dimanche 19 mars 2023

Fonte brute de Sofronis Sofroniou

Sofronis Sofroniou, Fonte brute, traduit du grec (Chypre) par Nicolas Pailler, éd. Zulma, février 2023, 368 p.


Le pitch est alléchant, le lecteur va entrer dans une histoire aux échos néo-fictionnaires et bolañesques à la fois. Sofroniou imagine que les hommes et les femmes, après leur mort, disposent d’une sorte de bonus : ils ont à nouveau 20 ans, et se retrouvent sur une planète nommée Petite Vie pour une dizaine d’années. Mais ce bonus, ou ce sursis, est assorti d’une mission à mener à bien. Le narrateur est un joueur d’échecs new-yorkais qui annonce dès la première page du roman : « Le jour où l’on m’a tiré dessus, j’allais sur mes soixante-six ans ; aujourd’hui j’en ai vingt-neuf. » Il ne lui reste donc plus qu’un an à vivre dans sa deuxième vie, et quelques mois pour se dépatouiller de la mission qu’on lui a confiée. Quelle mission ? Reconstituer le roman d’un certain Robert Krauss.

Car la base du roman, c’est la mémoire. Sur Petite Vie, il s’agit de reconstituer, stocker et préserver, toute la mémoire du monde. Voilà un thème qui interroge nos attitudes, nos angoisses, notre monde contemporain. Qu’est-ce que la mémoire ? Un simple archivage ? Pas dans ce roman. La mémoire, ici, est mise en perspective, elle est une composante de la chair et de la corporéité, de l’esprit et de sa capacité d’oubli, elle ne se manifeste qu’au travers des humains et n’a rien à voir avec un quelconque cloud ou une entreprise muséale.

Le narrateur, au seuil de sa seconde disparition, revient sur le parcours de ses neuf années de sursis, et livre un récit halluciné. La quatrième de couverture évoque l’univers de Lynch et les mondes de Jules Verne, les références en fin d’ouvrage soulignent des hommages rendus, entre autres, à Proust, à Kafka, ou à La Jetée de Chris Marker. J’y ai, pour ma part, retrouvé un climat à la Blas de Roblès et un grand carnaval labyrinthique et allusif à la François Coupry, deux auteurs que Sofroniou n’a sans doute pas lus, mais qui me sont familiers. Fonte brute, c’est de l’imaginaire foisonnant sur un rythme endiablé. Le vertige né du retour, pour tous, à l’âge de vingt ans, est diabolique. Les mémoires de tous ces corps redevenus jeunes ne sont pas semblables, et c’est bien de leur synthèse – celle des mémoires – qu’il est question. Sans oublier la question centrale de tout parcours humain, l’amour. 

Font brute n’est pas un roman facile à lire. Il faut accepter de jouer le jeu que nous propose l’auteur. Souvenons-nous que le narrateur était joueur d’échecs. Le lecteur est ici dans une partie à plusieurs dimensions, et il navigue sur des échiquiers enchevêtrés plus que superposés. De la quête première de la seconde vie donnée sur Petite Vie, de la mission confiée au narrateur – reconstituer le texte de Robert Krauss – nous ne dirons pas ici à quel pourcentage elle a été accomplie. Mais le fait même de parler de pourcentage est un indice de la contemporanéité du roman de Sofroniou. A l’ère de Chat GPT, du cloud et du transhumanisme, l’une des dernières phrases du roman résonne et raisonne à la manière antique : « Voici pourquoi nul mortel ne doit compter sur l’indulgence des dieux s’il atteint des jours auxquels il n’était pas promis. »



mardi 14 février 2023

Devenir lionne de Wendy Delorme

Wendy Delorme, Devenir lionne, éd. JC. Lattès, coll. Bestial, janvier 2023, 216 p.

 

Les lions, on les connaît : Le Roi Lion de Disney, le King de Patricia dans le roman de Kessel, Frasier, surnommé The Sensuous Lion, étalon inattendu d’un parc safari près de Los Angeles dans les années 70, et même Sultan, le lion du parc de la tête d’or, noyé en 1984 par la lionne avec laquelle il partageait le petit ilot du zoo, pour n’en citer que quelques-uns. Ils font partie de notre imaginaire, qu’ils aient été réels ou inventés. Ils sont les rois des animaux, et se taillent la part du lion. Les lionnes, on les connaît moins. Yannick Noah les a chantées sans leur donner de nom, les englobant dans un pluriel symbolique à vue écologique. Sekhmet, la déesse égyptienne au corps de femme et à la tête de lionne, elle, a un nom qui signifie « la guerrière ». C’est une déesse puissante.

Wendy Delorme explore dans ce livre hybride – récit autofictionnel et essai féministe – sa part léonine, née d’une projection-fascination au zoo de Berlin au début des années 2000. Au Tiergarten, elle vient rendre visite plusieurs fois par semaine à une lionne en cage, séparée des visiteurs par une vitre. C’est dans une sorte de souterrain, de tunnel, que les fauves sont gardés. L’odeur est intense, la chaleur insoutenable. La lionne est imperturbable, couchée, yeux mi-clos, parfois en position de sphinge. Elle est seule dans sa cage. Wendy Delorme est en train de vivre une histoire sensuelle intense avec un « soigneur » auxiliaire du zoo berlinois, un jeune homme qui manie le fouet dans la journée avec les fauves, et sert des cocktails le soir dans un bar. Peu à peu, Wendy Delorme fait le parallèle entre la lionne en cage et sa propre situation de couple : elle aussi est enfermée, soumise, elle prend des anxiolytiques pour apaiser ses angoisses comme on en donne sans doute à la lionne pour empêcher sa fureur. 

