Jean-Philippe Toussaint, L’Echiquier, éd. de Minuit, septembre2023.
Stefan Zweig, Echecs, traduction de Jean-Philippe Toussaint, éd. de Minuit, septembre 2023.
Lire l'article sur La Règle du Jeu
Jean-Philippe Toussaint, L’Echiquier, éd. de Minuit, septembre2023.
Stefan Zweig, Echecs, traduction de Jean-Philippe Toussaint, éd. de Minuit, septembre 2023.
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Fabrice Caro, Journal d’un scénario, éd. Gallimard, coll. Sygne, août 2023
Sur ce point de départ, assez mince, une tornade de péripéties se met en branle, dévorant tout sur son passage, et singulièrement la teneur-même du scénario. De renoncement en renoncement, poussé par les producteurs d’une chaîne TV, Boris modifie son scénario afin qu’il puisse intéresser le plus de spectateurs possibles – pas que les Parisiens mais aussi et surtout les provinciaux, pas que les intellectuels mais aussi et surtout un public populaire, etc. Louis Garel et Mélanie Thierry ne sont plus que des silhouettes qui s’éloignent à grande vitesse, le scénario devient farfelu, lorgnant plus du côté de La Soupe au chou que d’un Rohmer ou un Carax.
Voilà pour la réalité. Parallèlement se met en place toute une série de quiproquos, parce que Boris n’a pas le courage de dire à la femme qu’il vient de rencontrer, et dont il est amoureux, que le scénario évolue sous la pression des producteurs ; parce que Boris n’a pas la force de parler de ses états d’âme à son meilleur copain qui est en plein divorce… Le scénario de la vie de Boris relève du comique de situation, dans le registre de la tendresse. Le scénario massacré par les producteurs relève, lui, du comique franchouillard en limite de scatologie. La confrontation de ces deux formes de comique est irrésistible.
Le roman de Caro est truffé de références cinématographiques et musicales délicieuses. Les inserts du texte du scénario qui nous sont donnés sont savoureux, on y voit Boris se battre bec et ongles pour conserver un peu de poésie et de hauteur dans une histoire qui tourne au grand guignol.
Voilà un roman à lire d’une traite. On y rit à gorge déployée, souvent, et l’on a tout aussi souvent la gorge serrée. Caro construit une histoire de désastre et de renoncements sur le seul mode qui soit approprié au malheur de l’homme contemporain : le comique. Le talent de Fabrice Caro repose, entre autres, sur la maîtrise parfaite des mécanismes comiques et sur une empathie formidable envers les petits perdants quotidiens.
Une réussite indéniable, que ce Journal d’un scénario. A lire, et à offrir autour de soi.
Antoine Philias, Plexiglas, éd. Asphalte, 22 août 2023, 240 p.
Antoine Philias bâtit un roman qui pourrait faire penser à la fois à Nicolas Mathieu et à Fabrice Caro. Un roman d’un réalisme sociologique abouti, et d’une ironie tendre tout aussi aboutie, pleine d’empathie pour les personnages. Et des personnages, il y en a, qui sonnent tous plus vrai les uns que les autres. Lulu, tout d’abord, la caissière de Carrefour, au seuil de la retraite, qui décide de s’intéresser à son propre sort et à celui des autres employés, se documente sur les revendications sociales, occupe les ronds-points. Ces deux-là, Elliot et Lulu, vont former le duo de base de toute une petite foule romanesque, une petite foule de petites gens – la sœur coiffeuse à domicile, le beau-frère employé chez Leroy-Merlin, le vigile payé-debout… pour ne citer que les personnages principaux.
