vendredi 11 septembre 2026

L’Iliade et l’Odyssée, les chants éternels

Christophe Ono-dit-Biot, L’Odyssée de l’Odyssée, éd. Grasset, avril 2026.

Olivier Rolin, La Guerre éternelle, éd. Gallimard, août 2026.

 

Nous venons de là, de ces textes. De L’Iliade et de L’Odyssée. Régulièrement retraduits, sources de scénarios et de trames romanesques plus ou moins souterraines, la guerre et le périple sont une source inépuisable d’inspiration. Tous le monde connaît les noms des héros, ils sont immortels. Achille, Hector, Agamemnon, Patrocle, Ajax… tous, nous les connaissons tous. Nous savons leurs exploits et leur sort, femmes sacrifiées et guerriers vaincus. Et par-dessus tout cela, l’incendie de la ville aux murailles imprenables. 

Olivier Rolin titre son ouvrage « La Guerre éternelle », et c’est bien à partir de cet incendie premier de la littérature, et de ce siège interminable, qu’il nous montre les prolongements de la folie guerrière jusqu’à nos jours. L’épisode le plus impressionnant, sous sa plume, est le bombardement de Dresde. Des pages magnifiquement désespérées, entre lesquelles apparaît, entre autres, l’écrivain américain Kurt Vonnegut présent sous les bombes, dont il évoque le roman Abattoir 5, oeuvre singulière née du traumatisme. Rolin cherche - et trouve - tous les prolongements de la guerre de Troie dans l’Histoire, et les exemples sont nombreux et signifiants. Sous toutes les latitude, à toutes le époques. 

Rolin est homme de texte mais aussi de terrain. Il se rend sur place, en Turquie, sur le détroit des Dardanelles, pour explorer les lieux de la guerre. Tombe d’Achille, Tombe d’Ajax… En même temps qu’il nous conte son parcours, il nous raconte l’histoire de la découverte des ruines de Troie. C’est, là aussi, une aventure, une épopée. Heinrich Schliemann fait creuser trop profond, remonte du fond des temps et de la roche un trésor d’or qui date de plusieurs centaines d’années avant la date estimée de la guerre de Troie, et fait poser son épouse parée des bijoux extraits de ce qu’il décrète être le trésor de Priam. 

Rolin renverse les images positives que la légende a véhiculées au fil des générations. Ulysse n’est pas pour lui - et il ne l’est plus pour nous, après cette lecture - l’homme plein de malice, l’inventeur du  cheval de Troie, cette ruse suprême. Ulysse est le massacreur d’enfants, et singulièrement l’assassin d’Astyanax. Explorant toutes les variantes connues de la guerre de Troie, et pas seulement celle d’Homère, il remet en perspective une histoire universelle qui nous parle toujours. La guerre de Troie se prolonge, nous en sommes témoins.

Christophe Ono-dit-Biot, lui, se penche sur L’Odyssée. A partir du texte d’Homère, qu’il suit de chant en chant, il nous raconte l’histoire, de façon moderne mais en aucun cas anachronique. On le lit comme on l’écouterait au coin du feu. C’est fantastique et éclairant. Ils sont tout de même assez peu nombreux ceux qui ont lu le texte premier. L’Odyssée, on peut en parler parce que tout le monde connaît au moins un épisode, voire trois ou quatre ou plus - les sirènes, le cyclope, Charybde et Scylla, les prétendants, le vieux chien qui meurt aux pieds de son maître, la tapisserie de Pénélope, etc. - mais qui peut ordonner tout cela, reprendre le fil logique ? Ono-dit-Biot met de l’ordre dans une connaissance désordonnée, avec, on le devine, le souci du détail et la bienveillance du conteur qui sait qu’il ne s’adresse pas à un public inculte sur le sujet, mais à un public avide de cohérence. Tout l’amour qu’il a de ce texte, il nous le fait partager. Il en souligne les moments érotiques, les épisodes de suspension de l’action. 

