samedi 7 décembre 2013

L'Étincelle surréaliste, l'image surréaliste dans les lettres et manuscrits



L'Étincelle surréaliste, l'image surréaliste dans les lettres et manuscrits, éditions Avant-propos, 21 septembre 2012, 144 pages.

De juillet à octobre 2012, le Musée des lettres et manuscrits de Bruxelles a proposé une exposition intitulée « L’étincelle surréaliste ». Les éditions Avant-Propos nous en livrent une magnifique déclinaison, abondamment illustrée et commentée. Le surréalisme et la Belgique, bien sûr. Mais aussi le surréalisme et la France, et la Catalogne. Par-delà les illustrations attendues ou inattendues d’un mouvement qui a révolutionné l’histoire littéraire et artistique du début du XXe – et qui continue de le faire – nous pénétrons, grâce à cette publication, dans quelque chose qui relève de l’intime. Correspondance, manuscrits, ratures, dessins dans les marges… c’est une pensée en marche que l’on nous donne, en écriture automatique, en réflexions, en échanges.

La partie la plus émouvante – entendons par là qu’elle nous « remue » – est sans doute celle qui s’intitule « le surréalisme dans ses textes fondateurs ». Les cahiers d’écolier d’André Breton, couverts d’une écriture immédiatement déchiffrable, sage pour la révolution qu’elle propose – on s’attendait, peut-être, à une calligraphie échevelée – nous touchent infiniment. Dans le manuscrit de Poisson soluble (1924) on trouve une carte postale d’amoureux déguisés, qu’encadre un texte qui mentionne Satan. Dans les marges, des dessins d’ingénieurs. Les pages non raturées d’écriture automatique sont terrifiantes de netteté et de fluidité. Les pages du Manifeste, travaillées, exhibent ratures et soulignés. C’est Breton au travail, analysé par Pascal Fulacher et Sébastien Arfouilloux.

Une lettre de Max Ernst à Joë Bousquet : « Je n’ai pas de tes nouvelles depuis bientôt 15 jours. Il est possible que je me trompe, car le temps s’écoule goutte par goutte ». Quelques notes de René Magritte, prises horizontalement et verticalement, encadrent le petit personnage au chapeau melon et au parapluie, silhouette esquissée, sous laquelle on lit « Personnage assis ». Magritte, toujours lui, et les lettres à ce « cher monsieur Gracq ».

Camilla Pilotto nous propose un chapitre sur « le surréalisme à la (sauce) belge », groupe de Bruxelles, groupe du Hainaut, marginalité de Paul Delvaux.

Puis on arrive en Catalogne. Dalí, Miró. Dalí fait son cinéma (avec Buñuel) tandis que Miró tourbillonne. Là encore, arrêtons-nous sur les manuscrits, et les écritures, les lettres tracées. Chez Salvador, la lettre est aiguë, les d hésitent, les s sont chantournés. Il ne s’agit pas d’analyser graphologiquement, il s’agit de contempler la lettre tracée par un peintre mégalo. Les points d’exclamation et d’interrogation, presque démesurés, nous enchantent. Comme nous enchantent l’orthographe et la grammaire, mâtinées de catalanismes et d’hispanismes, ces « il i ha », ces « découbrir », ces « film experimental de vangarde ». Dalí, on le lit comme on l’entend, et on l’entend comme on l’aime – ou déteste : démesuré. Dans le genre, Joan n’est pas mal non plus : sur du papier à lettres d’hôtel (Palma de Mallorca, New-York), il envoie à Louis Broder des lettres circonstanciées sur des considérations d’épreuves à corriger ou d’épreuves à colorier, et mentionne que l’on peut le joindre chez Pierre Matisse à New-York, 57th street. Là encore, c’est tout Miró que l’on retrouve. D’une main ferme, d’une écriture noire et ronde comme celle d’un gamin – n’était le M de son nom, dans la signature, aigu, démesuré – il trace les mots qui trahissent son caractère : « Nous partons par le Liberté le 29, j’espère qu’à notre arrivée tout sera prêt, car j’ai fort envie de rentrer chez moi. L’exposition – frappé un grand coup ».

Il y a d’autres merveilles dans cet album, des illustrations choisies, parfaitement mises en page, et des textes éclairants. Nous nous sommes focalisés sur les manuscrits, car ils nous paraissent les documents les plus émouvants parmi ceux qui sont présentés. Voilà une publication dont on ne se lasse pas, sur laquelle on revient.
  

lundi 2 décembre 2013

L'amant de Patagonie d'Isabelle Autissier


Isabelle Autissier, L'Amant de Patagonie, Grasset (avril 2012) et Livre de Poche

Emily débarque à 16 ans en Patagonie, et n’en partira plus. Cette Ecossaise orpheline, envoyée au bout du monde pour s’occuper des enfants d’un pasteur, découvre une nature sauvage qui la stupéfie et l’envoûte. La vraie vie d’Emily, sa vie de patagonne, débute en 1880, lorsqu’elle aborde ce qu’elle appelle « le Nouveau Monde » : « Voilà mon pays ! Je me sens aussi intimidée qu’excitée à imaginer ce qui m’attend sur cette terre nouvelle. Je ne sais pas seulement combien d’années j’y passerai. Est-ce vraiment important ? Je l’ai choisie, j’ai voulu y venir, j’y suis ». Tout au long du beau roman d’Isabelle Autissier, on va suivre le personnage d’Emily, et découvrir, outre la vie austère des pionniers européens, la vie libre et précaire des Indiens du bout du monde. Et d’une tribu semi-nomade en particulier : les Yamanas.
   
L’histoire d’Emily est affaire d’émancipation, de frayeur surmontée, de rêve réalisé, et de retour au contingent. Dans la maison du révérend où vit Emily, et dans la petite colonie, on est en contact avec les Yamanas, on leur offre de vieux habits, on les emploie parfois aux travaux des champs. Emily et Joachim, le fils du révérend, sont plus proches des autochtones : ils apprennent leur langue, leur enseignent l’anglais. Joachim rédige un dictionnaire.
  
Lorsqu’Emily comprend qu’elle est amoureuse d’un jeune Indien, nommé Aneki, elle est abasourdie mais n’hésite pas longtemps. Cet amour pour un indigène est aussi l’amour pour une terre, pour une façon de vivre, pour la liberté tout court. Les amants s’enfuient, vivent seuls un quotidien où la faim, la fatigue et la précarité dominent : « La vie se réduit aux fondamentaux : nourriture, habits, hutte », mais Emily envisage cette précarité comme un voyage de la Civilisation vers la Nature. Elle se sent parfaitement en accord avec cette terre, avec cet Indien qu’elle aime, avec elle-même. L’épisode de vie libre et sauvage avec Aneki ne sera qu’un intermède dans la trajectoire patagonne d’Emily, qui sera contrainte de rentrer à la colonie, et de réintégrer le monde « civilisé ».
   
