Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, éd. Philippe Rey/Jimsaan, août 2021, 448 p.
Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, éd. Philippe Rey/Jimsaan, août 2021, 448 p.
Gabriel Lévi, Eugénie et Eugenia, éd. des instants, juin 2021, 286 p.
La lecture de ce roman provoque une sensation immédiate de flottement. Selon la voie s’interprétation que l’on choisit, cette lecture peut paraître lente et sans véritable signification, ou au contraire tout à fait claire, et le rythme du texte, par là-même, éclairant. Que font les personnages, dans Eugénie et Eugenia ? Ils parlent, dialoguent, sans jamais effleurer des conversations de fond. Mais surtout, ils dorment, se réveillent, mangent et boivent. Ils ont toujours soif, surtout Eugénie. Ils ne sont jamais ivres, ou échappent à l’ivresse de façon presque magique. Il y a de la magie, oui, dans ce monde romanesque.
On lit avec en arrière-fond toutes nos lectures accumulées. La découverte d’un texte est souvent, si ce n’est toujours, un va-et-vient entre la nouveauté et le souvenir de lectures antérieures. Dans Eugénie et Eugenia, j’ai été frappée par le décor de l’hôtel. Parce que j’ai beaucoup travaillé sur les romans de René Belletto, la référence à l’hôtel a sauté à mes yeux de lectrice et d’essayiste. Dans un des romans les moins célèbres de Belletto, intitulé Mourir, toute une première partie est centrée sur la vie d’hôtel. J’en cite ici un long extrait :
« Les trois petits étages de l’hôtel de la Vermine et des Rats croupissaient, entassés au fond d’une impasse, dans le XIIe arrondissement de la ville.
C’est là que je mourais.
Ne pas vivre avait eu ma peau. Le fruit était dans le ver. J’avais moins d’une corde à mon arc, et mis tous mes paniers dans le même œuf.
Avant l’hôtel, je ne me souvenais pas. J’avais oublié. Avais-je si peu vu le monde que je ne m’en souvinsse plus, le monde m’avait-il tant tué que je l’eusse oublié ? »
La vie d’hôtel d’Andrea, le personnage d’Eugénie et Eugenia, est moins pénible que celle de Sixte, le personnage de Mourir. Mais j’y ai lu, et entendu, des échos. Qu’est-ce qu’un hôtel ? Un lieu où l’on n’est pas chez soi, où l’on ne se fixe pas – sauf à être Coco Chanel et choisir de faire du Ritz sa résidence permanente –, où l’on n’est que de passage. Andrea semble s’être installé dans cet hôtel, même s’il n’en est pas bien conscient. Une autre image de l’hôtel qui m’est immédiatement revenue à l’esprit en lisant Eugénie et Eugenia, c’est celle du film d’Otokar Votocek, Wings of fame. On y arrive en barque – conduite par Charon – et l’on y vit une « vie » étrange, flottante, un entre-deux. Il y a de cela, dans Eugénie et Eugenia. Disons qu’avec ces deux références immédiates, littéraire et cinématographique, d’hôtels, ma lecture a forcément été orientée. Et elle est devenue parfaitement cohérente.
Où sommes-nous, dans Eugénie et Eugenia ? On pourrait dire : nous sommes à Paris, à Chartres et dans ses environs, à Barcelone. Et quand sommes-nous ? On pourrait affirmer, preuves à l’appui, que nous sommes au XXIe siècle, on voyage en TGV, on reçoit des SMS. Mais tout est légèrement décalé. Par exemple Eugénie, voulant joindre Andrea au cœur de la nuit, téléphone à l’hôtel et passe par le truchement du propriétaire pour parler à son ami. Une explication est donnée : le téléphone portable d’Andrea était éteint. Mais pourquoi donner cette explication ? Pour faire tanguer le lecteur, le remettre dans un temps contemporain quand il était plongé dans un temps indéterminé. Gabriel Lévi joue avec les temps et les espaces pour créer un monde flottant, à la fois réaliste et imaginaire. Et pour créer cet espace-temps indéfini, il ne joue pas que sur les lieux et les actions, il joue aussi sur la langue elle-même.