Le roman s’articule sur une année entière, selon les fêtes et les saisons, transpercé par l’épisode du COVID et du confinement. Ces travailleurs de deuxième ligne ne sont pas confinés, ils officient tout d’abord sans masque, sans gel, puis, enfin, derrière des plaques de plexiglas. Ils sont ceux que l’on n’applaudit pas à 20:00, et qui ont marné toute la journée pour des salaires plus que modiques. Si la sœur et le beau-frère d’Elliot ont pu profiter du confinement pour cuisiner et prendre quelques kilos, Lulu est restée rivée à sa caisse, inquiète pour son fils enfermé dans un studio à Paris, et le vigile du Carrefour a peaufiné ses remarques envers la clientèle sur le port maladroit du masque et le passage obligé par la borne de gel hydro alcoolique. C’est à ses côtés qu’Elliot, en fin de RSA, dégote un emploi.
Plexiglas est un roman politique qui met les obscurs dans la lumière. Ils le méritent. Ceux que parfois l’on appelle « les vraies gens de la vraie vie », expression idiote, tous les gens sont vrais, et toutes les vies. Mais ces trajectoires-là, qui s’effectuent loin de Paris ou des grands centres régionaux, sont, finalement, majoritaires. Cholet, ville moyenne dirigée par un édile maintes fois condamné, devient l’exemple-même de la ville de province non pas abandonnée, mais oubliée. Pourtant, on y vit, on y aime, on s’y débat, on y rit, on y forge de belles amitiés.
Singulièrement, la couverture de Plexiglas, avec son Caddie esseulé sur un parking de supermarché, évoque celle des Disparus de Mapleton de Tom Perrota – roman qui a servi de base à la série The Leftovers. Dans le roman de Perota, une partie de l’humanité disparaît, laissant le monde dans la sidération. Dans le roman d’Antoine Philias, une partie du territoire national – les petites villes, la diagonale du vide – et de la population – les travailleurs de deuxième ligne – indispensables et invisibilisés, sont mis sur le devant de la scène. Ces héros du quotidien, attachants, sympathiques jusque dans leurs contradictions, forment un chœur harmonieux.
Regards croisés
Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville
Fred Vargas, Sur la dalle, éd. Flammarion, mai 2023, 512 p.
Nous sommes en Bretagne, donc. Au XXIe siècle, si l’on veut. Dans le village où l’équipe d’Adamsberg est occupée à traquer un serial killer, on croise le sosie de Chateaubriand. Ce personnage est un descendant de l’écrivain, et la ressemblance est si frappante qu’il est une sorte de gloire locale que les touristes viennent photographier. Le seul endroit où on le laisse tranquille, c’est dans l’auberge, auberge qui sert de quartier général à l’équipe d’Adamsberg, et où l’on sert, évidemment, du chouchen et du cidre.
Nous sommes en Bretagne, donc. Au XXIe siècle, si l’on veut. Les habitants du village se déchirent sur des superstitions : les ombreux et les ombristes, par exemple, les uns croyant que marcher sur leur ombre porte malheur et les autres s’ingéniant à piétiner les ombres des premiers. On fait référence aussi à un Américain superstitieux qui ne voulait pas voyager un vendredi 13, ni rédiger son testament par peur de mourir d’avoir testé. Et puis il y a cette histoire de fantôme boiteux, celui du château de Combourg, Chateaubriand oblige. Et puis il y a un bossu. Et puis il y a des puces sur les cadavres des victimes. Voilà tout l’univers de Vargas ramassé dans une intrigue.
Pour une fois, Adamsberg a une méthode d’investigation. Sa hiérarchie lui donne tous les moyens qu’il veut, et dans le village breton c’est une bonne cinquantaine de policiers qui opèrent. Porte-à-porte, barrages sur les routes, surveillances de nuit, rien que du traditionnel sans âge. Seul le lieutenant Mercadet opère dans la sphère contemporaine, avec son ordinateur. De l’intrigue en elle-même, je ne dirai rien, elle va son petit bonhomme de chemin. Bien entendu, c’est grâce aux rêveries d’Adamsberg qu’elle sera vraiment résolue.
