dimanche 13 juillet 2014

Le Silence de Perlmann de Pascal Mercier



Pascal Mercier, Le Silence de Perlmann, (Perlmanns Schweigen, 1995), traduit de l’allemand par Nicole Barry et Gaëlle Guicheney, éditions Libella/Maren Sell, 5 septembre 2013, 784 pages, 26 euros.

Philipp Perlmann est un professeur allemand reconnu et respecté par le monde universitaire international. Sa spécialité est la linguistique. Avec quelques collègues de différentes nationalités, il passe quelques semaines en Italie, près de Portofino, afin de préparer un colloque. Tous ont devant eux un temps de recherche et de réunions. À tour de rôle, ils exposent leurs réflexions et conclusions. Philipp Perlmann, en deuil de son épouse, semble un peu perdu. Il n’a pas réellement réfléchi à l’axe de la communication qu’il présentera, et organise la planning des sessions en s’arrangeant pour intervenir le plus tard possible.
         Ce gros roman est entièrement centré sur les errances de Perlmann. Ces errances sont psychologiques, géographiques et linguistiques. Perlmann sombre peu à peu dans un état mental qui côtoie la dépression profonde et la paranoïa. Plutôt que de s’atteler à la contribution qu’il doit présenter devant ses collègues – mais il n’a pas la moindre idée du thème qu’il voudrait aborder, il se sent fini, n’ayant plus rien à dire ni à apporter à la recherche – il entreprend de traduire un article d’un collègue russe, qui n’a pu venir en Italie car on lui a refusé son visa. L’article de ce collègue russe, qui se nomme Leskov, est une réflexion sur la langue, le vécu et le récit du vécu, la part fictionnelle du souvenir verbalisé. Perlmann est fasciné par ce raisonnement, il lui semble qu’il aurait pu écrire cela, qu’il a déjà développé un tel raisonnement, sans le formaliser. Et Perlmann, qui comprend à peu près le russe – mais à peu près seulement – ne fait plus rien, dans un premier temps, que traduire cet article. Il achète différents dictionnaires bilingues, monolingues. Il hésite dans le choix de la langue de sa rédaction, traduit en anglais, puis en italien… Le récit du souvenir l’obsède. Perlmann, parallèlement à la traduction de l’article de Leskov, se plonge dans un gros ouvrage du type Chronique du XXe siècle, qu’il a acheté dans une petite papèterie et qu’il ne lit que dans une trattoria du village. À l’aide de ce gros livre de vulgarisation, à l’iconographie tapageuse, il remonte le cours de son propre temps. Les souvenirs sont, dans la première partie du roman, l’axe central de la narration. L’article de Leskov, les événements marquants de la marche du monde et le parcours personnel de Perlmann se mêlent et s’entrecroisent, dans une réflexion spiralée qui donne le vertige. Perlmann se sent bien, dans la trattoria. Il s’y réfugie, est adopté par les restaurateurs, il aide la jeune fille de la maison à réviser ses devoirs. Il a déjà perdu pied, mais il ne le sait pas encore tout à fait. Le lecteur, lui, suit, fasciné, ces errances.
         Dans le deuxième versant du roman, l’enchaînement des événements devient implacable. Puisque Perlmann a perdu un temps précieux à traduire l’article russe, il n’a pas rédigé sa contribution au colloque. Pourquoi ne proposerait-il pas sa traduction comme une recherche personnelle ? Le mot de « plagiat » est pensé, prononcé, refusé. Mais le temps presse. Et voilà que Leskov, l’auteur de l’article russe, annonce son arrivée, il a obtenu son visa de sortie. Que va faire Perlmann ?
         Il va… cogiter, ourdir un plan, y renoncer puis y revenir, l’amplifier puis le simplifier. Il va… envisager le problème selon tous les angles, selon les réactions probables de tous les membres du colloque et du Russe que l’on n’attendait pas. Il va… prendre des trains, des avions, des bateaux ; tenir son rôle de responsable du colloque et s’engueuler avec des serveurs de restaurant. Il va… partir à la recherche d’une enveloppe imperméable, et cette enveloppe devient l’objet magique de sa quête, quête dont il n’a plus aucune idée, au fond. La folie n’est pas loin.
         Le Silence de Perlmann est un roman apparemment linéaire qui pourtant suit les circonvolutions de la pensée obsessionnelle d’un linguiste en perdition. Le lecteur est happé par des péripéties minimes, où le comique de situation le dispute à l’empathie avec le personnage. Philipp Perlmann apparaît parfois comme un pantin dérisoire, suivant sa propre pente de folie latente ; parfois comme l’archétype réjouissant d’une université qui tournerait à vide, qui ne survivrait que par les joutes rhétoriques entre gens de belle inimitié. Chaque membre du colloque est parfaitement caractérisé par le sujet de ses recherches et son attitude en dehors des réunions de travail. Parmi eux se détache indéniablement Vassili Leskov, le Russe, plus modeste, plus humain, dont le parcours sensible et chaotique ne laissera aucun lecteur indifférent. Dans Le Silence de Perlmann, on est plongé aussi, incidemment, dans un roman de Gorki - Jizn’ Klima Samguina – et dans Les Palmiers sauvages de Faulkner ; dans les interprétations de Bach, Chopin et Liszt ; dans la photographie en noir et blanc ou en couleurs.
         Pascal Mercier, de son vrai nom Peter Bieri, a occupé la chaire de philosophie des langues à l’université de Berlin. Il a publié plusieurs romans, dont la plupart ont été traduits en français.

