dimanche 11 septembre 2022

Trouver refuge de Christophe Ono-dit-Biot

Christophe Ono-dit-Biot, Trouver refuge, éd. Gallimard, 18 août 2022, 416 p.




Sacha détient les preuves que Papa est mêlé à une affaire plus qu’embarrassante. Ce n’est pas un secret de famille, parce que Papa n’est pas le père de Sacha, il est président de la République et se fait appeler ainsi par le peuple qui l’a élu. Papa mène une politique de droite plus que dure : lois anti-immigration, citoyens incités à la délation via l’application « Justice pour tous », citoyennes incitées à rester au foyer, intellectuels surveillés de près et intimidés par des nervis… on imagine tout à fait le contexte. Papa n’est pas un petit monsieur brun, sec et nerveux, mais un quinqua blond. Cela dit, on voit à peu près d’où vient l’idée de ce personnage qui, dans le roman, arrive au pouvoir en 2027. 

Sacha a bien connu Papa durant sa jeunesse. Il ne se faisait pas encore appeler ainsi. Sacha est papa d’une petite Irène, âgé de sept ans. La maman d’Irène est professeur à l’université, spécialisée dans la période byzantine. Sacha, lui, intervient dans une émission télévisée où il anime des débats, et collabore à l’écriture d’une série sur Hastings. Et voilà que Sacha commet une bourde sur un plateau télé, qu’il critique à demi-mot le personnage de Papa. A l’Elysée, on ne rigole pas avec la réputation de Papa. Des assassinats commandités ont déjà eu lieu pour moins que ça. Père, mère et enfant doivent fuir. Deux membres de la famille sont de sexe féminin, mais il est décidé de trouver refuge sur le mont Athos, ce lieu où toute femelle est interdite d’entrée. Personne n’ira chercher Sacha, Mina et Irène là-bas. Il suffira de couper les cheveux longs, de bander les seins de la mère, et le tour sera joué. Il ne faut pas oublier d’emporter avec soi les preuves que Papa est vraiment un sale type, pour négocier et éviter d’être tué. 

Christophe Ono-dit-Biot construit un roman impeccable, alternance de tension et de moments de calme, si ce n’est de sérénité. Le mont Athos était déjà le décor d’un de ses livres, Interdit à toute femme et à toute femelle, paru en 2008. Qu’est-ce que le mont Athos ? Un ensemble de vingt monastères situé sur une péninsule au nord de la Grèce, où des moines barbus, vêtus de longs habits noirs dont les pans flottent comme des ailes – d’ange ou de chauve-souris – prient et peignent des icônes. Un lieu de ferveur incandescente. Un lieu séparé du monde.

Le roman est impeccable parce que tout se joue, finalement, sur l’antagonisme de deux mots : « Papa » et « Père ». Le président Papa se veut père d’une nation française aux racines chrétiennes, et il règne en tyran autoritaire. Sacha, le père d’Irène, se veut transmetteur de valeurs et de bonheur. Tous les deux, le père et la fille – Mina, la mère, n’est pas entrée sur le mont interdit aux femmes, elle est rentrée à Paris – évoluent sur un territoire que Sacha connaît déjà et qu’il veut faire découvrir à Irène. Il veut lui transmettre le sens de la beauté, et celui de la bonté. Tout se joue, aussi, dans ce roman, sur deux mots qui ne s’opposent pas : « transgression » – faire entrer une petite fille sur un territoire interdit au sexe féminin – et « transmission » - montrer à la petite Irène des paysages méditerranéens à la beauté incomparable, lui expliquer pourquoi des hommes renoncent au monde, lui faire découvrir la réalité poétique d’un office aux bougies sous la splendeur des icônes. Bon, si la politique menée en France après les élections de 2027 est certes à fuir, on ne va pas affirmer ici que le seul refuge possible est un monastère interdit aux femmes, on l’aura compris. Christophe Ono-dit-Biot laisse transparaître sa fascination pour le mont Athos, mais il  insiste sur les relations père-fille, et l’idée de transmission qu’il symbolise par une petite main d’enfant dans la grosse « papatte » paternelle. Le mont Athos devient une station, une pause, dont l’angoisse n’est pas absente : on n’est jamais à l’abri.

