lundi 14 octobre 2013

Configuration du dernier rivage de Michel Houellebecq

   
Configuration du dernier rivage, Michel Houellebecq, Flammarion, avril 2013, 100 pages.

Fascination. Presque le bon mot : fascination. Celle qui nous pousse à lire et relire des poèmes à peu près plats, sans fulgurance, bien cadencés, certes, mais en rien géniaux. Houellebecq. Fascinant. On reconnaît dans les poèmes de Configuration du dernier rivage le même ton que dans les romans, le même balancement. Parfois, comme la phrase dans les romans, le poème s’achève sur une constatation qui nous gifle comme une évidence : «Atteindre le bonheur immobile et cyclique de la répétition», ou encore «La nuit qui n’aura pas d’aurore». Difficile de dire s’il s’agit de poésie, mais il y a sans aucun doute une «poétique» houellebecquienne, qui puise au plus profond de la tradition – octosyllabe, alexandrin à la Aragon, déploration – et de la modernité récente ou immédiate, que d’aucuns qualifient de postmodernité – «la face B de l’existence», «j’ai pour seul compagnon un compteur électrique».

On peut débattre sans fin, et à loisir, sur ce qu’est, ou n’est pas, la poésie. Pour ma part, je m’en tiens à un phare – Mallarmé – et à la définition de Lorca « Poesía es la unión de dos palabras que uno nunca supuso que pudieran juntarse, y que forman algo así como un misterio » (« La poésie est l’union de deux mots dont l’on n’aurait pu imaginer la rencontre, et qui forment quelque chose qui ressemble à un mystère » – traduction personnelle). « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » de Stéphane, ou encore, pour ne citer qu’un autre exemple, « Ils ont greffé dans des amours épileptiques / Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs / De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques / S’entrelacent pour les matins et pour les soirs ! » d’Arthur. Avec Houellebecq, on est loin, très loin, de cela. Mais… mais une espèce de magie opère. Il y a du Tom Hanks dans cette « poésie », celle du monsieur-tout-le-monde qui soudain paraît sous les projecteurs, ou s’exprime sur la page. Quelque chose se passe. À peu près inexplicable – pour moi – mais indéniable. Ce n’est pas n’importe quoi.

«Où vont tous ces humains sur l’affiche Top Santé ? / Les pannes du désir, un produit efficace…». On peut s’esclaffer – je l’ai fait, je l’avoue. Mais ça marche. La neurasthénie houellebecquienne – celle des textes, pas celle de l’homme – tire sa justification de l’observation du genre humain. C’est romantique. On retrouve une certaine «hypertrophie du moi» chez M. H., qui toujours se raccroche, comme on raccroche les wagons d’une conversation plus ou moins décousue, à l’observation du monde. Assez déprimante, on l’admet volontiers, qui jamais ne nous pousse à nous surpasser, qui nie toute exaltation et toute possibilité d’un bonheur – ne serait-il qu’insulaire. L’amour et le sexe ne font qu’un, on ne bande plus et la vie devient insupportable, on écrit «les mémoires d’une bite», sans provocation, la vie c’est ça. Amis de la poésie bonsoir, peut-on sourire. Houellebecq est un pousse-au-sarcasme. Et pourtant…

Et pourtant, ces mots alignés vendus comme des poèmes ne sont pas rien, ni n’importe quoi. «Quand la nuit se découpe en oiseaux ralentis» lit-on, page 79. Ça claque et ça remue. Le reste est un peu paresseux, languidement misogyne, tristement contingent. Ce n’est pas fait pour être aimé, peut-être. Ou simplement apprécié. On peut se demander si tous ces «poèmes»-là auraient trouvé grâce auprès d’un éditeur s’ils n’avaient été signés Houellebecq. Leur publication, cependant, relève de l’évidence : Configuration du dernier rivage dit, exprime, la vérité d’un écrivain. Pas forcément la vérité poétique. 


samedi 12 octobre 2013

L'herbe des nuit de Patrick Modiano


L'herbe des nuits, Patrick Modiano, Gallimard, 4 octobre 2012, et Folio, mai 2014.


Il s’appelle Jean, comme toujours ou presque dans les romans de Modiano. Il veut devenir écrivain, et il le deviendra. Il est tout jeune, l’âge d’être étudiant, ce qu’il n’est pas. Il rencontre Dannie, un tout petit peu plus âgée que lui, qui vit à la Cité universitaire, qui doit donc être étudiante, elle, mais qui sait ? Chez Modiano, on ne sait jamais vraiment. Ni le lecteur, ni le narrateur, ni les personnages, au fond, ne savent jamais vraiment. Ce qui leur arrive, quand cela s’est passé – s’il s’est passé quelque chose – et quelles ont pu être les conséquences – s’il y en a eu. L’art de Modiano, c’est un art de la ligne de fuite(s), une mécanique littéraire de la fluidité (1), celle du temps, du rêve, du souvenir et de la réalité insaisissable. Mais par mécanique, nous n’entendons pas « procédé ». Chez Modiano, tout se recrée à chaque fois, à chaque nouveau livre. S’il disait toujours la même chose, et toujours de la même façon, on s’en lasserait. Or, on ne s’en lasse pas. Mieux : on attend chaque nouvel opus. Dans L’Herbe des nuits, il est question du Paris des années 60, d’hôtels presque miteux, du Maroc, de Censier, d’un rapport de police, et de Jeanne Duval, entre autres. La quatrième de couverture donne un passage de la toute fin du roman : «“Qu’est-ce que tu dirais si j’avais tué quelqu’un ?” […] “Ce que je dirais ? Rien”». Mais cet aveu au conditionnel ne doit pas être lu comme une conclusion, plutôt comme un prologue.
   