On pourrait dire que L’Odyssée de l’Odyssée est un livre salutaire, une vulgarisation d’un des textes fondateurs de notre fonds culturel. Mais ce n’est pas cela. Ono-dit-Biot signe un ouvrage très personnel, dans lequel transparaît son amour du grec et de la Grèce, et son amour du pouvoir de la littérature. 

Ces deux livres, celui de Rolin et celui d’Ono-dit-Biot, ne se répondent pas vraiment. Disons, pour faire simple et court, qu’Ono-dit-Biot est en synchronie alors que Rolin est en diachronie. Les prolongements contemporains de L’Odyssée, on pourrait pourtant les identifier aisément, ne serait-ce que par les naufrages des migrants en Méditerranée. Ce n’est qu’un exemple. Les prolongements historiques, et singulièrement contemporains, de la guerre de Troie, c’est ce à quoi s’attèle Olivier Rolin. Hiroshima, Srebrenica, Marioupol…

Il est réjouissant de constater que L’Iliade et L’Odyssée n’ont rien perdu de leur force ni de leur symbolique. Mais il est tout aussi désespérant de constater que la force du mythe ne change en rien le cours de l’Histoire, que la guerre, ses horreurs et ses prolongements, nous accompagnent, que nous y assistons comme à une fatalité. Comme si Homère, ou quel que soit l’auteur, le compilateur, de ces textes, avait fixé à jamais le destin des hommes. 

lundi 7 septembre 2026

Mots de passe de Laurent Nunez

 Laurent Nunez, Mots de passe, éd. Rivages, septembre 2026, 176 p.



Laurent Nunez est romancier, essayiste et… lexicographe ? C’est à l’évidence le bon mot. Parce que les mots, pour Nunez, sont non seulement essentiels à la littérature, et donc à la fiction, et donc à l’imaginaire, mais ils sont l’essence même de la vie, et de notre expérience d’être au monde. Alors, pourquoi se limiter au lexique de notre langue maternelle ? Ailleurs, sous d’autres cieux, sous d’autres latitudes, des hommes comme nous ont forgé des mots pour dire une réalité que nous, dans notre langue, nous avons considérée comme négligeable. Une réalité qui nous oblige à la périphrase, dans le meilleur des cas. Parce que souvent, cette réalité exprimée ailleurs, nous ne la regardons pas, nous ne la prenons pas en compte. Et puis soudain, quand le mot inconnu nous est donné, on s’exclame : « voilà, c’est exactement ça ! » 

Laurent Nunez traque ces réalités exprimées ailleurs, dans d’autres langues, sous d’autres cieux. Cette quête du mot juste, il l’avait déjà menée dans un précédent ouvrage : Il nous faudrait des mots nouveaux, réédité ce mois-ci avec une entrée supplémentaire. Dans Mots de passe, ce sont treize mots nouveaux qu’il nous offre, tout aussi essentiels. Ce lexique supplémentaire puise aux sources de l’anglais, de l’italien, de l’allemand, de l’arabe, autant de langues que l’on pourrait qualifier de proches. Mais Laurent Nunez fouille aussi le vocabulaire de l’islandais, de l’hawaïen, du yiddish, entre autres. On laisse au lecteur le plaisir de la découverte.

Regardons, par exemple, du coté du yiddish. Le mot choisi est « tchotchke », dont la définition - pour nous, donc, la périphrase - est « objet sans valeur marchande, mais d’une grande importance pour son propriétaire ». Des objets de cette sorte, nos boîtes à trésors en sont remplies - j’espère que vous avez une boîte à trésor ! - : le porte-clé offert par le concessionnaire chez qui l’on a acheté sa première voiture, une petite peluche gagnée à la fête foraine, un billet de concert… ce peut être n’importe quoi, inutile et indispensable. Ce sont des déclencheurs de souvenirs. Pour illustrer le mot, Nunez choisit une scène de Citizen Kane. Et poursuit son exploration du mot en lui trouvant un synonyme dans la saga Harry Potter : « un horcruxe est un objet dans lequel une personne a caché une partie de son âme ». 