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Extrait

« Au fond, c’était tout simplement son désir de traduire, son vieux penchant pour les langues avec lesquelles il aimait jongler, passant d’un univers à l’autre, son rêve de devenir interprète, donc, qui n’avait cessé de l’inciter à s’emparer du texte de Leskov. C’était comme ça, ce n’était pas si grave, il pouvait l’assumer. Aucune intention malhonnête ne l’avait manœuvré, ni consciemment ni inconsciemment, comme une lame de fond. Il en était parfaitement sûr, c’était ça, il n’avait pas besoin de s’en convaincre. Et le reste – le reste avait justement été de la légitime défense. Il avait brandi devant lui le texte de Leskov, tel un bouclier contre les regards insistants, contres les sempiternelles attentes qui se renouvelaient à un rythme monotone, comme si les êtres humains se développaient de façon linéaire et sans faille – comme si réussir sa vie consistait à exécuter un choix professionnel arrêté bien trop tôt, méritant du reste à peine d’être qualifié ainsi, dans une identification sans répit, et donc une totale absence de distance, décennie après décennie ».

vendredi 11 juillet 2014

L’élixir de l’immortalité de Gabi Gleichmann



Gabi Gleichmann, L’Élixir de l’immortalité (Udødelighetens elixir), traduit du norvégien par Hélène Hervieu, Grasset, février 2014, 544 pages.

Les mille et une nuits d’Europe

Ari, le narrateur, est le dernier descendant des Spinoza. Comme il l’a promis à sa mère, il va raconter l’histoire de sa famille, qui se confond avec l’Histoire européenne. Remontant jusqu’à trente-sept générations, mais livrant les épisodes selon une chronologie complexe (1), Ari tient sa promesse. C’est que le temps presse. C’est qu’enfin il peut et veut s’exprimer, lui qui par deux fois a perdu sa voix – par traumatisme dans sa jeunesse, par ablation du larynx plus tard –, lui dont la vie est liée aux livres bien qu’il ne soit pas grand lecteur. Les livres, il les transporte sur un chariot élévateur, dans un entrepôt. Il en lit parfois, et parmi les titres qu’il cite on trouve Cent ans de solitude, qui résonne comme en écho de sa propre entreprise, le récit foisonnant de la lignée des Spinoza. Mais c’est plutôt du côté des Mille et une nuits que penche son récit. Et puis il y a LE livre, celui que les Spinoza se transmettent de génération en génération.

Gabi Gleichmann raconte l’Histoire européenne dans le parcours séculaire d’une famille juive. La figure centrale est le philosophe Baruch Spinoza, qui fut frappé par un herem (un décret du Conseil Juif, sorte d’excommunication) pour avoir émis des idées cartésiennes incompatibles avec l’origine divine de la loi juive. La partie du roman consacrée à Baruch Bento Spinoza, intitulée « Le Philosophe » – et dans ce titre on retrouve le tableau célèbre de Rembrandt – restitue pleinement l’ambiance des temps. On y croise effectivement le « Meester », son singe, Saskia, ses difficultés financières. On y voit Baruch/Bento lustrant les verres d’optique, exténué par la toux provoquée par les poussières de verre mais poursuivant son œuvre de penseur. À partir de cette figure réelle, Gleichmann imagine et construit, en aval et en amont, une lignée représentative des Juifs européens. L’histoire commence avec un autre Baruch : Baruch Halevi naît en 1129 dans le village ibérique d’Espinosa, lors du passage d’une comète. Il est fils de rabbin, reçoit en songe la visite de Moïse, devient médecin du roi Afonso Henriques de Portugal. Dès lors, la lignée Espinosa/Espinoza/Spinoza est partie prenante de l’Histoire du continent. De la Reconquista ibérique à la Hongrie communiste, en passant par la Révolution française, la Vienne de François-Joseph, et tous les événements fondateurs du continent, la famille Spinoza traverse les siècles et les pays. À chaque génération, un Spinoza sera acteur de l’avancée politique, économique et/ou sociale de l’Europe. La lignée se déplace d’ouest en est, franchit parfois l’Atlantique en parallèle, subit ou forge les temps historiques.