L’intérêt de cette projection-assimilation entre la femme et la lionne, dans ce livre, c’est que l’homme n’est pas vu du tout comme un lion. Au contraire, il est le dompteur. Il porte un fouet. Il domine, sur une échelle supérieure. Dans un chapitre très instructif, Wendy Delorme revient sur la fondation du Jardin des Plantes, et sur les attitudes opposées de deux de ses directeurs : Félix Cassas et Frédéric Cuvier. Le premier utilisait la force et la violence pour « apprivoiser » les fauves, le second pensait que les fauves étaient réduits en esclavage. 

« L’histoire des lions de Félix Cassal et de son successeur Frédéric Cuvier m’enseigne quelque chose. L’espèce humaine se divise en deux : d’une part les dompteurs, d’autre part les philosophes. Ces deux espèces se font la guerre, ne votent pas pareil, ne baisent pas pareil. Ce sont deux humanités opposées. Leur rapport au lion, à l’animal sauvage, nous révèle de quelle espèce est l’homme. Si j’applique cette grille de lecture à l’histoire de ma lionne intérieure, j’y vois que la femelle masochiste en moi a aimé les dompteurs avant les philosophes. »

Nous sommes ici à la moitié de l’ouvrage, et au centre de la réflexion de Wendy Delorme. D’où vient ce masochisme féminin ? D’une histoire sociétale de domestication des femmes, sans doute. Mais pour Wendy Delorme, l’image de la lionne du Tiergarten devient un vrai reflet : l’animale en cage se mord la patte, jusqu’à la blessure, quand Delorme se scarifiait, adolescente. La projection sur la lionne, l’assimilation à la lionne – « ma lionne intérieure » – sont aussi explorées du point de vue astrologique, autant dire magique. Dans la bibliothèque de sa mère, Wendy, née fin juillet, a découvert et absorbé vers l’âge de dix ans un bouquin intitulé Votre enfant est du signe du Lion. Les lions hantaient l’autrice avant la rencontre avec la lionne berlinoise, et avant la rencontre avec le soigneur-barman. 

J’ai dit « magique », pour ne pas dire spirituel. Soyons claire ici : je ne crois pas à l’astrologie, et bataille contre ces croyances chaque fois que j’en ai l’occasion, dans des conversations familiales ou amicales. Ce qui m’intéresse dans l’explication astrologique de Wendy Delorme, c’est le fait que, comme sa mère a acheté ce petit livre et l’a sans doute lu, elle a élevé sa fille dans l’idée qu’elle se faisait d’une enfant née sous le signe du Lion. Et ce qui m’intéresse dans le terme « magique », c’est qu’il renvoie à une notion exploitée par Isabelle Sorente dans son dernier ouvrage L’Instruction : la « magie sympathique », expression empruntée à Marguerite Yourcenar. La magie sympathique, c’est le stade légèrement supérieur à l’empathie, la véritable capacité de « se mettre à la place de », une sorte de quête spirituelle. On est loin de l’astrologie. En ce qui concerne Wendy Delorme, ici, sa capacité à se mettre à la place de la lionne du Tiergarten va la sauver : ce que la lionne ne peut pas faire – briser les barreaux de sa cage et reprendre sa liberté – l’autrice va le faire. Pour elle-même, pour se sauver et sauver sa peau, et peut-être aussi pour la lionne, pour la « venger », en quelque sorte. Pour que le schéma de domestication-enfermement-asservissement soit brisé. Parce que Wendy Delorme, née sous le signe du Lion, a délivré la lionne encagée en elle. 

Enfin, presque. Ce n’est que vingt ans plus tard, à Lyon – homophonie ! – qu’elle comprendra que l’homme qu’elle vient de rencontrer n’est pas un dompteur, mais un philosophe. Et qu’elle s’en réjouira.

Je suis toujours circonspecte lorsqu’on explore la part animale de l’être humain, et particulièrement lorsque les femmes explorent cette part animale pour réfléchir sur leur condition. Comme si on nous renvoyait à l’état de nature, en nous excluant de la culture. Je préfère envisager que les animaux ont une culture. Dans Devenir lionne, toutefois, cet écueil est évité. Le récit autofictionnel fonctionne comme un moteur romanesque, enveloppé de recherches poussées sur le règne animal et de considérations historiques et sociétales. 

La collection Bestial, chez JC Lattès, accueille des autoportraits d’auteurs à travers leurs animaux fétiches. L’autoportrait de Wendy Delorme en lionne encagée puis libérée, sur un parcours intime aux soubassements sociologiques, est très convainquant. 


lundi 6 février 2023

La Cabane aux confins du monde de Paul Tremblay

Paul Tremblay, La Cabane aux confins du monde (The cabin at the end of the world), traduit de l’américain par Laure Manceau, éd. Gallmeister, 2 février 2023, 352 p. 