Cet exemple est un modèle de ce que Nunez poursuit. Ce qu’il cherche, dans les vocabulaires étrangers, c’est l’émotion. Et cette émotion, elle n’est, justement, pas étrangère du tout. Elle est universelle. Les manques d’une langue, d’un lexique, sont comblés par d’autres qui nous ressemblent, qui sont nos semblables. Là est sans doute la part merveilleuse et salutaire de la quête du chercheur. Car Nunez est un chercheur, un fureteur, un dénicheur, un découvreur. Et ce qu’il nous donne en partage, c’est ce que nous sommes.

S’appuyant sur nos émotions et nos expériences, puisant au fonds culturel commun - littérature, philosophie, poésie, cinéma… - Laurent Nunez démontre, avec une sensibilité salutaire, que l’humanité est une, dispersée dans une Babel à déchiffrer. 

vendredi 21 août 2026

La Solitude des professeurs est infinie

Yannick Haenel, La Solitude des professeurs est infinie, éd. Gallimard, 20 août 2026.

On pourrait s’attendre à un roman intéressant uniquement les professeurs, ou à un récit nostalgique sur les premières années dans la vie active de l’auteur. On pourrait. Il y aurait de ça, d’ailleurs. Mais il y a tellement plus, dans cette Solitude… 

D’abord, il y a une voix, celle de Jean Diechel, le narrateur projeté de Haenel, son double. On l’identifie d’emblée : manteau anthracite ample, propension à l’alcoolisation, amour de la littérature. Deichel et ses amitiés, les renards pâles et Georges Bataille - l’homonyme protagoniste du Trésorier payeur -, amitiés apparaissant ici et là dans le texte, comme des jalons d’unification d’une oeuvre littéraire parfaitement cohérente.

Ensuite, il y a la lumière. Les couleurs. Parmi lesquelles prédomine la nuance orange, avec en contrepoint le miroitement de la nacre, et toute la gamme des verts. C’est une constante, chez Haenel, la nacre. Ces couleurs et nuances éclatent dans les paysages, sur la peau des femmes, dans les projections mentales. Et dans la nature tangible, au-delà du miroitement des eaux d’un lac : les feuilles des arbres, celles que Deichel ramasse et enfouit dans les poches de son grand manteau, et qu’il émiette comme une méditation.

Et puis, bien sûr, il y a la situation du professeur. Deichel, 22 ans, a passé le CAPES et l’agrégation, a réussi les deux concours, et se retrouve stagiaire à Mantes-la-jolie, dans un collège. Nous sommes dans les années 90, l’IUFM n’existe pas encore, on est stagiaire sous le régime des CPR, les plus vieux profs s’en souviennent. On est lancé dans le grand bain sans aucune préparation, on est sous la tutelle d’un collègue, et vogue la galère ! Dans cette situation délicate, Deichel est mû par ce qu’il appelle sa « vocation », et dans les cours, ça ne se passe pas si mal. L’enfer est ailleurs. Au sein du collège, mais ailleurs que dans la classe. Un collège difficile, mais tout collège ou lycée est du même métal, c’est un monde à part. Dont personne n’a idée. Personne. Peut-être qu’il en va de même dans les entreprises, ou dans les administrations, centrales ou pas. Il s’agit à la fois de solidarité et d’individualisme, de faux-semblants d’amitié et de guéguerre interne. Et par dessus tout cela, la direction. Dans le collège où officie Deichel lors de son année de stage, et où il est renommé pour l’année suivante, le principal est aigri et vindicatif - il est malade et sera arrêté au cours de l’année scolaire - et l’adjointe se veut intraitable parce qu’elle est incapable de mener la barque toute seule. 

La solitude du titre - solitude est l’un des mots les plus évidents de l’oeuvre de Haenel - est décelable à plusieurs niveaux dans la narration. Solitude du jeune homme parachuté loin de sa région d’origine, dans un drôle de loft qui donne sur un terrain de tennis dont il assure l’ouverture et la fermeture des grilles quotidiennement, situé à des heures de RER du collège où il enseigne. Solitude du jeune prof plus ou moins jalousé par sa tutrice, jeune prof que l’on exile au fin fond de l’enceinte du collège, dans un préfabriqué insalubre, et qui, finalement, y trouve son compte. Solitude de l’homme sans argent, privé de ses vacances italiennes.

