lundi 10 mars 2014

L’Homme qui marche d’Yves Bichet



Yves Bichet, L’Homme qui marche, roman, Mercure de France, janvier 2014, 176 pages.

À l’ère de la randonnée et du trekking, Robert Coublevie marche, simplement. Il n’était qu’un pion – surveillant au lycée d’Embrun – et lorsque sa femme l’a quitté, Coublevie s’est fait chemineau. Désormais, il place ses pas sur la Ligne. La Ligne, c’est la frontière franco-italienne, entre Mont Thabor, Mont Cenis, Plampinet et Bardonecchia. Les Alpes. Hautes, les Alpes. Avec comme point d’ancrage la ville de Briançon, la plus haute commune de France – et d’Europe, disent certains. Car l’essentiel est de prendre de la hauteur.

Sur la Ligne chemine également un chartreux défroqué. Lui, il marche côté italien. La conversation – une seule et longue conversation, faite de silences et de confidences, d’évocations de souvenirs sensuels et culinaires – est un fil déroulé sur la frontière : ni Coublevie ni le chartreux ne passe jamais du côté opposé. Une voix en Italie, une voix en France. Des blockhaus désaffectés leur servent parfois d’abri pour la nuit, et chacun dort de son côté du bâtiment, sans jamais franchir la découpe invisible. « On longe, mais on ne franchit jamais ».

À Briançon vit la jeune Camille. 16 ans, un père bistrotier, un chagrin et un secret lourds à porter. Lorsque Coublevie comprend qu’il ne pourra plus marcher, que son corps lâche et l’oblige à la station sur son chemin, il prend sur lui la croix de Camille et de son père. Au substantif d’ « oblation », trop marqué dans le rite religieux, Bichet préfère l’adjectif « oblatif », plus à même de rendre compte du sacrifice consenti de Coublevie. L’amour que ce dernier porte à la jeune Camille n’a rien de concupiscent et le don qu’il lui fait – don de soi, du reste de sa vie – est un présent sans attente de contrepartie. En un mot, oblatif : « [Camille] mérite amplement ce pas de côté de la part de quelqu’un qui a passé sa vie sur la frontière en tentant de marcher droit. Le plus droit possible ».

La force de ce roman repose à la fois sur l’élaboration des personnages – troubles ou sereins, campés avec force – et sur l’évocation des paysages. Les fleurs des Alpes tiennent une place particulière, le bleu des gentianes par exemple. La montagne – son vide écrasant, ses sentiers âpres – scie les reins et oblige à sonder les cœurs. La ville de Briançon est le lieu du (des) crime(s). La frontière pierreuse celui de la réconciliation.

Il y a, dans L’Homme qui marche, une connivence d’inspiration et d’observation, de recul et d’empathie, qui renvoie à Pascal Garnier ou Lionel-Edouard Martin. Autant dire au bon, au très bon de la littérature française contemporaine.

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Extrait :
« Un jour prochain, les limites des anciennes nations ensorcelleront le monde. Les chemins frontaliers rameuteront ceux qui ne croient plus en rien : les poètes, les philosophes, les amoureux, les rêveurs des temps nouveaux comme des temps révolus et les gros cons comme moi qui aiment marcher sans mesure leur vie durant. Je ne me lasse pas d’arpenter mon bout de frontière qui file d’un col à l’autre, qui serpente à l’infini entre l’Italie et la France, deux nations maintenant inutiles et désemparées. Les montagnes sont désertes, majestueuses, et comme écartées du monde. Moi, je suis bronzé et passé de mode. Je vis entre ciel et terre. Je tente d’oublier les humains ». (p.105)