mardi 17 décembre 2013

Regards croisés (2) - L’Appel du coucou de Robert Galbraith

Regards croisés
Un livre, deux lectures. En collaboration avec Virginie Neufville



Robert Galbraith, L’Appel du coucou (The cuckoo’s calling), traduit de l’anglais par François Rosso, Grasset, novembre 2013.


La top model Lula Landry s’est suicidée en se jetant du haut de son balcon, une nuit d’hiver. C’est du moins ce que la police conclut, après une enquête sommaire. Le frère de Lula, John Bristow, n’est pas convaincu par ces conclusions. Il fait appel aux services du détective Cormoran Strike, qui a été le camarade de classe de son frère Charlie. Charlie est mort, lui aussi, enfant, d’un accident de vélo. John Bristow est le seul survivant de la fratrie. Lula s’est-elle vraiment suicidée ? Voilà le point de départ – et d’arrivée – d’une intrigue policière finement menée.

Pour faire un bon roman policier, il faut un bon personnage de détective. Cormoran Strike est en tous points abouti. Il a appartenu à la police des armées, a perdu une jambe en Afghanistan, et vient de se séparer de sa compagne, une jeune femme riche et superbe. Il est jeune encore, son père est une star du rock – mais il ne l’a jamais fréquenté – et sa mère une ex-groupie. On devine chez Strike une sensibilité profonde, réelle. Il est un peu perdu, mais rédige soigneusement ses notes pour l’enquête. Il est mal foutu, mal sapé, mais sait se tenir parfaitement en société et endosser son plus beau costume lorsque c’est nécessaire.

Pour faire un bon personnage de détective, il faut lui adjoindre une secrétaire fut-fut. La secrétaire de Strike s’appelle Robin. Elle est fiancée et amoureuse, assure des missions d’intérim en attendant de décrocher une vraie place à la hauteur de ses ambitions. Elle ne devrait faire que passer dans l’histoire, mais non, elle est là et bien là, discrète et indispensable, capable d’initiatives et de déductions. Elle n’a pas envie que sa mission d’intérim auprès de Strike se termine.

Pour mener une bonne intrigue policière, il faut que le crime originel permette à plusieurs strates de la société de se rencontrer. Dans L’Appel du coucou, on passe des backstages des défilés de mode aux foyers de réinsertion sociale, des cabinets feutrés d’avocats aux paparazzis, des fast-foods aux restaurants haut-de-gamme. Le détective Strike promène sa silhouette pataude dans tous les milieux, avec une aisance égale. L’enquête est sinueuse à souhait, le dénouement inattendu et imparable.

L’auteur ? Ah oui, l’auteur… Sous le pseudo Robert Galbraith se cache – se cachait – J.K. Rowling. Est-ce que savoir cela change notre lecture ? Eh bien, disons que oui, mais pas pour les raisons attendues. Après la semi-déception de son précédent roman Une place à prendre, L’Appel du coucou nous offre une vraie bonne surprise, et un peu plus que cela. On est, ici, presque à égale distance entre Agatha Christie et Ruth Rendell. Rigueur de l’élaboration de l’intrigue et vraisemblance de la psychologie : de la figure maternelle incarnée par Mrs Bristow, n’aimant pas d’un même amour les trois enfants qu’elle a adoptés, à la fascination/jalousie que peut éprouver une jeune fille noire déshéritée pour un mannequin, en passant par les secrétaires d’avocats, les maquilleuses, les chauffeurs et les épouses de producteurs de cinéma, tout est convainquant. Mais en refermant le roman, c’est bien à Robin et à Strike que l’on continue de penser. Ces deux-là, il nous tarde de les retrouver pour une nouvelle enquête. On aura oublié la courte vie de Lula la top model et les raisons de sa mort. Mais on grillera de savoir comment évoluent les relations entre le détective et sa secrétaire !


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Lire l'article de Virginie Neufville à propos de ce roman


jeudi 12 décembre 2013

L'embellie d’Auður Ava Ólafsdóttir



Auður Ava Ólafsdóttir , L’Embellie, (Rigning í nóvember) trad. de l’islandais Catherine Eyjólfsson, Zulma, août 2012, 400 pages.