Si le coeur du roman est bel est bien la condition du professeur, le noeud narratif est un épisode quasi surréaliste, presque rêvé, vécu comme une péripétie improbable : lors de la soirée de fin d’année, Deichel brise un vase. Cette « casse », cette « cassure », va déterminer toute l’architecture du texte, de manière exemplaire. On n’en dira pas plus.

La Solitude des professeurs est infinie est un roman magnifique. Un texte d’une évidence littéraire rare, à la fois réaliste et romanesque, mystique et merveilleux. Quelques pages du Zohar tiennent une grande place dans les années professorales de Deichel. C’est aussi - et là n’est pas sa moindre qualité - un hommage vibrant au petit peuple des profs, à Samuel, Dominique, Agnès… Haenel l’écrit : 

« Depuis longtemps je ne pensais plus à mes années d’enseignement ; je m’étais efforcé de les oublier. Avec la mort de Samuel Paty, puis celle de Dominique Bernard, tué dans son lycée ; avec toutes les agressions contre les profs qui se sont multipliées ces dernières années, j’ai plongé dans l’obsession. Je n’ai plus pensé qu’à ça : raconter mon expérience, revenir sur les années 1990 où, à ma mesure, j’avais vécu quelque chose de l’abandon des professeurs. »

L’abandon des professeurs, Deichel nous le raconte presque en accéléré, au fil des années dans des collèges différents, toujours en banlieue, où la suspicion  des élèves vis-à-vis du professeur prend peu à peu le pas sur l’adhésion et l’envie d’apprendre. La transmission devient difficile, voire impossible. Face au leitmotiv administratif « pas de vague », face aux désengagements divers et variés - budget, inspection, parents d’élèves… - le petit peuple des profs tente d’assurer sa mission, dans l’indifférence générale. 

 


jeudi 20 août 2026

Cipango de Jean-Marie Blas de Roblès

 Jean-Marie Blas de Roblès, Cipango, éd. Zulma, Août 2026, 736 p.


Cipango, c’est un nom poétique que l’on a croisé dans sa scolarité, et qui est celui du Japon. Souvenir de lycée : « Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines ». C’est un vers du poème Les Conquérants de José Maria de Hérédia. Ce poème, qui se termine sur des étoiles nouvelles que l’on voit monter du fond de l’océan, fait référence aux conquistadors, et dans Cipango, nous sommes plus ou moins dans cette ambiance-là, au moins pour une partie de la diégèse. Un jeune Portugais étudiant à Salamanque se voit contraint de fuir la péninsule ibérique car il est poursuivi par l’Inquisition qui l’accuse d’être juif. Celui qui se fait appeler à présent Francisco navigue donc vers l’Afrique, puis l’Asie, pour s’établir au Japon. Nous sommes à la pleine époque médiévale dans cette partie du monde pratiquement ignorée, entre guerres shogounales et évangélisation par les Jésuites. 

Parallèlement aux aventures de Francisco au Japon, nous parcourons le monde de personnage en personnage, à l’époque contemporaine ou légèrement anticipée. Une spécialiste de l’hibernation, un psychiatre, un physicien dont l’amant activiste ouïgour est détenu dans les geôles chinoises, et d’autres profils bien définis nous sont présentés, puis rassemblés pour une aventure spatiale inouïe qui doit s’achever sur une lune de Neptune, dans un cratère nommé Cipango Planum…

Voilà ce que nous lisons, ou croyons lire. Jusqu’à un premier basculement qui met en perspective les deux récits, le contemporain anticipé et l’histoire de Francisco. C’est déjà merveilleux. La résolution, que l’on subodorait sans vraiment vouloir la comprendre, nous saute aux yeux, et c’est le ravissement. Nous évoluions dans un roman étrange, basé sur un arrière-fond de pop-culture - le roman Shogun, les films Alien et 2001 l’odyssée de l’espace - et voilà que toute cette trame s’organise, que l’on repense aux caissons d’hibernation de Ripley et son équipe -  et à leur réveil qui a des allures de Belle au bois dormant - en se demandant à quoi ils ont bien pu rêver pendant leurs sommeil, que l’on se remémore l’ordinateur HAL susurrant « I’m sorry, Dave, but I can’t do that ». C’est déjà fabuleux.

