Isabelle Sorente, Medusa, éd. JC Lattès, 21 août 2024, 405 p.
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Isabelle Sorente, Medusa, éd. JC Lattès, 21 août 2024, 405 p.
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Miquel de Palol, Autre chose (Una altra cosa, 2001), traduit du catalan par François-Michel Durazzo, éd. Zulma, coll. Z/a, 20 juin 2024, 368 p.
Tout cela a des airs d’aventures d’Indiana Jones – en plus bavard – et du Pendule de Foucault d’Umberto Eco – en moins ironique. Mais… n’oublions pas que nous sommes dans un cycle, dans une somme, et qu’il ne s’agit là que du deuxième épisode. Avouons-le : c’est compliqué. Par compliqué à suivre, la narration est fluide, mais compliqué à comprendre. Ou plutôt, complexe. Comme une strate supplémentaire au plateau cubique du château d’échecs du Vatican, un arbre généalogique évolue au gré des pages, et au lieu d’apporter des clarifications, il complexifie la quête. La lecture d’Autre chose est réellement hypnotique, le lecteur a l’impression d’être pris dans le vortex d’un entonnoir à la fois fictionnel et historique. Les décors ajoutent au vertige : l’éléphant fiché dans l’obélisque de la piazza Minerva à Rome est un point fixe autour duquel s’enroule le temps fictionnel : Jaume s’y fait renverser par une moto et dérober un livre, quand quelques temps plus tard un personnage lui raconte la même histoire arrivée des années en arrière ; Jaume veut répéter la scène sous l’éléphant, et elle se déroule encore, en léger décalage. C’est, d’une certaine façon, la même mise en abyme que dans le tome précédent, lorsqu’un personnage regarde un personnage regarder une vidéo de son sosie. Quelque chose qui s’explique, là encore d’une certaine façon, par la découverte du château d’échecs dans les caves du Vatican. On ne joue pas sur le plan, sur la surface, on joue en 3D.
Le lecteur est donc tranquillement – l’adverbe est un clin d’œil – installé dans sa lecture, se demandant à quoi va aboutir la recherche – la quête – de Jaume qui parcourt l’Europe avec en poche trois cartes de crédit d’argent magique, lorsque tout à coup, tadaaam !, page 307 la narration se retourne, et avec elle, comme un gant, tout l’édifice de Trois pas vers le sud, le tome I. Elle se retourne comme un gant et, paradoxalement, remet le lecteur sur ses pieds. Car, en fin de compte, de quoi s’agit-il, au juste ? De comprendre ce qu’est ce Troiacord. Un objet ? Une idée ? Un traquenard ? Une arme financière ?
On connaît l’adage : le roman policier le plus abouti est celui dans lequel l’enquêteur est l’assassin, et l’ignore. L’exemple le plus spectaculaire est sans doute Falling Angel de William Hjortsberg. Dans Autre chose, le retournement du gant est focalisé avant tout sur le statut du personnage de Jaume, enquêteur comprenant qu’il fait partie du Jeu de la fragmentation sur lequel il enquête. Disons que nous sommes dans la troisième dimension. Troisième dimension qui prend réellement forme lorsque le lecteur va sur le site des éditions Zulma et télécharge le patron d’un polyèdre, l’assemble, et se rend compte que les chapitres du roman – et ceux du roman précédent – commencent tous par deux phrases assemblées à l’intersection des sommets de la figure. Oui, je sais, c’est complexe. Et fascinant.
Disons que c’est un jeu, qui se joue entre l’auteur et son texte, l’auteur et son lecteur, le texte et son traducteur, le lecteur et le texte, le tome I et le tome II, on peut tracer toutes les bijections que l’on veut, sur un plan ou sur trois dimensions. Pour ma part, je suis persuadée que, comme l’église proustienne, le Jeu de la Fragmentation est un jeu sur le temps, la quatrième dimension, donc. Et le Troiacord le moyen de se jouer du temps.
Aucune date n’est encore annoncée pour la publication du tome III, intitulé Les Ailes égyptiennes. Je l’attends avec la même impatience que l’on attend la diffusion de la troisième saison d’une série addictive.
Miquel de Palol, Trois pas vers le sud – Le Troiacord 1, traduit du catalan par François-Michel Durazzo, éd. Zulma, coll. Z/a, avril 2024, 432 p.