Le titre est trompeur. « La dalle », de nos jours, renvoie plutôt aux banlieues et aux grands ensembles bétonnés. La dalle de Vargas, et d’Adamsberg, est la table d’un dolmen, dolmen sur lequel le commissaire va s’allonger afin de laisser son esprit divaguer. Un dolmen, bien entendu, puisque nous sommes en Bretagne.
Je m’interroge sur ma lecture. Je ne sais pas ce que j’attendais de ce nouveau roman de Fred Vargas. Disons que je ne suis pas déçue. Mais que je ne suis pas, non plus, « déçue en bien ». Aucune véritable surprise, à part peut-être une incursion dans le grand-banditisme, aucune fausse note, un ronronnement paisible, quoi. Mes deux Vargas préférés restent L’Homme aux cercles bleus, et Un peu plus loin sur la droite. Deux romans des débuts. Sans doute parce que depuis ces deux découvertes, je n’ai plus été surprise, ni secouée.
Lire l’article de Virginie Neufville sur son blog Fragments de lecture
Livie Hoemmel, Le Sacrifice du roi, éd. Plon, 4 mai 2023, 448 p.
Cependant… Le Sacrifice du roi n’est pas sans mérite. Balayons d’emblée l’écriture en elle-même, qui s’appuie sur tout un catalogue de citations littéraires ou philosophiques expliquées, soulignées, et bénéficiant parfois de notes de bas de page. Un seul exemple, parmi bien d’autres : un paragraphe commence par la phrase « Ce fut comme une apparition », avec une note de bas de page indiquant qu’il s’agit d’un emprunt à Flaubert. Soit le lecteur reconnaît la citation et la note est inutile, soit le lecteur ne la reconnaît pas, et le renvoyer à L’Education sentimentale n’ajoute rien à l’intrigue. Intrigue qui d’ailleurs tourne plus autour des Liaisons dangereuses, cela est d’ailleurs largement souligné. Autre chose : ce roman aurait mérité une relecture plus soigneuse. Un seul exemple, là encore : l’un des personnages principaux, Olga, est une petite orpheline que l’on place dans un dans une institution. Sauvage, asociale, elle se réfugie dans la lecture. Page 111, on apprend que, fillette, quand elle lisait Dumas, elle devenait la « figure vengeresse d’Edmond Dantès », mais à la page 139, Olga a grandi et a été transférée dans un hôpital psychiatrique. Fidèle à elle-même, elle se rend à la bibliothèque et « s’arrêt[e] sur un ouvrage du XIXe siècle, Le Comte de Montecristo d’Alexandre Dumas, dont la quatrième de couverture « reti[e]nt son attention. » Voilà un personnage, Olga, dont la caractéristique première est une fabuleuse capacité de mémorisation, et qui oublie, en moins de trente pages, qu’elle a déjà lu le livre de Dumas… Ajoutons à cela que, singulièrement, cette petite fille russe ne s’intéresse pratiquement qu’à la littérature française, et que l’auteur cite lui aussi une majorité d’auteurs français. Comme il n’y a pas d’indication de traduction, on peut en déduire que l’auteur sous pseudo est français. Et que le lectorat visé est français lui aussi. Bref, l’emballage du roman est marketisé.
Mais, je le redis, Le Sacrifice du roi n’est pas sans mérite. Toutes les restrictions narratives que j’ai évoquées ne m’ont pas incitée à refermer le bouquin. C’est un signe – enfin, un signe pour moi. Que raconte le roman ? Eh bien, ce roman se donne pour mission d’expliquer l’énigme de la chute de Bobby Fischer. Bobby Fischer ? Oui, lui, le génie des échecs, le champion adulé qui a vaincu les Russes en pleine guerre froide. Le Bobby Fischer sur lequel s’ouvraient les bulletins d’information américains, avant que l’on traite du Vietnam ou du Watergate. Celui qui a mal tourné, mal fini, parano enfermé dans un délire antisémite, celui qui versait 20% de ses gains à une secte. La guerre froide, justement. La petite Olga qui lisait Le Comte de Montecristo a été missionnée par Brejnev pour anéantir le génie américain. Cette enfant géniale – géniale comme Bobby est génial – est mandatée pour redorer le blason soviétique échiquéen.
