lundi 7 juin 2021

Et si Notre-Dame la nuit… de Catherine Bessonart

Catherine Bessonart, Et si Notre-Dame la nuit…, éd. de L’aube, coll. Mikros Noir, 3 juin 2021, 360 p.

Et si Notre-Dame la nuit… est un « rompol » comme dirait Fred Vargas, un roman policier dans lequel il y a des victimes et une enquête, mais dont l’intérêt se situe ailleurs. La focale est mise sur l’enquêteur, et la résolution des crimes est liée à sa propre histoire. Ce roman a été publié pour la première fois en 2013 et a reçu de nombreux prix, dont le Prix « Polar » du Meilleur Roman francophone du festival de Cognac. 

Des statues de Notre-Dame sont décapitées, et Chrétien Bompard a l’intuition que ces décapitations annoncent de vrais crimes. Il ne se trompe pas. Bompard est un bon flic, intuitif plus que méthodique, qui traverse une passe particulière : il vient de divorcer d’une femme qu’il aime encore, et il vient d’arrêter de fumer. De quoi rendre nerveux. 

Les personnages sont bien campés, et traités sur le mode empathique. L’intrigue avance calmement, jusqu’à un tournant qui ramène l’enquête vers Chrétien Bompard, et le renvoie au trou noir de l’amnésie de son enfance. Tout cela est bien mené, psychologiquement crédible. Si Bompard peut faire penser, de loin, à l’Adamsberg de Vargas, le roman, lui, est de facture tout à fait classique pour un polar. La fin est menée à la fois tambour battant et en sourdine, c’est-à-dire que l’on ne peut s’empêcher de tourner les pages pour avoir la clé de l’énigme mais qu’en même temps la remontée des souvenirs d’enfance de l’enquêteur est traitée de manière délicate, sans effet appuyé. Catherine Bessonart joue sur le mode sensible, et elle parvient à captiver son lecteur avec élégance.

Le commissaire Chrétien Bompard, au patronyme doux comme le cachemire et au prénom oxymoronique – il se dit « mécréant tendance bouddhiste » – fait sa première apparition dans  Et si Notre-Dame la nuit… Deux autres de ses aventures sont disponibles aux éditions de L’aube, dans une autre collection. 

 


samedi 29 mai 2021

Nuestra parte de noche de Mariana Enriquez

La littérature argentine est un continent à elle seule. Bien entendu, elle s’inscrit dans le panorama de la littérature latino-américaine, mais les voix qui la composent écrivent – chantent – sur une gamme légèrement différente, plus profonde peut-être, assurément plus étrange. Mais en aucun cas discordante. Mariana Enriquez, dans Nuestra parte de noche, parvient à embrasser des motifs et des genres apparemment inconciliables, et nous offre le plus beau roman d’initiation de ces dernières années. 

Nous suivons l’itinéraire de Gaspar, de sa naissance à ses vingt-cinq ans. Nous allons le voir grandir, s’interroger, passer par des épreuves terribles, tenter de s’émanciper, y parvenir, puis découvrir un secret de famille qui le conduira à comprendre le pourquoi de son itinéraire si singulier. 


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jeudi 20 mai 2021

Elma, de Eva Björg Ægisdóttir

Eva Björg Ægisdóttir, Elma, traduit de la version anglaise, d’après l’islandais, par Ombeline Marchon, éd. La Martinière, 20 mai 2021.


La littérature islandaise, comme toutes les littératures nordiques, a le polar en poupe. Et dans ces polars-là, en général, les femmes et les enfants sont victimes de sévices terrifiants. Parfois, un arrière-plan historique et politique offre un cadre plus large aux violences intrafamiliales. Parfois. Ce n’est pas le cas ici. Eva Björg Ægisdóttir, qui signe un premier roman, nous emmène à Akranes, sa ville natale. C’est un ancien village de pêcheurs devenu petite ville et reliée à la capitale par un tunnel creusé sous un fjord. Ça aurait pu être dépaysant, si on nous avait décrit les paysages, le fameux tunnel… ça ne l’est pas. Même le phare, lieu de la découverte du cadavre à l’origine de l’enquête, nous reste flou. La couverture du livre est plus évocatrice que le texte.