Tandis que sa fille Irène évolue chez les moines en se faisant passer pour un garçon, Mina, sa mère, retourne à Paris et trouve elle aussi refuge. Chez une femme, une de ses anciennes étudiantes. Les itinéraires parallèles d’Irène et Mina sont menés sous le signe du travestissement. Si la petite fille s’habille en garçon chez les moines, Mina, dans un Paris où elle se sait traquée, emprunte les vêtements de son étudiante – elle est arrivée sans bagage. Chacune, de son côté, se déguise pour se fondre dans la masse. En suivant l’aventure de Mina à son retour à Paris, le roman acquiert une autre dimension : si sur le mont Athos toute femelle est interdite, dans le monde « réel » l’histoire de Mina est toute entière féminine, on pénètre dans les rapports mère-fille et professeure-étudiante. C’est là que l’on apprend que dans ce couple à n’en pas douter heureux, tous les secrets n’ont pas été dévoilés.

Trouver refuge est, je le répète, un roman impeccable. L’écriture en elle-même n’est pas inventive, mais il se dégage du texte une émotion indéniable. Le suspens n’est pas le motif principal, et les preuves que détient Sacha à propos d’un crime commis par Papa sont de l’ordre du MacGuffin hitchockien : sans grande importance. Le plaisir de la lecture de ce roman repose sur le personnage de la petite fille espiègle, aux réflexions déroutantes, qui discute et argumente avec les moines, et dessine sans trouille, convaincue qu’elle est un agent secret devant cacher sa véritable identité. Comme tous les enfants de fiction, elle est différente des enfants réels, et elle donne au roman une légèreté salutaire. 

Trouver refuge est un roman de facture classique qui brasse des thèmes politiques contemporains et historiques, qui met en relief les relations père-fille et mère-fille, et, à bas bruit, les relations professeur-étudiant. Et qui permet d’entrer, quel que soit son sexe, dans le monde fermé du mont Athos. 


vendredi 9 septembre 2022

La Vie clandestine de Monica Sabolo

Monica Sabolo, La Vie clandestine, éd. Gallimard, août 2022, 320 p.


Ils sont bien peu nombreux les textes qui, comme La Vie clandestine, parviennent à mettre en évidence à la fois la nécessité de l’écriture et celle de la lecture. Monica Sabolo n’écrit pas un roman, mais deux récits entremêlés qui se nourrissent l’un l’autre alors que rien, objectivement, ne devrait les faire converger. Le livre nous parvient sous la canonique couverture de collection blanche de Gallimard. Il se dévore, le souffle coupé par des enchaînements qui vont de soi dans le déroulement du texte, et avec quelle limpidité !, mais ce que le lecteur – la lectrice, en l’occurrence – voudrait aussi pouvoir tenir en main, c’est le carnet noir où l’autrice a pris ses notes durant tous les mois de la préparation : on y trouve la documentation, les comptes-rendus des rencontres, les réflexions, les souvenirs d’enfance soudain resurgis, et quantité de feuilles volantes pliées, froissées, qui gonflent le carnet et montrent à quel point le texte a surgi d’un chaos. J’aimerais demander à Monica Sabolo qu’elle publie une photo de ce carnet. Je l’imagine comme le contraire exact du carnet de bord, du carnet de voyage, du carnet de notes d’un journaliste. 

Monica Sabolo n’a pas prémédité son sujet. Elle veut écrire mais ne sait pas sur quoi, et, en entendant à la radio une émission sur Action Directe, elle se dit qu’il y a là un sujet ni facile ni tranquille, mais propice à sortir de ses précédents livres, plutôt métaphoriques et poétiques. Elle a envie d’écrire sur le réel. 

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samedi 3 septembre 2022

Partie italienne d’Antoine Choplin

Antoine Choplin, Partie italienne, éd. Buchet-Chastel, août 2022, 176 p.