Le roman est scindé par la typographie : la plus grande partie du texte est présentée en police sans sérif, il s’agit d’un manuscrit présenté comme rédigé par un ami d’enfance de Bobby. On y détaille, en trois parties distinctes, l’ascension d’Olga, l’ascension de Bobby, et la rencontre des deux personnages. Le narrateur est partie prenante de l’histoire, il est le fils d’un espion du KGB installé à New-York – on le croirait tout droit sorti de la série The Americans – et l’ami indéfectible de Bobby. On se souvient sans doute que la mère de Bobby, Regina, était une sympathisante communiste, qui avait fait ses études de médecine à Moscou. Tout cela s’imbrique parfaitement. Paradoxalement, je me suis moins intéressée à l’histoire d’Olga, fabriquée, qu’à l’histoire de Bobby, basée sur une biographie réelle.
Quel est le plan des Soviétiques ? Redevenir les maîtres des échecs sur l’échiquier politique. Bobby les a malmenés – le fameux combat de 1972 – et cela leur est inacceptable. Le plan échafaudé par la géniale Olga est diaboliquement efficient. Sur le papier, et dans l’élaboration. Mais c’est faire abstraction du facteur humain. Et l’abstraction, quand on parle des échecs, c’est quand même primordial.
Si comme le disait Einstein « Dieu ne joue pas aux dés », il joue aux échecs. Dans le roman, littéralement, il joue. Bon, il y a un artifice, bien entendu. Mais il est bien amené, et plausible sur le plan architectural. La construction mentale imaginée par Olga, puis réalisée, est une merveille d’invention. Je n’en dirai pas plus, mais c’est bien ce suspens, enlevé, qui m’a emportée. Le joueur d’échecs jouant contre Dieu est un motif littéraire et véridique. Plusieurs grands maîtres ont affirmé avoir joué contre Lui, parfois en Lui donnant un pion supplémentaire, et être sortis vainqueurs de la partie. La paranoïa de Bobby Fischer s’inscrit dans cette lignée de grands maîtres. L’intérêt du Sacrifice du roi est de broder autour des fragilités psychiques de Bobby Fischer, de leur donner un cadre romanesque.
Le roi, ici, c’est Bobby. L’idée de sacrifice est à la base de quasiment toutes les fictions bâties sur les échecs. Que l’on se souvienne, a minima, de la série Le Jeu de la dame (The Queen’s Gambit), qui a fasciné des millions de spectateurs. Les échecs sont le jeu roi par excellence, un duel d’abstraction. Le Sacrifice du roi joue sur cette veine, mêlant lutte entre soi et Dieu, et guerre froide. Les dernières pages sont bâties sur une série de rebondissements ou twists narratifs et mentaux qui évoquent les diverses possibilités de résolution de l’énigme de base – qui a rédigé le manuscrit ? Tous les coups sont envisagés, comme sur une fin de partie d’échecs. Cette construction de fin de partie est virevoltante, et épuisante. Sans compter qu’on y croise Poutine et Nalvany.
Mais ne serait-ce que pour découvrir par quel stratagème Olga va concevoir la partie entre Bobby Fischer et Dieu, le roman mérite le détour.
Regards croisés
Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville
Stephen King, Conte de Fées (Fairy Tale), traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch, illustrations de Gabriel Rodriguez et Nicolas Delort, éd. Albin Michel, avril 2023, 736 p.