Eugénie et Eugenia est écrit dans un français intemporel dont on ne saurait dire s’il est la langue littéraire d’aujourd’hui ou celle d’un autre temps, littéraire lui aussi. Une langue soutenue, diaboliquement malaxée comme sans y toucher, par exemple « Après quatre rues, aucun endroit ne s’était offert à eux », ou encore « Aux effets de l’alcool, les yeux de Lin étaient incandescents ». Cet agencement particulier du français concourt à mettre en place, dans le roman, un climat d’étrangeté. D’autant plus que dans les dialogues, qui occupent une grande partie de l’ouvrage, on entend une langue parlée qui fait fi des négations. Les dialogues n’entrent jamais dans le vif d’aucun sujet, ils sont quotidiens et apparemment sans importance, un peu comme dans les premiers films de Godard, mais renferment aussi, comme ça, l’air de rien, des balises d’interprétation – du moins, de l’interprétation que j’ai choisie. Exemple frappant (pour la lecture que j’ai adoptée) : « Tu sais où nous allons ? - Non, je n’en sais rien. […] Je sais seulement que le restaurant est proche. »
Qui est Andrea ? L’homme, comme l’étymologie de son prénom l’indique. Qui sont Eugénie et Eugenia ? Ces deux prénoms-échos, grecs eux aussi, divisent l’errance et le flottement du roman. Eugénie est en mouvement, elle est la guide, souriante, primesautière, qu’Andrea choisit pour rencontrer Eugenia. Qui est Eugenia, cette fille dont Andrea ne veut pas lire la lettre ? Elle incarne la fin du parcours, l’inconnaissable : « Il lut [la lettre d’Eugenia]. Plus personne n’entendit parler d’Andrea. » Ce monde flottant, en léger décalage avec un quotidien réaliste et contemporain, trouve ici une explication – mais ce n’est que la mienne : des âmes errantes, en attente du vrai départ, vivent, parlent, mangent, boivent, dorment, comme si de rien n’était. Andrea est plus qu’en partance, il est déjà parti, il n’a plus d’attaches, plus de domicile, il vit à l’hôtel, lieu de passage par excellence. Un personnage dit au détour d’une conversation de surface, apparemment sans importance : « mon appartement est si petit qu’il est presque plus haut que large. Je ne pensais pas que c’était possible… » Plus haut que large, comme un cercueil...
Je ne livre ici que la lecture de la lectrice. Cette lecture est, me semble-t-il, cohérente. Eugénie et Eugenia est, à l’évidence, un roman à la lecture exigeante. Un premier roman, à saluer.
Lionel Shriver, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix huit secondes (The motion of the body through space), traduit de l’anglais (USA) par Catherine Gibert, éd. Belfond, 19 août 2021, 384 p.
Un couple : Serenata et Remington. Au début du roman, ils ont soixante et soixante-quatre ans, elle travaille encore – elle prête sa voix à des jeux vidéos, des audio-books… – et lui a été mis à la retraite anticipée, pour une raison qui est un des motifs du roman, et que l’on ne dévoilera pas ici. Serenata et Remington forment un couple complice. Leurs deux enfants trentenaires se sont éloignés puis rapprochés d’eux, la fille a versé dans le prosélytisme évangélique et le fils est plus ou moins dealer. Mais Serenata et Remington, à bien y regarder, se suffisent à eux-mêmes : leur mariage est basé sur la conversation ironique, les réparties cinglantes, le rire franc. Jusqu’à ce que Remington, à soixante-quatre ans, donc, se mette en tête de faire un marathon.
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Regards croisés
Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville
Natacha Appanah, Rien ne t’appartient, éd. Gallimard, 19 août 2021, 160 p.
On l’appelle Tara parce que c’est le prénom qu’elle criait et répétait lorsqu’on l’a sauvée du cataclysme, dans un pays du sud-est asiatique qui n’est jamais nommé, un pays de répression. Tara, c’est ce que l’on a inscrit, à l’encre à peu près indélébile, sur son bras, à son arrivée à l’hôpital. Un prénom qu’elle n’a pas démenti. Le tsunami, la vague d’eau qui l’a engloutie, n’est pas la première catastrophe que traverse celle qui est devenue Tara. Natacha Appanah évoque dans une langue en limite de lyrisme toute la sensualité d’une nature exubérante, d’une culture basée sur des danses codées, de la magie blanche et de la rationalité. Mère sorcière, père matérialiste. Elle avait tout pour elle, cette petite fille aimée, préservée. Jusqu’à ce que la répression du régime fasse tout basculer.