En islandais, le roman s’intitule Pluie de novembre ; en français, L’Embellie. Les deux titres conviennent parfaitement, l’un comme l’autre. Dans le deuxième roman d’Auður Ava Ólafsdóttir (publié en Islande avant Rosa Candida mais paraissant après en France), l’Islande est sous la pluie, subit des inondations, il fait chaud pour la saison : « La lande est d’habitude impraticable à cette époque de l’année à cause de la neige, mais rien n’est plus comme avant » note la narratrice. L’embellie du titre français est à chercher plus loin, à la fin du roman, lors du jour le plus court de l’année : « Juste avant midi, le monde soulève sa noire couverture et le soleil fait son entrée horizontale par la fenêtre, une mince strie rose, comme la ligne ténue entre les paupières d’une femme ensommeillée ». La narratrice est une jeune femme de trente-trois ans, polyglotte, traductrice, correctrice. Mariée et/mais libre : son amant et son mari lui annoncent le même jour qu’ils la quittent. Le premier parce qu’il voudrait qu’elle reste avec lui, le second parce que sa maîtresse va lui donner un enfant, ce qu’elle lui a toujours refusé, elle. Tout s’enchaîne très vite sur cette situation de départ : la jeune femme se retrouve sans l’avoir voulu à garder le fils de sa meilleure amie, mère célibataire enceinte. Et elle part, avec l’enfant, sur la Nationale 1, la route qui fait le tour de l’île. Cap à l’est, sous la pluie, en voiture.

L’enfant est étrange. Il se prénomme Tumi, est sourd et appareillé, porte de très grosses lunettes. À quatre ans, il est tout maigrichon, pâle, presque transparent. Il est somnambule. Il disparaît soudain, sur un parking, dans un magasin, et on le retrouve accroché à la jambe d’un homme, jamais le même, qu’il prend pour son père. Cet enfant est le soleil du livre. La narratrice, parce qu’elle n’a aucune intuition maternelle, agit avec lui au petit bonheur, le nourrit et lui parle, lui achète tout ce qu’il veut. La relation entre eux deux n’est jamais difficile, elle est au contraire évidente, immédiate. Cet enfant, il jalonne le récit. Il influe sur son déroulement, tout doucement, tout tendrement. Cet enfant est une présence merveilleuse, au sens littéral du terme. Parce que le roman, réaliste par bien des aspects, relève de ce que l’on pourrait appeler un quotidien magique, un réalisme décalé.

Tumi. À quatre ans il perd sa première dent. Il sait déchiffrer des inscriptions en langue étrangère. Il sait écrire. Sans que sa mère, la vraie, clouée par sa grossesse sur un lit d’hôpital, ait la moindre idée, la moindre intuition, des capacités de son fils. Durant le trajet sur la route circulaire, l’enfant grandit, mais lorsque la mère est mise au courant du phénomène, elle conclut que ce sont les habits qui ont rétréci au lavage. C’est qu’il y a, entre la ville délaissée pour un temps par la narratrice et l’enfant, et la vie sur la route circulaire, puis dans le chalet d’été qu’ils vont occuper, un décalage qui tient, justement, du quotidien magique – que je ne place pas sur le même plan que le réalisme magique, qui relève d’un autre imaginaire.

Sur la route circulaire, les rencontres sont détonantes : un chœur de chanteurs estoniens, des chasseurs, un vétérinaire, un faucon dans un carton, des moutons, un Père-Noël… Sur la route circulaire, le temps s’écoule autrement, c’est le temps de grandir pour l’enfant, de retrouver un passé que l’on devine traumatisant pour la narratrice. Une montre à double cadran, qui passe du poignet de la jeune femme au poignet de Tumi, rythme symboliquement le périple.

Le quotidien magique, il passe également par les coïncidences acceptées, par les retournements d’évidence. Ainsi, on gagne deux fois de suite à la loterie, on trimballe dans la boîte à gants d’une voiture, puis d’une autre, des sommes considérables en liquide. Ainsi, on revient au village de son enfance pour s’installer dans un « chalet d’été » en plein hiver. D’ailleurs, la narratrice n’a-t-elle pas annoncé, à son départ de la ville, en novembre, qu’elle partait en vacances d’été ? Eh quoi ? Tout est logique, d’une logique décalée, vaguement floue, comme la vision de l’enfant à travers ses énormes lunettes.