Mais… arrivé à la toute dernière page, le lecteur se souvient tout à coup que parmi les incises imprimées dans une police de caractères différente, qui sont des  indications de corrections informatiques, il en est d’autres, en portugais… auxquelles il n’a pas forcément accordé toute l’importance qu’elles méritaient. La narration se retourne comme un gant, et nous, nous retournons au premier chapitre qui, bien entendu, donnait déjà la clé, que nous avions oubliée, emportés que nous étions vers le Japon médiéval et la lune de Neptune.

Quel est ce monde que nous habitons, et comment est-il gouverné ? Parallèlement à la politique raffinée et sanguinaire du Japon médiéval, la description désopilante et si juste de Mar-a-lago et le cynisme infini d’un des personnages, version féminine d’Elon Musk, est une manière de répondre à la question. Existe-t-il d’autres mondes habités ? C’est à cette question que l’aventure spatiale vers Neptune aurait dû répondre. Mais quelle aventure spatiale ? La dernière page du roman nous ramène crûment et cruellement à la gouvernance de Bolsonaro en période de pandémie, On n’en dira pas plus. Mais combien de mondes en nous, et quelles histoires nous habitent, à l’heure de notre mort ? 

Jean-Marie Blas de Roblès nous éblouit à nouveau, par son talent, son érudition, son art de la narration. Mais, comme déjà dans Là où les Tigres sont chez eux, l’entreprise littéraire de Cipango est un grand jeu de massacre. Personne n’en réchappe. Le monde du roman semble voué à sa perte, et les personnages avec lui. La lecture de Cipango est délectable. Mais la dernière page tournée, le rêve prend fin et la dure réalité reprend ses droits.  


lundi 23 février 2026

106 jours de Camille Soulène

Camille Soulène, 106 jours, les carnets d’Alice Azavedo, éd. Tristram, janvier 2026, 192 p.

Sept carnets – sept, chiffre symbolique – structurent ce roman post-apocalyptique signé d’un auteur dont on ne sait rien, ou presque, sinon un pseudonyme épicène qui entretient le mystère. Sept carnets tenus par Alice, onze ans, élève de CM2 à Bagneux, brusquement arrachée à son quotidien avec vingt camarades de classe. Emmenés en avion vers un abri anti-atomique situé loin de la région parisienne, les enfants sont abandonnés à leur sort : leur institutrice les quitte avant le décollage, leur révélant seulement qu’ils ont été choisis. Choisis pour être sauvés.

Le mystère est d’abord total, même s’il se dissipe partiellement : la guerre nucléaire, longtemps redoutée, a bien eu lieu. Le monde est dévasté. Nous sommes en 2048 — une date à la fois lointaine et étrangement proche. Les carnets d’Alice couvrent cent six jours jours, du 4 février au 19 mai. Dans l’abri, tout a été prévu : nourriture, vêtements, distractions, outils pédagogiques. La pièce maîtresse est une vaste médiathèque regorgeant de livres — de vrais livres, en papier. Sur les rayonnages figure notamment 1984 de George Orwell, roman d’anticipation qui trouble profondément Alice : ce qu’Orwell imaginait lui semble décrire le monde dont elle vient d’être extraite. En creux, à travers ses remarques naïves, se dessine la société de 2048 : censure omniprésente, religions interdites, hiérarchie entre travailleurs et « assistés ». Le schéma est familier aux récits post-apocalyptiques : des régimes autoritaires ont précipité l’humanité dans l’abîme nucléaire.