Le dispositif narratif est élaboré de telle sorte que le lecteur est parfois perdu comme peut l’être Damià, et souvent remis sur les rails grâce à Max, le narrateur et voyeur de l’histoire. Il s’agit, là aussi, comme dans les deux romans traduits en français, de mise en abyme, mais plus visuelle que textuelle. Ou, pour le dire autrement, plus narrative que structurelle. Dans une scène particulièrement réussie, on voit Max regarder en caméra cachée Damià qui regarde une vidéo dans laquelle on le voit regarder une vidéo de l’homme dont il doit prendre la place et adopter le rôle. C’est, à proprement parler, vertigineux. Piranésien, ou à peu près. Eschérien. C’est aussi, à n’en pas douter, géométrique. Les premières pages du roman, sous couvert de description minutieuse d’un quartier, tracent des lignes sur un plan. La notion de vertige est renforcée par la multitude des personnages, qui apparaissent comme étant connus a priori alors que le lecteur les découvre et que Damià tente de les identifier à partir des éléments qui lui ont été donnés.
On fait ingurgiter à Damià, durant les quelques jours de sa préparation, une quantité phénoménale d’œuvres littéraires, philosophiques, historiques. Il faut dire que Damià ne doit pas seulement endosser la stature du mort, mais aussi sa culture, ses réparties, sa manière de penser et de se conduire en société. Et la société qu’il fréquente est à la fois vaine – on se croit parfois dans un film de Ruben Östlund – et hyper pointue sur les références musicales, culturelles, conceptuelles. On assiste à des joutes sur la différence entre les personnages de Julien Sorel et de Frédéric Moreau, sur ce que Mozart doit à Bach… Damià, aidé par les injections d’effacement de sa propre mémoire, se fond dans le moule et tire son épingle du jeu. Il devient un autre.
On l’aura compris, le cœur de ce roman est l’exploration de la figure du double, du Doppelgänger. Le tout sur fond de réflexion sur la persistance, ou non, de la mémoire. Miquel de Palol parvient à enchevêtrer, dans une narration linéaire, à la fois l’intime et le socio-économico-politique de la société contemporaine. On est en limite de réflexion sur le pouvoir, sous toutes ses formes. Un tour de force. On est aussi en terrain homérique, comme le suggère le titre et le laisse entendre l’épigraphe. Ce qui se déroule au fil des pages, c’est une guerre, sur fond de fusion-acquisition et de recherche et développement. Une guerre qui a pour but de lever des fonds pour finaliser le projet Troiacord, dont on ne dira ici que le strict minimum : « recueillir l’énième terme d’une séquence, en obviant au fardeau de l’indétermination de l’énième plus un. » Oh, dit ainsi, c’est obscur, et même nébuleux pour le commun des lecteurs – dont je suis. Mais on induit toutes les conséquences d’un tel dispositif, qu’elles se situent au plan de l’humain, du macro-économique ou du politique. Quelque chose entre le pouvoir des algorithmes et la physique quantique appliquée au quotidien.
L’idée de base de Trois pas vers le sud est séduisante, d’autant plus qu’elle n’est dévoilée que dans les toutes dernières pages du roman. Ce n’est qu’a posteriori que l’on comprend l’ampleur du propos, et notamment le traitement que subit Damià. Le tome 2 du Troiacord, intitulé Autre chose, paraîtra chez Zulma le 20 juin prochain, et l’on attend avec impatience de pouvoir s’y plonger.
Robert McCammon, Zephyr, Alabama (Boy’s life), 1991, nouvelle traduction française de l’américain par Stéphane Carn avec la participation de Hélène Charrier, éd. Monsieur Toussaint Louverture, collection Les Grands Animaux, mai 2024.
Zephyr, Alabama ne déroge pas à la règle de ces romans modernes d’apprentissage. D’où vient la grâce de ce texte ? Car il est nettement au-dessus de tout ce que j’ai lu dans le genre jusqu’à aujourd’hui. Elle naît, peut-être, justement, du genre, du savant et juste dosage du mélange des genres. Dans ce roman, on trouve pêle-mêle un peu de vaudou, un tricératops, des gangsters, un criminel nazi, un ange aux yeux bleus marié à un sale jeune type, un vélo plus ou moins magique, un monstre des grands fonds, une balle de baseball lancée par un gringalet, et qui monte si haut que jamais elle ne redescend. Le tout mis en place dans un texte en quatre parties qui suivent les quatre saisons de l’année 1964, sur fond de musique des Beach Boys.