Natacha Appanah dresse le portrait et l’itinéraire d’une héroïne, bien sûr, mais Tara-au-prénom-usurpé incarne, au-delà d’elle-même, le sort des filles à qui l’on vole tout – l’enfance, la famille, les rêves et les espoirs – et que l’on massacre autrement que physiquement. "Rien ne t’appartient" : le titre fait référence autant aux biens matériels qu’à ce que l’on est. Tara ne s’appartient plus depuis longtemps. Et lorsque l’homme qui l’a sauvée, médicalement et psychologiquement, l’homme qu’elle a épousé et à qui elle doit d’avoir enfoui tout au fond d’elle un passé traumatique, meurt, tout ressurgit, comme une vague de tsunami.
Rien ne t’appartient est écrit dans une langue d’une sensualité aboutie, dans laquelle les sons, les couleurs, les caresses et les brimades sont envisagés au plus près du ressenti. Le lecteur entre dans la psyché de Tara-aux-noms-multiples – elle sera même appelée Avril, durant un temps, pour gommer toute personnalité, pour la réduire à son mois d’arrivée dans un camp de rééducation où l’on brûle tout ce qui faisait la vie des fillettes, y compris leurs tresses, que l’on coupe – à rebours. La construction du roman rend l’épilogue inéluctable. En 160 pages, Natacha Appanah construit un destin sur du politique et du psychique, sans jamais dévier de sa ligne stylistique. Un roman puissant et habité.
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Extrait :
« Parce que c’était un homme bon, Emmanuel se contentait de ces miettes pour imaginer ce qu’était ma vie avant qu’il me rencontre. Parce que c’était un homme qui croyait m’avoir sauvée d’un pays en lambeaux et ainsi avoir contribuer à sauver le pays lui-même, il n’insistait pas, il pensait qu’il avait fait plus que sa part. Parce que c’était un homme amoureux de moi, il croyait en la douceur de ce que je lui racontais, il ne remettait jamais en question les couleurs, les parfums, les images et à le sentir apaisé tel un enfant à qui on raconte une histoire merveilleuse, j’oubliais aussi que mes mots étaient fabrication, que la tendresse de ce paysage que je lui dessinais était un leurre. »
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Marie Darrieussecq, Pas dormir, éd. P.O.L, 9 septembre 2021, 320 p.
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Benoît Coquil, Buenos Aires n’existe pas, éd. Flammarion, 25 août 2021, 208 p.
Qu’est-ce que cette Buenos Aires, dont Duchamp affirme qu’elle n’existe pas ? Un Paris austral, portuaire, mais aussi et surtout haussmannien, dont le plan découpé en cuadras évoque un échiquier.
Laurent Nunez, Le Mode avion, éd. Actes Sud, 19 août 2021, 224 p.
Elle est savoureuse, cette histoire, parce qu’elle met au centre du jeu la langue elle-même. Faire un roman sur la linguistique ? Certains s’y sont déjà frottés. Mais raconter l’histoire d’une recherche en linguistique, ça, c’est une autre paire de manches. Il faut de vrais anti-héros, pour commencer. Deux figures que l’on compare un peu partout à Bouvard et Pécuchet, mais Nunez n’est pas flaubertien. Ses deux anti-héros, jeunes profs à la Sorbonne dans les années 30, il les transporte dans les Alpes-Maritimes, près de Saorge, dans le village de Fontan. Les deux types se nomment Choulier et Meinhof, ils s’ennuyaient à périr à enseigner la grammaire, ils ont décidé de tout quitter pour devenir réellement chercheurs, et si possible trouveurs. Ils veulent offrir au monde une découverte linguistique, et en récolter les lauriers. Ils s’installent dans une ferme sans confort, au fin fond d’une vallée alpine. Et ils cherchent. Ils travaillent. Ils vont trouver, chacun à son tour, un biais de la langue qui n’a jamais été mis en évidence. Cela prendra des années, pendant lesquelles le monde tournera sans eux : la guerre, la Résistance… L’occupation italienne des territoires frontaliers du Comté de Nice les surprendra en dérangeant légèrement leur quotidien, mais pour eux, l’essentiel n’est pas la marche du monde, mais le secret de la langue.