J’ai eu vent de ce roman via un post de Mariana Enriquez sur Instagram. Elle disait à propos de l’auteur : « mi querido y admirado Paul Tremblay ». Cela a suffi pour que j’aille regarder d’un peu plus près la bibliographie d’un écrivain que je ne connaissais pas. Et voilà que j’apprends que le dernier film de M. Night Shyamalan, Knock at the cabin, sort cette semaine, et qu’il s’agit d’une adaptation du roman La Cabane aux confins du monde. Ni une ni deux, je cours acheter le roman (justement le jour de sa sortie, je n’en savais rien). J’ai lu d’une traite ce livre diabolique, je comprends ce que Shyamalan a pu y trouver comme échos à sa propre œuvre.

Que raconte le roman ? Il y est bien question d’une cabane – elle est peinte en rouge – située au bord d’un lac, près de la frontière canadienne. Une petite fille est dans le jardin, elle cherche à capturer des sauterelles pour les enfermer dans un bocal. La petite fille tient un carnet dans lequel elle note l’aspect des insectes – couleur, taille – et le nom qu’elle leur a donné. La petite fille est d’origine chinoise, elle a été adoptée par un couple de deux hommes qui au moment de la chasse entomologique de leur fille sont en train de lire, qui un essai sur le réalisme magique, qui un best-seller. Ce sont les vacances, on est détendu, on rêvasse, on est au milieu de nulle part et c’est comme une bénédiction. Un homme s’approche de la petite fille, il a l’air d’un géant mais il est gentil, il l’aide à attraper les sauterelles, la petite fille sait qu’il ne faut pas parler aux inconnus mais elle a l’impression d’être en présence d’un ami. Et puis trois autres personnes sortent du bois et s’avancent vers eux, deux femmes et un homme. Ils sont vêtus comme le géant gentil d’une chemise et d’un jean. Ils portent des sortes de faux bizarres, des outils bricolés, immenses, menaçants. La petite fille prend peur, rentre à la cabane pour retrouver ses papas. Le géant, qu’elle ne trouve plus si gentil, lui a dit qu’elle était une petite fille parfaite, qu’avec ses deux papas ils formaient une famille parfaite. Et il a ajouté :

« Rien de ce qui va se passer n’est ta faute. Tu n’as rien fait de mal, mais tous les trois, vous allez avoir des décisions difficiles à prendre. Terribles, même, je le crains. Je souhaiterais de tout mon cœur brisé que les choses puissent être différentes. »

On comprendra, à lire cette évocation du tout début du roman, que La Cabane aux confins du monde soit un roman difficile à lâcher. Une tension phénoménale est installée, renforcée par la couverture du livre sur laquelle on découvre ces armes bricolées et terrifiantes, en reflet sur un lac tranquille. Ce texte est une machine à fabriquer de la tension, et ce n’est pas un texte fabriqué. Bien entendu, les quatre individus vont pénétrer à l’intérieur de la cabane, retenir prisonniers les deux papas et la fillette, et expliquer pourquoi ils sont là, et comment cette famille a été choisie. Choisie pour quoi, au fait ? Pour empêcher l’apocalypse, rien de moins. Il suffira que les deux pères choisissent qui va être sacrifié – papa Andrew, papa Eric, ou leur fille – pour que la prophétie ne se réalise pas. La prophétie ressemble à toutes les plaies connues : les eaux inondant les terres, les épidémies se répandant sur les hommes, le ciel tombant en morceaux, les ténèbres envahissant le monde. Qu’est-il demandé à Andrew et Eric ? Un sacrifice. 

La Cabane aux confins du monde est un roman d’horreur, mais pas seulement. Le texte s’appuie sur des références prophétiques religieuses, mais les quatre intrus ne se réclament d’aucune religion. On pourrait penser que sur cette base romanesque se construit un texte dont le soubassement serait l’éloge de la vie champêtre et le mépris de la vie citadine, ou son contraire, mais pas du tout. Les quatre intrus ne sont pas du coin, ils viennent de villes différentes, étaient diplômés et exerçaient des métiers, avaient des projets. Ils ne se connaissaient et ont tout laissé tomber pour venir assaillir Andrew, Eric et leur fille, parce qu’ils ont eu des visions. Paul Tremblay distille les doutes incertains et les presque certitudes sur les motivations des assaillants, les renforçant par des actes inattendus à la fois incompréhensibles et logiques. Des reportages télévisés donnent raison aux intrus, des souvenirs ressurgis d’agression homophobe donnent raison aux victimes du chantage. 

Paul Tremblay signe un roman bâti au cordeau. Impossible d’en dire plus ici sur l’intrigue elle-même et son déroulement, ce serait faire violence au futur lecteur de ce roman stupéfiant, sidérant. Les titres des chapitres – « Eric », « Sabrina », « Wen », etc. – ne renvoient pas à un changement de narrateur, mais à un changement d’angle d’un narrateur omniscient. Les chapitres se chevauchent légèrement dans les premiers paragraphes, créant un kaléidoscope narratif qui tient du montage précis et subjectif. La violence est une composante omniprésente, aussi terrifiante psychologiquement que physiquement. Des éléments quasi graphiques – les armes bricolées que j’ai mentionnées plus haut, ou encore des masques en textile blanc – provoquent la terreur plus encore, si c’est possible, que la situation elle-même. Le parallèle entre les sept sauterelles capturées par la petite fille au début du roman et les sept personnages enfermés dans la cabane est saisissant. Le motif des cicatrices, réelles et psychiques, court à bas bruit tout au long du texte. 