Cory a douze ans, trois copains, une mère bonne pâtissière et un père livreur de bouteilles de lait. C’est en l’accompagnant, un matin, très tôt, dans sa tournée, qu’il voit tomber une voiture dans le lac de Zéphyr. Le père plonge pour sauver le conducteur prisonnier de la voiture, mais l’homme est enchaîné au volant, il est nu et mort, étranglé par ce qui ressemble à une corde de piano. Ne pas avoir pu sauver cet homme déjà mort mine le père, qui se met à déprimer. Qui a bien pu commettre un tel crime ? Et qui est ce mort ? L’énigme n’est pas résolue. Le tatouage qu’il porte – un crâne ailé – n’aide pas à son identification. Il faudra quatre saisons, la mort et la résurrection d’un chien, les leçons de piano imposées à un copain de Cory, une plume de perroquet et l’art divinatoire d’une très vieille dame noire pour défaire tous les fils de cette histoire. Parallèlement à cela, on assiste à l’émergence des supermarchés qui bousculent le quotidien du livreur de bouteilles de lait, et à la naissance de la vocation d’écrivain de Cory.
Voilà un roman merveilleux, qui joue à la fois sur la nostalgie d’une époque et la permanence de motifs romanesques. L’histoire d’un petit garçon qui sort du confort de l’enfance, qui passe des épreuves et grandit en résolvant un crime. Un petit garçon qui deviendra écrivain. A lire absolument.
*
NB : On ne cessera jamais de louer la ligne éditoriale des éditions Monsieur Toussaint Louverture, et le soin apporté à chaque publication. Ici, dans ce roman publié dans la belle collection des Grands Animaux, un couverture noire ornée d’un dessin décalé, sous une jaquette représentant un ciel vert étoilé. Il faut tout lire, jusqu’au bout, jusqu’au bout de l’achevé d’imprimer, et ne pas rater la quatrième de la jaquette, avec le clin d’œil à Stephen King.
Katy Hays, Le Cloître (The Cloisters, 2022), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carole Delporte et Florence Noblet, éd. Livre de Poche, mars 2024.
Je traque dans les romans les intrigues basées sur les jeux d’échec, et sur les tarots. Pour les jeux d’échec, j’en ai parlé ailleurs, le corpus est vaste. Celui que se rapprocherait le plus du Cloître – qui, lui, traite des tarots – serait sans doute Le Huit de Katherine Neville, dans lequel l’objet de la quête est un échiquier qui aurait appartenu à Charlemagne. Je suis toujours frappée par la fascination qu’exerce le Moyen-âge sur l’imaginaire des étatsuniens. Dans Le Cloître, donc, nous évoluons dans le musée The Cloisters, situé à Manhattan. Ce musée est constitué de plusieurs bâtiments français, il s’agit d’un composé d’abbayes provenant principalement du sud de la France. Le musée abrite aussi des collections d’objets médiévaux, châsses, chapiteaux, tableaux… La narratrice, Ann, est embauchée dans ce musée pour l’été, après avoir été refusée par le Met, qui devait initialement l’accueillir.
Ann débarque de sa petite université sans prestige, elle est comme une provinciale émerveillée dans New-York, et mène une vie précaire, dans un appartement à la climatisation défaillante. Elle est sous la tutelle de Patrick, le conservateur, et fait des recherches avec Rachel, riche héritière new-yorkaise, étudiante brillante. Ann a perdu son père, il a été fauché sur la route par une voiture qui a pris la fuite. L’enquête n’a jamais abouti. C’est pour elle un traumatisme terrible, à tel point qu’elle a perdu la mémoire des quelques jours qui ont précédé et suivi ce décès. Rachel, elle, a perdu ses parents dans le chavirage de leur bateau. Ces deuils semblent rapprocher les deux étudiantes, qui deviennent amies. Un jeu de tarot du XVe siècle devient l’obsession des trois protagonistes principaux : Patrick, Rachel et Ann. Dans ce trio vient se glisser Léo, le jardinier du Cloître, musée dans lequel on cultive les plantes médicinales et autres simples que l’on trouvait dans les abbayes.
La fascination que les tarots exercent sur les protagonistes est multiple : recherches historiques, mais également questionnement sur ce que peuvent « dire » les cartes. Les cartes ont-elles d’abord servi à jouer avant que l’on s’en serve pour prédire l’avenir ? L’avenir est-il écrit ? Peut-on le décrypter dans des lames illustrées de symboles mythologiques et cosmologiques ? Peut-on avoir, face au tarot, la même attitude au XXIe siècle qu’au Moyen-âge ? Comment des universitaires de renom, ou en passe de se faire un nom, peuvent-ils céder à la pensée magique ? Ann est celle qui, dans le trio de chercheurs, garde à peu près la tête sur les épaules, avant de penser-croire-se persuader qu’à chaque fois qu’elle tire les cartes, elle a une compréhension immédiate, non pensée, simplement ressentie, de la signification du tirage.