L’Amant de Patagonie n’est pas un roman idyllique qui idéalise le mode de vie autochtone. La barbarie est aussi du côté des Indiens, les différentes tribus se livrent des luttes farouches, et la « femme blanche » est l’objet de convoitises. Des amours d’Emily et Aneki naîtra le premier métis, mais la colonisation est en marche inexorable, et la cohabitation entre peuples indigènes et colons ne se réalisera jamais. Le jeune homme métis, qui choisit le côté de son ascendance indienne, tentera de prendre la tête d’une révolte, mais cette révolte est sans issue. Les Indiens sont peu à peu « contaminés » par le mode de vie occidental : « Je traîne souvent autour des huttes, partagée entre la nostalgie et l’espoir. […] Les hommes et les femmes sont de plus en plus habillés. […] Certains s’essayent à cultiver. Je devrais m’en réjouir, les voyant sortir de l’âge des primitifs. Mais je vois aussi moins de fêtes, moins de chasses collectives, de plus en plus de dissensions pour une possession matérielle, moins de partage et d’hospitalité. J’avais rêvé d’une société mélangée, mais je m’aperçois que c’est impossible. Une culture remplace l’autre, lentement, inexorablement ». Les maladies – rougeole, tuberculose – et l’exploitation des ressources terrestres et maritimes par les colons auront raison des derniers Indiens. À la fin de sa vie, Emily est visitée par des ethnologues, qui voient en elle « une des meilleures connaisseuses de la culture autochtone ». Mais elle, elle sait déjà que « Le temps de ces peuples est fini, à tout jamais ».
   
Isabelle Autissier peint avec justesse et tendresse les paysages de la Terre de Feu. Le lecteur comprend tout l’attachement de la navigatrice-romancière pour ces territoires qui nous sont lointains mais qui lui sont si proches. L’Amant de Patagonie permet aussi de découvrir une période historique de la construction de l’Argentine, entre la fin de ce que l’on a appelé « la conquista del desierto » et la colonisation : développement de l’élevage des ovins, exploitation des ressources forestières…  Un beau roman, vraiment.
  



dimanche 1 décembre 2013

Air de Dylan d'Enrique Vila-Matas



Enrique Vila-Matas, Air de Dylan, traduit de l’espagnol par André Gabastou, Bourgois, 12 septembre 2012, 336 pages.

Sur un air de Vila-Matas


Je ne sais pas si j’ai envie de rencontrer Enrique Vila-Matas, parce que pour moi EVM est tout entier dans la fiction. Enfin, disons que si je rencontrais Enrique Vila-Matas, je lui poserais une question. Je la lui poserais sans doute en espagnol, non pour me faire mousser ou quoi que ce soit, parce que je parle espagnol et c’est de notoriété publique. Je la lui poserais en espagnol parce j’aurais besoin de cette distance, même minime pour une personne bilingue. La question tournerait sans doute autour du vertige. Je demanderais : ¿No le parece que el vértigo que nace de la lectura de sus libros tiene que ver a la vez con el propio ritmo de su frase y el desencadenamiento de los hechos ? Mais en posant la question ainsi, j’aurais laissé de côté mon émotion de lectrice et je n’aurais même pas posé le problème de la fiction. J’aurais raté mon but. J’aurais échoué.

Quand je lis Enrique Vila-Matas, je sais que je lis autre chose qu’un simple livre, parce que ce que l’on souligne de cette œuvre en élaboration, partout, et sur tous les tons, c’est que c’est une entreprise littéraire. Enfin, disons, littérairement littéraire. Mais si je lis un livre de Vila-Matas, par exemple Air de Dylan, en simple lectrice d’un livre et pas d’un livre de littérature autophage, je pense immédiatement à Jorge Semprun. Aux livres que Semprun a écrits en français. L’Écriture ou la vie, par exemple. Assez bon exemple de titre qui me ramène, quoi que je pense ou dise, à la littérature et au métier d’écrire. Je pense à Semprun parce qu’en lisant L’Écriture ou la vie, et en faisant abstraction de ce qui se racontait dans le livre, les camps, les cheminées des crématoires, je me suis sentie emportée dans un tourbillon que je qualifierai de « narratif », faute de mieux. Il me semble qu’il y a là quelque chose d’éminemment espagnol dans la conduite de ce que je ne peux pas nommer « récit » – pour moi, bêtement, un récit est linéaire –, mais qui y ressemble. J’ai pu faire la même constatation en lisant Ricardo Menéndez Salmón, alors que je ne cherchais aucune constante. La « matière » narrative de ces trois auteurs, et chez Vila-Matas plus encore que chez les deux autres, semble habiter plusieurs dimensions à la fois. Nous ne sommes pas dans un plan, ni dans un volume. La pensée, le fil du texte, les événements, s’enchaînent selon une logique qui nous semble évidente, conceptualisable, mais que nous ne pouvons que conceptualiser, et non démontrer. Nous pouvons l’évoquer, en parler, mais l’analyser nous prendrait plusieurs vies.

Dans Air de Dylan, disons jusqu’à la page 93, parce que c’est à la page 93 que j’ai suspendu ma lecture pour rédiger cette chronique, l’utilisation des dimensions multiples est vertigineuse. Il n’est bien sûr pas question que j’interrompe ma lecture au quart du livre, mais le sens de la chronique à écrire m’est apparu soudain, en lisant : « Je te parle du Jugement dernier, tu as oublié ? lui ai-je demandé. Ah, c’est quelque chose qui s’est passé il y a déjà des années, ne vous tracassez pas pour ce Jugement, m’a-t-il répondu. Qui s’est passé ? ai-je répété. Oui, a-t-il répondu. Il devrait plutôt avoir lieu dans quelques années, ai-je rétorqué. Chacun est libre de croire ce qu’il veut, y compris que le Jugement est  à venir, m’a-t-il répondu d’un air énigmatique ». Le maniement des événements, dans les livres de Vila-Matas, me semble tenir tout entier dans cet extrait. Par « événements », entendons-nous. On assiste rarement en direct aux péripéties, chez Vila-Matas. Elles sont rapportées ou anticipées, pensées et analysées par d’autres personnages que ceux qui les subissent. Elles sont distanciées, dans l’espace et dans le temps, presque dans un autre espace et un autre temps, dans d’autres dimensions, qui sont celles, certainement, de la fiction narrative et de l’élaboration littéraire, et qui sont au-delà de la mise en abyme. N’ayons pas peur des mots, c’est du grand art. De l’art tout court. On peut gloser sur les tenants et aboutissants du postmodernisme, cela n’ajoute rien à mon vertige de lectrice.