De quoi est-il question, dans Elma ? Du retour d’une policière nommée Elma sur ses terres natales. A Akranes, on s’étonne de la voir revenir dans cette petite ville sans histoires alors qu’elle était en poste à Reykjavik. Oui, mais bon, elle s’est séparée de son compagnon, alors, retour au bercail. Sa mère cuisine, sa sœur papote… La première enquête d’Elma à Akranes est une enquête pour meurtre. Une femme, bonne situation, mariée, deux enfants, a été assassinée, sans doute renversée par une voiture, près du phare. Pourquoi était-elle revenue dans la ville d’enfance qu’elle avait fuie ? 

Le petit intérêt du roman repose peut-être sur la communauté des habitants d’Akranes : nous sommes ici dans un univers fermé, tout le monde se connaît, on préserve les notables, Elma se souvient qu’à l’école elle avait flashé sur le fils d’un des suspects, etc. Mais tout cela semble quelque peu artificiel, ou plaqué. L’action se déroule sur plusieurs temps, avec des passages en italiques qui nous renvoient à l’enfance de la victime trouvée près du phare, qui était déjà victime au temps de son enfance. Victime, puis bourrelle à son tour, comme c’est souvent le cas, et infiniment seule. 

L’Islande nous offre d’autres auteurs plus modulés, plus éloignés des produits polardesques, Auður Ava Ólafsdóttir, par exemple, qui sait évoquer l’âme de son île avec empathie et fantaisie. Eva Björg Ægisdóttir tente de rendre compte d’un territoire qu’elle connaît sans doute très bien, mais pour ma part, je ne m’y suis pas sentie invitée. Cela tient aussi, sans doute, à la traduction française passée par le filtre de la langue anglaise. La platitude du texte traduit – répétitions, mots simples, construction standard des phrases – ajoute à l’ennui et à la déception. Il est difficile de s’attacher aux personnages, qui ont peu de consistance. Bref, je me suis ennuyée dans ce polar. Je dirais que la lecture de Elma est… dispensable. 


mardi 20 avril 2021

Un mois à Sienne de Hisham Matar

Hisham Matar, Un mois à Sienne, éd. Gallimard, avril 2021, 144 p.

Il est des villes qui incarnent l’idée même de ville. Sienne, en Italie, en est un exemple parfait. Art et culture, organisation politique historique, espace piétonnier contemporain pour partir à la découverte de merveilles… Sienne, ville par antonomase. Florence, la rivale, est entièrement vouée au tourisme. Sienne, elle, appelle au séjour apaisé. Hisham Matar décide de s’installer un mois à Sienne, pour y déambuler et découvrir enfin in situ une école picturale qui le fascine depuis toujours. Un mois à Sienne, le récit qu’il nous offre de cette pause toscane, est un texte de déambulation tant physique que mentale.

L’édition Gallimard propose des illustrations. Voilà un plus indéniable pour le lecteur qui ignorerait tout, par exemple, des fresques de Lorenzetti sur les effets du bon et du mauvais gouvernement. Hisham Matar scrute chaque détail, et ce qu’il découvre et analyse, nous le découvrons et l’analysons avec lui. 

L’auteur, avec une sincérité poignante, écrit aussi sur la disparition de son père qui était l’objet de sa précédente publication, et sur l’amour qu’il porte à son épouse. Matar nous montre, avec empathie, comment une ville, avec son histoire et son art spécifique, peut aussi, d’une certaine manière, veiller sur nous, et nous sauver. 

Sienne est une ville que je connais bien, très bien même. J’y ai passé, durant des années, des séjours éblouis, et j’en ai fait le décor de quelques-uns de mes textes de fiction. Je me souviens que, rituellement, A.-M.V. (l’amie qui m’accompagnait dans mes tribulations toscanes) et moi nous nous asseyions sur le banc qui fait face au Guidoriccio da Fogliano de Simone Martini, et que nous détaillions l’œil rigolard ou blasé du cheval – notre appréciation  variait selon les jours –, le contraste impeccable du bleu nuit et du jaune sable, et tout ça, et tout ça, et qu’ensuite venait l’heure de nous installer à la terrasse de Manganelli, sur la piazza del campo, pour voir tourner tout doucement l’unique aiguille de l’horloge de la torre del Mangia.

La Sienne d’Hisham Matar diffère légèrement de la mienne, et, pourtant, elle est la même Sienne, prenante, prégnante, fascinante et amicale. Matar nous convie à partager un parcours loin du tourisme de surface, tout en exploration vive et en retour sur soi. Un récit magnifique, dans lequel le lecteur se sent accueilli en ami. 




mardi 30 mars 2021

La Vie rêvée du joueur d’échecs de Denis Grozdanovitch

Denis Grozdanovitch, La Vie rêvée du joueur d’échecs, éd. Grasset, janvier 2021, 208 p.