Il y a deux manières de lire ce roman, comme tous les romans traitant plus ou moins d’ésotérisme, de divination, de magie, et toute cette sorte de choses. La première est d’adhérer sans arrière-pensée au déroulé de l’histoire, la seconde de raison garder. Toujours est-il que Patrick, Rachel et Ann se prennent au jeu, jusqu’à organiser des séances de divination dans les murs du musée, autour d’une table éclairée par des candélabres. Jusqu’au meurtre, qui, lui, a des motifs plus pragmatiques. On a toujours besoin de croire à quelque chose qui nous dépasse dit, en substance, un des personnages. Le lecteur, lui aussi, a parfois besoin d’une intrigue somme toute bien menée, basée sur des croyances ancestrales. En fin d’ouvrage, comme pour enfoncer le clou sur la part magique des réactions des personnages – et la nôtre ? –, Katy Hays nous donne une grille de lecture et d’interprétation des tarots selon Ann, sa narratrice.
Bref, j’ai passé un très bon moment à lire ce roman. Ce que j’ai préféré dans cette lecture, c’est, je crois, l’évocation d’un endroit médiéval dans Manhattan, et les références à la pré-renaissance – Ferrare et la maison d’Este, par exemple. Et j’ai lu comme un clin d’œil de l’autrice – mais je ne suis pas sûre que ce soit un clin d’œil – le fait de voir apparaître dans l’intrigue une édition de poche du Nom de la rose d’Umberto Eco, référence « obligée » quand on écrit une fiction sur fond de monde médiéval. Dans Le Nom de la rose, l’acuité de l’enquêteur Guillaume de Baskerville est au contraire moderne, scientifique, anticipation des méthodes d’élucidation rationnelle de Sherlock Holmes. Dans Le Cloître, toute la narration concourt à faire basculer le lecteur du côté magique de la force… Sans rien spoiler, je donne ici le dernier tirage de la narratrice pour Rachel : les quatre As et le Diable. Que croyez-vous qu’il advint ?
René Belletto, Jean-Sébastien Bach, éd. P.O.L, décembre 2023, 112 p.
En cette fin 2023, après des années de silence, René Belletto nous revient avec un livre sur Jean-Sébastien Bach. Un livre essentiel pour lui, il fallait qu’il écrive sur cet homme qu’il vénère ; essentiel pour son œuvre, parce qu’il adopte une forme différente de la monumentale biographie sur Dickens ; essentiel pour ses lecteurs, et ils sont nombreux, parce qu’il vient cinq ans après la parution de son dernier roman Être, et cinq ans, c’est long. Que nous dit-il, Belletto, de Bach ? Qu’il l’aime. Mais, bien sûr, il ne le dit pas ainsi. Et, en filigrane, mais pas tant que cela, au fond, il nous parle de lui, René Belletto, de son œuvre et de sa trajectoire. Regardons le dernier chapitre, intitulé « Jean-Sébastien Bach », qui se termine ainsi : « accomplissant pleinement et harmonieusement […] son union terrestre et son union céleste, [Bach] réunit la terre et le ciel ». Les lecteurs fidèles auront reconnu dans cette chute une allusion au roman Sur la terre comme au ciel. Regardons, en parallèle, le premier chapitre de ce livre, intitulé « Fugue » :
« Séduit par le destin, on s’abandonne volontiers à une analyse irréelle du monde, à la grâce prévue et imprévue (voire improvisée) d’une trame mystérieuse et quasi surnaturelle qui révèle toutes apparences, ces apparences n’étant que le fruit (musical ?) d’un mélange troublant d’absence totale irrémédiablement inscrite dès la première note et d’un jaillissement vital perpétuel – une prison à l’intérieur de laquelle on se meut avec une liberté souveraine, autant parler d’une fugue de Bach, la vie serait telle une partition. »
Ce premier chapitre, lumineux sur le sens et troublant dans la forme, semble avoir été écrit sans penser à Bach, juste comme une réflexion sur la vie et son sens – son absence de sens – mais amorce, par la bande, comme si de rien n’était, tous les chapitres à venir. On trace sur le papier – Belletto écrit à la main, sur des cahiers – quelques notes (notes ? comme des notes de musique ?) et l’on jette, sans le savoir, les bases du livre qu’il faut écrire, parce ce qu’il faut écrire sur Bach, et l’on s’étonne de ne pas l’avoir fait, déjà. On commence par la fugue, on enchaîne sur « Vie et mort », titre du chapitre suivant, bien sûr on va parler de Bach, mais, quand même… on sent bien qu’on va parler d’autre chose.