Mais l’originalité de 106 jours ne réside pas tant dans son cadre que dans sa voix narrative. Le monde d’avant - le monde d’hier - n’est jamais analysé frontalement ; il affleure seulement dans les notations d’une fillette pour qui les choses « étaient comme ça », sans que cela appelle commentaire. Cette économie d’explication, loin d’appauvrir le texte, lui confère au contraire une force singulière : le lecteur reconstruit ce que la narratrice ne conceptualise pas.

Le roman multiplie les questions sans y répondre — et c’est heureux. Pourquoi ces enfants ont-ils été sauvés ? Pourquoi les laisser livrés à eux-mêmes ? Expérience sociale ? Volonté d’observer la reconstruction spontanée d’un microcosme ? Aucune certitude ne s’impose. Une chose est sûre : ils sont seuls. Les carnets ne laissent planer aucun doute. Les ellipses du récit tiennent pour partie à l’âge d’Alice, incapable d’analyse historique ou politique approfondie ; mais certains motifs émergent avec constance, au premier rang desquels la solitude des enfants.

Très vite, la communauté des vingt-et-un s’organise selon des dynamiques presque universelles. Les filles protestent contre la saleté, décident de nettoyer et de mettre de l’ordre, secondées par quelques garçons ; les repas s’institutionnalisent ; des clans se forment ; des graffitis injurieux apparaissent ; les tensions éclatent. La « vie normale » reprend ses droits, même sous terre. L’abri offre aussi les moyens techniques de mesurer la radioactivité extérieure : guidés par les livres et un ordinateur, les enfants apprennent seuls à évaluer le danger. Lorsque certains décident de quitter l’abri pour rallier Bagneux — retrouver parents, fratries, appartements —, le roman bascule. Il devient une odyssée périlleuse et exaltante, dont il serait dommage de révéler les péripéties. Le parcours s’articule en trois temps : la confrontation à la violence armée ; l’épreuve de la pression psychologique ; enfin, l’acceptation d’un retour à une norme légèrement décalée, mais présentée comme immuable. Pour avancer, il faut réapprendre à s’asseoir sur les bancs de l’école et à écouter des enseignants — paradoxe pour des enfants à qui toute autorité adulte avait d’abord été retirée.

106 jours s’inscrit indéniablement dans une tradition bien établie de la littérature post-apocalyptique, mais s’en démarque par son dispositif narratif. Confier le récit à une enfant impose un usage singulier de la langue : Alice maîtrise syntaxe et grammaire avec une application presque exemplaire ; lorsqu’elle s’en écarte — par exemple en omettant la négation —, elle en justifie la raison. Ce léger décalage entre vraisemblance enfantine et maîtrise stylistique produit un texte hybride, oscillant entre réalisme linguistique et construction littéraire consciente. Il en résulte un roman d’une grande cohérence formelle, à la fois sobre et maîtrisé, qui doit moins sa réussite à la peinture spectaculaire de l’apocalypse qu’à la finesse de son point de vue et à la confiance accordée à l’intelligence du lecteur.

samedi 7 février 2026

Les Recyclés de Georges-Olivier Châteaureynaud

Georges-Olivier Châteaureynaud, Les Recyclés, éd. Grasset, 28 janvier 2026, 192 p.

Georges-Olivier Châteaureynaud a le chic pour scruter nos attitudes postmodernes et les mettre à l’épreuve de notre éternelle condition humaine. Dans Les Recyclés, il s’empare du thème du recyclage, réflexe écologique visant à ralentir, si possible, le réchauffement climatique, et le transfère des objets aux humains. Que faire des personnes dont on ne veut plus ? Des époux fatigants ou ennuyeux, des enfants bruyants ou rebelles qui ne correspondent pas aux attentes des parents ? Châteaureynaud imagine un monde dans lequel il est possible de déposer les maris, les copines, les enfants, aux encombrants. Une navette passe, ramasse les « déchets », et le tour est joué. 