Il y a bien longtemps qu’un roman ne m’avait pas tenue ainsi en haleine, suspendue entre terreur et empathie, scotchée par une intrigue en vortex déplaisant et admirable, une plongée dans la folie et la rationalité, une interrogation sur la vie, la mort, la vie des autres et la mort des nôtres. Il n’est pas étonnant que Mariana Enriquez parle de Paul Tremblay comme de quelqu’un de cher et d’admiré. J’ai pensé aux romans Sophie’s choice de William Styron et Sukkwan Island de David Vann, aux films As Bestas de Rodrigo Sorogoyen et A history of violence de David Cronenberg, autant de lectures et de visionnages dont je ne me suis, à dire vrai, jamais vraiment remise, qui continuent non de me hanter, mais de m’interroger, de m’émouvoir, de me secouer. 

Il ne faut pas avoir peur d’entrer dans La Cabane aux confins du monde. Certes, tout au long de la lecture, on sera terrifié. Mais, la dernière page tournée, on saura qu’on a lu un texte d’exception. 


vendredi 20 janvier 2023

L’Instruction d’Isabelle Sorente

Isabelle Sorente, L’instruction, éd. J.-C. Lattès, 11 janvier 2023, 245 p.


En 2008, à Levallois, devant quatre cents personnes venues de France et d’Europe, un Rinpotché énonce que « Il fut un temps où une seule instruction pouvait mener à l’éveil ». (Un Rinpotché, c’est un lama tibétain considéré comme un maître). Dans l’assemblée venue l’écouter : Isabelle Sorente. Elle est là un peu par hasard. Et soudain, alors que l’assemblée après des heures d’écoute est au bord de l’assoupissement, l’instruction surgit : « Une très ancienne tradition bouddhiste recommande à celui qui cherche une vie nouvelle de se mettre à la place d’un animal conduit à l’abattoir. » Dans L’Instruction, tout se joue à la page 79. Cet ouvrage autobiographique est un exemple magistral de mise en abyme du travail littéraire. Tous les lecteurs fidèles d’Isabelle Sorente auront identifié, dans cette instruction, la trame de son roman 180 jours, paru en 2013. Un des grands romans français contemporains. Le Rinpotché énonce cette instruction en 2008. L’Instruction, publiée en ce mois de janvier 2023, ne décrit pas la naissance d’un roman. Au contraire. L’Instruction montre que le roman est un jalon nécessaire, une fiction impérieuse, dans le « dénouage », et pas dans le dénouement. 

Lire l'article sur La Règle du Jeu


mardi 27 décembre 2022

Numéro deux de David Foenkinos

David Foenkinos, Numéro deux, éd. Gallimard, 2022, 240 p.

On le sait, Numéro deux raconte la trajectoire du petit garçon qui a failli jouer le personnage de Harry Potter au cinéma. On lui a préféré Daniel Radcliffe, parce qu’il avait « quelque chose en plus. » Je viens de lire ce roman, j’avais oublié qu’il était dans ma bibliothèque. 

Il se trouve que pendant les vacances de Noël, j’ai décidé de regarder tous les films de Harry Potter, ce que je n’avais jamais fait jusqu’à présent, je n’avais vu que Le Prisonnier d’Azkaban, au cinéma, avec mon neveu Pierrot, le jour de sa sortie. Lequel Pierrot m’a offert pour Noël, entre autres, un mug sérigraphié « Platform 9 ¾ », mug immédiatement adopté pour mon thé. Je range ma bibliothèque, je tombe sur le roman de Foenkinos, m’est revenu que je l’avais acheté pour 1 euro sur un stand de vide-grenier, un beau Gallimard collection blanche tout neuf, jamais ouvert. Je suis en pleine période Harry Potter, je n’ai jamais rien lu de Foenkinos. Voilà.

Bon, pas grand-chose à dire sur le roman, en fait. Ça se lit, facilement. Ça raconte l’histoire d’un petit garçon qui grandit avec la sensation qu’il a raté sa vie, qu’il est passé à côté de quelque chose de grand, de grandiose, et qui n’arrive pas à avancer parce que partout, toujours, Harry Potter et Daniel Radcliffe se rappellent à lui. Un petit garçon qui n’a vraiment pas de chance, dont le père meurt pratiquement sous ses yeux d’un cancer du poumon à quarante ans alors qu’il n’a jamais fumé, qui est maltraité  psychologiquement par le compagnon de sa mère, qui rencontre une fille qui lui plaît mais qui fuit dès le premier rendez-vous car il s’aperçoit que dans sa bibliothèque il y a un livre de J.K. Rowling. Un jeune homme qui devient gardien au Louvre parce qu’il fuit le contemporain. Un homme qui trouvera l’apaisement par une pirouette narrative hardie, dans le bar Hemingway du Ritz. 

Disons que c’est l’histoire d’un petit garçon à qui l’on n’a jamais raconté la sympathie qu’a toujours suscitée Raymond Poulidor. 