Véronica Lake
Quelques mots, tout de même, sur ce qu’il y a, dans Air de Dylan. Il y a la mort d’un écrivain, Juan Lancastre, et son fils qui vient lire dans un colloque une nouvelle qu’il a écrite et qui raconte les six jours qui ont suivi la mort de son père. Le thème du colloque, organisé par un certain Echèk, c’est l’échec, et le fils de l’écrivain, qui a des faux airs de Dylan, est furieux parce que le narrateur – qui est écrivain – est resté pour entendre la fin de la nouvelle alors que le but du fils Lancastre était que tout le monde quitte l’amphi, il aurait ainsi fait la démonstration de ce que c’était que l’échec. La nouvelle lue par le fils Lancastre raconte, entre autres, que le fantôme de son père parle à son fils, et bien sûr on évoque Hamlet. Que la mère a brûlé le dernier manuscrit du père. Que le fils cherche par tous les moyens à prouver qu’une réplique d’un film hollywoodien de la grande époque a bien été écrite – ou ne l’a pas été, justement – par Scott Fitzgerald. Pour ce faire, il va consulter un certain Max, qui se trouve être l’amant de sa mère, mais qui sort en compagnie d’une jeune fille nommée Débora, qui ressemble à Veronika Lake, et dont le fils Lancastre apprend, de la bouche même de l’amant de sa mère, qu’elle était la maîtresse de son père. Lequel Max soutient que la phrase de Fitzgerald, dans le scénario, est sans doute de Mankiewicz lui-même, que Fitzgerald avait caricaturé dans une nouvelle sous le nom de Monkeybitch. Je continue ? Non !… Allez lire, allez voir comment ça s’articule, chez Vila-Matas. Du grand art, je vous dis. Servi par la traduction impeccable d’André Gabastou, qui sait suggérer en français le rythme de la phrase originale espagnole. Parce que le rythme, endiablé, vertigineux, c’est sans doute un des secrets de cet art-là.
   
Finalement, si je rencontrais Enrique Vila-Matas, je ne lui parlerais pas de Air de Dylan. Je lui parlerais plutôt de Perdre des théories, ce tout petit bouquin qu’Antoni Casas Ros m’avait recommandé, et que je trimballe toujours avec moi. On a un temps émis l’idée qu’Enrique Vila-Matas était Antoni Casas Ros, mais à présent l’affaire est close. Dans Perdre des théories, un personnage, qui est aussi dans Dublinesca, se retrouve à Lyon, qui est la ville où je réside. Si je rencontrais Enrique Vila-Matas, je lui dirais qu’avant de lire Perdre des théories, je n’avais jamais eu l’idée d’associer le quartier lyonnais de la presqu’île et Julien Gracq. Je lui dirais que je lui en veux un peu pour ça, pour m’avoir mise face à mes défaillances de lectrice, et qui plus est de lectrice lyonnaise. Mais je le remercierais, aussi.
  

vendredi 29 novembre 2013

La liseuse de Paul Fournel



Paul Fournel, La Liseuse, P.O.L. et Folio

La « liseuse », c’est tout autant la jolie jeune fille penchée sur un livre dans un tableau de Fragonard ou de Renoir, qu’une tablette électronique. Robert Dubois, le personnage central du roman de Paul Fournel, est éditeur. Autant dire « liseur ». Il lit, des manuscrits, qu’il annote au crayon. Lorsqu’une stagiaire lui met entre les mains une de ces machines permettant de stocker une bibliothèque entière sous forme numérique, sa vie bascule. Comment écrit-on dans les marges électroniques ? « Mon crayon inutile est resté sur mon oreille (je suis un lecteur boucher) et je me demande bien comment je vais organiser ma chasse aux coquilles. L’idée de faire apparaître un clavier, comme la stagiaire me l’a montré, et de me glisser dans le texte me rebute ». L’aventure commence ici, il s’agit de dompter la machine, de se l’approprier, et d’en tirer plus ou moins profit.

Mais l’appareil moderne n’est que la matérialisation – terme étrange dès lors qu’il s’agit, justement, de dématérialiser le livre – d’une mutation-évolution plus souterraine, et plus désespérante, du monde de l’édition. Paul Fournel n’est pas du genre à se désespérer lourdement. En homme bien éduqué il choisit l’humour, cette forme raffinée de politesse.

L’éditeur Robert Dubois, que l’on appelle parfois Gaston – suivez mon regard – est un honnête homme qui  croit encore en son métier, qui rêve encore de découvrir un chef-d’œuvre dans la pile de manuscrits qu’il emporte chaque vendredi pour un week-end de lecture, qui est bien conscient qu’il n’y dénichera, au mieux, qu’un « bon livre », et qui toujours se retrouve face à un texte qui raconte l’histoire « d’une fille qui rencontre un type, mais… ». Les pages sur le monde de l’édition sont les plus savoureuses. Tout, ou presque, y est férocement et tendrement évoqué, du comité de lecture aux réunions bisannuelles avec les représentants : « Au comité de lecture, les dés sont pipés. Depuis le jour où j’ai vu surgir dans le programme un titre dont la publication n’avait pas été décidée en comité, j’ai su que c’était fini » ; « J’aime les représentants, des gaillards qui chaque matin tournent la clef de leur Peugeot diesel pour aller vendre des livres alors qu’ils pourraient tout aussi bien aller vendre autre chose, vendre par exemple des choses dont tout le monde a besoin et sur lesquelles il n’y a rien à dire ».