Chez Modiano, tout est affaire d’allusion. L’écrivain décrit un monde qui est le sien, et il appartient au lecteur de partager ce monde. Le Paris des années 60 – et le Paris actuel – ne sont pas forcément le quotidien de tous. La topographie, la toponymie, sont précises, presque maniaques, et le Paris décrit, personnalisé, est tangible. Les lecteurs ne sont pas tous parisiens. Et les lecteurs s’y retrouvent. Le Paris si réel, enfui ou contemporain, de Modiano, devient un décor littéraire, poétique. Une idée de ville. Une scène se déroule dans le quartier de la place d’Italie. Sont mentionnés le parc et l’avenue de Choisy, la rue Coypel, les Gobelins… Topographie juste, mais évocation universelle. On parcourt la capitale, mais on parcourt avant tout une ville mentale, une ville réinventée par les souvenirs, une certaine nostalgie. Le Paris de Modiano est une promenade de piéton, la déambulation d’un rêveur dans un espace intériorisé. En cela, la particularité devient signe universel.
  
Ce qui vaut pour l’espace vaut pour le temps : dans L’Herbe des nuits, les années 60 ne sont pas décrites. Elles sont un espace autre, lointain mais pas tant que cela, une époque dont on se souvient, celle de sa jeunesse, que l’on appartienne à la génération des baby-boomers ou pas. Les romans de Modiano ne sont pas générationnels. Dannie, la jeune fille aimée par le narrateur Jean, est une jeune fille intemporelle, on n’a d’elle aucune description physique, aucune indication de la couleur ou de la forme de ses vêtements. Les années 60 sont simplement un « ailleurs », spatial et temporel. Oh, il y a bien des marqueurs précis, les terrains vagues autour de la fac de Censier, par exemple, ou, pour l’époque contemporaine, l’évocation des téléphones portables. Mais ces notations « historiques » ne s’inscrivent pas dans une économie littéraire réaliste. Il s’agit d’autre chose. Il s’agit de saisir l’âge qui nous prend, le temps qui nous fuit, le souvenir qu’il nous en reste, précis ou imprécis, réel ou réinventé. En un mot : Modiano.
  
Café Le Luxembourg
L’espace et le temps se confondent, dans une même dimension. Le texte creuse cette évidence. Le carnet noir du narrateur Jean conserve les notes prises pendant sa liaison avec Dannie, des adresses, des bribes infimes de dialogues, des noms. « Plus tard, on m’a interrogé à leur sujet » lit-on, page 30 : l’endroit où Jean est interrogé est situé « peut-être à l’emplacement exact où Gérard de Nerval s’était pendu » (2). Le même flic qui l’interroge « plus tard », on va le retrouver, plus tard, dans l’espace et dans le temps, et il remettra à Jean le dossier complet de l’enquête qui – mais en doutait-on ? – a été classée sans suite. Les cafés changent de nom, l’un d’eux s’appelait « le 66 », il est devenu « Le Luxembourg », des étudiants s’y photographient à présent avec leur iPhone, et « pourtant, c’était là, au même endroit, en pleine nuit, que les néons me faisaient cligner des yeux et que nous pouvions à peine nous entendre, Dannie et moi ». Elles sont nombreuses, les indications de temps flou, « il y a trois ans », « vingt ans plus tard », « huit heures du soir en été », sous lesquelles on décèle quelques références littéraires, voulues ou involontaires, qui mêlent le temporel et le culturel. Page 109, on croise un « Jacques » que l’on identifiera grâce à quelques vers cités plus bas – il s’agit d’Audiberti – et dans ce « Jacques », on ressent tout l’attrait, toute l’admiration et la timidité de l’écrivain en devenir face à l’écrivain reconnu. Oui, l’espace et le temps se confondent, et avec eux les aspirations, les trajectoires, les territoires.
  