Les échecs sont à la mode, paraît-il. Les ventes d’échiquiers, pour Noël, et les téléchargements d’applications pour tablettes et téléphones mobiles ont bondi. Tout cela par la magie d’une série, par ailleurs excellente, diffusée sur la plateforme Netflix, Le Jeu de la dame (The Queen’s Gambit), adaptée d’un roman non moins excellent de l’écrivain américain Walter Tevis. Denis Grozdanovitch ne surfe par sur la vague du Jeu de la dame. Le jeu d’échecs, il connaît. Il s’y est englouti, s’en est éloigné, puis y est revenu de façon plus raisonnée. Dans La Vie rêvée du joueur d’échecs, il nous parle, bien entendu, des échecs, mais ce jeu sert de base à une observation plus ample, attentive, de nos comportements et de notre façon d’être au monde.

L’ouvrage est tout à la fois une réflexion sur la place du jeu dans nos sociétés, un parcours philosophique rehaussé de citations, et une balade aux bifurcations merveilleuses qui entraînent le lecteur sur les soixante-quatre cases de l’échiquier. A se demander si Grozdanovitch n’a pas tenté de résoudre le problème du cavalier passant par toutes les cases sans jamais passer deux fois par la même, en empruntant des chemins d’érudition, de confession, et d’observation. Cette balade échiquéenne est formidable d’intelligence, de surprise, et d’humour. 

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jeudi 25 mars 2021

Regards croisés (39) – Les Enfants sont rois de Delphine de Vigan

Regards croisés

un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville


Delphine de Vigan, Les Enfants sont rois, éd. Gallimard, 4 mars 2021, 352 p.

 

Ne devient pas Loana qui veut. Mais qui voudrait devenir Loana ? Eh bien, par exemple, Mélanie Claux, un des personnages du dernier roman de Delphine de Vigan Les Enfants sont rois. Dans sa jeunesse, Mélanie a intégré une émission de téléréalité mais elle en a été virée au terme de la première soirée. Qu’à cela ne tienne, lorsqu’elle devient mère de famille, elle crée sa propre chaîne YouTube, qu’elle intitule Happy récré, sur laquelle elle met en scène ses enfants dans les situations banales du quotidien. Enfin, pas tout à fait : tout cela est aussi une affaire de gros sous, les marques envoient des produits à Mélanie, et il s’agit de susciter le besoin chez le consommateur. Les enfants, Samy et Kimmy, sont donc les champions de l’unboxing, et lancent de petits cris d’impatience et de surprise en déballant les colis. C’est à pleurer, et ça existe. Je me souviens d’une de mes collègues, au bahut, étonnée et désespérée, qui m’a dit comme en confidence : « tu sais, mes petits enfants regardent des chaînes sur Internet où il y a des gens qui se filment toute la journée. » 

Delphine de Vigan tente de s’emparer de ce sujet de société : la disparition de l’intime, le monde des influenceurs, la surconsommation et la malbouffe (les gamins de Mélanie ne mangent que des trucs sucrés et industriels sur l’écran), l’exploitation des enfants par leurs parents… tout ça, quoi. Cela donne un roman qui n’en est pas vraiment un, car il y manque pour moi l’essentiel : le plaisir que le lecteur peut prendre à la lecture d’un sujet bien ficelé traité avec style. Ici, de style, point. Les personnages sont peu intéressants – une policière obstinée, une mère écervelée, un père falot pratiquement inexistant, et, quelques années plus tard, des enfants en révolte contre l’enfance qu’on leur a fait subir. Quant à l’intrigue, elle est insignifiante. 

Ne soyons pas trop dure… Il y a tout de même quelque chose de formidable dans ce roman, c’est l’épigraphe, signée Stephen King : « Nous avons eu l’occasion de changer le monde et nous avons préféré le téléachat. »


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vendredi 12 mars 2021

Les sept péchés capitaux, collection de sept ouvrages

Céline Curiol, La Posture du pêcheur ; Cécile Ladjali, Chère ; Louis Henri de le Rochefoucauld, Mémoires d’un avare ; Linda Lê, Toutes les colères du monde ; Laurence Nobécourt, Post Tenebra Lux ; Laurent Nunez, Regardez-moi jongler ; Mathieu Terence, Du Ressentiment, Ed. du Cerf, coll. Les sept péchés capitaux, 4 février 2021. 