Dans le monde de l’édition, on trouve aussi les auteurs, bien entendu. Le personnage de Geneviève est exemplaire : écrivain à succès, elle court les foires et les signatures en librairie, répond à chacun – à chacune, car les lecteurs sont des lectrices, on le sait bien – ce que chacun veut entendre, elle choisit un tailleur chic et une coiffure sage pour les séances de dédicace mais se change en tornade hirsute et bigarrée pour aller souper au restaurant avec son éditeur. Le portrait est cruel, mais il l’est bien moins pour l’écrivain que pour le lecteur. Ce lecteur, toujours en creux, jamais différencié, et qui pourtant fait tourner la boutique, n’est que le maillon ultime de la chaîne. Ce lecteur, que l’on va convertir – ou qui s’est déjà converti – à la production numérique, n’est qu’une entité que l’on aurait pu appeler « lectorat » mais qui n’apparaît jamais autrement que comme faisant partie du « marché ». L’édition est aussi une industrie. Cette industrie est soumise à mutation technique. Robert Dubois décide donc de constituer une équipe spécialisée dans le numérique. Et c’est là qu’entrent en scène les stagiaires. L’édition est une industrie qui repose sur le travail non rémunéré d’une armée d’étudiants corvéables et reconnaissants. Les stagiaires, jeunes, mangeurs de hamburgers et de frites au ketchup, versés en informatique, inventent pour les iPhones et iPads de tous poils de nouvelles manières de vendre non plus des livres mais des textes, sous forme de feuilletons auxquels on s’abonne, de devinettes rédigées par Le Clézio et dont la solution n’est donnée que le jour suivant…

La Liseuse est un roman élégant. Écrit par un acteur du milieu – Paul Fournel a été éditeur chez Ramsay et Laffont, entre autres, et a dirigé Seghers à la meilleure époque. La Liseuse est le roman désabusé et réjouissant d’un écrivain qui s’amuse et se désole, qui éclaire plus qu’il ne dénonce la vie éditoriale. Et comme Paul Fournel est un oulipien bon-vivant, on trouve dans La Liseuse du brouilly, de la blanquette, et une contrainte en sextine subissant une attrition.

NB : à propos de la contrainte en sextine, voir la postface de Paul Fournel pour l'édition anglais de La Liseuse
   

Quelques jours au Brésil (journal de voyage) d'Adolfo Bioy Casarès



Adolfo Bioy Casarès, Quelques jours au Brésil (journal de voyage), édition, postface et traduction  de l'espagnol (Argentine) par Michel Lafon, Bourgois, avril 2012.

Du 23 au 30 juillet 1960, l’écrivain argentin Adolfo Bioy Casares se rend au Brésil pour participer au congrès du PEN Club. À ce moment-là, Bioy a quarante-six ans, est marié depuis vingt ans à Silvina Ocampo. Ce journal de voyage forme un tout au sein de l’immense journal que l’écrivain a tenu (vingt-mille pages de cahiers remplies entre 1947 et 1999). Durant une semaine, Bioy va visiter Brasilia en chantier, Saõ Paulo, et Rio. Durant une semaine, Bioy va rencontrer des écrivains, et non des moindres, Graham Greene, Alberto Moravia et Elsa Morante, entre autres. Ce journal de voyage est aussi un journal intime. On y découvre des paysages et des comportements locaux, mais on y trouve également, et surtout, des réactions de mauvaise humeur, des contrariétés, des irritations.

Elle s’appelait Ophelia. Une toute jeune Brésilienne rencontrée en 1951, qui s’évanouit à la vue de Bioy « par admiration ». Ils ont une aventure, à Paris. En 1957, l’écrivain reçoit une lettre très affectueuse de celle qu’il appelle Opheliña. Lorsque Antonio Aita, le président du PEN argentin, propose à Bioy de se rendre au Brésil pour le congrès, en 1960, le souvenir non effacé d’Opheliña est le motif sous-jacent de son départ. Le Brésil ? Oui, pourquoi pas ? Pour retrouver Ophelia, qui sait ? Voilà le joli fil rouge qui donne sa cohérence à une semaine assez décousue. Amitiés et inimitiés entre écrivains, hôtels et restaurants, maux de tête et insomnies… sans le fantôme d’Opheliña, le journal de voyage ne serait que la relation égocentrée d’une semaine assez vaine. Mettons à part les pages sur l’escapade à Brasilia – et les photos qui l’accompagnent. À Brasilia, dans un chantier gigantesque, Bioy pointe les incongruités et les aberrations de la nouvelle capitale : il faut faire soixante kilomètres aller-retour pour acheter une brosse à dents si l’on a oublié la sienne, par exemple. On est au milieu de nulle part, entre gigantisme pompeux et mégalo et Indiens aux « oreilles larges comme la main, percées, qui étaient il y a encore trois ans les seuls habitants de la zone ». Opheliña est invisible, et le restera. Bioy, lui, incorrigible séducteur, détaille et jauge toutes les femmes qui passent à sa portée durant le séjour brésilien.
  
La postface de Michel Lafon, en écho à Quelques jours au Brésil, s’intitule Quelques jours avec Bioy. Ces quelques pages – vingt au total – sont le récit d’une amitié dense et partagée. Michel Lafon dit ici son admiration pour l’écrivain, sa peur et sa joie de le rencontrer, son émerveillement de le côtoyer. Cette postface reprend subtilement la structure du journal de Bioy. Une scène « primitive » : la rencontre avec Ophelia en 1947 pour l’écrivain argentin ; le souvenir d’un après-midi d’été de 1972 pour Michel Lafon, lorsque son oncle demande au cours d’un jeu familial « si à cet instant vous pouviez convoquer d’un coup de baguette magique une personne vivante, qui choisiriez-vous ? » et que le neveu répond « Adolfo Bioy Casares ». Le neveu deviendra argentiniste, c’est-à-dire spécialiste de l’Argentine, de sa littérature. Et nouera une belle amitié avec celui qu’il voulait convoquer à la fin de l’adolescence.Quelques jours au Brésil et Quelques jours avec Bioy parlent d’Adolfo Bioy Casarès. À cette différence près – abyssale – que l’écrivain parle de lui-même, alors que Lafon parle de l’écrivain. En véritable écrivain, lui aussi. L’émotion est dans la postface : « J’essaie de me concentrer et de m’enthousiasmer, mais je ne peux éviter de me dire que je suis en train de dîner avec le personnage de “Tlön, Uqbar, Orbis Tertius”, avec l’amant de Faustine et de Paulina, avec l’explorateur des îles du Tigre et du Diable ».

NB : Cet article a été écrit en respectant une contrainte (ne jamais citer le nom de Borgès pour évoquer Bioy Casarès…)
  

Surprise 4 - Inferno de Dan Brown



Dan Brown, Inferno, traduit de l’anglais (USA) par Dominique Defert et Carole Delporte, Lattès, 23 mai 2013, 276 pages.

Malthus et Dante, dans un même mouvement, une même envolée. Il n’y a que Dan Brown pour oser ça. Déjà, dans Anges et démons, on était conviés à l’appariement de l’antimatière et du Bernin. Dans Inferno, la ville de Florence, puis celles de Venise et d’Istanbul, vont servir de décor à une course contre la montre. Il s’agit, une fois de plus, pour Robert Langdon, de sauver le monde. Les romans de Dan Brown sont efficaces comme les films où officie Bruce Willis. Rapides, et même lapidaires, sans psychologie encombrante. Les romans de Dan Brown sont… efficaces. Tenons-nous en là. On pourrait malignement les comparer à ceux de Musso ou de Levy, toutes proportions gardées (tirages impressionnants, mais pour Dan Brown, ils sont méga-impressionnants). Tout le monde lit Brown. Dans le métro, sur la plage, sur sa terrasse. Inferno ne fera pas exception à la règle. 