Le livre fondateur de la lignée, rédigé au XIIe siècle par l’ancêtre médecin, donne la recette de l’élixir de l’immortalité. Un seul membre de la lignée expérimentera le breuvage et deviendra le Juif errant, ou plutôt une de ses figures – Salman Spinoza n’est pas ce personnage légendaire connu sous le nom d’Ahasvérus. L’errance de Salman, sa réapparition périodique, toujours bienveillante et prophétique, est symbolique du parcours de la famille comme de la communauté : il faut, souvent/toujours, repartir de zéro ; reconstruire et continuer de transmettre ; être fidèle et s’émanciper ; s’affirmer et courber l’échine. Parmi les Spinoza émergent des personnalités solaires : telle mathématicienne inspiratrice d’Einstein et enseignant à l’Université, ou encore tel ministre des finances, toutes empêchées d’exercer leurs talents mais le faisant tout de même, reconnues mais vilipendées ; et d’autres plus saturniennes, tourmentées, veules, ou duelles. Toutes les facettes des personnalités humaines sont représentées chez les Spinoza. Gabi Gleichmann construit sa lignée en balayant le spectre presque complet des tentations et des droitures, des fidélités et des trahisons.

Que le philosophe Spinoza soit la figure centrale et déterminante du roman est révélateur : L’Élixir de l’immortalité raconte aussi, de façon sous-jacente, l’élaboration d’une réflexion et d’une fidélité qui va bien au-delà de la stricte religion (2). Le destin des Juifs d’Europe, dans le roman, est une formidable épopée de construction et d’émancipation. On sait ce que le XXe siècle a fait aux Juifs – et pas seulement à eux. Hitler est présent dans le roman, sous le diminutif presque anodin d’ « Adi ». On le rencontre, on le retrouve, dans une brasserie, dans le saccage d’un appartement – il cherche la recette de l’élixir, bien sûr… Il est lié, de façon détournée et terrifiante, au destin des Spinoza. Quelques-uns d’entre eux mourront à Auschwitz, d’autres passeront par Dachau. Mais jamais, dans le roman, on ne fait de la Shoah le motif central du destin des Spinoza. C’est l’Histoire toute entière qui est envisagée : on croise Torquemada, on assiste aux persécutions de la fin du XIVe siècle dans le sud de l’Espagne – basculement antijudaïsme/antisémitisme : le jour où, à Séville, on ne reproche plus aux Juifs d’avoir tué le Christ, mais où on leur reproche d’être seulement et simplement juifs.

Gabi Gleichmann élabore le récit des Spinoza selon des strates imbriquées qui donnent à son texte une véritable profondeur romanesque. Ce que raconte le narrateur Ari est le fruit hybride des non-dits grands-parentaux et des longues conversations avec le grand-oncle Fernando qui lui-même rapporte souvent les propos d’un certain Frombichler, accessoirement ami et cuisinier d’ « Adi » Hitler. Fernando, c’est un peu le Shéhérazade d’Ari et de son frère Sasha. Les histoires qu’il raconte sont merveilleuses, terribles et pleines de suspens. Les destins s’esquissent, s’imbriquent et se déploient. Les personnages, au fil des siècles, sont tour à tour picaresques et héroïques, expressionnistes et tragiques, réalistes ou fantastiques. On côtoie une aveugle acariâtre, des hommes qui s’aiment, des femmes qui se mettent en ménage, un père veuf inconsolable mais cédant aux charmes d’une servante déniaisant aussi les deux fils de la maisonnée, des descendants adultérins surgissant comme par miracle, des hétaïres introduites dans le grand monde… On croise le psychanalyste Ferenczi, le banquier Rothschild, Louis Blériot et bien d’autres ; on assiste même au naufrage du Titanic.