 

Gaspar est artiste plasticien, son œuvre est empreinte d’humanité et pour cela il est reconnu et très sollicité. Fuyant Paris et une agente un peu trop encombrante, il s’installe à Rome dans un hôtel, il n’a pas décidé pour combien de temps. Gaspar est un type tranquille, qui collectionne mentalement les noms des rues mais n’a pas le sens de l’orientation. Il passe ses journées à la terrasse du Virgilio, sur le Campo de’Fiori, à l’ombre de la statue de Giordano Bruno. Etrangement, personne ou presque, sur cette place encombrée de touristes et d’étalages de marchands forains, ne semble savoir qui était Giordano Bruno. Gaspar lui aussi l’ignore. C’est de la bouche du cuisinier du Virgilio qu’il en apprendra un peu plus sur ce dominicain brûlé au tout début du XVIIe siècle pour hérésie, sur cette même place. 

Que fait Gaspar sur le Campo, toute la journée ? Il joue aux échecs, avec tout passant qui souhaite faire une partie contre lui. Il y a toujours des joueurs d’échecs dans les romans de Choplin, mais ils sont rarement au centre de l’intrigue. Ici, c’est tout le contraire. Les échecs sont le motif principal de l’histoire. C’est ainsi qu’il rencontre Marya, une Hongroise experte à ce jeu. Marya poursuit une quête. Une quête qui a à voir avec sa famille, Auschwitz, et les échecs. Une quête qui l’a conduite à Rome, pour une dernière partie.

Partie italienne est un roman court, mais ce n’est pas un petit roman. Antoine Choplin, avec sa manière toute personnelle de faire sonner les dialogues et les réactions intérieures de ses personnages, nous offre un texte tendre et profond, de réconciliation et d’humanité. Tout y est fluide, étonnant, poignant. Comme lors de cette scène de restaurant où Marya, après avoir dit qu’il y avait des notes de cuir et de foin dans le vin qu’elle a commandé, raconte à Gaspar l’objet de sa quête et son rapport avec Auschwitz, et que Gaspar, bouleversé par le récit, l’interrompt pour l’informer que oui, effectivement, là, maintenant, le cuir, il le sent. Et la conversation essentielle reprend. Ce texte est le contraire d’un texte léger. Pourtant, dans la narration, on flotte au-dessus de la gravité, on est comme en apesanteur. 

Les échecs sont une matière littéraire, on peut citer des dizaines et des dizaines d’ouvrages dont ils sont le motif principal. Partie italienne s’inscrit dans la tradition des grands textes échiquéens basés sur la tragédie. Mais Choplin s’empare du motif pour nous embarquer dans une histoire d’amour merveilleuse, et dans l’Histoire tout court. Il donne à son Gaspar une humilité rare dans le monde de l’art contemporain, et la faculté de réaliser des œuvres immédiatement compréhensibles par le public, qui n’ont pas besoin du truchement de l’explication verbale ou de la contextualisation. 

Partie italienne : pour moi un des plus beaux romans parmi ceux que j’ai lus en cette rentrée littéraire. Sans compter qu’on y fait allusion, aussi, à Oblivion d’Astor Piazzola… musique parfaite pour ce roman. 

 


mercredi 31 août 2022

Le Livre des sœurs d’Amélie Nothomb

Amélie Nothomb, Le Livre des sœurs, éd. Albin-Michel, 17 août 2022, 196 p.



Il est des parents que les enfants encombrent. Mieux, ou pire, des parents qui font comme si leurs enfants n’existaient pas. Florent et Nora sont de ceux-là. Ils se rencontrent alors qu’elle a vingt-cinq ans et lui trente, tombent amoureux, et ne cessent de s’aimer leur vie durant. Sous une pression plus ou moins sociale, ils mettent au monde deux filles, à cinq ans d’intervalle. Pour s’en désintéresser dès leur naissance. Les parents ne sont bien qu’entre eux, tout l’amour qu’ils possèdent ils se le partagent à deux, il n’en reste plus pour leurs filles. Ils ne sont ni méchants ni démissionnaires, simplement, ils ne sont pas là, mentalement. On imagine bien que sur ce point de départ, Amélie Nothomb ne va pas bâtir un roman social, ni une étude de pédopsychiatrie. Elle s’empare du thème à sa manière, celle du conte, cruel.