Les temps se rejoignent et se confondent, dans un humour décapant qui met en parallèle les sonotones et les lunettes de Tumi et ceux d’une vieille dame qui lui apprend à tricoter. C’est que l’affaire est d’importance : il s’agit de rapporter des chaussons faits-mains pour les jumelles qu’attend sa mère. Sa mère ? Qu’est-ce que c’est, au fond, qu’être mère ? Est-ce que la narratrice ne devient pas la mère de cet enfant-elfe sans s’en rendre compte ? La mère biologique, picolant et pestant sur son lit d’hôpital parce qu’on l’empêche de jouer de l’accordéon, et acceptant de confier son fils, est-elle une mère ? Les deux le sont, assurément. Et l’on méditera sur ces deux réflexions : « Les mères n’ont qu’une chose en commun : ce sont des femmes qui ont couché avec un homme au moment de l’ovulation sans prendre les précautions adéquates » et « J’ai souffert énormément quand je t’ai eue, j’ai mis trente-six heures à accoucher de toi, cinq seulement pour ton frère. Après ta naissance, il m’a fallu quatre mois pour me remettre, rien que physiquement. À certains égards, j’avoue me sentir plus proche de ton frère, il me téléphone plus souvent aussi ».

Il y a, dans ce roman jubilatoire, une « marque » assurément féminine. Le regard porté sur les hommes, et singulièrement sur l’ex-mari de la narratrice, est extraordinaire d’une vérité poussée jusqu’au bout de sa logique. Mais il y a, aussi, et surtout, une liberté de ton, un angle d’attaque résolument anticonformiste, un humour à toute épreuve, des situations décomplexées, qui font du bien au lecteur, homme ou femme. Tout cela passe par une traduction exemplaire, vivante et limpide. On est comme en suspens, entre deux animaux écrasés sur la route, et deux prédictions de voyantes. Ce roman est gai, pétillant, sombre aussi, mais rayonnant. Absolument réjouissant.


samedi 7 décembre 2013

L'Étincelle surréaliste, l'image surréaliste dans les lettres et manuscrits



L'Étincelle surréaliste, l'image surréaliste dans les lettres et manuscrits, éditions Avant-propos, 21 septembre 2012, 144 pages.

De juillet à octobre 2012, le Musée des lettres et manuscrits de Bruxelles a proposé une exposition intitulée « L’étincelle surréaliste ». Les éditions Avant-Propos nous en livrent une magnifique déclinaison, abondamment illustrée et commentée. Le surréalisme et la Belgique, bien sûr. Mais aussi le surréalisme et la France, et la Catalogne. Par-delà les illustrations attendues ou inattendues d’un mouvement qui a révolutionné l’histoire littéraire et artistique du début du XXe – et qui continue de le faire – nous pénétrons, grâce à cette publication, dans quelque chose qui relève de l’intime. Correspondance, manuscrits, ratures, dessins dans les marges… c’est une pensée en marche que l’on nous donne, en écriture automatique, en réflexions, en échanges.

La partie la plus émouvante – entendons par là qu’elle nous « remue » – est sans doute celle qui s’intitule « le surréalisme dans ses textes fondateurs ». Les cahiers d’écolier d’André Breton, couverts d’une écriture immédiatement déchiffrable, sage pour la révolution qu’elle propose – on s’attendait, peut-être, à une calligraphie échevelée – nous touchent infiniment. Dans le manuscrit de Poisson soluble (1924) on trouve une carte postale d’amoureux déguisés, qu’encadre un texte qui mentionne Satan. Dans les marges, des dessins d’ingénieurs. Les pages non raturées d’écriture automatique sont terrifiantes de netteté et de fluidité. Les pages du Manifeste, travaillées, exhibent ratures et soulignés. C’est Breton au travail, analysé par Pascal Fulacher et Sébastien Arfouilloux.

Une lettre de Max Ernst à Joë Bousquet : « Je n’ai pas de tes nouvelles depuis bientôt 15 jours. Il est possible que je me trompe, car le temps s’écoule goutte par goutte ». Quelques notes de René Magritte, prises horizontalement et verticalement, encadrent le petit personnage au chapeau melon et au parapluie, silhouette esquissée, sous laquelle on lit « Personnage assis ». Magritte, toujours lui, et les lettres à ce « cher monsieur Gracq ».

Camilla Pilotto nous propose un chapitre sur « le surréalisme à la (sauce) belge », groupe de Bruxelles, groupe du Hainaut, marginalité de Paul Delvaux.