Gleichmann donne aux Spinoza – du moins, à ceux qui sont voués à un destin exceptionnel – une « marque » : un nez proéminant, gigantesque. On décèle dans ce motif l’inversion de la caricature et de la raillerie. Faire d’une malédiction un signe bénéfique, retourner le maudit délit de faciès en signe distinctif d’une destinée remarquable. Au fil du texte, on suivra le cheminement occulte, suggéré, des pièces sur un échiquier ; et l’on s’arrêtera sur la symbolique du nombre 36 : les trente-six langues que Salman, le Juif errant, dit avoir apprises durant son errance ; les trente-six histoires sur lesquelles s’interroge le philosophe Spinoza (« Peut-être que la vérité en tant que telle n’existait pas ? Peut-être que le monde n’existait seulement qu’à travers trente-six histoires ? » p.229) ; les trente-six situations dramatiques de base décrites par Polti et que Gleichmann semble décliner dans les aventures de la lignée Spinoza. La geste des Spinoza se décline en 37 générations, mais le chiffre est trompeur. Ari, le narrateur, ne dit rien de la génération paternelle. Il parle de son frère jumeau Sasha, et du traumatisme que sa mort a provoqué, mais il ne dit rien de sa mère, ni de son père. Le récit fait un saut, qui ramène les générations à trente-six, comme pour mieux coïncider avec la tradition judaïque : les trente-six Justes cachés, rendant compte de l’humanité du monde.
 
Avec L’Élixir de l’immortalité, c’est bien une part d’humanité qui nous est donnée, une part fondamentale et déterminante, rendue de façon douloureuse et allègre à la fois. La littérature y trouve un compte romanesquement historique, et le lecteur sera conquis par l’épopée singulière d’une lignée (3). On l’aura compris, cet élixir d’immortalité que les Spinoza se transmettent de génération en génération est la métaphore d’une mémoire à l’œuvre. Potion magique – et romanesque – dont le narrateur Ari nous livre la recette, mais dont il fait surtout le fil conducteur d’une Histoire, non parallèle mais intrinsèque, sans revendication vindicative. Gabi Gleichmann nous offre ici un grand roman.

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Notes
(1) « Il me faut rappeler que mon temps est compté et que, lorsque j’erre dans le labyrinthe de mes souvenirs, je les note à mesure qu’ils surgissent, ce qui me donne souvent le tournis. C’est pourquoi je n’ai pas pu ordonner davantage mon récit. Mon plan est dicté par le hasard, je n’invente rien, je me contente de retranscrire ce que j’ai entendu dire » (p.409) On peut lire cet extrait selon l’angle du narrateur – condamné par la maladie – ou selon l’angle plus circonstanciel – et angoissant – d’une certaine ambiance immédiatement contemporaine et délétère : dire, tout de suite, même « en vrac », ce qu’il en a été et ce qu’il en est des Juifs dans l’Histoire.
(2) Ces changements de cap sont perçus, en-dehors de la communauté et  selon les époques, parfois, comme des bifurcations malsaines : « Ainsi, notre lignée, après tant de revers, surfa un temps sur la vague du succès. Notre nom fut prononcé avec considération par des personnes de haut rang dans toute l’Europe. Mais nous avions changé de bord. Nous n’étions plus respectés comme des philosophes et des écrivains mais, à travers Jakob et Nikolaus, comme des hauts prêtres du temple de Mammon » expose Ari en parlant de l’accession d’un de ses ancêtres au poste de ministre des finances en Europe de l’est au XIXe siècle (p.463).
(3) On regrettera dans la traduction française quelques erreurs incompréhensibles. On signalera au lecteur, par exemple, que la ville espagnole de Pontevedra se situe en Galice et non en Galicie. Erreur de traduction qui donne le vertige lorsque l’action se déroule effectivement, des siècles plus tard, en Galicie – région polonaise.

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Article publié sur La Règle du Jeu le 19 mars 2014

lundi 7 juillet 2014

La Ligne des glaces d’Emmanuel Ruben



Emmanuel Ruben, La Ligne des glaces, éd. Rivages, mai 2014, 320 pages.