Les temps et les espaces enfuis ont un territoire commun : le rêve. Ils sont nombreux, dans ce roman, et permettent un semblant de retrouvailles, et peut-être de réconciliation. En aucun cas, ils ne permettent une explication du passé, à jamais énigmatique. La vérité ne tient pas dans un dossier classé par la police. « [Pour] la plupart des gens, [les] souvenirs sont simples, de plain-pied, et se suffisent à eux-mêmes, et ils n’ont pas besoin de dizaines et de dizaines d’années pour les élucider ». Peut-être. Pas sûr. Si Modiano nous touche autant, c’est bien qu’il sait toucher là où ça touche – ça ne fait pas forcément mal, mais ça émeut, ça bouleverse, ça remue. Ce bouleversement, cette émotion, cette manière de révélation, ils tiennent tout entiers, sans doute, dans le talent modianesque : mêler l’espace et le temps, espace et temps personnels et partagés, que l’on peut s’approprier, sous toutes les latitudes, à toute époque. Qu’importe que l’on ne puisse situer exactement Censier, la rue Blanche, le métro Luxembourg ; que l’on ne puisse se souvenir des années 60, des Lancia rouges et des entrées d’immeubles sans digicode, pour tous, à un moment ou à un autre, on « étai[t] seul dans la rue, et un voile se déchirait. Plus de passé, plus de présent, un temps immobile. Tout avait retrouvé sa vraie lumière ».
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Notes
(1) Il faudrait pouvoir employer ici le verbe espagnol « fluir » qui signifie « couler », mais qui plus que le sens, rendrait cette sensation conjointe de fuite et de fluidité.
(2) Dans la juxtaposition de ce « peut-être » et de cet « exact », il y a toute la maîtrise de l’écrivain, son art du flottement dans la phrase sûre.

Peste & Choléra de Patrick Deville

  
Peste & Choléra, Patrick Deville, Seuil, août 2012, 224 p. et Livre de Poche, octobre 2013, 
   
Le Fantôme du futur

«Choisissons un fauteuil pour l’invisible fantôme du futur. Le scribe au carnet en peau de taupe». Peau de taupe : mole skin. Ce carnet, on l’imagine : noir, couverture souple, élastique de fermeture. Son propriétaire, le « fantôme du futur », c’est Patrick Deville, qui part sur les traces d’Alexandre Yersin, de la Suisse au Vietnam ; qui lit la correspondance de Yersin, les lettres à Fanny, la mère, puis à Émilie, la sœur, les lettres aux pasteuriens ; qui écrit une vie de Yersin. Alexandre Yersin, 1863-1943, découvreur du bacille de la peste. Yersinia pestis : le nom latinisé du scientifique, ce même scientifique qui, juste avant de mourir face à la mer de Chine en observant le mouvement des marées, se met à traduire les poètes grecs et latins.
  
Sous la plume de Patrick Deville, la vie de Yersin devient un itinéraire cohérent. Préparateur de cours à l’Institut Pasteur, médecin des Messageries maritimes sur la ligne Saigon-Manille, explorateur, découvreur du bacille de la peste, producteur d’arbres à caoutchouc, d’arbres à quinine, astronome… automobiliste… photographe… ce diable de Yersin est en perpétuel mouvement, physique et intellectuel. En perpétuelle avance – mais non, en adéquation, quand les autres sont à la traîne – sur un temps en mutation, sur des temps industriels et scientifiques. Pour donner chair à ce diable d’homme libre, il  fallait bien la fougue, l’ironie, l’empathie et le talent de Deville.
  
La peste, finalement, ne représente qu’une petite partie de l’itinéraire d’Alexandre Yersin. Patrick Deville expédie presque le voyage à Hong-Kong, la découverte du bacille, les recherches sur le vaccin, le séjour en Inde, mais il suggère tout au long du livre la « magie » de ce mot, sa résonance particulière dans l’inconscient collectif. Lors de son dernier séjour parisien en 1940, Yersin repart pour Nha Trang par le dernier vol Air-France, et en Europe c’est le temps de la peste brune : « Il la connaît aussi, la peste. Elle porte son nom ». Lorsqu’il travaille dans son labo de Nha Trang à la recherche du vaccin contre la peste, en France c’est le temps de l’affaire Dreyfus : « Comme autrefois on accusait les juifs de propager la peste, on les soupçonne aujourd’hui d’avoir fomenté la défaite ». Alors que Yersin note dans ses carnets à son arrivée à Hong-Kong : «Je remarque beaucoup de rats morts qui gisent sur le sol», Patrick Deville poursuit : « La première note griffonnée par Yersin le soir même concerne les égouts qui dégorgent et les rats en décomposition. Depuis Camus ça semble évident mais ça ne l’était pas. Voilà ce que Camus doit à Yersin quand il écrit son roman, tout juste quatre ans après la mort de celui-ci ».
  