Voilà, Conte de Fées est un roman réaliste, ou à peu près. Jusqu’à ce que dans le cabanon de la maison victorienne apparaisse un cafard gros comme un lièvre, jusqu’à ce que le vieillard dise au garçon que pour payer les frais d’hospitalisation, il n’y a pas de problème, puisque dans le coffre fort, à l’étage, il y a un seau rempli de petites billes d’or, jusqu’à ce que la chienne vieillissante ne puisse plus marcher, jusqu’à ce que Charlie apprenne qu’il y a, dans la cabanon, un passage conduisant vers un monde souterrain terrifiant où s’affrontent le Bien et le Mal, monde dans lequel on trouve un dispositif en forme de cadran qui permet de rajeunir. Que veut Charlie ? Que la chienne ne meure pas, ne souffre pas. Que fait Charlie ? Eh bien… il emmène la chienne dans l’autre monde pour qu’elle rajeunisse. Et l’aventure commence.
On peut dire qu’il y a deux niveaux d’aventure dans Conte de Fées. L’aventure fantasy, magique, qui occupe les trois quarts du roman, et l’aventure personnelle de Charlie, qui embrasse les deux niveaux, féérique et réaliste. Comment devient-on un adulte ? Comment dépasse-t-on ses peurs et ses angoisses ? Par quelles épreuves faut-il passer ? C’est là un des thèmes récurrents dans l’œuvre de King – La Petite Fille qui aimait Tom Gordon, la nouvelle The Body, pour ne citer que deux titres – et l’un des thèmes les plus prégnants de la littérature mondiale. Si King se projette entièrement dans ses livres, il nous y projette aussi, fille ou garçon, femme ou homme. Dans ce monde-ci, comme dans l’autre monde qu’il va explorer et éprouver, Charlie fait ses preuves. Avec vaillance, avec courage, avec espoir.
C’est dans le deuxième versant du roman – à partir de la découverte de l’autre monde – que le titre prend réellement tout son sens. Autre monde que je ne décrirai pas ici, on s’en doute. Dans cette partie-là du roman, l’intertextualité est à l’œuvre : le conte La Gardeuse d’oies des frères Grimm – la référence la plus évidente, avec le cheval qui parle –, La Foire des ténèbres de Bradbury – référence explicitement citée dans le texte, intrigue se situant dans l’Illinois –, Lovecraft, Le Magicien d’Oz, Gog et Magog, et même Murakami – l’allusion à deux lunes, par exemple, ou le passage vers l’autre monde évoquant Le Meurtre du Commandeur. Ou bien encore… bien des références encore… La partie fantasy de Conte de Fées est à la fois un festival d’intertextualité et une aventure menée lentement, avec des étirements, des amplifications, un récit qui évite soigneusement l’ellipse, à dessein. Stephen King ne tire pas à la ligne, ne prend pas son temps – il n’aurait aucun intérêt à cela. Stephen King conduit son lecteur par la main dans une balade terrifiante, non pas symbolique mais, tout bien pesé, psychologique et sociale. Dans ce monde de fantasy balisé de références, des questions essentielles sont posées : peut-on renoncer à être/devenir prince ? Peut-on aimer un frère devenu l’instrument d’une force diabolique ? Pourquoi laisser faire les choses quand on pourrait intervenir ? A ce titre-là, les dernières heures de Charlie dans l’autre monde offrent une scène terrible, une conversation percutante entre le jeune garçon et deux des protagonistes importants de la lutte entre le Bien et le Mal.
Je dois dire ici que j’ai eu du mal, parfois, à m’intéresser aux aventures de Charlie dans l’autre monde. Des lenteurs, des longueurs, m’a-t-il semblé. Et puis, une fois la dernière page tournée, cette impression a disparu. Je tiens Stephen King comme l’un des plus grands conteurs contemporains. Si lenteur il y a, c’est qu’elle est nécessaire au récit. Au conte. Au roman. Charlie a sauvé le vieil homme tombé du toit, sauvé son père de l’alcoolisme, sauvé un autre monde soumis à des ténèbres terrifiantes. Un personnage ne voit plus, un autre n’entend plus, un autre encore ne parle plus – le triptyque des trois singes… On assiste à des jeux de cirque dignes de Quo Vadis ou de Squid Game, on se bat contre des géantes, et j’en passe… Mais Charlie n’est au fond qu’un jeune garçon qui pédale dans les rues d’une bourgade de l’Illinois, qui aime sa chienne d’un amour déchirant, et son père d’un amour fondamental.