Disons que c’est un roman de veine feel good, enfin, il me semble, je ne suis pas spécialiste du truc. Une histoire de résilience, ce mot à la mode. 

Je n’avais, donc, jamais rien lu de David Foenkinos. Disons que ça, ça y est, c’est fait. Je crois qu’on ne m’y reprendra plus. Une décision qui a à voir avec le style, sans doute. Ou son absence. 

Voilà un joli Gallimard collection blanche tout neuf, dos non cassé, qui prendra place dès demain dans la boîte à livres de mon quartier. Je parie qu’il n’y restera pas longtemps.

Ah, au fait – j’ai vingt Poudlard Express de retard, j’en ai conscience… – quel bonheur de découvrir les films de Harry Potter ! 


mercredi 9 novembre 2022

La Pierre jaune de Geoffrey Le Guilcher

Geoffrey Le Guilcher, La Pierre jaune, éd. La Goutte d’or, février 2021.

Les temps sont anxiogènes, ne le nions pas. Sur l’anxiété ambiante plane l’ombre d’une attaque nucléaire, mais les bombes ne sont pas forcément là où l’on croit. Dans La Pierre jaune, le journaliste d’investigation Geoffrey Le Guilcher imagine un scénario catastrophe : un, puis deux avions, vont se fracasser sur l’usine de retraitement de La Hague. L’action se passe en 2024, et l’on aime à croire qu’il s’agit d’une dystopie, et non d’un roman d’anticipation, même si les situations développées dans la plupart de romans d’anticipation se sont rarement vérifiées. Le motif de base de ce roman ne sort pas d’un chapeau : dans le domicile de Ben Laden, au Pakistan, on a retrouvé des papiers et des dossiers dans lesquels l’hypothèse d’une attaque sur La Hague était envisagée, ou tout au moins envisageable. Bon, comme le secret est éventé, on peut parier que cela n’arrivera pas. Mais si cela arrivait, comme l’imagine Geoffrey Le Guilcher dans son roman, la catastrophe serait sept fois plus catastrophique que celle de Tchernobyl. Arg !... Angoissant, non ?

Le personnage principal de La Pierre jaune est un flic anglais infiltré dans les milieux activistes français. Le groupe est installé dans une presqu’île bretonne, La Pierre jaune, et vit pratiquement en autarcie dans un campement de caravanes et de potagers bio. Les membres sont décrits comme des gens sympas mais violents, allumés, convaincus des causes qu’ils défendent, en marge de tout, vaguement survivalistes. Lorsque l’attaque sur La Hague a lieu, la Normandie et la Bretagne sont évacuées, ce n’est qu’une petite partie du territoire contaminé, mais c’est le plus contaminé, donc, évacuation obligatoire. Les activistes décident de rester sur leur presqu’île bretonne, désobéissance oblige.

A partir de là, de ce refus d’évacuation, tout un scénario de survie est élaboré. Les activistes, paranoïaques prévoyants, ont prévu pas mal de choses, et savent beaucoup de choses. Par exemple, ils savent qu’il faut se raser entièrement le corps – poils et cheveux – pour éliminer la contamination extérieure immédiatement. Ils savent qu’il faut prendre de l’iode et du bleu de Prusse pour éliminer une partie de la contamination intérieure. Ça tombe bien, ils ont des stocks. Ça, c’est parer au plus pressé. Ensuite, les vrais problèmes se posent : boire, manger. Impossible de consommer les légumes du potager, impossible de boire l’eau du robinet, ou l’eau de pluie – les premières pluies sont acides et brûlent les corps. Le groupe migre vers la station balnéaire chic de la presqu’île, protégé par des sacs poubelles car il ne faut pas que le corps soit en contact avec l’air ambiant. On s’installe dans de belles villas vides, on s’en va trouver des packs d’eau et des boîtes de conserve dans les supermarchés fermés et les maisons environnantes. On tente de survivre.

L’épisode le plus  impressionnant, me semble-t-il, est celui de l’attaque des chiens. Le flic infiltré continue sa mission, il n’est pas parti, et, alors qu’il s’éloigne quelques instants du groupe des activistes et de la villa squattée pour aller respirer en bord de mer, il se retrouve face à trois chiens squelettiques, affamés, qui l’attaquent et le blessent. Cet épisode renvoie de plein fouet aux chiens de Pripiat, cette ville située tout à côté de Tchernobyl. On se souvient que des militaires avaient été chargés d’abattre les chiens, car ils étaient non seulement contaminés, mais devenus sauvages. L’attaque des chiens sur la plage est la marque tangible des conséquences d’une contamination et d’une évacuation. 

Il est bon, parfois, de se faire peur autrement qu’avec des zombies ou des fantômes. La lecture de La Pierre jaune est angoissante à souhait, et, espérons que le roman soir entièrement basé sur la fiction. Twistons la réplique de Drôle de drame « A force d’écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver. » Le roman de Geoffrey Le Guilcher est basé sur une enquête précise, mais ne nous empêchons pas de penser qu’à force d’écrire des choses horribles, elles n’arriveront pas. Ou que parce que ces choses horribles ont été imaginées, et envisagées, nous avons encore la possibilité de les empêcher. 