La première née des sœurs est appelée Tristane, elle est tristoune. La cadette, Laetitia, a le caractère qui correspond à l’étymologie de son prénom : elle est joyeuse. Un amour fou les lie, qui les sauve. La différence fondamentale de leur prime enfance réside dans le regard de l’autre, ou des autres. Personne n’a vraiment regardé Tristane, ni ne lui a parlé, tandis que Laetitia, dès sa venue au monde, a été littéralement couvée du regard par sa sœur. 

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samedi 27 août 2022

Les Liens artificiels de Nathan Devers

Nathan Devers, Les Liens artificiels, éd. Albin Michel, 17 août 2022, 336 p.

Mark Zuckerberg a annoncé la mise en ligne prochaine d’un univers virtuel – un métavers – parce qu’à l’évidence Facebook ne suffit plus, et n’est plus fréquenté par les jeunes générations. Le réseau a d’ailleurs changé de nom, et s’appelle à présent Meta. Nathan Devers, dans Les Liens artificiels, concrétise le projet et va confronter deux vies, celle du grand architecte et celle d’un petit utilisateur. Adrien Sterner est le patron avisé de l’entreprise Heaven, créateur du métavers l’Antimonde. Julien Libérat est prof de piano et artiste raté, inconsolable depuis sa rupture avec May, accro au scrolling, évoluant dans le métavers sous le nom de Vangel.

Voilà un roman au décor très contemporain. Le métavers n’est pas une idée neuve, quelques tentatives ont déjà vu le jour, qui toutes ont dû cesser leur activité faute de combattants. L’heure n’était pas venue. Nathan Devers prend ancrage dans la réalité immédiate : son personnage Adrien Sterner pense qu’il est temps à présent, après l’expérience du confinement et les apéros virtuels, de lancer l’Antimonde. Il ne se trompe pas. 

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lundi 20 juin 2022

Samouraï de Fabrice Caro

Fabrice Caro, Samouraï, éd. Gallimard, coll. Sygne, mai 2022, 224.p.


Il y a longtemps que je n’avais pas ri à gorge déployée en lisant un roman. Le ton que Fabrice Caro emploie pour faire parler son narrateur Alan est à la fois détaché et désespéré, et c’est bien dans cet interstice-là que se niche un humour hilarant. Partant d’une situation dramatique – la compagne d’Alan vient de le quitter, et son meilleur ami d’enfance vient de se suicider –, Fabrice Caro construit une tragi-comédie qui repose sur presque rien. Les voisins d’Alan partent en vacances, et lui demandent de prendre soin de leur piscine. Ses amis Jeanne et Florent, enfin, surtout Jeanne, s’ingénient à lui présenter des jeunes femmes de leur entourage, afin qu’il retrouve l’amour. Mais Alan ne veut pas d’une nouvelle amie, il voudrait écrire un « roman sérieux », puisque c’est une des raisons, croit-il, pour lesquelles Lisa l’a quitté, elle ne l’en croit pas capable. Elle, elle est à présent en couple avec un universitaire spécialiste de Ronsard. Effectivement, ça fait sérieux. Alan n’a publié qu’un roman, vite oublié, et peu vendu. Il s’installe sur la terrasse des voisins, face à son ordinateur et à la piscine. Il va écrire, c’est sûr. Il a même l’idée de base de son roman sérieux : les immigrés espagnols. Il racontera l’histoire de ses grands-parents, et de sa mère, qui ont fui le franquisme. 

Sur cette trame, Fabrice Caro déploie tout un univers absurde de pop culture mâtiné de contemporain et de souvenirs d’enfance des années 80-90. 

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samedi 21 mai 2022

La Machine Ernetti de Roland Portiche

Roland Portiche, La Machine Ernetti, Albin-Michel/Versilio, 2020, et éd. Livre de poche. 

Cette semaine, j’ai lu – dévoré – un roman formidable. Il faut dire que j’étais de surveillance d’épreuves écrites de BTS, dans le couloir, donc non soumise à une attention soutenue. Dans le couloir, c’est calme, on se lève de temps en temps pour accompagner un étudiant aux toilettes, on relaie un collègue qui veut aller à la machine à café, mais, finalement, on est bien tranquille. Le choix de la lecture de ces moments privilégiés est primordial. Je me souviens qu’en tout début de carrière, dans les couloirs des salles où se passait le bac, j’avais terrassé en deux jours Michel Strogoff. Les surveillances de couloir, c’est le moment des lectures populaires, prenantes, haletantes.