Conte de Fées est un roman qui s’appuie sur une littérature de genre pour explorer la condition contemporaine et intemporelle des adolescents et des adultes. C’est le domaine d’excellence de maître King.
Lire l’article de Virginie Neufville
Umberto Eco, Le Pendule de Foucault (Il pendolo di Foucault, 1988), traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano, éd. Grasset, 1990.
Je ne reviens pas sur ce que je disais dans mes articles de mai et juin 2019, mais je constate qu’aujourd’hui encore, je me suis lancée dans cette re-re-re…lecture au moment où s’amorcent les grandes heures de surveillance. Mercredi qui vient (le 17 mai 2023, donc) je surveille la grande épreuve de BTS MV (Maintenance des Véhicules) : de 12:30 à 18:30. Mais… et là est l’angoisse, je ne suis pas certaine de ne pas avoir fini ma lecture avant cette date-là, tant je suis plongée dans ce texte merveilleux. J’avance à trop grands pas, il ne me restera rien à me mettre sous la dent dans trois jours, qui sait…
A chaque re-re-re…lecture, je m’émerveille de ne pas avoir tressailli sur tel ou tel passage. Ou de l’avoir oublié. Le plus étonnant, cette fois-ci, c’est que j’ai hésité entre relire Guerre et Paix et Le Pendule… pour la grande surveillance. J’ai opté pour Eco, mais, malignement, Eco me fait un clin d’œil :
« Si tu écris tout un roman sur un héros sudiste qui s’appelle Rhett Butler et une jeune fille capricieuse qui s’appelle Scarlett, et puis que tu changes d’avis, tu n’as qu’à donner un ordre et Abou [= Aboulafia, l’ordinateur de Belbo] change tous les Rhett Butler en prince Andrei et les Scarlett en Natacha, Atlanta en Moscou, et tu as écrit Guerre et Paix. »
Ce qui renvoie au carré, au moins, la base romanesque de La Bicyclette bleue de Régine Desforges, soit dit en passant.
Un lecteur est fait de ses lectures, mais plus encore, je crois, de ses relectures. Je relis souvent, et beaucoup. De même que je revoie – que je revisionne – beaucoup de films ou de séries. On s’en étonne. Alors que personne ne s’étonne que l’on écoute plusieurs fois un morceau de musique. Je suis faite de mes relectures, et de mes émerveillements de relecture. Revenons au Pendule…
« “O basta là”, dit Belbo. Seul un Piémontais peut comprendre l’esprit avec lequel on prononce cette expression de stupéfaction polie. Aucun de ses équivalents en d’autres langues ou dialectes (non mi dica, dis donc, are you kidding ?) ne peut rendre le souverain sentiment de désintérêt, le fatalisme avec lequel elle reconfirme l’indéfectible persuasion que les autres sont, et irrémédiablement, les enfants d’une divinité maladroite. »
Les enfants d’une divinité maladroite… mais quelle expression ! Quel bonheur d’expression ! Quelle malice dans ce sourire d’écrivain, de sémiologue, d’érudit ! Cette expression fera mon dimanche.
Je vais tenter de ralentir ma lecture pour que mercredi il me reste de quoi tenir six heures, en surveillance. C’est pas gagné… Sinon, pas grave, j’emporterai Guerre et Paix.
Franck Mignot, Mollesse, éd. P.O.L, mars 2023, 144 p.
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Sofronis Sofroniou, Fonte brute, traduit du grec (Chypre) par Nicolas Pailler, éd. Zulma, février 2023, 368 p.
Car la base du roman, c’est la mémoire. Sur Petite Vie, il s’agit de reconstituer, stocker et préserver, toute la mémoire du monde. Voilà un thème qui interroge nos attitudes, nos angoisses, notre monde contemporain. Qu’est-ce que la mémoire ? Un simple archivage ? Pas dans ce roman. La mémoire, ici, est mise en perspective, elle est une composante de la chair et de la corporéité, de l’esprit et de sa capacité d’oubli, elle ne se manifeste qu’au travers des humains et n’a rien à voir avec un quelconque cloud ou une entreprise muséale.