Voilà un exemple du maniement du temps dans le texte de Deville. Peu de dates, toujours des allusions temporelles, évidentes parfois, ou plus souterraines. Les événements, les faits historiques, sont mis en relation – ou en opposition – les uns avec les autres sans que le lecteur suive un récit chronologique. Le maniement du temps narratif est une mise en cohérence et en convergence. En cela, entre autres, Peste & Choléra n’est pas une biographie. On rencontre Lyautey, Paul Doumer, et la bande des pasteuriens, les personnes que Yersin a côtoyées. Mais dans le texte de Patrick Deville, on évoque également « la petite bande de la rue Blomet. Masson, Leiris, Desnos, Miró ».
« Le fantôme du futur » et Alexandre Yersin se rejoignent, par-delà le temps, lorsque sont évoqués Artaud, Bataille et Breton, mais pour Yersin, la littérature et la peinture sont des « foutaises ». Et la politique une « saleté ». Pour construire son récit, Deville agit en explorateur : sur les pas de Yersin, physiquement ; en scrutant les archives de Yersin, mentalement ; en entrant dans le récit comme un fantôme, pour rencontrer son personnage, littérairement. Le lecteur imagine sans peine ce « fantôme du futur » penché sur l’épaule du personnage. Il s’agit, ici, moins d’un artifice ou d’un dispositif narratif que d’un ressort d’évidence : Yersin, peu intéressé par l’art, ne doit pas parler dans ses carnets de l’ébullition parisienne de ces années, alors que Deville veut aussi rendre compte de l’époque. Et l’époque est aux « bandes », celle des pasteuriens et celle des surréalistes, celle des scientifiques et celle des artistes, se rejoignant dans le même élan créatif, réflexif, exploratoire. Tout cela, Deville le suggère, sans appuyer le trait, faisant confiance au lecteur pour nouer les fils (1).
  
La présence dans le récit de ce « fantôme du futur » – bel oxymore alliant passé et avenir – induit, tout à fait logiquement, un récit au présent. Deville est sur les pas de Yersin, son contemporain.
  
Peste & Choléra est un livre brillant, par son sujet, sa forme, son style. Les quarante-quatre courts chapitres, aux en-têtes alternant les indications de lieu – à Bombay, à Marseille, à Vaugirard… – et les expressions humoristiques ou poétiques – le roi du caoutchouc, une grande tour en fer au centre du monde, le roi du quinquina, Fruits & Légumes… –, emportent le lecteur dans une histoire vraie, et dans l’imaginaire d’un auteur. Un tourbillon. D’humanité et de style.

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(1) La notion de « bande » est aussi évoquée lors de la conférence que Yersin donne à la Société de Géographie après sa « longue marche » au pays des Moïs : « À sa conférence assistent côte à côte la petite bande de la rue Dutot et la petite bande de la rue Mazarine, les savants pasteuriens […] et les géographes explorateurs. […] On s’étonne du talent de ce jeune homme à croiser ainsi les petites bandes, comme Paul Gégauff au siècle prochain réunira les petites bandes de la Nouvelle Vague et du Nouveau Roman ». Patrick Deville, dans son récit écrit au présent, oscille entre les parallèles passés (La Condamine découvrant le latex au XVIIIe, avec « sa petite troupe de scientifiques », comme une anticipation de « la bande ») et futurs (ici, la Nouvelle Vague et le Nouveau Roman ; plus loin en faisant référence à l’épouse hollywoodienne du prince de Monaco). Le « fantôme du futur » devient témoin de tous les temps.


vendredi 11 octobre 2013

Connaître et apprécier de Guillermo de La Roca



Connaître et apprécier, Guillermo de La Roca, nouvelles, éd. Chroniques du çà et là, 160 pages, 14 octobre 2013.

Saluons la naissance d’une nouvelle maison d’édition, Chroniques du çà et là, fondée par Philippe Barrot, déjà à l’origine de la création de la revue du même nom. En ce mois d’octobre paraissent deux recueils : Nouvelles bartlebyennes d’Emmanuel Steiner et Connaître et apprécier de Guillermo de La Roca.

Guillermo de La Roca est né en 1929. Jusqu’à présent, il était célèbre pour avoir enregistré plusieurs disques – avec los Machucambos, notamment – et pour avoir joué sur les scènes internationales de la flûte indienne, vêtu à la manière précolombienne. C’est aujourd’hui en « jeune » écrivain qu’il s’exprime, dans ce recueil rédigé en français.

Les nouvelles qui composent Connaître et apprécier sont indubitablement d’inspiration sud-américaine, même lorsque l’action se déroule au Bois de Boulogne ou en Provence. Ce sont des cuentos rapides, qui plongent le lecteur dans un univers reconnaissable et pourtant magique, où la chute est souvent tranchée, vertigineuse. Dans Le Rhin, la dernière phrase « Nous coulâmes vers 15h30 », reflète parfaitement cette ambiguïté basée sur l’évidence (« nous coulâmes ») et l’incertain (« vers 15h30 »). Guillermo de La Roca s’inscrit dans un réalisme magique latino-américain où les décors – selva, montagne –, les ambiances – saison des pluies, cérémonies –, et les personnages – bâtards, religieux, chamans, métis – forment un univers rude, aux relations sociales marquées. On trouve aussi, dans les nouvelles de ce recueil, des anges et Satan, des thérapeutes et un club sado-maso, un chat narrateur.

Les textes sont écrits sans effet de style, comme un constat où l’étonnement n’a pas sa place. L’emploi de mots espagnols non traduits contribue au dépaysement. Le lecteur accepte la réalité décrite, accepte d’entrer dans un monde où un professeur d’anthropologie sociale discute avec le Diable, où un informaticien se découvre voyant, où la civilisation côtoie la barbarie et la religion les superstitions. Guillermo de La Roca ne juge pas, n’établit ni comparaison ni hiérarchie. Il jette sur le monde qu’il observe et qu’il crée un regard malicieux. Il confronte la banalité et le surnaturel, la tradition et la modernité, la légende et l’hic et nunc.