Voilà une idée éditoriale formidable : consacrer une collection à un thème donné, circonscrit, et publier tous les ouvrages en un seul office. Les sept péchés capitaux se prêtent parfaitement à ce genre d’entreprise. Le péché est par nature romanesque. La vertu, en revanche… Et puis, il y a la magie du chiffre 7. Les péchés capitaux sont au nombre de sept. Les vertus, elles, doivent se scinder en deux groupes – trois vertus théologales et quatre vertus cardinales – pour atteindre ce chiffre magique. Bon, tout cela a évolué au fil des siècles, ça ne s’est pas fait en un jour, mais dans la culture chrétienne c’est fixé depuis le XIIIème siècle : sept. On notera que l’acédie, cette espèce de découragement de l’âme qui rappelle notre burn out contemporain, a disparu de la nomenclature officielle. 

(...)

La collection, lue d’une traite dans son ensemble, met en lumière une cohérence de fond et quelques divergences de forme. Heureusement. Quel ennui s’il en était allé autrement ! Si chaque auteur avait dû se conformer à un carcan préétabli : tant de feuillets, une novella et rien d’autre, rester dans la ligne fixée… Cela n’aurait eu aucun sens. Parce que se pencher sur la notion de péché c’est, par définition, s’écarter de la ligne. 

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mardi 23 février 2021

L’Inconnu de la poste de Florence Aubenas

Florence Aubenas, L’Inconnu de la poste, éd. de l’Olivier, 5 février 2021, 240 p.

Montréal-la-Cluse est une toute petite ville d’environ 3000 âmes, située dans l’Ain, sur le territoire du Haut-Bugey, à quelques kilomètres d’Oyonnax. Nous sommes dans la Plastics Vallée, dénomination qui laisse flotter l’idée de développement industriel et de modernité. Mais nous sommes aussi sur des terres anciennes, où l’on conserve le souvenir des travaux des champs et du petit élevage, où la vieille ville ressemble à un village de carte postale avec sa fontaine, ses maisons typiques et son petit bureau de poste. Le 19 décembre 2008, Catherine Burgod, en charge du bureau de poste annexe de la vieille ville, est retrouvée assassinée, on l’a tuée de vingt-huit coups de couteau et l’argent du coffre a disparu. Les enquêteurs ne retrouvent aucune preuve matérielle, il n’y a pas d’empreinte, et les traces ADN ne renvoient à aucun suspect potentiel. C’est à ce fait divers que Florence Aubenas consacre son dernier livre.

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mercredi 17 février 2021

L’Ami impossible de Bruno de Stabenrath

Bruno de Stabenrath, L’Ami impossible, éd. Gallimard, octobre 2020, 528 p.

Tuer les siens, c’est le geste tragique par excellence. Être tué par son père ou son époux, la plus épouvantable des morts. On peut – on devrait – penser : l’assassin, on s’en fout. C’est un monstre, voilà. Surtout s’il a prémédité son acte, agi froidement, en pleine conscience. Notre compassion n’est due qu’aux victimes. Tuer les siens, c’est aussi interroger l’idée même d’humanité. Polti, dans son catalogue des 36 situations dramatiques, inclut à l’entrée 23 : « Devoir sacrifier les siens ». Devoir ? On imagine là un impératif inévitable, pour un idéal que l’on ne maîtrise pas.  Les mythes antiques traitant du thème – Cronos, Médée, par exemple, assassins, ou Iphigénie, victime – disent quelque chose de nous, caché, quelque chose qui tient de la marche de la cité et des sentiments exacerbés. Les faits divers contemporains nous frappent, paradoxalement, plus intensément. Sans doute parce que les motivations sont triviales. On se souvient de l’affaire Romand : un homme tue son épouse, ses enfants, ses parents, après avoir menti pendant des années sur sa situation professionnelle et financière. Emmanuel Carrère en a fait un livre, Nicole Garcia et Laurent Cantet deux films.

L’affaire Xavier Dupont de Ligonnès nous frappe d’autant plus que l’assassin, contrairement à Romand, n’a pas été arrêté. C’est l’assassin envolé, l’homme le plus recherché de France. Bruno de Stabenrath connaît Xavier de Ligonnès. Ou plutôt, il l’a connu...