Voilà pour le pitch. Pour ce qui est des théories élaborées par les deux linguistes, l’une a trait à la façon de dire le temps, et l’autre à l’implicite allusion sexuelle de tout énoncé. Disons, pour ne reprendre aucun des exemples cités dans le texte – je laisse le lecteur les découvrir et les apprécier – que la première théorie m’a rappelé la fin d’un texte d’Anne-Marie Carrière :
« Souvenez-vous toujours que lorsque midi sonne,
Il est midi passé et y a peut-êt’ plus personne.
Sitôt qu’un homme est mûr, entourez-le d’égards,
Car le meilleur démon, c’est à midi moins le quart. »
On imagine mal dire « le démon de 12 heures » ou pire « le démon de 11h45 »… La première théorie est basée sur la manière de dire l’heure. La deuxième m’a rappelé une chanson de Colette Renard, dont je donne ici un extrait :
« Je me fais sucer la friandise
Je me fais caresser le gardon
Je me fais empeser la chemise
Je me fais picorer le bonbon… »
La seconde théorie du « roman », dite « appel d’air linguistico-sexuel », se base sur un début en « je vais te… » plutôt qu’en « je me fais… » comme chez Colette Renard, mais enfin, on est plus ou moins dans la même idée. (NB : non, je ne suis pas si vieille que ça, j’ai juste une culture légèrement décalée par rapport à mon âge réel…)
Ces deux théories linguistiques sont basées sur le temps et le sexe, ce qui paraît une découverte d’évidence pour deux jeunes hommes reclus volontaires hors de l’actualité immédiate pourtant prégnante et ayant apparemment abandonné toute libido – ils ne sont pas homosexuels, l’idée d’un rapprochement ne les a jamais effleurés. Oui, mais voilà, une jeune fille du village vient s’occuper de la cuisine et du ménage, alors, peut-être que la deuxième théorie a à voir avec le désir. Langage et désir, on le sait, font, justement, bon ménage.
Et la forme ? Romanesque ? Oui, assurément. Deux anachorètes obnubilés par leur recherche, dans un univers hors-temps. Un « roman » dans lequel il ne se passe rien, ou pas grand-chose apparemment, alors qu’en réalité, tout se joue en sourdine, comme les incises de ce narrateur qui dit « je » et qui se dévoile dans les dernières lignes, sur une pirouette non plus linguistique mais narratologique : « il faut (…) cacher jusqu’à la fin, jusqu’à la toute fin, le véritable sens de votre histoire. » Ce narrateur-là a la linguistique dans le sang.
Une histoire aussi déjantée ne serait rien sans humour dans la langue elle-même. Des citations cachées parsèment le texte, et bon nombre d’entre elles résonnent de manière tout à fait contemporaine : « C’est leur projet », « les derniers de cordée », par exemple, ou encore « un article retentissant, qui contredisait l’illusion que nous avons d’être les maîtres des horloges », tout cela sur fond de confinement, volontaire puis contraint par l’occupation italienne. On rit beaucoup à la lecture du Mode avion, on réfléchit aussi à la différence entre s’attaquer à des records sportifs, qui sont faits pour être battus – et l’on découvre les temps, sur plus d’un siècle, des différents vainqueurs de marathons – et bâtir des théories, qui se veulent pérennes. En fin de compte, on ne sait pas si l’on a lu un roman, et ça n’a que peu d’importance. Ce que l’on comprend, c’est que Laurent Nunez explore, sous des formes diverses, savoureusement roboratives, ce que la langue et la littérature font de nous, et ce que nous, nous en faisons.
Amélie Nothomb, Premier sang, éd. Albin-Michel, 19 août 2021, 180 p.
Amélie Nothomb ne fait pas seulement parler son père, elle va plus loin. Elle raconte, à la première personne, ce que son père a été et a vécu avant sa naissance à elle.