Connaître et apprécier enchantera les lecteurs qui apprécient Gabriel García Márquez, Marcel Aymé, Horacio Quiroga…
  
Extrait (p.149) :
"Quand j'étais enfant, j'allais avec mes grands-pères dans les grottes profondes, dessiner à la lueur des torches, les bêtes terrifiantes et les animaux fidèles compagnons de notre vie, les empreintes de mes mains sur les parois, témoignent de ma présence dans ces lieux de mystères. Soudain les torches s'éteignaient, le monde disparaissait avec ses décors, et les voix familières me guidaient vers la lumière".

mercredi 9 octobre 2013

Surprise 1 - Manger une armoire


On relit pour le plaisir quelques romans de Pascal Garnier. Soudain, dans La Théorie du panda on tombe sur ce passage :
  
« L’armoire occupe presque toute la vitrine. […]
- Huit cents euros, vous dites ?
- C’est du merisier massif. Entièrement mortaisée et chevillée, pas un clou, pas une vis !
- Consommable, quoi ?
- Pardon ?
- On peut la manger, il n’y a pas de fer dedans ?
- Je ne comprends pas.
- Ça ne fait rien. Elle est vraiment très belle. Merci.
Dommage que Mathieu soit mort. [Gabriel] la lui aurait bien offerte. Mathieu en avait mangé une, celle dans laquelle sa femme était morte, étouffée au milieu de ses fourrures, la porte s’étant refermée sur elle par mégarde. Fou de douleur, car il était éperdument amoureux de son épouse, il avait tenu le meuble pour responsable et avait juré de la bouffer jusqu’au dernier pied. Ça lui avait pris des années. Mais, copeau après copeau, d’écharde en écharde, il l’avait entièrement dévorée. Chaque matin, à l’aide d’un canif, il en découpait un morceau qu’il mâchait avec la pugnacité que seule la douleur d’un amour contrarié peut entretenir. C’était une armoire Louis-Philippe, en acajou. Au bout de deux ans à peine, il avait déjà dévoré une porte. » [1]

Cette histoire d’armoire dévorée patiemment éveille un écho. Vargas ? Oui, Fred Vargas, on en est presque sûre. Dans Un lieu incertain. On refeuillète attentivement le roman, et l’on tombe là-dessus :

« - […] Il paraît qu’une fois, chez vous, un gars a voulu manger une armoire en bois.
- Qu’est-ce qu’il dit ? demanda Adamsberg, voyant les sourcils de Radstock se froncer.
- Il dit que, chez nous, un gars a voulu manger son armoire en bois. Ce qu’il a d’ailleurs accompli en quelques mois avec l’aide intermittente de deux ou trois amis.
- Une bizarrerie vraie, hein, Denglarde ?
- Tout à fait vraie, cela se passait au début du xxe siècle. » [2]

Et un peu plus loin dans le roman, on revient sur le mangeur d’armoire :

« - […] Le mot n’existe pas parce que l’acte n’existe pas. Enfin, il n’existait pas encore. […]
- C’est comme pour le mangeur d’armoire. Il n’y a pas de mot.
- Thékophage, propose Danglard. » [3]

On se souvient alors qu’à la lecture du roman de Fred Vargas, on avait déjà tiqué. Cette histoire d’armoire mangée, on l’avait déjà lue quelque part. Puis on était passé à autre chose, on avait oublié. Plus tard, en relisant Garnier, on repensait à Vargas, puis à ce sentiment de « déjà lu ». Bourgeade, bien sûr ! L’Armoire, roman publié en 1977 [4]. Roman n’est d’ailleurs pas le bon mot. Disons une fable, voire un conte politique, ou philosophique. L’histoire se déroule à Berlin, le héros vit à l’Est et veut passer à l’Ouest, par les égouts. Mais il ne résout pas à partir sans son armoire. Il va donc la manger pour l’emporter avec lui :

« Finalement, il prit sa décision. Ne pouvant se résoudre à jeter l’armoire, et encore moins à la brûler, il la mangea. » [5]

Et plus l’on y pense, plus cette histoire de types qui dévorent les armoires évoque un écho, qui reprend un écho, qui reprend… Ah mais bien sûr ! Cette histoire, on ne l’a pas seulement lue, on l’a entendue. Une voix impensable, reconnaissable entre toutes. Dalí. Le grand couplet sur la mastication, et sur Gala transformée en olive. Sur le site de l’INA, on retrouve la vidéo :