Florence, donc. Et l’Enfer de Dante. Il ne s’agit même pas d’une caution littéraire. L’Enfer sert d’appui à une énigme qui semble alambiquée : au moyen d’un projecteur high-tech dissimulé dans un tube destiné à transporter sans risque des virus et des bactéries mortelles, Langdon découvre la représentation dantesque de l’enfer illustrée par Botticelli. Un biologiste à l’idéologie discutable prévient de cette manière que la fin du monde est proche, et qu’il en est le truchement. Wow ! Efficace, à tout le moins. Le fond culturel européen et la recherche la plus pointue. Imparable. Dan Brown tient un sujet, un décor, une caution culturelle. Idée de base : appliquer à l’ère contemporaine les observations historiques sur la grande peste du Moyen-âge. La Renaissance est née de la grande peste, nous explique-t-on. Un tiers de la population de l’époque a été décimée, permettant aux deux tiers restants de se partager plus abondamment les récoltes, et trouvant dans le presque miracle de leur survie l’élan nécessaire à faire bouger l’Histoire. C’est ce qu’on nous explique dans le roman, et on veut bien le croire, même si l’explication semble un peu courte. Appliquée aux temps contemporains, l’équation de la grande peste fait frémir. Un diagramme force la terreur : l’explosion exponentielle de la population mondiale conduit au chaos. Bonjour Malthus. Pour que le monde avance, et connaisse une nouvelle Renaissance,  il faut supprimer un tiers des terriens. D’où l’idée du virus répandu, qui aiderait à l’hécatombe. Ce qui est dérangeant, pour le moins, dans le roman de Dan Brown, c’est que l’équation n’est même pas discutée. Elle est même entérinée, dans une conclusion qui gêne un peu aux entournures. Et quand je dis « un peu »…
  
Les personnages sont magnifiquement attendus. Ils obéissent aux canons de l’écriture de best-sellers, qui n’est pas à confondre avec la littérature dite populaire. Les personnages de best-sellers sont calqués sur une grille, et dans Inferno l’utilisation du canon est rigoureuse. Prenez une jeune femme, blonde, grande, intelligente (dans le roman, Sienna Brooks, l’héroïne, a une QI de 208), dotez-la d’une faille (incomprise parce que trop intelligente) et d’un don (Sienna Brooks en a deux : elle parle à peu près toutes les langues et est excellente comédienne). Prenez une autre femme, mûre, aux cheveux d’argent, donnez-lui un poste à décision (Elizabeth Sinskey, l’héroïne en second du roman, est directrice générale de l’OMS), et dotez-la d’une faille (elle n’a pas pu avoir d’enfants et en souffre. Notez au passage que cette faille est cohérente avec le problème de la surpopulation). Prenez un héros récurrent, Robert Langdon, qui a déjà fait ses preuves dans le Da Vinci code et dans Anges et démons, insistez sur sa faille (la claustrophobie) et sur sa résistance hors-normes (groggy sur son lit d’hôpital au début du roman, il fuit, échappe à de multiples poursuivants, réfléchit à tout berzingue), mettez-le en situation de faiblesse (il a perdu la mémoire). Prenez un décor universellement connu et couru (Florence). Ajoutez une pointe de théorie du complot (une organisation mystérieuse qui permet à ses riches clients de disparaître pour travailler en paix à des projets d’importance) et une bonne louche de littérature universelle (La Divine Comédie). Mélangez le tout. Enfermez les traducteurs dans un bunker pour que rien ne soit divulgué avant la diffusion du petit dernier. Et vous obtenez Inferno, promis au plus bel avenir.
   
J’ai déjà vécu ça. Aux temps du Da Vinci code, j’ai répondu à des rafales de questions, du genre « mais tu le savais, toi, que Jésus, il était marié ? Avec Marie-Madeleine ! » ; ou pire « Toi qui sais tout de Cocteau, soi-disant, tu peux m’expliquer cette histoire du Prieuré de Sion ? » Il se trouve que durant des années, j’ai passé mes vacances à Florence et à Ravenne (la ville de Dante, et la ville où il est enterré). Avec la publication d’Inferno, côté questions, je m’attends au pire. On peut passer des heures à réfuter ceci ou cela, à donner des indications bibliographiques, rien n’y fait. Il ne sert à rien de se battre sur ce terrain-là. On lance quelque objections, puis on saisit sa coupe de champagne ou son verre de rosé – ce genre de discussion, qualifiée de « littéraire », a toujours lieu à l’heure de l’apéro – et on passe à autre chose. Il y a, dans la figure de Langdon, quelque chose d’un Indiana Jones dénaturé, plus fadasse, moins érotisé, mais l’aventure c’est l’aventure. On ne se bat pas contre le héros des plages estivales.
   
Mais on lit, tout de même. On lit attentivement. On passe sur le fond dantesque, florentin, vénitien, stambouliote. Mais on râle. On a bien le droit de râler. On sait qu’Inferno, ce n’est pas de la  littérature, au sens où ça n’invente rien, ou ça ne réinvente rien. C’est un plat réussi par un bon cuisinier qui a suivi pas à pas une recette de grand-mère hollywoodienne. Ce n’est pas un plat de chef. Mais oui, on râle. Parce que la Florence décrite est un décor de carton-pâte. Parce qu’on aurait aimé, par exemple, que la traversée du corridor Vasari, sur le Ponte Vecchio, soit un morceau de bravoure, quand elle n’est qu’une description servie par une prose de guide touristique – et pas des meilleurs. Parce que Dante méritait mieux, et Liszt aussi, et Botticelli. Parce que tout ramener à l’aune étatsunienne finit par devenir lassant. Petit florilège (non exhaustif) : « Les barreaux de fer forgé étaient surmontés de pointes dorées. On eût dit la clôture d’une maison de banlieue américaine » (pour info, c’est là la description des grilles qui protègent les Portes du paradis devant le baptistère sur la place du Duomo à Florence) ; « Langdon avait toujours du mal à comprendre comment cette minuscule cité – à peine deux fois la superficie de Central Park à New-York – avait pu être un jour l’une des plus puissantes d’Occident » (pour info, la minuscule cité est Venise) ; « à perte de vue, la grotte déroulait le voile sombre et lisse de ses eaux, semblable à la surface noire d’un étang gelé de Nouvelle-Angleterre » (pour info, il s’agit des souterrains inondés sous Sainte-Sophie, à Istanbul) ; allez, une petite dernière citation : « à voir la foule de visiteurs qui entrait et sortait des arches, le marché aux épices semblait plus grand qu’un centre commercial américain » (pour info, il s’agit du marché aux épices de la même Istanbul).
   