Georges-Olivier Châteaureynaud, La Dernière Génération de mortels, nouvelles, éd. Le beau jardin, 20 août 2021, 48 p.
Il serait tentant de chercher dans les nouvelles les thèmes mis en expansion dans des textes plus longs. Par exemple, dans Le Tout-petit, la nouvelle inaugurale de ce recueil, un narrateur qui parle à la première personne dépose son enfant à l’école maternelle et se retrouve dans le corps de cet enfant-là. Il n’aurait jamais imaginé qu’une journée de la vie d’un tout petit garçon soit aussi pleine, et aussi fatigante, que la journée de travail d’un cadre d’entreprise. On pourrait lire dans ce texte une anticipation de l’argument du roman Le Corps de l’autre (2010). On pourrait. Mais on réduirait la nouvelle à une esquisse, ce qu’elle n’est pas. Dans Le Tout-petit, l’enfant porte le prénom d’un des fils de l’auteur, et cela change tout. Et cela induit une part autobiographique sensible, que l’on peut retrouver dans tous les textes du recueil. En 2011, Châteaureynaud publie une véritable autobiographie, non cryptée et non passée au crible du fantastique, intitulée La Vie nous regarde passer, dans laquelle sa mère, qu’il appelle Monette, tient la place principale. Dans la nouvelle Première alerte, la mère est appelée Moune, et le texte est écrit à la troisième personne. La mère perd la tête, et le fils, au seuil de la vieillesse, se perd dans un Amiens labyrinthique, il ne se souvient plus où il a garé sa voiture, c’est la panique intégrale. Ce motif-là – devenir vieux et perdre la tête – il l’applique à l’un des personnages les plus importants de son œuvre et personnage à peu près central du diptyque de L’Autre Rive, Bogue. Le brocanteur Bogue est une projection de Châteaureynaud, qui a été brocanteur dans une autre vie, et s’en souvient. La nouvelle Les Encombrants met en scène un narrateur qui se laisse envahir par des objets récupérés dans la rue. Le premier objet qu’il rapporte chez lui est une lampe, qui lui a tapé dans l’œil car elle lui rappelait celle de sa tante Eliane et de son tonton Paul. Encore la référence à la famille… référence également présente, et ô combien plus douloureuse, dans Tac… Tac, où un père et un fils jouent au ping-pong, mais cette partie-là se joue aussi sur d’autres points, sur l’incompréhension de l’abandon et sur le mystère de la venue au monde « par accident ».
L’œuvre littéraire de Châteaureynaud est un vaste système de correspondances, qui joue au moins sur deux niveaux : la transmutation de l’autobiographique en fantastique quotidien, et la relation que le lecteur peut établir entre ce qu’il lit et ce qu’il vit ou a vécu. On ne saurait être au plus près du sensible… Et par dessus ce vaste système, une arche vient chapeauter le tout, celle de la pérennité, de la postérité. La nouvelle qui donne son titre au recueil, La Dernière Génération de mortels, a des allures de science-fiction : on ne meurt plus, ou tout au moins on ne meurt plus de vieillesse, on est encore à la merci d’un accident… La texte se situe juste au moment de la bascule, de la soudure. Le narrateur appartient à la nouvelle race d’élus, on croise encore dans les rues des mortels de l’ancienne génération, « ils ne sont plus que quelques-uns. On les connaît, ou on les repère sans peine. On se les montre à la dérobée. Ils font pitié. Leur maintien, leur démarche, ont quelque chose de vaincu, d’à vau-l’eau. Qui a plus mérité le titre de perdant ? » Ce texte, de science-fiction philosophique, n’interroge pas seulement le sens de la vie et la victoire sur la mort. Il aborde aussi, en creux, le thème de la création. Les textes que nous écrivons et publions, sont-ils voués à l’oubli ou à la permanence ? Nous écrivons parce que le temps est court, parce que nous allons mourir et que nous voulons survivre, voilà ce que nous dit Châteaureynaud. « Travailler, réfléchir, aimer ou jouir, une voix me souffle que j’aurai bien le temps dans un autre siècle. » Nous n’en sommes pas là. La mort nous attend au tournant, et le temps qui passe rythme notre cadence. Voilà pourquoi toute l’œuvre de Châteaureynaud, et on peut le constater au sein de chacune de ces sept nouvelles, est bâtie sur la passion de la brocante, les relations enfants-parents, les failles temporelles – dans L’express Chaumont-Quito –, les souvenirs et la peur de l’oubli, les renoncements et les sursauts – J’arrête quand je veux –, la nostalgie, et le recours au fantastique pour tenter d’expliquer une existence absurde, ou tout au moins incompréhensible.