Transcription :
« Philosophiquement, l’unique façon de connaître l’objet, c’est en le mangeant. […] J’ai toujours dit que si Gala, que c’est l’être que j’aime le plus au monde, mourait, et soudainement elle devenait petite comme une olive, évidemment, je la mangerais. Jamais je l’enterrerais, je la mangerais. À ce propos, j’ai un souvenir exeeeemplaire d’un étudiant de philosophie, qui vivait avec Luis Buñuel et García Lorca et moi à la résidence étudiante de Madrid, et lequel mangea un(e) armoire à glace. Tout complet. C’était pas un(e) armoire à glace très très grand mais quand même il avait presque un mètre de hauteur. Il l’a divisé(e) mathématiquement en petits cubes et, ça a duré deux ans, et tous les jours il pilait, il pilait le bois, et avec la purée de pommes de terrrrre ou au petit déjeuner, ou pendant la nuit, il mangeait un peu de son miroir, enfin, de son armoire à glace. Je parlais du miroir parce que, aussi, quand il est arrivé au miroir, il a fait la même opération, il l’a pilé, et trois fois par jour, et parfois le dimanche il en prenait un peu plus, enfin, au bout de deux ans, tout(e) l’armoire à glace avait passé à travers de ses viscères, sa pulpe biologique. Ce garçon, il est devenu fou plus tard, comme c’était à prrrévoir, mais quand même, la leçon de philosophie, dans le sens de la rrréussite, était totale, parce que d’une façon impérialiste, l’unique façon de réussir, c’est de manger ce qu’on veut posséder. »

On fouille plus avant dans le web, et l’on tombe sur l’artiste belge Patrick Corillon qui propose sur son site un court texte dans lequel il est aussi question de manger des meubles :

« L’homme de la 204 mange les meubles de sa chambre. Il réduit tout en poudre : lime le bois et le métal, pile le verre, découpe les tissus. Il lui faut environ deux ans pour ingurgiter le tout. L’hôtel propose fièrement à sa clientèle “la visite de la chambre de l’homme qui mange sa chambre”.
J’aurais voulu emporter un petit quelque chose qu’il aurait laissé de côté, mais son contrat avec la direction lui interdit d’oublier quoi que ce soit. Il doit même avaler les journaux, qui pourtant, avec leurs pages d’offres d’emploi, lui permettraient peut-être de trouver un toit sans être réduit à accepter tous ces sales petits boulots. » (le site n'est plus visible aujourd'hui).

À une question de Catherine Flamcbin, Patrick Corillon ne répond pas vraiment sur l’origine de ce texte, sur la source d’inspiration :

« Catherine Francblin : […] Dans l'histoire à l'hôtel, il existe un personnage qui mange sa chambre et le recrache en poudre, du coup il mange son journal et ne peut plus trouver d'autre logement et est donc condamné à vivre dans cet hôtel. Jusqu'où peux-tu coller à un ensemble d'objets et imaginer “manger une chambre”.
Patrick Corillon : Cela vient d'une histoire de quelqu'un qui veut manger une armoire à glace.
Catherine Francblin : Souvent tes histoires sont imaginées mais souvent elles ont pour origine des vies vécues.
Patrick Corillon : Je prends dans les livres quelqu'un, quelque part. » [6]

La mention « armoire à glace » semble pourtant renvoyer directement à Dalí.
  
On est satisfaite. On a retrouvé le fil conducteur du « déjà lu/déjà entendu ». Il n’en reste pas moins que, passée la satisfaction d’avoir échappé pour un temps à l’Alzheimer, on se demande bien pourquoi on a été marquée à ce point par cette histoire d’armoire. Le Livre des Records nous a habitués, depuis quelques années, aux exploits incongrus. Fred Vargas y fait d’ailleurs allusion, de façon très ténue, lorsqu’elle évoque le type qui a mangé un avion [7].
  
On remarquera que jamais, dans les passages cités, lorsqu’il est question de manger une armoire, le verbe « déguster » n’est employé. Sous la plume de Fred Vargas, et sous celle de Pierre Bourgeade, on note le simple verbe « manger ». Dalí, de façon plus visuelle, ou poétique, emploie l’expression « passer par ses viscères, par sa pulpe biologique ». Patrick Corillon, pour sa part, emploie les verbes « manger », « avaler », « ingurgiter ». Jusqu’à présent, donc, il n’est aucunement question du goût de l’armoire.
  
Retournons au texte de Bourgeade :

« Tous les matins, avec son couteau, il détachait quelques copeaux des bois de l’armoire et les mélangeait à sa nourriture – pain de seigle, chou rouge, ersatz de pâté, gâteau de rutabaga – sans que cela en modifiât sensiblement le goût. Il en fit même du café, sensiblement supérieur au café de glands. » [8]

Le héros de L’Armoire, Focker, mange le meuble sans déplaisir. Il faut dire que son ordinaire d’Allemand de l’Est laisse à désirer. On notera la gradation humoristique centrée autour du même adverbe « sensiblement » : le fait d’ajouter les copeaux de bois aux aliments n’en altère pas le goût, et améliore même celui du café.
  