Et donc, cette semaine, j’ai lu un roman formidable, intitulé La Machine Ernetti. Je n’en avais jamais entendu parler, je ne connaissais pas l’auteur, je ne sais même pas comment ce bouquin est arrivé dans mon sac, sans doute une trouvaille de vide-grenier. Bref.

Imagine : c’est du Dan Brown, en un peu mieux écrit, et c’est basé sur des faits réels. Ça se passe au Vatican durant la guerre froide. On y voit Jean XXIII décliner, Paul VI élu, et l’on entrevoit le futur Jean-Paul II. On est emporté dans les caves du Vatican, où sont gardés les secrets les mieux gardés. Et là, on t’offre un de ces secrets. 

Imagine : le père Ernetti, qui a réellement existé et est mort en 1994, a construit une machine – le « chronoviseur » – qui permet d’assister à des scènes du passé, un peu comme sur un téléviseur, mais sans le son. Pas grave, Ernetti sait lire sur les lèvres. Sauf que, lorsqu’on lui demande de remonter jusqu’aux temps évangéliques, il a besoin de quelqu’un qui puisse traduire l’araméen que, lui, déchiffre sur les lèvres des habitants du temps et du coin, mais ne comprend pas. C’est une certaine Natacha, chercheuse en archéologie sur le site de Qumrân, qui est chargée des traductions.

Nous sommes aux temps de la guerre froide, Jean XXIII veut lutter à sa façon contre le communisme matérialiste, en prouvant que le christianisme repose sur des bases indéniables : Jésus est mort et ressuscité, on peut produire les preuves en images.

Bon, évidemment, ce n’est pas si simple… S’il est possible, grâce au chronoviseur, de remonter aux temps évangéliques, il faut aussi prendre en compte les subtilités de la physique quantique. C’est qu’on ne joue pas avec les neutrinos comme on le fait avec les photons… Je te laisse la découverte de cette subtilité, qui donne tout son sel au roman.

Dans La Machine Ernetti, on est aussi, dans la diégèse, aux temps des recherches sur les rouleaux de Qumrân, et sur les Esséniens. La juive Natacha et le catholique Ernetti travaillent ensemble, mais ont des buts différents. Elle veut prouver une théorie, il veut asseoir une foi. Ajoutons à cela un cardinal brésilien maléfique, des manœuvres pour assurer la succession de Jean XXIII, et tout ça et tout ça…

La Machine Ernetti est un roman formidable, basé sur une intrigue hénaurme. Un roman rythmé en courts chapitres, mené d’un train d’enfer, écrit par un documentariste enthousiaste. Deux autres aventures d’Ernetti sont parues, que je m’en vais dévorer, même si les surveillances de couloir sont finies… 


mardi 10 mai 2022

Nouvelles d’un front de G.-O. Châteaureynaud et Hubert Haddad

Nouvelles d’un front, deux nouvelles de Georges-Olivier Châteaureynaud, dessins et peintures de Hubert Haddad, éditions du Contrefort, avril 2022, 60 pages.


Ils se connaissent bien, Châteaureynaud et Haddad. Ils se sont rencontrés au lycée, et ne se sont jamais quittés. « Nous avons œuvré jusqu’à ce jour dans une mitoyenneté spéculaire » écrit – superbement – Hubert Haddad dans sa préface. Dans Nouvelles d’un front, nous retrouvons le Châteaureynaud nouvelliste, et découvrons le Haddad peintre et dessinateur. « Quand [Hubert] peint, son monde ne m’est jamais étranger » écrit Châteaureynaud. On ne saurait dire qui illustre qui, celui-ci les œuvres picturales avec ses mots, celui-là les textes de son ami avec ses couleurs. 


Regards croisés (43) – Sang trouble de Robert Galbraith

Regards croisés

Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville

Robert Galbraith (J.K. Rowling), Sang trouble, traduit de l’anglais par Florianne Vidal, éd. Grasset, février 2022, 928 p.