En moins de cinquante pages, le lecteur qui ne connaît pas Châteaureynaud trouve ici une porte d’entrée dans une œuvre importante de la littérature française contemporaine. Le lecteur déjà familier de l’œuvre retrouvera, dans La Dernière Génération de mortels, des thèmes essentiels, servis par une langue brillante, où l’ironie le dispute à la tendresse.
Denise Le Dantec, Ô saisons, éd. des instants, juin 2021, 148 p.
On entre dans ce recueil de poèmes sur la pointe des pieds, avec un peu de peur et beaucoup d’attente. On prend tout d’abord le livre en main, le beau papier attire, et la belle mise en page. On fait défiler les feuillets sous le pouce, comme pour un flip book, il y a des italiques, des listes, des versets séparés par de petites étoiles – oui, on dit des astérisques, je sais, mais les étoiles… –, des blancs pour aérer, et un « je » très présent, qui saute aux yeux. Et puis on franchit, pour de bon, le seuil des textes.
Deux précisions, de prime abord : je ne connais pas Denise Le Dantec – elle est pour moi un nom, je sais qu’elle est connue, mais je ne l’ai jamais lue – ; il se trouve que depuis quelques années je travaille sur la poésie de Sylvestre Clancier, et je peux mesurer la difficulté, pour l’essayiste, de donner à voir et à comprendre ce qui est vu et ne doit pas être expliqué. La poésie, c’est magique. Ça relève de la magie. Je ne parle pas des poèmes dénotatifs qui ont la cote en ce moment, mais du souffle poétique, allusif, aérien. La poésie, c’est du vent et de la pierre. Solide comme le roc et légère comme un murmure.
Denise Le Dantec, dans Ô saisons, parle de la poésie en elle-même, et du poème en train de se faire, ou de se chercher. Elle se positionne à la fois en tant que truchement, observatrice et artisane :
« Quelque chose brillant sur les couronne vertes du laurier
– une goutte de rosée.
C’est moi.
C’est toi.
Le duvet des chardons s’envole.
Ô vous, les mots ! »
Ou encore :
« – Le poème doit-il être une danse ?
Hier soir, un cerf est entré dans la cour attiré par les lèvres des lis
Les abricots rougissaient
J’ai coupé des mots et des lettres
J’ai fait des coupures où poussent des maisons
et des pattes d’oiseau »
Artisane, ou bâtisseuse. Cette poésie-là, de l’ordre du regard et de la tentative de déchiffrement de la sensation, est basée sur une culture partagée, utilisée comme un motif de connivence avec le lecteur. Par exemple : « Vous voici en terrasse dans le bruit quantique de la lumière / Les écoliers somnambules de Zéro de conduite défilent. »
Dans ce recueil, la sensation pure et la recherche pour y accéder s’entremêlent indéfectiblement :
« Les saisons tournent
L’été sonne et devient bleu
La rosée brille entre les arches
Comment distinguer les voyelles clarifiées des ponts à travers la brume ?
Les rues avec lesquelles je partage des verbes et des adjectifs ? »
Le titre du recueil, bien entendu, renvoie à Rimbaud, mais la voix que l’on entend dans Ô saisons est parfaitement singulière et personnelle. Un recueil placé sous le signe de la lumière, dans tous les sens du terme. Lumineux, et éclairant :
« pluie seuil pluie
pluie seuil pluie
Il faut le vent. La lumière mercure – quelque chose avec des oiseaux. »
Saluons les toutes nouvelles éditions des instants pour avoir inscrit dans leur catalogue ce recueil d’une sensualité immédiate et d’une recherche poétique étincelante.