lundi 7 septembre 2026

Mots de passe de Laurent Nunez

 Laurent Nunez, Mots de passe, éd. Rivages, septembre 2026, 176 p.



Laurent Nunez est romancier, essayiste et… lexicographe ? C’est à l’évidence le bon mot. Parce que les mots, pour Nunez, sont non seulement essentiels à la littérature, et donc à la fiction, et donc à l’imaginaire, mais ils sont l’essence même de la vie, et de notre expérience d’être au monde. Alors, pourquoi se limiter au lexique de notre langue maternelle ? Ailleurs, sous d’autres cieux, sous d’autres latitudes, des hommes comme nous ont forgé des mots pour dire une réalité que nous, dans notre langue, nous avons considérée comme négligeable. Une réalité qui nous oblige à la périphrase, dans le meilleur des cas. Parce que souvent, cette réalité exprimée ailleurs, nous ne la regardons pas, nous ne la prenons pas en compte. Et puis soudain, quand le mot inconnu nous est donné, on s’exclame : « voilà, c’est exactement ça ! » 

Laurent Nunez traque ces réalités exprimées ailleurs, dans d’autres langues, sous d’autres cieux. Cette quête du mot juste, il l’avait déjà menée dans un précédent ouvrage : Il nous faudrait des mots nouveaux, réédité ce mois-ci avec une entrée supplémentaire. Dans Mots de passe, ce sont treize mots nouveaux qu’il nous offre, tout aussi essentiels. Ce lexique supplémentaire puise aux sources de l’anglais, de l’italien, de l’allemand, de l’arabe, autant de langues que l’on pourrait qualifier de proches. Mais Laurent Nunez fouille aussi le vocabulaire de l’islandais, de l’hawaïen, du yiddish, entre autres. On laisse au lecteur le plaisir de la découverte.

Regardons, par exemple, du coté du yiddish. Le mot choisi est « tchotchke », dont la définition - pour nous, donc, la périphrase - est « objet sans valeur marchande, mais d’une grande importance pour son propriétaire ». Des objets de cette sorte, nos boîtes à trésors en sont remplies - j’espère que vous avez une boîte à trésor ! - : le porte-clé offert par le concessionnaire chez qui l’on a acheté sa première voiture, une petite peluche gagnée à la fête foraine, un billet de concert… ce peut être n’importe quoi, inutile et indispensable. Ce sont des déclencheurs de souvenirs. Pour illustrer le mot, Nunez choisit une scène de Citizen Kane. Et poursuit son exploration du mot en lui trouvant un synonyme dans la saga Harry Potter : « un horcruxe est un objet dans lequel une personne a caché une partie de son âme ». 

Cet exemple est un modèle de ce que Nunez poursuit. Ce qu’il cherche, dans les vocabulaires étrangers, c’est l’émotion. Et cette émotion, elle n’est, justement, pas étrangère du tout. Elle est universelle. Les manques d’une langue, d’un lexique, sont comblés par d’autres qui nous ressemblent, qui sont nos semblables. Là est sans doute la part merveilleuse et salutaire de la quête du chercheur. Car Nunez est un chercheur, un fureteur, un dénicheur, un découvreur. Et ce qu’il nous donne en partage, c’est ce que nous sommes.

S’appuyant sur nos émotions et nos expériences, puisant au fonds culturel commun - littérature, philosophie, poésie, cinéma… - Laurent Nunez démontre, avec une sensibilité salutaire, que l’humanité est une, dispersée dans une Babel à déchiffrer.