Sang trouble est le cinquième volet de la série policière mettant en scène les détectives Cormoran Strike et Robin Ellacott. Je me suis rendu compte que j’avais loupé un épisode, le quatrième, intitulé Blanc mortel, publié en français en 2019. J’ai lu en leur temps (et un peu oublié aujourd’hui, je dois bien l’avouer) L’appel du coucou, Le Ver à soie et La Carrière du mal. Je me souvenais que les intrigues policières m’avaient bien moins intéressée que l’évolution des sentiments et des relations entre Cormoran et Robin. Peut-être que toutes les séries policières – à la TV ou dans les romans – ne valent que par leur arche sentimentale ou familiale. L’élaboration de telles séries est une course de fond : réussir à former le couple d’évidence, ou rétablir des relations pérennes avec son enfant. Je renvoie, comme toujours, aux Experts, à Castle, et à Wallander, mais il y a des tonnes d’exemples. 

Et donc, j’ai lu Sang trouble. C’est long. Ça bifurque, ça fait des nœuds. C’est une histoire de cold case, pas très originale. C’est tout de même un peu original, parce c’est la première fois qu’une enquête que Cormoran et Robin est basée sur une affaire enterrée et déterrée. Comme dans chaque enquête de ce genre, l’héroïne disparue a à jamais l’âge de sa disparition… 

Il y a, dans Sang trouble, une incursion dans l’astrologie et dans l’ésotérisme qui donne un peu de piquant à l’énigme. Le premier policier chargé de l’enquête, à des décennies de là, a laissé un carnet rempli de gribouillis, de dessins et de digressions sur les différents suspects, les connexions entre les personnes. On y trouve des pentacles, un Baphomet, des allusions à Aleister Crowley, et des références à différents systèmes astrologiques, ce qui fait qu’Untel né sous le signe des Poissons peut aussi être Capricorne ou Serpentaire… Galbraith-Rowling donne à Cormoran Strike une attitude rationnelle, et laisse à Robin Ellacott le rôle de l’enquêtrice intéressée par la pensée magique. C’est un peu agaçant, et convenu. 

Bien entendu, le cas est résolu par Cormoran et Robin. L’assassin est un personnage très intéressant, bien caché. Mais ce qui est en jeu dans cette enquête, c’est avant tout la famille, et les liens perdus. C’est la fille de la victime qui fait appel à Cormoran et Robin pour résoudre le mystère de la disparition de sa mère il y a quarante ans. Celle-ci a été déclarée victime d’un serial killer qui n’a rien à envier à ceux que les films et séries nous proposent, mais une autre piste est possible. Durant l’enquête, qui s’étale sur des mois, et qui est menée en parallèle avec d’autres cas moins prégnants mais psychologiquement intéressants, Cormoran et Robin sont confrontés à des situations familiales difficiles. Robin n’arrive pas à conclure son divorce, Matthew fait reculer chaque fois la date de la médiation, pour tout d’un coup capituler – il a une bonne raison, urgente. Cormoran assiste impuissant à l’agonie de la tante qui l’a élevé en Cornouailles, et son rockeur de père veut absolument réunir une fratrie de façade. Cormoran ne veut pas assister à la réunion d’une fausse famille. Je passe sur l’épisode de Charlotte, l’ex de Cormoran… Le détective a une vie bien compliquée en dehors des enquêtes. La famille, c’est aussi celle formée par les différentes entités du Royaume Uni. L’enquête se déroule pendant la consultation sur l’indépendance de l’Ecosse, et un ami d’enfance de Cormoran insiste sur la particularité des Cornouaillais. 

Il y a, dans ce roman touffu aux multiples personnages et imbrications, un épisode particulièrement réussi : Cormoran et Robin se retrouvent dans une station balnéaire, Robin y a des souvenirs d’enfance, et Cormoran voudrait voir la mer. Mais le paysage urbain, toujours, la lui cache. C’est ce genre de scènes qui donne chair aux personnages, et les rend attachants. Plus encore, peut-être, que les élans amoureux sans cesse différés entre les deux enquêteurs. Pour l’instant, ils se sont déclarés « meilleurs amis ». On avance…

Il paraît que la série des enquêtes de Cormoran et Robin devait se composer de sept tomes, comme la série des Harry Potter. Sept, c’est bien, c’est un nombre magique. Il semblerait que l’on soit partis pour plus de tomes, en réalité. C’est dommage. L’idée d’une série d’enquêtes en nombre limité, annoncé d’avance, permet au lecteur d’anticiper sur la vraie conclusion de l’arche narrative – le couple amoureux formé par Robin et Cormoran – et à l’auteur de jouer avec les nerfs des lecteurs en ayant prévu à l’avance une fin inattendue, ou désarmante. Je parierais volontiers que ce couple ne se formera jamais.