On pourrait dire que Jean-Sébastien Bach est un livre technique sur Bach, un recueil pointu d’aphorismes étirés, une publication destinée aux spécialistes. Mais Jean-Sébastien Bach, c’est autre chose que cela, autre chose, également, qu’un exercice d’admiration. Toute la vie de René Belletto a tourné et tourne autour de Bach. Dans sa discothèque, il n’y a pratiquement que du Bach, dans toutes les interprétations disponibles. Sa passion pour la hifi, décrite dans quelques romans, n’est sans doute que le prolongement de son obsession à « entendre » – au sens également de « comprendre » – Bach. Les cantates, la chaconne, l’Offrande, sont présentes dans pratiquement toute son œuvre romanesque, comme un fil musical, souvent comme ressort de l’action, ou paysage mental. Bach est au centre, par exemple, des malheurs de Michel Soler, autre double de l’auteur, dans L’Enfer. Belletto est un être de musique, à un point tel qu’il imagine, dans Créature, une planète du nom de Musica. La musique, dans la vie de Belletto, passe aussi et avant tout par la pratique de la guitare, la composition de morceaux de guitare, et par le flamenco. Dans Jean-Sébastien Bach, de nombreux chapitres sont consacrés à la guitare, jusqu’à aboutir à un chapitre intitulé « Bach, flamenco », dans lequel il est fait référence à la transcription pour guitare de la chaconne. Bach, Belletto le tire vers lui, l’enserre, l’étreint. Et, dans un même mouvement (musical ?) ramène sur le devant de la réflexion Debussy, auquel il s’est intéressé à l’époque où il rédigeait son essai sur Dickens. Bach et Dickens, indissociables dans la vie et l’œuvre de Belletto.
Ce court livre, crypté et révélateur autant que magistralement documenté, vient combler un vide béant dans l’œuvre de Belletto. On se réjouit que cette pièce manquante ait été écrite, et publiée. Jean-Sébastien Bach permet, en lumière rasante, d’envisager sous d’autres angles l’œuvre bellettienne dans son ensemble. Il manque encore, à cette œuvre littéraire, un pan non exploité : si Les Grandes Espérances de Charles Dickens dit tout de Belletto et presque tout de Dickens, si Jean-Sébastien Bach dit beaucoup de Bach et encore plus de Belletto, après littérature et musique, donc, il manque – on attend – un ouvrage sur la peinture, sur Vélasquez et Dominique Gutherz, par exemple. Deux peintres qui ont compté dans la vie de Belletto, et qu’il a évoqués ou mis en scène de façon romanesque.
Saluons la publication de Jean-Sébastien Bach, qui vient après cinq ans de silence bellettien. Nous y retrouvons l’art de la phrase autant que celui de la fugue : une syntaxe ferrée à glace, un art du contournement sémantique et du clin d’œil de ponctuation, un balancement rythmique implacable. Olé Belletto, que votre ferveur demeure, prélude et fugue entrelacés.
Jean Claude Bologne, Emprises, Les contes du père Susar, éd. Maelström, octobre 2023, 324 p.
Ils sont douze. Douze chapitres encadrés par un prologue et un épilogue. Prologue et épilogue placés sous le signe de la Cène, où théoriquement treize personnages dînent face à nous, spectateurs ou lecteurs. Ce nombre – ce chiffre, chiffré – de douze est une chaussetrappe. On reconnaît ici le clin d’œil malicieux de Jean Claude Bologne. Il va bien falloir qu’un Judas se dévoile.
La Cène, c’est le père Susar qui l’organise, la met en scène et la sculpte, au vrai sens du terme. Chaque personnage assis autour de la table est sculpté dans un bois différent, signifiant en regard du caractère du personnage. Ou de la personne, si l’on se place dans le récit, et non en dehors. Douze statues de bois dont le père Susar va nous conter l’histoire, ou ce qu’il croit l’histoire de chacun.