Puis on arrive en Catalogne. Dalí, Miró. Dalí fait son cinéma (avec Buñuel) tandis que Miró tourbillonne. Là encore, arrêtons-nous sur les manuscrits, et les écritures, les lettres tracées. Chez Salvador, la lettre est aiguë, les d hésitent, les s sont chantournés. Il ne s’agit pas d’analyser graphologiquement, il s’agit de contempler la lettre tracée par un peintre mégalo. Les points d’exclamation et d’interrogation, presque démesurés, nous enchantent. Comme nous enchantent l’orthographe et la grammaire, mâtinées de catalanismes et d’hispanismes, ces « il i ha », ces « découbrir », ces « film experimental de vangarde ». Dalí, on le lit comme on l’entend, et on l’entend comme on l’aime – ou déteste : démesuré. Dans le genre, Joan n’est pas mal non plus : sur du papier à lettres d’hôtel (Palma de Mallorca, New-York), il envoie à Louis Broder des lettres circonstanciées sur des considérations d’épreuves à corriger ou d’épreuves à colorier, et mentionne que l’on peut le joindre chez Pierre Matisse à New-York, 57th street. Là encore, c’est tout Miró que l’on retrouve. D’une main ferme, d’une écriture noire et ronde comme celle d’un gamin – n’était le M de son nom, dans la signature, aigu, démesuré – il trace les mots qui trahissent son caractère : « Nous partons par le Liberté le 29, j’espère qu’à notre arrivée tout sera prêt, car j’ai fort envie de rentrer chez moi. L’exposition – frappé un grand coup ».

Il y a d’autres merveilles dans cet album, des illustrations choisies, parfaitement mises en page, et des textes éclairants. Nous nous sommes focalisés sur les manuscrits, car ils nous paraissent les documents les plus émouvants parmi ceux qui sont présentés. Voilà une publication dont on ne se lasse pas, sur laquelle on revient.
  

lundi 2 décembre 2013

L'amant de Patagonie d'Isabelle Autissier


Isabelle Autissier, L'Amant de Patagonie, Grasset (avril 2012) et Livre de Poche

Emily débarque à 16 ans en Patagonie, et n’en partira plus. Cette Ecossaise orpheline, envoyée au bout du monde pour s’occuper des enfants d’un pasteur, découvre une nature sauvage qui la stupéfie et l’envoûte. La vraie vie d’Emily, sa vie de patagonne, débute en 1880, lorsqu’elle aborde ce qu’elle appelle « le Nouveau Monde » : « Voilà mon pays ! Je me sens aussi intimidée qu’excitée à imaginer ce qui m’attend sur cette terre nouvelle. Je ne sais pas seulement combien d’années j’y passerai. Est-ce vraiment important ? Je l’ai choisie, j’ai voulu y venir, j’y suis ». Tout au long du beau roman d’Isabelle Autissier, on va suivre le personnage d’Emily, et découvrir, outre la vie austère des pionniers européens, la vie libre et précaire des Indiens du bout du monde. Et d’une tribu semi-nomade en particulier : les Yamanas.
   
L’histoire d’Emily est affaire d’émancipation, de frayeur surmontée, de rêve réalisé, et de retour au contingent. Dans la maison du révérend où vit Emily, et dans la petite colonie, on est en contact avec les Yamanas, on leur offre de vieux habits, on les emploie parfois aux travaux des champs. Emily et Joachim, le fils du révérend, sont plus proches des autochtones : ils apprennent leur langue, leur enseignent l’anglais. Joachim rédige un dictionnaire.
  
Lorsqu’Emily comprend qu’elle est amoureuse d’un jeune Indien, nommé Aneki, elle est abasourdie mais n’hésite pas longtemps. Cet amour pour un indigène est aussi l’amour pour une terre, pour une façon de vivre, pour la liberté tout court. Les amants s’enfuient, vivent seuls un quotidien où la faim, la fatigue et la précarité dominent : « La vie se réduit aux fondamentaux : nourriture, habits, hutte », mais Emily envisage cette précarité comme un voyage de la Civilisation vers la Nature. Elle se sent parfaitement en accord avec cette terre, avec cet Indien qu’elle aime, avec elle-même. L’épisode de vie libre et sauvage avec Aneki ne sera qu’un intermède dans la trajectoire patagonne d’Emily, qui sera contrainte de rentrer à la colonie, et de réintégrer le monde « civilisé ».
   