Toujours est-il que Sang trouble est un bon roman, peut-être un peu longuet. Les stéréotypes du genre ne sont pas écartés : les femmes sont des victimes, les enfants sont sacrifiés, les parents sont absents et ceux qui les remplacent sont admirables, etc. Dans la résolution du cold case, et sans rien divulgâcher, on peut tout de même noter que la piste du serial killer n’était pas mauvaise, on s’était tout juste trompé de serial killer… Je ne peux aller plus avant, ici, dans la divulgation, mais je note que le modus operandi et les « armes » employées par les serial killers, dans ce roman, sont aussi stéréotypés. Galbraith-Rowling appuie son savoir-faire sur des bases solides de narration et de références. C’est impeccablement mené, sur deux fronts : celui de l’enquête factuelle, et celui de l’arche sentimentale. Galbraith-Rowling a fait le job. 

Lire l’article de Virginie Neufville


dimanche 3 avril 2022

Intérieur nuit de Marisha Pessl (2)

Marisha Pessl, Intérieur nuit (Night film), traduit de l’anglais (USA) par Clément Baude, Gallimard, août 2015, et éd. Folio, mai 2017.

Pourquoi relire ? Je relis souvent, depuis toujours. Ce n’est donc pas un signe de vieillesse. Revoir des films, ce n’est pas la même chose, l’investissement est moindre. Relire, c’est re-voler du temps à la contingence. Je m’aperçois que je relis des romans longs, des « pavés ». Toujours ce rapport au temps, sans doute. 



Je viens donc de relire Intérieur nuit de Marisha Pessl, en grande partie grâce à Virginie Neufville, ma lectrice préférée. Ce roman, je m’en souvenais. Je me souvenais aussi de l’article que j’avais rédigé en 2015, dans lequel je formulais l’hypothèse que le texte ne trouvait sa raison d’être qu’entre les pages 509 et 578. Aujourd’hui, il me semble encore que oui, que tout se joue là, dans ces soixante-dix pages. Mais en 2015 j’avais fait allusion à Roméo et Juliette. Alors que je viens de terminer ma relecture, il m’apparaît que Intérieur nuit raconte surtout l’amour des pères pour leur fille. L’amour du cinéaste Cordova pour Ashley, et l’amour du journaliste Scott McGrath pour Sam. Ils ont, tous deux, commis une faute qui les éloigne de leur enfant. Sur fond de magie noire, de fausses routes et de fausse acceptation, le roman déroule un fil rouge qui doit réunir les pères et les filles, et qui finalement réunit les deux pères.

Ce tout petit billet n’a que peu d’intérêt. Peut-être celui, tout de même, de rallonger la liste des correspondances entre les textes : si le fameux épisode de soixante-dix pages de Intérieur nuit me renvoie toujours au « Rapport sur les aveugles », cette partie centrale du roman Sobre héroes y tumbas de Sábato, le roman de Marisha Pessl m’a aussi fait penser à Notre part de nuit de Mariana Enríquez. Notons que dans ces trois romans, le cœur du sujet, c’est bien la relation père/enfant. Loin de la tragédie, de la faute des pères retombant sur les enfants, ces trois romans explorent, par le biais de la magie noire et-ou de la paranoïa, une part de la psyché inaccessible à la simple réduction au psychologique. Passer par l’explication magique, en littérature, ce n’est pas renoncer fondamentalement au rationnel, c’est emprunter des chemins plus obscurs pour déboucher sur des vérités simplement humaines. En littérature, hein. C’est-à-dire sur le plan symbolique, métaphorique. Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas écrit… La magie dans la vraie vie, c’est de l’intox. Dans la vraie vie, il faut raison garder. La vertu de la littérature c’est la transmutation. Car c’est dans la littérature que la magie opère.