C’est dans La Théorie du Panda de Pascal Garnier que l’on trouve mention du plaisir de la dégustation :

« Mais le désir de vengeance n’a qu’un temps et bien qu’il ne voulût jamais l’admettre, la haine qu’il portait à cette armoire s’était muée en ce même amour dévorant qu’il vouait à sa tendre épouse. C’est en gourmet qu’il dégustait l’objet de son ressentiment.
- Hier, j’ai fait bouillir un morceau de cornière. Eh bien, je vais te dire, on dirait du veau ! » [9]

Dans les textes de Pascal Garnier et de Pierre Bourgeade, on trouve la précision du bois dont sont faits les meubles. Dans La Théorie du panda, l’armoire que voit Gabriel dans la vitrine de l’antiquaire est en merisier. Celle que « déguste » Mathieu, en acajou. Ce sont des bois précieux, dont le lecteur peut penser qu’ils ont plus de saveur que le prolétaire pitchpin ou le trivial aggloméré des mobiliers bas de gamme. L’armoire à déguster est un meuble bourgeois, de famille. Un mets de connaisseur. Rien d’étonnant à ce que la haine se transforme en amour, à ce que la vengeance de Mathieu devienne une partie de plaisir. Le personnage y laisse la vie, mais il meurt en gastronome. Le vocabulaire en rend compte : « amour dévorant », « tendre épouse », « gourmet », « dégustait ». On retrouve ici Dalí : « manger ce qu’on veut posséder », en l’occurrence manger ce que l’on ne peut plus posséder. Manger l’arme du crime, et la trouver délectable.
  
L’armoire allemande est en chêne, bois noble. Dans le texte de Bourgeade, on en a une description précise :

« […] majestueuse, puissante, de chêne massif. Ornée, sur chaque porte, et sur sa corniche, de motifs chantournés plus ou moins ébréchés, qui avaient pu représenter naguère une lyre, une rose, une hure de sanglier » [10]

Focker, le personnage, n’éprouve aucun plaisir à manger l’armoire de sa grand-mère. L’armoire était objet d’attachement avant d’être mangée :

« Il la touchait, il lui parlait. Il y avait des années, qu’à l’Est, on ne trouvait plus aucun produit d’entretien et, dans tout Berlin, même en cherchant bien, on n’eût pu trouver un chiffon de laine. Focker astiquait l’armoire de ses mains, qu’il mouillait parfois de sa salive, caressant l’armoire, la frottant, la polissant, au point qu’elle avait fini par acquérir un brillant extraordinaire. » [11]

Le plaisir, c’est avant qu’il est ressenti, comme le suggère le vocabulaire employé. Les verbes « toucher », « astiquer », « mouiller », « caresser », « frotter » sont assez éloquents. Avant sa fuite à l’Ouest, pour éviter que la Police confisque l’armoire, il la démonte et la cache sous son lit. Lorsque les policiers découvrent le meuble démonté, Focker dit qu’il s’agit d’un lit, supplémentaire. Celui de sa fiancée. L’amour dévorant du personnage de Pascal Garnier naît pendant l’ingestion, qui devient dégustation, et se confond avec l’amour porté à l’épouse. À l’inverse, l’amour quasi physique du personnage de Bourgeade pour le meuble ne se mue pas en plaisir de gastronome.
  
Si nous ne savons rien du bois dont sont faites les autres armoires dévorées, on sait en revanche le temps que prend leur dévoration. Mathieu, le personnage de Pascal Garnier, met deux ans à manger une porte. Quelques mois à peine – avec l’aide de quelques amis, il est vrai – suffisent au thékophage évoqué par Fred Vargas pour manger le meuble entier. Dalí, sans hésiter dans ses souvenirs, affirme que son compagnon de résidence a mis deux ans pour venir à bout de l’armoire à glace – en mettant les bouchées doubles le dimanche. Quant au personnage de Patrick Corillon, il lui faut deux ans pour manger le mobilier de sa chambre d’hôtel, sans que le lecteur sache combien de temps a été consacré à la seule armoire. Peut-être que la qualité du bois de l’armoire de Mathieu explique le temps passé à son ingestion. L’acajou, c’est du solide. En revanche, le lecteur ne sait rien du temps que met Focker pour manger son armoire en chêne, à Berlin-Est. Dans une société figée, le temps n’a pas d’importance. Seul importe le jour où, le meuble avalé, on peut s’enfuir :

« Le lendemain du jour où il eut fini de manger l’armoire, il s’enfonça dans les égouts et, passant sous le Mur, il gagna l’Ouest. » [12]

Chez Bourgeade, le passage de l’Est à l’Ouest implique l’abandon de son seul trésor, le meuble de famille, auquel le protagoniste ne peut se résoudre. La motivation repose ici sur les sentiments, et plus encore sur l’attachement à la filiation, à l’histoire personnelle, que l’Histoire avec sa grande hache ébranle et anéantit. S’il faut passer par les égouts pour trouver la liberté, il faut manger les vestiges de son passé familial et… les rendre à l’égout. Dans L’Armoire, la preuve de l’ingestion de l’armoire est donnée par les résultats d’une prise de sang. Le taux de bois trouvé dans les analyses ne peut s’expliquer que par la véracité du récit de Focker. C’est que même après avoir été éliminée, l’armoire est encore dans son corps, elle fait partie de lui, elle coule en lui, et y reste. Ce que Dalí ne décrivait que comme un passage – « l’armoire à glace avait passé à travers ses viscères » - devient chez Bourgeade un élément physiologique à part entière. Mais au bout de dix ans passés à l’Ouest, à parcourir les États-Unis pour raconter son histoire, et alors qu’un auditeur sceptique le presse de prouver la véracité de son récit, la preuve par le sang ne peut plus être produite. Focker a le même taux de bois que n’importe qui. Le temps passant, l’armoire s’est effacée. Il pense alors à retourner à l’Est, mais Kraft, son éditeur l’en dissuade, proposant une solution en forme de pirouette, dans les toutes dernières lignes du roman :