Inferno n’est pas un livre érudit. Il n’est jamais fait appel à la culture du lecteur (que l’on suppose nulle, a priori). Les allusions littéraires, historiques, sont dévidées comme un catalogue encyclopédique, et les implications politiques et économiques ne sont jamais discutées ni mises en perspective, mais assénées comme des vérités premières. Le thème de la surpopulation et de ses implications aurait mérité – mériterait – un traitement humaniste. Mais pour l’Humanisme, on repassera. Pour un bouquin qui prône une nouvelle Renaissance, on est, avec Inferno, dans les bas-fonds de l’obscurantisme.



NB : ce livre aura au moins le mérite de renvoyer le lecteur curieux et conscient vers le texte de Dante, superbement édité par les éditions Diane de Selliers (illustrations de Botticelli, traduction Jacqueline Risset). Une application est disponible pour les smartphones, qui montre l' "entonnoir".
  

jeudi 28 novembre 2013

Salut Marie ! d'Antoine Sénanque



Antoine Sénanque, Salut Marie !, Grasset, mai 2012, 256 pages.

Sur la bande rouge de la couverture, on lit « La Vierge m’est apparue le 1er avril 2008. La date était mal choisie ». Le narrateur, Pierre Mourange, que dans son entourage certains s’ingénient à appeler Morange, va être par trois fois « victime » d’une apparition de Marie, comme une espèce de mauvaise blague. Une apparition tout à fait traditionnelle : « Une jolie femme, la trentaine, brune, en robe bleu pâle, nimbée d’azur, perchée sur un croissant de lune ». D’ailleurs, les autorités ecclésiastiques ne mettent pas en doute les paroles de Pierre. En revanche, son frère, sa belle-sœur, son ami Félix, croient plutôt à des hallucinations, à une fatigue dépressive, due à un deuil non résolu. En effet, Pierre Mourange a perdu son épouse dix ans auparavant, et depuis, il semble continuer à vivre sans vraiment être là, assez détaché, aux prises avec un chagrin qui ne s’exprime pas.

La bande rouge de la couverture donne le ton de ce roman : il s’agit d’une comédie. Une comédie parfaitement réussie, qui n’exclut ni la gravité ni la réflexion, qui les traitent au contraire de la seule manière acceptable. Sénanque choisit l’humour (le vrai, le triste), et le contre-pied. Son personnage, Pierre Mourange, ne se pose pas la question de la véracité des apparitions de la Vierge. Pour lui, c’est une vérité. Un fait. La seule question qu’il se pose est « mais pourquoi moi ? » Il ne demandait rien, il n’attendait rien. Son père, en vieillard lucide, retourne le problème dans le bon sens : « Le mystère, Pierre, ce n’est pas que la Vierge Marie t’apparaisse, c’est que les autres ne t’apparaissent pas. Les bien visibles, tes proches ». La vie de Pierre était centrée sur la « disparition » de son épouse et les « apparitions » vont le contraindre à s’ébrouer. Il devient l’ami d’un prêtre, il rencontre une Mariette qui concocte d’étranges médecines, il s’intéresse à une jeune anorexique, il regarde d’un autre œil son assistante… Et, bien entendu, il fait le pèlerinage à Lourdes.
    
On n’en dira pas plus sur le déroulé du roman, pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur. Car il y a un vrai plaisir à lire Salut Marie !. Qui tient à cet humour grave que nous avons souligné, et à cette humanité de presque chaque situation. Un exemple : Pierre Mourange est vétérinaire. Il s’est plus ou moins spécialisé dans les chiens, et délègue à un collègue le soin des autres animaux. Les chiens, dans le roman, tiennent une place prépondérante. Surtout le mercredi – car ce jour-là, c’est le jour des euthanasies. Le motif canin concentre, d’une certaine façon, toutes les angoisses à propos de l’amour, la mort, la fidélité, la vieillesse, la maladie, l’abandon. Autant de motifs qui vont être déclinés, plus ou moins, dans les personnages.
   
Le roman est écrit dans une belle langue. Le choix des prénoms – Pierre, Simon, Marthe… – ancre la narration dans un fonds religieux. Les variations autour du prénom de Marie – Mariette, Rose Marie – recentrent le propos sur l’amour lui-même. Cet « amour », on le trouve dans le patronyme Mourange, qui lorsqu’il est déformé en Morange fait pencher le personnage de Pierre vers son côté mortifère. La scène de Lourdes, comique et désespérée, sous-tend l’idée que les voies du Seigneur, et de la Vierge, sont impénétrables. Avec Salut Marie !, Antoine Sénanque offre un roman discrètement lié à une réalité culturelle, tout en l’élargissant à… on n’ose dire à l’« universel », car ce terme-là est connoté et renvoie au catholicisme… Disons simplement qu’Antoine Sénanque nous offre un roman délicieux, comique et mélancolique, profondément tendre. Ou tendrement grave. Qui parle à chacun.
   


Dans un autre temps de Philippe Caubet



Philippe Caubet, Dans un autre temps, éditions Pierre Guillaume de Roux, septembre 2011, 272 pages.

Un homme trouve un agenda sous la table d’une pâtisserie-salon de thé où « une serveuse aux paupières molles et au pas de phoque » lui sert de minuscules gâteaux aux noms surprenants : « consolation-d’hiver et « falbalas-délice ». Ces gâteaux, le narrateur les juge « vétustes », « de couleur morte ». Cet agenda, le narrateur va le conserver, décidant de se rendre aux rendez-vous qui y sont consignés. Dehors, il neige. Dans un autre temps, le roman de Philippe Caubet, nous entraîne dans un parcours lent, au long des rues désertes d’une ville qui a connu des jours meilleurs, où les jardins sont clos, les musées vides. Ce périple, commencé sous la neige de février, s’achève en mars, au printemps. La neige laisse place à la pluie, puis les branches des arbres se couvrent de fleurs.