Le narrateur, au seuil de sa seconde disparition, revient sur le parcours de ses neuf années de sursis, et livre un récit halluciné. La quatrième de couverture évoque l’univers de Lynch et les mondes de Jules Verne, les références en fin d’ouvrage soulignent des hommages rendus, entre autres, à Proust, à Kafka, ou à La Jetée de Chris Marker. J’y ai, pour ma part, retrouvé un climat à la Blas de Roblès et un grand carnaval labyrinthique et allusif à la François Coupry, deux auteurs que Sofroniou n’a sans doute pas lus, mais qui me sont familiers. Fonte brute, c’est de l’imaginaire foisonnant sur un rythme endiablé. Le vertige né du retour, pour tous, à l’âge de vingt ans, est diabolique. Les mémoires de tous ces corps redevenus jeunes ne sont pas semblables, et c’est bien de leur synthèse – celle des mémoires – qu’il est question. Sans oublier la question centrale de tout parcours humain, l’amour.
Font brute n’est pas un roman facile à lire. Il faut accepter de jouer le jeu que nous propose l’auteur. Souvenons-nous que le narrateur était joueur d’échecs. Le lecteur est ici dans une partie à plusieurs dimensions, et il navigue sur des échiquiers enchevêtrés plus que superposés. De la quête première de la seconde vie donnée sur Petite Vie, de la mission confiée au narrateur – reconstituer le texte de Robert Krauss – nous ne dirons pas ici à quel pourcentage elle a été accomplie. Mais le fait même de parler de pourcentage est un indice de la contemporanéité du roman de Sofroniou. A l’ère de Chat GPT, du cloud et du transhumanisme, l’une des dernières phrases du roman résonne et raisonne à la manière antique : « Voici pourquoi nul mortel ne doit compter sur l’indulgence des dieux s’il atteint des jours auxquels il n’était pas promis. »
Wendy Delorme, Devenir lionne, éd. JC. Lattès, coll. Bestial, janvier 2023, 216 p.
Wendy Delorme explore dans ce livre hybride – récit autofictionnel et essai féministe – sa part léonine, née d’une projection-fascination au zoo de Berlin au début des années 2000. Au Tiergarten, elle vient rendre visite plusieurs fois par semaine à une lionne en cage, séparée des visiteurs par une vitre. C’est dans une sorte de souterrain, de tunnel, que les fauves sont gardés. L’odeur est intense, la chaleur insoutenable. La lionne est imperturbable, couchée, yeux mi-clos, parfois en position de sphinge. Elle est seule dans sa cage. Wendy Delorme est en train de vivre une histoire sensuelle intense avec un « soigneur » auxiliaire du zoo berlinois, un jeune homme qui manie le fouet dans la journée avec les fauves, et sert des cocktails le soir dans un bar. Peu à peu, Wendy Delorme fait le parallèle entre la lionne en cage et sa propre situation de couple : elle aussi est enfermée, soumise, elle prend des anxiolytiques pour apaiser ses angoisses comme on en donne sans doute à la lionne pour empêcher sa fureur.
L’intérêt de cette projection-assimilation entre la femme et la lionne, dans ce livre, c’est que l’homme n’est pas vu du tout comme un lion. Au contraire, il est le dompteur. Il porte un fouet. Il domine, sur une échelle supérieure. Dans un chapitre très instructif, Wendy Delorme revient sur la fondation du Jardin des Plantes, et sur les attitudes opposées de deux de ses directeurs : Félix Cassas et Frédéric Cuvier. Le premier utilisait la force et la violence pour « apprivoiser » les fauves, le second pensait que les fauves étaient réduits en esclavage.