L’Amant de Patagonie n’est pas un roman idyllique qui idéalise le mode de vie autochtone. La barbarie est aussi du côté des Indiens, les différentes tribus se livrent des luttes farouches, et la « femme blanche » est l’objet de convoitises. Des amours d’Emily et Aneki naîtra le premier métis, mais la colonisation est en marche inexorable, et la cohabitation entre peuples indigènes et colons ne se réalisera jamais. Le jeune homme métis, qui choisit le côté de son ascendance indienne, tentera de prendre la tête d’une révolte, mais cette révolte est sans issue. Les Indiens sont peu à peu « contaminés » par le mode de vie occidental : « Je traîne souvent autour des huttes, partagée entre la nostalgie et l’espoir. […] Les hommes et les femmes sont de plus en plus habillés. […] Certains s’essayent à cultiver. Je devrais m’en réjouir, les voyant sortir de l’âge des primitifs. Mais je vois aussi moins de fêtes, moins de chasses collectives, de plus en plus de dissensions pour une possession matérielle, moins de partage et d’hospitalité. J’avais rêvé d’une société mélangée, mais je m’aperçois que c’est impossible. Une culture remplace l’autre, lentement, inexorablement ». Les maladies – rougeole, tuberculose – et l’exploitation des ressources terrestres et maritimes par les colons auront raison des derniers Indiens. À la fin de sa vie, Emily est visitée par des ethnologues, qui voient en elle « une des meilleures connaisseuses de la culture autochtone ». Mais elle, elle sait déjà que « Le temps de ces peuples est fini, à tout jamais ».
   
Isabelle Autissier peint avec justesse et tendresse les paysages de la Terre de Feu. Le lecteur comprend tout l’attachement de la navigatrice-romancière pour ces territoires qui nous sont lointains mais qui lui sont si proches. L’Amant de Patagonie permet aussi de découvrir une période historique de la construction de l’Argentine, entre la fin de ce que l’on a appelé « la conquista del desierto » et la colonisation : développement de l’élevage des ovins, exploitation des ressources forestières…  Un beau roman, vraiment.
  



dimanche 1 décembre 2013

Air de Dylan d'Enrique Vila-Matas



Enrique Vila-Matas, Air de Dylan, traduit de l’espagnol par André Gabastou, Bourgois, 12 septembre 2012, 336 pages.

Sur un air de Vila-Matas


Je ne sais pas si j’ai envie de rencontrer Enrique Vila-Matas, parce que pour moi EVM est tout entier dans la fiction. Enfin, disons que si je rencontrais Enrique Vila-Matas, je lui poserais une question. Je la lui poserais sans doute en espagnol, non pour me faire mousser ou quoi que ce soit, parce que je parle espagnol et c’est de notoriété publique. Je la lui poserais en espagnol parce j’aurais besoin de cette distance, même minime pour une personne bilingue. La question tournerait sans doute autour du vertige. Je demanderais : ¿No le parece que el vértigo que nace de la lectura de sus libros tiene que ver a la vez con el propio ritmo de su frase y el desencadenamiento de los hechos ? Mais en posant la question ainsi, j’aurais laissé de côté mon émotion de lectrice et je n’aurais même pas posé le problème de la fiction. J’aurais raté mon but. J’aurais échoué.

Quand je lis Enrique Vila-Matas, je sais que je lis autre chose qu’un simple livre, parce que ce que l’on souligne de cette œuvre en élaboration, partout, et sur tous les tons, c’est que c’est une entreprise littéraire. Enfin, disons, littérairement littéraire. Mais si je lis un livre de Vila-Matas, par exemple Air de Dylan, en simple lectrice d’un livre et pas d’un livre de littérature autophage, je pense immédiatement à Jorge Semprun. Aux livres que Semprun a écrits en français. L’Écriture ou la vie, par exemple. Assez bon exemple de titre qui me ramène, quoi que je pense ou dise, à la littérature et au métier d’écrire. Je pense à Semprun parce qu’en lisant L’Écriture ou la vie, et en faisant abstraction de ce qui se racontait dans le livre, les camps, les cheminées des crématoires, je me suis sentie emportée dans un tourbillon que je qualifierai de « narratif », faute de mieux. Il me semble qu’il y a là quelque chose d’éminemment espagnol dans la conduite de ce que je ne peux pas nommer « récit » – pour moi, bêtement, un récit est linéaire –, mais qui y ressemble. J’ai pu faire la même constatation en lisant Ricardo Menéndez Salmón, alors que je ne cherchais aucune constante. La « matière » narrative de ces trois auteurs, et chez Vila-Matas plus encore que chez les deux autres, semble habiter plusieurs dimensions à la fois. Nous ne sommes pas dans un plan, ni dans un volume. La pensée, le fil du texte, les événements, s’enchaînent selon une logique qui nous semble évidente, conceptualisable, mais que nous ne pouvons que conceptualiser, et non démontrer. Nous pouvons l’évoquer, en parler, mais l’analyser nous prendrait plusieurs vies.