La ville du roman n’a pas de nom, on y trouve une « gare des départs » et une « gare des arrivées », les journaux locaux sont Impressions du soir ou Nouvelles de ce matin, on peut y manger dans les restaurants « Morsures » ou « La Lune rouge », jouer aux cartes dans un cabaret à l’enseigne du « Gant de boxe ». Le narrateur, poussé vers la périphérie à cause des rendez-vous notés dans l’agenda, découvre des quartiers et des rues qu’il ne connaissait pas, le quartier des Infirmes ou celui des Oiseaux, l’allée des Ronces, le boulevard Occidental ou celui des Infantes.

On l’aura compris, ce roman n’a rien de réaliste, rien de quotidien. Il faut y entrer en acceptant d’emblée de visiter un territoire troublant, déstabilisant. Un univers sensible.

Le narrateur, dont on ignore le nom, s’insinue dans la vie du propriétaire de l’agenda, dont il pense qu’il peut s’agir d’un certain monsieur Chappelle. Ce narrateur est apparemment désœuvré, en ressortant de la pâtisserie il a le sentiment qu’un « petit carnet [lui] tenait compagnie ». Lui, qui aurait aimé avoir « un père mieux portant et une mère plus aimable », qui déplore qu’aucune photographie de ses parents n’ait été sauvée – elles sont toutes passées par les flammes, celles de sa mère brûlées par elle-même, celles de son père plus tard, dans un incendie – mène une vie désolée, dont il ne se plaint pas. Sa vie se résume à : « L’escalier jauni, les trois étages, la trace rouge sur le mur entre le deuxième et le troisième, la porte aux chats qui s’enfuient, la serrure qui résiste à la clef, le regard des livres empilés, l’odeur du couloir, le tapis qui s’effiloche, les fauteuils éclairés par le réverbère ». Chaque fois qu’il revient d’un rendez-vous noté sur l’agenda de ce monsieur Chappelle, la même description nous est donnée, exactement la même, à la virgule près. De l’enfance du narrateur, à part le désastre des photographies de ses parents, nous savons uniquement qu’il l’a passée dans « un hôtel particulier bleu ». L’escalier jauni, la trace rouge sur le mur, et l’hôtel particulier bleu évoquent les trois couleurs primaires, essentielles à la déclinaison chromatique. Dès lors, dès que ces trois couleurs ont été mises en place, on peut passer à l’orange d’une chevelure, au vert d’un costume, au marron d’un pardessus. Et surtout au noir, au blanc, au gris. On peut avoir une lecture picturale de ce roman. Cette ville fantomatique, ces gares désertes, vides, évoquent immédiatement une atmosphère à la Chirico.

L’écriture de Philippe Caubet, apparemment classique, est savoureuse. Les portraits sont brossés d’un trait, « des dames aux grosses jambes », « il était debout, très petit et fort large », « l’homme était petit, fardé, atteint d’un tic de la lèvre supérieure qui faisait apparaître des dents sur la défensive », les décors plantés sur le même mode détaillé et allusif à la fois, le tout faisant naître un monde – oui, un monde – étrangement décalé, entre fantaisie et tragédie.

Dans un autre temps est de ces textes mystérieux, qui racontent une histoire inattendue, mais dont on devine, à la lecture, une signification souterraine. Ils sont bien peu, ces textes-là, bien peu à être parfaitement réussis. On pense à Épépé, de Ferenc Karinthy, ou à Forêt-forteresse, de Michel Host. Dans le roman de Philippe Caubet, une des clés se trouve sans doute dans l’orthographe particulière de deux mots : le propriétaire de l’agenda est nommé Chappelle, avec deux P, et dans ce nom, plus que le bâtiment religieux, on subodore un « j’appelle » ; le narrateur s’obstine à écrire « tiroire » au lieu de « tiroir », et dans ce mot allongé, on devine « histoire » et « mémoire ».

Ne dévoilons rien d’autre. Laissons au lecteur la découverte plus complète de cette ville, de ses habitants, de ses cérémonies, de son administration… Concluons simplement en affirmant que Dans un autre temps est une magistrale figuration du deuil.
  

Le marchand de biens d'Alice Seelow



Alice Seelow, Le Marchand de biens, éd. Pascal Galodé, août 2011, 186 pages.

La fiction aime les vraies histoires. Le roman d’Alice Seelow s’inscrit pleinement dans le domaine fictionnel, et osons même le mot : néo-fictionnel… Voilà un roman réjouissant pour qui apprécie les atmosphères étranges et quotidiennes à la fois, les récits apparemment linéaires mais en réalité sinueux, les personnages improbables mais plausibles, les situations simples et tordues.

Max Donnadieu cherche un logement dans Paris. Il est marié à Laura, qui est enceinte, et le déménagement devient urgent. Max s’adresse à un marchand de biens, M. Delafosse, et ensemble ils vont visiter un appartement dans un pavillon, rue de la Clef. Max est conquis par cet appartement, mais la transaction est problématique car un autre client a déjà posé une option. Sur ce mince argument, Alice Seelow tisse un récit serré tout en subtilité. Les noms des personnages, Donnadieu, Delafosse, l’épouse Laura et la secrétaire Ariane, le client prioritaire Martineau – ce nom tellement français, tellement banal, emblématique d’un Michel Serrault dans Garde à vue, d’un Gérard Depardieu dans Dites-lui que je l’aime – et leurs caractérisations – le détachement, la claudication, la mastication de chewing-gums, l’amour du faux –, les noms des rues – la rue de la Clef, la rue des Cinq-Diamants –, tout concourt à créer un monde reconnaissable mais aussi allusif et symbolique.

Le récit, presque intemporel, avec peu de références à la vie moderne, est scandé par les météores – les perturbations météorologiques – comme la neige et la pluie, et les saisons, l’automne tout légèrement évoqué dans les couleurs et les motifs d’un foulard, ou le printemps avec son « éclosion de pensées et [son] bourgeonnement de roses trémières ». L’obsession de Max pour l’appartement de la rue de la Clef, son envoûtement, donnent au roman un côté plus fantastique que psychologique. La vie banale de Max Donnadieu est pétrie de contradictions, il est époux mais non épris, futur père mais détaché, comme absent à sa vie, entièrement mobilisé par un bien inaccessible qui lui promet « la campagne à Paris », à l’ombre d’un « faux platane ». Ce sont là des motifs plus romanesques qu’humains, plus manifestement fictionnels que platement réalistes.

Le style devient progressivement métaphorique. La langue est précise, légère, la phrase bien balancée. L’étrangeté naît des situations décalées, des notations à double sens, comme dans la tirade de M. Delafosse » « Ah ! Quel bonheur de faire le bien ! Sans vouloir jouer trop facilement sur les mots, ni tourner les choses à mon avantage, tout marchand de biens est aussi marchand de bien, Madame, et se doit de posséder, outre la fibre commerciale, une âme de philanthrope ! ». La deuxième moitié du roman suit la pente amorcée tout en douceur dans les premiers chapitres : celle de la résolution inattendue mais inéluctable.