Ce roman crypté, délicieusement placé sous le signe de l’allusion érudite, se lit comme un roman. Nous sommes à Liège au XVIIIe siècle, vingt ans après la guerre de succession d’Espagne. Nous sommes aussi, par les retours en arrière, à Dijon. L’entrée du labyrinthe fictionnel que Bologne élabore est l’histoire de Jacques à la voix d’or. Cet enfant, cet adolescent, chante à la manécanterie et son timbre est celui des anges. Il a quinze ans, sa voix vaut de l’or. Sa voix, c’est son « œuf d’or », motif que l’on retrouve dans d’autres romans de Jean Claude Bologne, notamment dans Le Dit des Béguines. L’œuf d’or, c’est le trésor que chacun porte en soi, et qu’il ne faut monnayer sous aucun prétexte, sous peine de perdre son âme, ce « grenier du corps ». La voix d’or de Jacques est un don éphémère, un « boulet d’or », l’adolescent va muer, à moins que l’on ne pratique sur lui une opération dont les Italiens sont coutumiers. On pense à le castrer, pour en faire un castrat. Il pourrait ainsi chanter à la chapelle Sixtine et avoir une belle vie. Mais la vie sans l’amour, hein, qu’est-ce que ça vaut ? Pas grand-chose pour Jacques, qui est amoureux d’Agnès. Jacques er Agnès ont le même âge, ne se connaissent que de loin, ne se sont même jamais parlé, entretiennent une idylle fantasmée par le biais de billets échangés avec la complicité d’une Française.
A partir de cette entrée, les récits s’étoilent au gré des personnages. Le lecteur découvre des liens de parenté qu’il faut dénouer. Jean Claude Bologne tisse une toile arachnéenne qui s’élargit géométriquement jusqu’à donner la figure parfaite. Mais… il y a toujours un « mais », porté ici par une chanson légère, au gué lan lire…, qui ne cadre pas avec la rigidité des récits du père Susar ni avec la toile que lui aussi tisse, ou défait.
Le titre, Emprises, nous semble très contemporain. Agnès, l’amoureuse de Jacques à la voix d’or, est la jeune fille qui dit non, qui refuse les partis qu’on lui propose pour le mariage. Le père Susar, qui nomme les personnes et personnages, dit d’elle qu’elle est « Nenni Nanesse ». Agnès, au nom d’agneau sacrifiable, est la jeune fille qui s’oppose au patriarcat et aux diktats familiaux. Tous les personnages du roman subissent ou échappent à une emprise. L’emprise, c’est aussi, par le prisme, l’emprise de la servitude volontaire. D’ailleurs, l’épigraphe d’Emprises est une citation de La Boétie.
Jean Claude Bologne nous offre, avec Emprises, une réflexion historiquement marquée, linguistiquement ancrée – on y trouve nombre d’expressions, notamment dans les surnoms, qui justifient la présence en fin d’ouvrage d’un glossaire des termes latins et wallons. Mais dans cet univers très historique, Bologne revient sur l’un de ses thèmes favoris, déployé dans nombre de ses romans : ce que l’on fait aux femmes, ce qu’on leur fait subir et accepter. Petit à petit, dans le roman, jusqu’à la petite Agnès qui dit non, l’idée de l’émancipation fait son chemin. Mais à quel prix ! Le nom des hommes – patronymique ou de baptême – semble prévaloir sur tout, pour un héritage de prime abord, mais aussi et surtout pour asseoir une supériorité supposée du sexe dit « fort ». Jean Claude Bologne déconstruit le motif en insistant sur l’impuissance de quelques-uns, et la promesse de castration pour le petit Jacques. Les bébés filles sont tués à la naissance, mais si l’une réussit à échapper à son sort, elle renverse la table et oblige toute l’ascendance à s’interroger sur ses crimes. Quelle est donc la « faute des femmes », titre du premier roman de Bologne, en 1989 ? La faute d’être née, la faute de vouloir, quand on veut qu’elles se bornent à obéir, la faute de penser quand les hommes se battent ? L’organisation sociologique du XVIIIe siècle liégeois nous force à envisager nos temps contemporains. Oh, heureusement, des choses ont changé. Mais souvenons-nous qu’il n’y a pas si loin, des infanticides de bébés filles ont eu lieu en Chine, et que donner naissance à une fille en Inde est une malédiction. Et ne parlons pas du reste, occultation des visages et des corps, soumission à un ordre patriarcal terrifiant. Un fil rouge court toute l’œuvre romanesque de Jean Claude Bologne : faire des femmes des sujets, et non des objets ballotés tout au long de l’Histoire. Dans Emprises, le père Susar, qui croyait conter et être maître de son récit, tombe de haut quand les femmes, enfin, prennent la parole et passent aux actes.