 


dimanche 6 novembre 2022

Vers les étoiles de Mary Robinette Kowal

Mary Robinette Kowal, Vers les étoiles (The Calculating Stars), traduit de l’anglais (USA) par Patrick Imbert, (première édition Denoël, coll. Lunes d’encre),  éd. Folio SF, octobre 2022, 576 p.


En 1952, une météorite s’écrase dans l’océan au large de Washington, tuant toute la population dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres. Elma et son époux Nathaniel York échappent à la catastrophe. Elma est l’héroïne de ce formidable roman : mathématicienne surdouée – elle est entrée à l’université à 14 ans – elle a été pilote pendant la seconde guerre mondiale. Elle est juive, et cela a son importance dans l’histoire. Elle subit par deux fois le syndrome du survivant : en survivant à la Shoah même si, Américaine, elle n’était pas directement visée, comme les Européens, par les nazis, et elle a retrouvé après la guerre des réflexes de culture juive qui ne lui étaient pas coutumiers ; et en perdant ses parents lors de la catastrophe de la météorite. Elma est une calculatrice hors-pair. Avant même de trouver refuge dans une zone protégée, à partir des données d’impact de la météorite, elle arrive à la conclusion que cette catastrophe conduit irrémédiablement à la grande extinction. Dans un premier temps, il va faire froid, le ciel sera couvert, et puis l’effet de serre jouera, le climat se réchauffera, et la Terre sera inhabitable. Il reste quelques années pour agir. Agir ? Comment ? En préparant la colonisation d’autres planètes, pour évacuer l’humanité. Elma veut participer à ce sauvetage, elle a perdu trop de monde, déjà. 

Nous sommes donc en 1952, les projets spatiaux vont prendre une importance capitale. Pas d’ordinateurs, les calculs se font à la main, avec une règle à calcul. Elma, elle, fait les calculs de tête et vérifie seulement ensuite avec la règle. A l’agence spatiale, ce sont des femmes qui calculent, comme dans la vraie vie, a-t-on envie de dire. On se souvient du livre, et du film, Les Figures de l’ombre, dans lesquels on découvrait le rôle de femmes afro-américaines dans la conquête spatiale. L’agence spatiale du roman est internationale, ce sont des femmes de toutes nationalités qui opèrent. Ces femmes sont exceptionnelles. La plupart d’entre elles sont pilotes, et quand les premiers astronautes sont formés, elles se demandent bien pourquoi on n’a pas fait passer de tests aux femmes, alors que certaines d’entre elles ont plus d’heures de vol que les hommes choisis. Mary Robinette Kowal tisse une histoire captivante sur la conquête spatiale qui interroge également les inégalités de traitement, le sexisme, la ségrégation. S’il n’y a pas de femmes parmi les premiers hommes de l’espace, il n’y a pas non plus de noirs. En lisant ce roman, on pense à la série For all mankind, qui évoque aussi la place des femmes dans l’espace, mais dans les années 70. 

Le personnage d’Elma est traité sur le mode sensible. Elma forme un couple parfait avec son mari Nathaniel, ingénieur. Nathaniel découvre au cours du roman la fragilité de sa femme, qui reste traumatisée par le traitement qu’on lui a fait subir durant ses années d’université : elle était si jeune et si brillante, ses professeurs la montraient toujours en exemple, les étudiants la jalousaient. Elma est une boule d’anxiété, elle est incapable de s’exprimer en public sans paniquer, elle fuit les réunions. Lorsqu’elle devient « Lady Astronaute » sans être encore allée dans l’espace, elle est obligée de passer à la télévision. Mary Robinette Kowal dresse le portrait d’une femme américaine des années 50, certes exceptionnelle, mais obligée de prendre des tranquillisants pour mener à bien sa mission, et obligée de cacher le fait qu’elle prend des médicaments. Elma est en butte à l’animosité du premier astronaute, qui lui affirme qu’elle n’ira jamais dans l’espace, il s’y engage. C’est bien la condition féminine qui est ici interrogée.

Vers les étoiles est un pur roman SF, et un vrai roman féministe. Un épisode particulièrement marquant à propos du sexisme est l’entraînement en piscine : les photographes de presse sont conviés à la séance, et les aspirantes astronautes – on les appelle les astronettes – doivent effectuer les exercices en bikini. Lorsqu’il est question d’envoyer – enfin ! – une femme dans l’espace, on choisit la candidate brésilienne : elle a tous les diplômes et toutes les qualités requises, mais elle est aussi… reine de beauté ! Un roman, donc, qui met l’accent sur les difficultés des femmes à se faire une place dans le monde masculin de l’ingénierie de pointe, et une place dans le monde du travail, tout simplement. Qui met l’accent également sur les traumatismes particuliers à surmonter et dépasser, sur des préjugés hélas toujours en vigueur : être femme, être juif-juive, être noir-noire, être asiatique… Face à l’urgence de la situation – sauver le monde, rien que ça – les préjugés prédominent. Le fait de mettre en relief ces difficultés alors qu’il s’agit de sauver l’humanité renforce l’inanité des préjugés. Elma saura surmonter ses craintes et ses troubles pour trouver sa place : elle s’envolera, bien sûr, pour la Lune, et deviendra véritablement Lady Astronaute. La suite de ses aventures, nous la découvrons dans le roman Vers Mars, ma prochaine lecture. 