La fiction aime les vraies histoires. Pas les histoires vraies. Les histoires bien bâties, reposant sciemment sur des fondations de culture littéraire et s’en émancipant. Le roman d’Alice Seelow s’inscrit dans une veine méprisée de la littérature française, celle de l’imagination, de l’audace à contre-courants – le courant autofictionnel ou nombriliste, le courant historico-repentant ou revendicatif… Au-delà du mérite manifeste du roman, et du talent de son auteur, il convient de saluer une voix hélas marginale.
  

mercredi 27 novembre 2013

Le Pourceau, le Diable et la Putain de Marc Villemain



Marc Villemain, Le Pourceau, le Diable et la Putain, éd. Quidam, mai 2011, 100 p.

Alceste au mouroir


Léandre est un vieux monsieur cloué sur son lit d’hospice. Il va mourir. Une infirmière prend soin de lui. Un curé vient le visiter, avant qu’il soit trop tard. Le lecteur lit le monologue intérieur du narrateur, ce bon papy Léandre, qui nous conte ses vacances en Espagne avec ses parents, sa vie de professeur, ses relations avec les femmes et son fils… Une telle histoire pourrait aller son cours plan-plan, adopter un ton gnangnan… mais non. Vlan ! C’est Marc Villemain qui est à la plume (au clavier) et le livre est… dévastateur.  Le mot n’est pas trop fort, il s’agit bien de dévaster, de détruire – avec violence – l’attente du lecteur, qui s’en trouve tout secoué. Et, disons-le tout net, nous ne sommes pas déçus. Marc Villemain propose dans Le Pourceau, le Diable et la Putain un texte surprenant et dérangeant, dont le propos est à démêler.

Ce Léandre grabataire est un misanthrope déclaré, auteur d’un ouvrage intitulé Le Misanthropisme est un humanisme. Son récit est sculpté au scalpel, dans une langue où l’emploi de l’imparfait du subjonctif sonne comme une marque désuète et ironique. Car le récit, on s’en doute, n’est pas à prendre au premier degré, et il y a peu de risque que le lecteur se laisse glisser sur un déchiffrement de surface. Marc Villemain, dans ce livre, adresse un vrai clin d’œil au lecteur sachant lire. Marc Villemain, on le sait, pour peu qu’on ait lu ses précédents ouvrages et que l’on fréquente le blog L’Anagnoste qu’il partage avec Éric Bonnargent, est un humaniste. Un auteur qui, pour décortiquer et analyser les textes des autres, est conscient de la force de l’écrit. Alors, il ose.

Il ose poursuivre par le biais de l’antiphrase le travail et la réflexion de ses précédents ouvrages. On retrouve dans Le Pourceau, le Diable et la Putain une infirmière nommée Géraldine Bouvier, qui sous d’autres traits traversait déjà tous les textes ou presque de Et que morts s’ensuivent, le recueil de nouvelles publié en 2009. La mort, oui, qu’il convient d’accueillir avec un grand éclat de rire. Parce que, foutu pour foutu, il n’est guère besoin d’en rajouter dans le pathos, n’est-ce pas ? Marc Villemain est un humaniste désespéré qui n’utilise pas l’écriture pour étaler son désespoir, mais qui au contraire envisage la fiction sous l’angle du divertissement salubre. Il y a de la philosophie là-dessous, n’en doutons pas.

Revenons à Papy Léandre. Le lecteur n’éprouve aucune empathie envers ce râleur invétéré qui, cloué sur son lit de pré-mort, débite un discours abominable sur les femmes, les enfants, l’université. Géniteur de cinq rejetons, il n’en a reconnu qu’un seul – le pourceau du titre – contraint en cela par la mère de l’enfant. Les rapports père/fils sont placés sous le signe de la domination intellectuelle paternelle et de la soumission béate filiale. Cette relation père/fils est traitée à l’inverse dans les rapports entre Géraldine Bouvier et le grabataire. Le vieil homme est soumis, pour ses besoins naturels entre autres, aux soins constants de  l’infirmière, et sa hargne envers le genre humain, et singulièrement envers le genre féminin, en est décuplée. Car la misanthropie – le misanthropisme – est aussi et avant tout un sexisme. La putain du titre, c’est bien l’infirmière. Les « bonnes femmes » n’ont jamais trouvé grâce aux yeux de Léandre. Ce regard négatif et délétère que le personnage porte sur le genre humain et la société induit une distanciation et une adhésion. Adhésion à la crédibilité du personnage, et distanciation par rapport au propos. Il est question pour le lecteur d’être un lecteur intelligent – entendons par là qu’il ait développé un certain sens critique. On retrouve, parfois, des éclats à la Jourde, dans le roman : « C’est parce que je me souciais comme d’une guigne des pyrotechnies des sciences de l’éducation que mes étudiants apprirent à mon contact les plus hautes subtilités requises par l’apprentissage des disciplines littéraires ». Cet extrait n’est pas sans rappeler un des motifs principaux de Festins secrets, de Pierre Jourde. Donner la parole à un misanthrope décomplexé permet des piques réjouissantes sur la politique et la société. On ne résiste pas à citer également le passage « [mes étudiants] ne possédaient pour seule locution latine que le carpe diem dont ils avaient fait un code de reconnaissance après qu’un navet grand public eût vulgarisé le mot fameux d’Horace », qui fait référence au film Le Cercle des poètes disparus. Il est comme ça, Marc Villemain, il assène une critique d’évidence à un public qui, parfois, se rallie sans y penser à la bien-pensance. Le diable apparaît en fin d’ouvrage, sous les traits d’un curé pétomane, qui fait son boulot comme il peut.

Rien d’étonnant, dès lors, que le narrateur ait pour nom Léandre. La misanthropie, bien entendu, renvoie de plein fouet à Molière et à son Alceste. Le choix du nom de Léandre – qui apparaît, sous bénéfice d’inventaire, trois fois dans le théâtre de Molière, et jamais pour un personnage persifleur – est à comprendre à contre-pied d’Alceste. Dans Léandre, on entend « andros », étymologiquement « l’homme ». Léandre au mouroir se donne des airs d’Alceste, et le lecteur est invité à retourner le propos. L’antiphrase, oui, assurément. Le personnage du livre est un sale type, mais il n’est ni le pourceau, ni le diable, ni la putain. Et Marc Villemain, lui, est un type bien. Et un bon écrivain.