Alexis Salatko, Jules et Joe, éd. Denoël, août 2023, 288 p.
Cet ouvrage nous permet d’entrer de plain pied dans l’époque du Maccarthysme. Jules Dassin, dénoncé par Edward Dmytryk, doit s’exiler, et peine à trouver des financements pour monter ses films. L’enfance de Joe est ballotée, mais Joe se sent américain. Il choisit de suivre des études universitaires aux USA et obtient un master en anthropologie dont le sujet est les Indiens Hopis. Comme son père, il prend fait et cause pour les minorités. Jules Dassin se sépare de la violoniste Béatrice Launer, son épouse et la mère de ses trois enfants, après sa rencontre avec Melina Mercouri. Voilà que le père a trouvé sa muse, tandis que le fils se cherche encore. Melina Mercouri est, à bien y regarder, la figure centrale de ce livre : elle fait le lien entre le père et le fils, noue des relations très fortes avec Joe et inspire à Jules ses plus beaux films.
Le livre est bâti selon une chronologie précise : chaque chapitre porte la date du 20 août, de 1938 à 1981, c’est-à-dire que le livre est construit autour de la date de décès de Joe (20 août 1980). Salatko pioche dans chaque année de la vie de Joe (né en 1938) un souvenir possible de rencontre entre le père et le fils. Grâce à ce dispositif, on suit en parallèle les trajectoires de l’un et de l’autre, et la marche du monde. Et comme l’auteur choisit le point de vue du Jules Dassin, on assiste en creux aux débuts puis au succès dans le show business du fils, et en ronde bosse à la carrière du père.
Jules et Joe est l’évocation des relations père-fils, en premier lieu. Des relations pas forcément compliquées, mais distanciées par des carrières parallèles et prenantes. On croise, au fil des pages, les figures de Gina Lollobrigida, de Marguerite Duras, de Romy Schneider, entre autres. Mais également la figure du chanteur Carlos qui, par une pirouette savoureuse, fait le lien entre le père et le fils. Joe Dassin et Carlos sont de grands amis, Joe écrit des chansons pour Carlos. Jean Chrysostome Dolto (vrai nom de Carlos) est le fils de la psychanalyste Françoise Dolto, on le sait, mais aussi de Boris Dolto, kinésithérapeute réputé. Parce que son père Jules souffre du dos, Joe le met en relation avec le père de Carlos, ce qui permet à ces deux pères exilés de parler russe ensemble, pendant les séances de massage.
Alexis Salatko, en écrivain autant qu’en scénariste, réussit à reconstituer deux réalités de l’univers du XXe siècle, celle du monde du cinéma américain et exilé parallèlement à celle des paillettes de la chanson française. Jules et Joe est un livre tendre et nostalgique sur la paternité, l’amour filial, et le temps qui file.
Pierre Bayard, Hitchcock s’est trompé, « Fenêtre sur cour » contre-enquête, éd. de Minuit, octobre 2023, 176 p.
Fenêtre sur cour. Tout le monde a vu ce film. Pour ma part, je l’ai vu plusieurs fois – au moins cinq, dirais-je – avec toujours ce sentiment d’inachevé, de gêne dans le dénouement. Un Hitchcock non convaincant, malgré tous les éloges. D’ailleurs, sur les trois films que Hitchcock a tournés avec Grace Kelly, le seul qui me semble plausible est Le Crime était presque parfait. Dans La Main au collet, il y a aussi quelque chose qui cloche, quelque chose que Pierre Bayard dénoue, en passant, dans cet essai consacré à Fenêtre sur cour. On se souvient de l’intrigue de ce film : un reporter, cloué dans un fauteuil roulant pour cause de jambe cassée, passe ses journées à épier ce que font ses voisins. Ses fenêtres donnent sur une cour intérieure, sur laquelle il a une vue panoramique. Tout un petit monde peuple cette cour : un pianiste, une danseuse, un couple au petit chien, une femme seule désolée d’être seule, une couple de jeunes mariés, une sculptrice, etc., et le couple Thorwald. Jeff, le reporter, conclut de ses séances d’espionnage-voyeurisme que Thorwald a tué sa femme. Dans l’épilogue – très rapide – du film, le spectateur apprend que ses soupçons étaient justes.