Mary Robinette Kowal parvient à tresser la SF avec le sociétal, et c’est une réussite. Son roman a d’ailleurs été distingués par de nombreux prix : prix Hugo, prix Locus, prix Nebula, prix Sidewise, prix Julia Verlanger… Courez lire les aventures de Lady Astronaute !

*

NB : Mary Robinette Kowal est, par ailleurs, marionnettiste. Et sur son compte Instagram, vous pouvez la voir converser avec son chat, au moyen d’un tapis recouvert de boutons-poussoirs qui prononcent des mots lorsque le chat marche dessus. C’est saisissant. 


vendredi 4 novembre 2022

Ce parc dont nous sommes les statues de Georges-Olivier Châteaureynaud

Georges-Olivier Châteaureynaud, Ce parc dont nous sommes les statues, nouvelles, éd. Grasset, octobre 2022, 208 p.


Cet article nécessite un préambule : il se trouve que Georges-Olivier Châteaureynaud m’a dédié ce recueil – la preuve en page 7 de l’ouvrage… Ce geste d’amitié est émouvant pour la lectrice, et un peu gênant pour la critique. L’article que je vais rédiger sera-t-il sujet à caution ? Mon analyse pourra-t-elle être lue sans défiance ? Je vais l’affirmer tout de go : ces dix textes sont formidables, voilà le jugement de la dédicataire et celui de la critique.

Georges-Olivier Châteaureynaud est romancier et nouvelliste. Dans les deux genres, il met à l’œuvre une imagination flamboyante qui se déploie, cependant, de manière différenciée. L’écriture d’un roman est un travail au long cours, un labeur qui demande du souffle pour dessiner une arche, et qui induit que l’auteur va vivre avec ses personnages pendant des années. L’écriture d’une nouvelle naît d’un élan de sprinteur : une idée surgit, une situation, que l’on va développer sur quelques pages. Dans ces textes-là, courts, nécessaires, se révèle davantage la psyché de l’écrivain. Et plus encore : c’est dans les nouvelles que l’intime s’insinue vraiment. Intime transmuté bien entendu, même si apparaissent ici et là des motifs d’évidence, comme le chien Loufou dans la nouvelle « Ce qui tombe du ciel », chien qui apparaissait également dans le dernier roman de Châteaureynaud – A cause de l’éternité – mais dans un insert. L’écrivain Brumaire, projection de l’auteur, y racontait au coin du feu, comme il lirait une nouvelle, une histoire de pont du diable. C’est bien dans le court que court l’intime.

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dimanche 9 octobre 2022

Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022

Petit texte de réflexion – le prix Nobel de littérature et la salle C306


Commencer par penser, jeudi dernier à 13:00, alors que je sortais de la salle C306 après deux heures de cours banales et sans éclat, que j’étais contente qu’une femme française ait été distinguée par les jurés Nobel. La France, terre de littérature. Une femme, enfin. Me souvenir que j’avais pleuré d’émotion à l’annonce du Nobel décerné à Modiano, alors que je sortais également de la salle C306 après deux heures de cours, peut-être moins banales et menées avec plus d’éclat. Monter dans la voiture, rentrer à la maison pour avaler un truc sur le pouce avant de retourner au bahut, et continuer à penser. Ernaux ? Aïe. Quelques bribes de souvenirs d’interventions politiques, soudain, comme une aigreur d’estomac. Je n’ai plus faim. Je me raisonne. Différencier l’homme – la femme – de l’œuvre, et tout ça. Je n’ai toujours pas faim, et il faut que j’aille bosser, mes étudiants m’attendent.  Retour en C306, distribution des sujets de DS – tiens, ça tombe bien, le sujet porte sur l’analyse des pubs institutionnelles sur l’incitation à la lecture – et pendant que tout ce joli et gentil monde planche en soupirant, penser à nouveau.

J’ai peu lu Annie Ernaux. Quelques livres, pas tous. Je m’y suis beaucoup ennuyée, et j’ai soudain compris pourquoi, là, dans cette salle silencieuse où planchaient les étudiants. Je ne m’y suis pas ennuyée à cause de la cocotte-minute dont on fait des gorges chaudes, et de tout cet attirail générationnel qui se veut constat sociologique, je m’y suis ennuyée parce que rien, rien, dans le peu de ce que j’avais lu d’elle, ne faisait appel à mon imagination, à ma capacité de me fondre dans un texte, à mon envie de comprendre l’univers, voire la psyché, d’un écrivain. Ce n’est pas qu’une question de style. Que l’on choisisse l’écriture blanche ne me gêne en rien – même si je préfère la métaphore. C’est une question, peut-être, de posture. Ernaux et moi, c’est la nuit et le jour. Ernaux explique que pour écrire ses textes, elle se met en position de retrouver les sensations de l’époque. Et là, je sursaute. A quoi bon vieillir, si c’est pour ne pas prendre en compte le fait qu’on a vieilli ? Ernaux, c’est la stagnation du passé. Et ça, je ne peux pas l’entendre. C’est ma posture. 