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lundi 1 février 2021

Deux jeunesses françaises de Hervé Algalarrondo

Hervé Algalarrondo, Deux jeunesses françaises, éd. Grasset, 20 janvier 2021, 224 pages.

Emmanuel Macron et Edouard Louis n’appartiennent pas à la même génération, ne sont pas issus du même milieu social. Ils ont cependant des points communs que le journaliste Hervé Algalarrondo met en avant, sans jamais forcer les parallèles. Manu est né en 1977 et Eddy en 1992. Ils sont picards. Les rapports qu’ils entretiennent avec leur famille ne sont pas apaisés, et c’est un euphémisme. Celui qui s’appelle encore Eddy Bellegueule souffre d’évoluer dans un milieu prolétaire et inculte, où la masculinité ne se discute pas alors qu’il se sait attiré par les garçons. Il est en bien meilleur terme avec sa tante qu’avec son père et sa mère. Emmanuel a choisi sa grand-mère Manette autant qu’il a été élu par elle : ces deux-là passent des heures ensemble, après l’école, à travailler la littérature. Les parents Macron évoluent dans la médecine et sont bien occupés. Manu et Manette commencent à tisser ensemble un destin prestigieux, ils ne savent pas encore lequel.

Ce qui réunit ces deux jeunesses, en décalé, c’est l’amour du théâtre. On le sait, c’est en classe de Première qu’Emmanuel fait la connaissance de Brigitte, son professeur au lycée privé d’Amiens. Eddy, lui, fréquente le lycée public, qui accorde également une place prépondérante aux études et aux pratiques théâtrales dans sa pédagogie. Les deux garçons, chacun à son époque, font merveille sur les planches. Ils sont doués, et plus que cela. Etrangement, aucun des deux n’envisage de devenir comédien, malgré leur talent. Et, paradoxalement, ils vont échanger, à des années de distance, l’avenir qu’ils avaient plus ou moins envisagé, ou que l’on avait envisagé pour eux. Emmanuel sera écrivain, pensait-on et disait-on. Il a une plume. Les deux femmes de sa vie, sa grand-mère et celle qui va devenir son épouse, en sont persuadées. Il faut dire que toutes deux sont des littéraires. Eddy fera de la politique, prophétise-t-on. D’ailleurs, dès les années collège, il sait rassembler autour de ses idées, est élu délégué de classe, prend parti pour la régularisation d’une élève en situation irrégulière. Ensuite, il adhère au parti de Besancenot. Là encore, on le sait, Emmanuel deviendra Président de la République, et Eddy Bellegueule devenu Edouard Louis l’un des écrivains français contemporains les plus reconnus, et les plus traduits dans le monde. 

Hervé Algalarrondo mène l’enquête sur les terres picardes, qui sont en partie les siennes, et ce n’est pas simple. Si l’on peut comprendre que les proches d’Emmanuel Macron hésitent à communiquer sur la jeunesse du Président en place – communication bridée – on s’étonne que les amis d’Edouard Louis soient si peu diserts sur la jeunesse d’Eddy Bellegueule. Il faut dire que dans son premier livre Pour en finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis a dressé le portrait d’une terre terrifiante et hostile, et on ne le lui pardonne pas. 

L’intérêt majeur de ce livre repose sur l’analyse de terrain. Le terrain, c’est la Picardie. Un territoire aux contours francs, doté d’une identité forte, fortement ressentie. Emmanuel et Eddy sont « montés » à Paris pour accomplir leur destin, et ne reviennent qu’épisodiquement et comme contraint pour le premier, et jamais pour le second, sur leur terre d’enfance et de jeunesse. Eddy Bellegueule a changé son nom pour celui d’Edouard Louis, a changé sa façon de s’habiller, s’est choisi une cellule amicalo-familiale dans le triangle qu’il forme avec Didier Eribon et Geoffroy de Lagasnerie, et hante Saint-Germain des Prés. Emmanuel Macron vit au palais de l’Elysée, a officiellement translaté son ancrage au Touquet et dans les Pyrénées. Il dit se sentir de ces terres-là, pas d’Amiens où il est né et a grandi. La Picardie ne leur pardonne pas cet éloignement, physique et mental. Dans un sondage publié dans Le Courrier Picard, les personnalités du terroir plébiscitées par les sondés sont Jules Verne – qui n’est pas né en Picardie –, Jean-Pierre Pernaut et Elodie Gossuin. Le divorce est donc largement consenti, de part et d’autre.