Le motif des encombrant n’est pas nouveau dans l’oeuvre de Châteaureynaud. On le retrouve dans quelques nouvelles, dans une optique nostalgique. La « deuxième main », là encore une attitude très contemporaine, était évoquée par l’auteur avec toute l’imagerie de la brocante - il a été lui-même brocanteur pendant des années. Pousser la logique du recyclage jusqu’à se débarrasser d’humains jeunes et bien portants - il ne s’agit pas ici de placer mamie en maison de retraite - est une manière de prolonger la courbe. On se souvient que Châteaureynaud a formalisé dans quelques textes le « marché aux esclaves », lieu où l’on peut acheter, dans un monde parfaitement contemporain, des êtres humains comme il y a des siècles. On se souvient aussi qu’il a imaginé les « fusillettes », sortes de photomatons qui au lieu de vous tirer le portrait vous tirent, littéralement, dessus. Tous ces motifs - présents dans les nouvelles, et repris dans L’Autre Rive -,suivent une pente implacable : l’oeuvre de Châteaureynaud est une grand entreprise de déstructuration du contemporain en même temps qu’une observation au microscope électronique de nos aberrations et de notre condition.

Le « héros » des Recyclés a quarante-huit ans et se nomme Nivôse. Il était professeur de lettres classiques. Mis à la retraite anticipé faute de combattants - il y a plus de profs que d’élèves en latin et en grec ancien - il déprime, mais on peut comprendre que la dépression est son état naturel. Il décide donc, puisque c’est permis par la loi, de se recycler lui-même. Et le voilà embarqué par la navette au petit matin. Le roman est bâti en trois parties d’inégale ampleur. Dans la première partie, Nivôse se retrouve dans ce qui ressemble à un centre administratif de rétention, en compagnie d’autres laissés pour compte. On le dépouille de son téléphone portable, toute communication avec l’extérieur lui est interdite. Dans le dortoir, il joue aux cartes et aux dés avec ses compagnons, se lie d’amitié avec un jeune homme amoureux transi d’une fille qui l’a jeté et qui s’est rebaptisé « Malaimé ». Nivôse, lui, a voulu conserver son nom. Il aurait pourtant pu opter pour son pseudo d’écrivain, puisqu’il a publié pendant ses jeunes années quelques nouvelles en revues et une novella éditée à compte d’auteur. C’est là que Châteaureynaud retourne le propos. Bien sûr, l’intention première des Recyclés est de pousser l’époque contemporaine jusqu’à l’absurde, mais chez lui l’importance de l’acte d’écrire, de la littérature comme finalité, est toujours présente. Nivôse était prof de latin, c’est vrai. Mais il se souvient de l’émoi qu’avait suscité en lui l’écriture fictionnelle. Il n’a jamais eu aucun succès, n’a jamais été remarqué. 

Après avoir été « adopté », puis « rendu », Nivôse trouve à nouveau preneuse. Et c’est dans ce deuxième foyer d’adoption qu’il ressentira un élan qui le sortira de sa torpeur, d’une dépression qu’il définit comme Taedium vitae. C’est là qu’il comprendra que sa petite novella a trouvé sa lectrice idéale, que son texte a résonné juste, et fort. Il aurait été trop simple que cette lectrice idéale soit la deuxième personne à avoir remarqué Nivôse sur les stands. Il s’agit avant tout d’un épisode tenant du hasard objectif dans la trajectoire de Nivôse. Mais il y a là, dans ce retournement inespéré, l’évidence de la magistrale conduite du récit dont fait preuve Châteaureynaud. Tout converge vers ce point : Nivôse est un écrivain qui a été reconnu, au moins par une lectrice. Fort de cette certitude, il peut se mettre en marche, le long de la mer, vêtu d’un caban renfermant dans une poche sa petite plaquette éditée à compte d’auteur, et la photographie vieillie de sa lectrice. 

En moins de deux-cents pages, Georges-Olivier Châteaureynaud parvient à tresser des motifs qui lui sont chers : la fin d’un monde - l’enseignement du latin et du grec -, l’ébahissement d’un personnage devant la marche de la société contemporaine poussée à son paroxysme, son acceptation, et le salut venu de l’oeuvre - littéraire - accomplie et comprise.