Tout l’art de la décortication de Bayard réside dans l’analyse minutieuse des aberrations qui nous échappent, à nous, lecteurs ou spectateurs. Car à cause de l’élaboration mentale de Jeff, et de son amie, et de son infirmière – il rallie les deux femmes à sa conviction – on passe à côté du vrai meurtre du film, dont tout le monde, spectateurs et critiques, se fout royalement. La mort supposée de l’épouse Thorwald prend toute la place. Et parce qu’il est psychanalyste, Pierre Bayard décortique le pourquoi de notre aveuglement.
Jeff, son amie et son infirmière forment un trio, ou un plutôt un duo – deux femmes qui n’en forment qu’une. Ils s’enferment dans un raisonnement basé sur des suppositions et se convainquent que le meurtre est réel. Dans une enquête impeccable, Pierre Bayard démonte les mécanismes du voyeurisme, de la paranoïa, de la folie à deux et de la théorie du complot. C’est magistral. Jeff, immobilisé, contraint de cogiter faute de pouvoir bouger – lui le reporter de terrain – tombe dans le délire d’interprétation, et y entraîne son entourage.
« Se muer en enquêteur, c’est préjuger qu’il y a quelque chose à trouver, déjà présent sous la surface des choses […]. Contrairement au sentiment d’être démunis que, la plupart du temps, suscite en nous la rencontre avec le réel, l’idée que ce dernier s’apparente à un palimpseste à déchiffrer place l’enquêteur dans une position de toute-puissance, d’autant plus forte qu’il peut jouir de la satisfaction narcissique d’être le seul, ou du moins le premier, à avoir accès à la vérité. »
Si l’extrait ci-dessus s’applique au personnage de Jeff, il pourrait aussi s’appliquer à l’enquêteur – le contre-enquêteur – Pierre Bayard, ce qui rend la lecture de cet ouvrage d’autant plus délicieuse. Disons que Bayard a entraîné la lectrice que je suis dans le même tourbillon de conviction que celui dans lequel Jeff entraîne son amie et son infirmière. Il n’empêche… l’interprétation de Bayard sur le meurtre supposé de l’épouse Thorwald n’est que la phase préliminaire d’une démonstration autrement plus percutante sur le vrai meurtre – dont je ne dirai rien ici – qui a échappé à tous, et dont tout le monde se fout.
J’aimerais bien que Pierre Bayard se penche sur le film Les Oiseaux, du même Hitchcock. J’en ai pour ma part une interprétation œdipienne – jocastienne – qui me semble évidente, sans doute un peu trop évidente. Si « le cinéma est peut-être plus intéressant encore que la littérature pour réfléchir sur la manière dont nous reconstruisons le monde à notre insu », il reste du pain sur la planche. Au-delà de démonstrations séduisantes et difficiles à réfuter, l’entreprise de dessillement de Pierre Bayard permet de réfléchir au statut du personnage de fiction, mû par une volonté propre. Cette idée-là est vertigineuse, et aucun fictionnaire ne pourra la réfuter. C’est sans doute pour cela que l’on écrit de la fiction… pour être le dieu créateur de personnages dotés de libre-arbitre.
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NB : Il existe un remake de Fenêtre sur cour, un téléfilm de 1998 avec Christopher Reeve dans le rôle principal. Les conclusions sur le meurtre supposé de l’épouse sont différentes de celles du film d’Hitchcock. Il y a doute, alors que chez Hitchcock il y a aveux. Preuve, s’il en est, que dans ce film mineur, on a détecté que quelque chose clochait dans l’œuvre source… En revanche, il n’y est pas question de l’autre meurtre, le meurtre que Pierre Bayard met en évidence.
Sophie Képès, Désappartenir, Psychologie de la création littéraire, éd. Maurice Nadeau, 20 octobre 2023, 240 p.
Pourquoi devient-on écrivain ? On est, dans cet essai, à la recherche de frères et de sœurs en écriture. On se bricole une famille pour se prouver que l’on n’est ni folle ni seule. Les écrivains, la plupart des écrivains, ont quelque chose à dire et à écrire parce qu’il leur est arrivé quelque chose dans l’enfance, ou dans la vie. Ecrire, c’est à la fois mettre à distance et accepter les douleurs, les manques, les failles. Ce n’est pas que cela, bien entendu, mais le geste premier, l’élan primordial, vient de là. On écrit avec ce qu’on a, ou ce que l’on n’a pas eu. On écrit parce qu’on cherche – ce qui nous manque, ce qu’on nous a volé, ce qu’on nous a tu.