« - À quoi bon raconter une histoire à laquelle personne ne croira plus ?
- La solution de ce problème est simple, répond Kraft. Il suffira, matin et soir, que vous mangiez un peu de bois. » [13]

Chez Pascal Garnier, la dévoration devient adoration. Sans doute assez morbide, car en prenant plaisir à déguster l’armoire meurtrière, Mathieu pense savourer le corps de sa femme, alors qu’il n’ingurgite que son cercueil. Si l’épouse est morte dans le meuble, il n’en reste pas moins meuble. Le bois n’est pas devenu chair. L’allusion à la tendreté du veau est une incise humoristique dans une anecdote funèbre. Elle est aussi une marque d’argot « soutenu », parfaitement insérée dans un texte écrit au cordeau.
  
Pourquoi retrouve-t-on, chez cinq artistes, cette fascination ? En quoi « manger une armoire » peut apparaître comme un motif littéraire, artistique ? On entrevoit ce que Dalí peut tirer de son souvenir d’étudiant, s’il est vrai, ou même s’il n’est qu’un souvenir inventé : cela lui permet d’évoquer à nouveau la période de cohabitation avec Buñuel et Lorca, qui a marqué le début de la carrière de chacun. Ce sont les belles années de jeunesse. Cela lui permet également de déclarer à la caméra son amour pour Gala, qui s’exprime ici sous la forme métaphorique de l’anthropophagie – manger Gala sous forme d’olive –, anthropophagie mise en relation avec le rituel catholique. Dans la vidéo, Dalí explique que « dans la religion catholique, qui est la plus parfaite qui ait existé, on pratique la cérémonie liturgique qui est “manger Dieu vivant” ». Nous sommes ici dans le discours dalinien topique, marqué de provocation, de psychanalyse, de surréalisme, et d’hispanité (on ne se défait pas de l’empreinte catholique). Chez Corillon, le court texte sur l’occupant de la chambre d’hôtel s’inscrit dans un ensemble plus vaste d’exploration de toutes les chambres. Chacune cache un secret.
  
Dans le roman de Pierre Bourgeade, le fait de manger l’armoire n’est que le déclenchement, la péripétie première, d’un texte qui pointe les outrances et les folies du temps, quel que soit le côté du Mur où l’on se trouve. Chez Vargas et Garnier, le meuble mangé est le motif secondaire de l’intrigue. Les mangeurs d’armoire sont des « passants » dans le récit, des invités dont la narration va se désintéresser. Ils ne sont là que pour mettre en évidence l’absurdité des comportements humains, qui ne sont que le reflet, là aussi, de l’absurdité de la marche du monde. Dans Un lieu incertain, les enquêteurs sont confrontés à un crime mystérieux, ils retrouvent des pieds tranchés, en nombre impair, et face à cet acte incompréhensible, on mentionne le fait de manger une armoire, ou un avion, comme l’évidence que tout est possible. Lorsque Danglard nomme ce qui n’a pas de nom, l’absurdité devient réelle. Et notre réalité, absurde. Dans La Théorie du panda, l’errance de Gabriel est entrecoupée par des rappels de sa vie « d’avant », dont Mathieu fait partie. L’évocation de l’armoire, devenue délicieuse, est une manière de signifier autrement que l’on peut mourir d’amour. Repu. Et que la vengeance, plat qui se mange froid, s’incarne parfois d’une drôle de façon.

Il n’empêche : le lecteur (la lectrice) reste tout de même pantois(e) devant un motif littéraire pour le moins surprenant.

NB : la chasse aux dévoreurs d’armoires reste ouverte. Vous pouvez me signaler vos trouvailles…

Prolongement 1 : le 10 octobre 2013, Elizabeth Legros Chapuis me signale cette citation : « Si tu ne manges pas ton armoire, c’est ton armoire qui te bouffe : tu deviens armoire. » Roger Vailland, Écrits intimes, Gallimard, 1968, p. 686




[1] Pascal Garnier, La Théorie du panda, Zulma, 2008, p. 53-54.
[2] Fred Vargas, Un lieu incertain, Viviane Hamy, 2008, p. 16.
[3] Op. cit. p. 30.
[4] Pierre Bourgeade, L’Armoire, Gallimard, 1977 et Folio, 1993. Nous utilisons l’édition Folio pour les citations.
[5] Op. cit. p. 19.
[7] Le Français Michel Lotito est entré dans le Livre Guiness des Records pour avoir mangé un Cessna.
[8] Pierre Bourgeade, L’Armoire, loc. cit.
[9] Pascal Garnier, La Théorie du panda, p. 54.
[10] Pierre Bourgeade, L’Armoire p. 102
[11] Op. cit.,, p. 14.
[12] Op. cit., p. 19.
[13] Op. cit., p. 155.