Dans Air de Dylan, disons jusqu’à la page 93, parce que c’est à la page 93 que j’ai suspendu ma lecture pour rédiger cette chronique, l’utilisation des dimensions multiples est vertigineuse. Il n’est bien sûr pas question que j’interrompe ma lecture au quart du livre, mais le sens de la chronique à écrire m’est apparu soudain, en lisant : « Je te parle du Jugement dernier, tu as oublié ? lui ai-je demandé. Ah, c’est quelque chose qui s’est passé il y a déjà des années, ne vous tracassez pas pour ce Jugement, m’a-t-il répondu. Qui s’est passé ? ai-je répété. Oui, a-t-il répondu. Il devrait plutôt avoir lieu dans quelques années, ai-je rétorqué. Chacun est libre de croire ce qu’il veut, y compris que le Jugement est  à venir, m’a-t-il répondu d’un air énigmatique ». Le maniement des événements, dans les livres de Vila-Matas, me semble tenir tout entier dans cet extrait. Par « événements », entendons-nous. On assiste rarement en direct aux péripéties, chez Vila-Matas. Elles sont rapportées ou anticipées, pensées et analysées par d’autres personnages que ceux qui les subissent. Elles sont distanciées, dans l’espace et dans le temps, presque dans un autre espace et un autre temps, dans d’autres dimensions, qui sont celles, certainement, de la fiction narrative et de l’élaboration littéraire, et qui sont au-delà de la mise en abyme. N’ayons pas peur des mots, c’est du grand art. De l’art tout court. On peut gloser sur les tenants et aboutissants du postmodernisme, cela n’ajoute rien à mon vertige de lectrice.

Véronica Lake
Quelques mots, tout de même, sur ce qu’il y a, dans Air de Dylan. Il y a la mort d’un écrivain, Juan Lancastre, et son fils qui vient lire dans un colloque une nouvelle qu’il a écrite et qui raconte les six jours qui ont suivi la mort de son père. Le thème du colloque, organisé par un certain Echèk, c’est l’échec, et le fils de l’écrivain, qui a des faux airs de Dylan, est furieux parce que le narrateur – qui est écrivain – est resté pour entendre la fin de la nouvelle alors que le but du fils Lancastre était que tout le monde quitte l’amphi, il aurait ainsi fait la démonstration de ce que c’était que l’échec. La nouvelle lue par le fils Lancastre raconte, entre autres, que le fantôme de son père parle à son fils, et bien sûr on évoque Hamlet. Que la mère a brûlé le dernier manuscrit du père. Que le fils cherche par tous les moyens à prouver qu’une réplique d’un film hollywoodien de la grande époque a bien été écrite – ou ne l’a pas été, justement – par Scott Fitzgerald. Pour ce faire, il va consulter un certain Max, qui se trouve être l’amant de sa mère, mais qui sort en compagnie d’une jeune fille nommée Débora, qui ressemble à Veronika Lake, et dont le fils Lancastre apprend, de la bouche même de l’amant de sa mère, qu’elle était la maîtresse de son père. Lequel Max soutient que la phrase de Fitzgerald, dans le scénario, est sans doute de Mankiewicz lui-même, que Fitzgerald avait caricaturé dans une nouvelle sous le nom de Monkeybitch. Je continue ? Non !… Allez lire, allez voir comment ça s’articule, chez Vila-Matas. Du grand art, je vous dis. Servi par la traduction impeccable d’André Gabastou, qui sait suggérer en français le rythme de la phrase originale espagnole. Parce que le rythme, endiablé, vertigineux, c’est sans doute un des secrets de cet art-là.
   
Finalement, si je rencontrais Enrique Vila-Matas, je ne lui parlerais pas de Air de Dylan. Je lui parlerais plutôt de Perdre des théories, ce tout petit bouquin qu’Antoni Casas Ros m’avait recommandé, et que je trimballe toujours avec moi. On a un temps émis l’idée qu’Enrique Vila-Matas était Antoni Casas Ros, mais à présent l’affaire est close. Dans Perdre des théories, un personnage, qui est aussi dans Dublinesca, se retrouve à Lyon, qui est la ville où je réside. Si je rencontrais Enrique Vila-Matas, je lui dirais qu’avant de lire Perdre des théories, je n’avais jamais eu l’idée d’associer le quartier lyonnais de la presqu’île et Julien Gracq. Je lui dirais que je lui en veux un peu pour ça, pour m’avoir mise face à mes défaillances de lectrice, et qui plus est de lectrice lyonnaise. Mais je le remercierais, aussi.