Samuel Vidouble, jeune géographe, parcourt le monde « à rebours de [ses] contemporains ». Les étudiants et jeunes actifs partent en général à la découverte d’un Ouest qui n’a plus rien de nouveau, ni même, peut-être, de grand ; ou s’embarquent pour l’Australie, cette nouvelle terre de promesses, nous dit-on. Samuel a parcouru le globe en sens contraire, USA puis Canada, Italie puis Turquie. Court retour en France : il décroche un poste dans une ambassade du Nord de l’Europe, quelque part sur les bords de la Baltique. Le pays n’est jamais nommé, on pense à l’un des pays baltes, peut-être l’Estonie. Un de ces territoires ballotés par l’Histoire, courbant l’échine sous un joug, puis l’autre, enjeux de guerres idéologiques et territoriales.

On confie à Samuel une mission de cartographe : délimiter la frontière maritime du pays. À l’heure de l’Union européenne et à l’ère des accords de Schengen, la frontière que tracera Samuel déterminera les limites de l’Europe. Enfin, d’une Europe. Car l’économie et la politique tracent des contours qui n’épousent pas vraiment les fondements géographiques ou mentaux. Le petit pays balte est à la fois le cœur exact du continent, et la limite des confins de l’Union. Emmanuel Ruben embarque le lecteur dans un voyage statique ET mouvementé. Les étapes de son personnage Samuel sont celles d’un périple de réflexion.

Samuel Vidouble raconte, à la première personne, les dificultés liées à sa mission. Il lui est difficile, puis impossible, de trouver des documents fiables pour tracer la frontière. Il va de déconvenues en découragement, puis se laisse porter par un temps presque immobile. Le petit pays au bord de la Baltique semble vivre dans un hiver perpétuel. Le gel, la neige, le brouillard et la nuit tôt venue… la géographie est empêtrée dans la météorologie… la vie semble figée et le seul salut se trouve dans la soulographie, les parties de jeu d’échec et les yeux des jeunes filles. Délaissant peu à peu sa mission impossible, Samuel se lie d’amitié avec le Suisse Lothar qui honnit sa « suissitude » et les jolies autochtones Néva, puis Dvina.

Le roman est construit selon une « ligne » de dessillement basée sur deux paramètres : la candeur du narrateur Samuel et le cours des saisons. Le gel hivernal, le dégel printanier, puis un été balnéaire vont de pair avec la découverte de la topographie du pays, de son histoire, puis de son cœur légendaire. C’est l’Histoire, tout à coup, qui rejoint puis absorbe la géographie. C’est le fond des confins qui prend l’ascendant sur la forme du pays et du continent. Ce sont les massacres et les souvenirs de ces massacres, le souvenir et la résurgence des atrocités, qui mêlent dans un même mouvement presque statique la géopolitique et l’Histoire passée et présente – à venir ? Dans ce pays des confins, sur cette frontière européenne avant tout mentale, tous les habitants ne sont pas citoyens. Les synagogues ont été brûlées ou détruites, et soudain on érige une stèle de commémoration des massacres. Dans le texte, on ne prononce jamais entièrement le nom de « Hitl… », on voit (res)surgir les svastikas, sur des drapeaux de manifestations ou dans des décors de fer-forgé bien antérieurs aux années 30-40. Quelques rescapés du XXe siècle génocidaire ont « le poignet zébré de lignes bleues ». Ces lignes bleues évoquent les – et renvoient aux – pointillés rouges de la démarcation frontalière sur les cartes. L’époque du « Dégel » met Samuel dans la situation du géographe se prenant de plein fouet les échos du vent de l’Histoire. Et puis c’est l’« Été », des jeunes filles habillées de façon folklorique s’en vont à une rave au bord de la mer, toutes les légendes ressurgissent, parmi lesquelles celle de la ville invisible de Kitège.

Emmanuel Ruben nous offre, avec La Ligne des glaces, un roman romanesque. Un roman où le romanesque ne réside pas dans l’accumulation des péripéties brutales et des épisodes à rebondissements. Pas à pas, sans soubresauts, ce sont les péripéties mentales de Samuel, ses interrogations sur la frontière entre le réel et l’imaginaire, le ressenti et la compréhension, le savoir historique et la rencontre avec les victimes de l’Histoire, qui guident le lecteur vers une réflexion sur l’actualité et la « construction » – qui est européenne, mais pas seulement à l’aune d’un continent géopolitique. Comme Camille de Toledo avec sa trilogie européenne, et singulièrement dans Oublier, trahir, puis disparaître(Seuil, janvier 2014), mais de manière différente, Emmanuel Ruben nous entraîne sur des voies continentales et mentales autrement balisées. C’est une des valeurs premières de la littérature que de nous bousculer dans notre train-train de citoyen à peu près tranquille. Et en littérature, ici, nous y sommes, sans conteste.