« L’histoire des lions de Félix Cassal et de son successeur Frédéric Cuvier m’enseigne quelque chose. L’espèce humaine se divise en deux : d’une part les dompteurs, d’autre part les philosophes. Ces deux espèces se font la guerre, ne votent pas pareil, ne baisent pas pareil. Ce sont deux humanités opposées. Leur rapport au lion, à l’animal sauvage, nous révèle de quelle espèce est l’homme. Si j’applique cette grille de lecture à l’histoire de ma lionne intérieure, j’y vois que la femelle masochiste en moi a aimé les dompteurs avant les philosophes. »
Nous sommes ici à la moitié de l’ouvrage, et au centre de la réflexion de Wendy Delorme. D’où vient ce masochisme féminin ? D’une histoire sociétale de domestication des femmes, sans doute. Mais pour Wendy Delorme, l’image de la lionne du Tiergarten devient un vrai reflet : l’animale en cage se mord la patte, jusqu’à la blessure, quand Delorme se scarifiait, adolescente. La projection sur la lionne, l’assimilation à la lionne – « ma lionne intérieure » – sont aussi explorées du point de vue astrologique, autant dire magique. Dans la bibliothèque de sa mère, Wendy, née fin juillet, a découvert et absorbé vers l’âge de dix ans un bouquin intitulé Votre enfant est du signe du Lion. Les lions hantaient l’autrice avant la rencontre avec la lionne berlinoise, et avant la rencontre avec le soigneur-barman.
J’ai dit « magique », pour ne pas dire spirituel. Soyons claire ici : je ne crois pas à l’astrologie, et bataille contre ces croyances chaque fois que j’en ai l’occasion, dans des conversations familiales ou amicales. Ce qui m’intéresse dans l’explication astrologique de Wendy Delorme, c’est le fait que, comme sa mère a acheté ce petit livre et l’a sans doute lu, elle a élevé sa fille dans l’idée qu’elle se faisait d’une enfant née sous le signe du Lion. Et ce qui m’intéresse dans le terme « magique », c’est qu’il renvoie à une notion exploitée par Isabelle Sorente dans son dernier ouvrage L’Instruction : la « magie sympathique », expression empruntée à Marguerite Yourcenar. La magie sympathique, c’est le stade légèrement supérieur à l’empathie, la véritable capacité de « se mettre à la place de », une sorte de quête spirituelle. On est loin de l’astrologie. En ce qui concerne Wendy Delorme, ici, sa capacité à se mettre à la place de la lionne du Tiergarten va la sauver : ce que la lionne ne peut pas faire – briser les barreaux de sa cage et reprendre sa liberté – l’autrice va le faire. Pour elle-même, pour se sauver et sauver sa peau, et peut-être aussi pour la lionne, pour la « venger », en quelque sorte. Pour que le schéma de domestication-enfermement-asservissement soit brisé. Parce que Wendy Delorme, née sous le signe du Lion, a délivré la lionne encagée en elle.
Enfin, presque. Ce n’est que vingt ans plus tard, à Lyon – homophonie ! – qu’elle comprendra que l’homme qu’elle vient de rencontrer n’est pas un dompteur, mais un philosophe. Et qu’elle s’en réjouira.
Je suis toujours circonspecte lorsqu’on explore la part animale de l’être humain, et particulièrement lorsque les femmes explorent cette part animale pour réfléchir sur leur condition. Comme si on nous renvoyait à l’état de nature, en nous excluant de la culture. Je préfère envisager que les animaux ont une culture. Dans Devenir lionne, toutefois, cet écueil est évité. Le récit autofictionnel fonctionne comme un moteur romanesque, enveloppé de recherches poussées sur le règne animal et de considérations historiques et sociétales.
La collection Bestial, chez JC Lattès, accueille des autoportraits d’auteurs à travers leurs animaux fétiches. L’autoportrait de Wendy Delorme en lionne encagée puis libérée, sur un parcours intime aux soubassements sociologiques, est très convainquant.