On a dit, ici et là, qu’il y avait un lien entre Ernaux et Proust, cette volonté de retrouver le passé. C’est, il me semble, passer un peu vite sur la dimension du Temps retrouvé… Il y a un monde entre donner à voir sa vie comme un constat sociétal et donner à voir le monde comme une arche, comme une cohérence. Les bourdieuseries, en littérature, me laissent de glace.  Et puis, j’ai pensé à deux autres autrices françaises : Christine Angot et Marie-Hélène Lafon, qui n’ont jamais été en lice pour le Nobel, je le concède. Christine Angot a su – et continue de savoir ! – travailler son histoire en travaillant sa phrase. Le souffle d’Angot, sa prosodie, en disent aussi long sur la vérité vraie ressentie que sur le constat social. Quant à Marie-Hélène Lafon, elle aussi veut « venger sa race », même si elle ne le dira jamais en ces termes. Toute son œuvre est bâtie sur l’émancipation sociale et la culpabilité qui en découle. Et là aussi, c’est dans la prosodie que tout se joue et se dit.

Et donc, le Nobel pour Annie Ernaux, femme de lettres française, ok. C’est bien, ça donne à voir et à lire. Je conserve tout de même intacte la sensation des larmes sur mes joues à l’annonce du Nobel pour Modiano, et j’oublierai bien vite ce cours un peu raté de jeudi dernier suivi de l’annonce du Nobel pour Ernaux. A part ça, mais je sais bien que le Nobel n’est pas fait pour ça, j’aurais aimé que le prix aille à un écrivain de l’imaginaire – Murakami ? King ? – ou à JCO, merveilleuse chroniste des temps américains et analyste hors-pair de nos psychés occidentales contemporaines. 


mercredi 5 octobre 2022

Quand l’arbre tombe d’Oriane Jeancourt Galignani

Oriane Jeancourt Galignani, Quand l’arbre tombe, éd. Grasset, coll. Le Courage, 24 août 2022, 200 p.


Une fille regarde son père. Elle se nomme Zélie et son père, Paul, l’a appelée pour lui dire que les arbres, dans le parc de sa propriété du val de Loire, tombaient. Sur un élan qu’elle ne s’explique pas vraiment, Zélie décide de partir tout de suite rejoindre son père sur ses terres, de laisser ses deux enfants aux bons soins de son compagnon, et de ne pas participer à un concert – elle est musicienne. Elle déclare partir pour deux jours. Le séjour sera légèrement plus long. Oriane Jeancourt Galignani signe ici un roman sur la vieillesse, les plaies et secrets de famille, sur fond de métaphore de tempêtes et d’obstination à entretenir un parc qui survive à l’existence de son propriétaire.

Le père, Paul, n’est plus ce qu’il était. Durant l’enfance de Zélie, il était puissant, évoluant dans les sphères économiques, rédigeant des articles sur les vertus du capitalisme, vêtu de costumes impeccables, fleurant l’eau de Cologne. Retiré dans son domaine de Chandelle, il est devenu un roi Lear oublieux de sa gloire passée, obnubilé par les arbres qui tombent dans son parc. Les arbres morts ne s’effondrent pas, ils s’appuient sur les troncs et les frondaisons encore vives, et la canopée frémit. Le père et la fille s’emploient à dégager les arbres morts qui refusent de tomber, ils les dégagent, les tronçonnent, les ébarbent. 

Toute la dimension de la vieillesse est incluse dans cette entreprise de déboisement. Paul, le père, peine à manier la tronçonneuse, et sa fille le regarde sans intervenir, soucieuse mais consciente de ne pas rabaisser ce vieil homme déjà tombé, ou sur le point de tomber, lui aussi. Il n’y voit presque plus, elle imagine des membres tranchés, des flots de sang. Il y a, dans le roman, une tragédie familiale, la mort du frère de Zélie. Remontent les souvenirs d’avant le drame, durant la tempête de 1999 qui avait, déjà, détruit le parc. Une discussion entre le fils et le père :

« - L’orgueil de la puissance perdue, c’est ça le mal de Lear. Il n’y en a pas d’autre. Sa folie, à l’origine de la tragédie, c’est de se croire éternellement puissant.

Paul avait haussé le ton, mais crois-tu que quelqu’un puisse renoncer à ce qu’il a été ? »

Le motif que déploie le roman d’Oriane Jeancourt Galignani repose tout entier sur cette conversation. Peut-on renoncer à ce qu’on a été ? Et peut-on accepter que nos parents – ici nos pères – acceptent de renoncer à ce qu’ils ont été ? La question est abyssale, ontologique, éminemment sensible :

« [Paul] se concentrait aujourd’hui pour distinguer la lumière et l’ombre, […] se réfugiait dans les bois, et ne parlait plus qu’aux arbres. Leur racontait-il ce projet de société qui l’avait porté toute son existence, cet avenir radieux qu’aucune révélation n’avait su abolir, ni crises financières, ni scandales de corruption… »

Quand un arbre tombe, on l’entend. Quand la forêt pousse, pas un bruit. Oriane Jeancourt Galignani tourne autour de ce proverbe pour bâtir un roman magnifique sur les non-dits et les rattrapages familiaux. Il n’est pas question ici de chênes qu’on abat, mais d’arbres qui tombent d’eux-mêmes, métaphoriquement. Quand l’arbre tombe est pour moi une vraie lecture coup de cœur, un roman d’une sensibilité humaine au plus haut point, porté par une écriture précise, évocatrice, formidable. A lire absolument.