’idée d’écrire des romans qui ne se satisferaient pas de raconter des histoires en les canalisant dans une unique et immuable structure mais en adaptant, autant que faire se pouvait, la structure de chacun de ces romans (ou peu s’en faut) au type de sujet ». Voilà un écho qui résonne. Et voilà un propos qui détonne, dans une production littéraire française somme toute assez lassante, qui se contente le plus souvent de la chronique familiale ou de l’exploration omphalique, sans véritable réflexion sur la manière de conduire la chronique ou l’exploration. Sans lui donner un sens, une direction littéraire, comme on parlerait de direction théâtrale.

Oui, vraiment, ce Coup de théâtre est un vrai coup de cœur. Il aura nécessité de la part de son auteur six années de travail, entre documentation et rédaction. Du beau, du grand travail, qui procure plaisir et réflexion. Un vrai roman, loin du convenu et du banal.