vendredi 15 novembre 2013

Jeune vieillard assis sur une pierre en bois de Georges-Olivier Châteaureynaud



Georges-Olivier Châteaureynaud, Jeune vieillard assis sur une pierre en bois, nouvelles, Grasset, 23 octobre 2013, 240 pages.

Enfin de bonnes nouvelles !, proclame le bandeau rouge sur la couverture du recueil Jeune vieillard assis sur une pierre en bois de Georges-Olivier Châteaureynaud que Grasset publie en cette fin octobre. Huit merveilleuses nouvelles, aux titres mystérieux, qui suggèrent la lévitation et la brocante, la nostalgie et la mythologie, l’impossible et la surprise. Dans tous les cas, se fait jour un jeu sur la langue française, entre allusion littéraire détournée et expression toute faite prise au pied de la lettre. Les nouvelles de Châteaureynaud sont toujours publiées, et présentées, par ordre chronologique de rédaction. Il n’existe qu’une seule entorse à cela, depuis 1973, due à des problèmes de droits d’édition. Les recueils ne sont donc pas thématiques. Et pourtant… Il semble bien que dans ce déroulé temporel que le lecteur explore au fil des recueils, les thèmes soient également apparents, et induisent une évolution. Penchons-nous sur les dernières nouvelles en date.
  
L’homme est seul. Il a beau avoir – on n’ose écrire « posséder » – une mère, une épouse, une fiancée, des enfants… il est seul. Dans Les Intermittences d’Icare, par trois fois, il est donné au narrateur le pouvoir de voler. De décoller du sol : « une seconde mes pieds nus s’enfonçaient dans le sable grossier, et la suivante ils en étaient dégagés et flottaient une dizaine de centimètres au-dessus de leurs empreintes ». Le narrateur a neuf ans lors de son premier envol, qui se produira encore deux fois dans sa longue vie : au-dessus du corps de la jeune fille aimée à vingt ans ; sur la dune du Pyla lorsque, homme fait, il peine à grimper sur le sable. Le sable… qui ramène la nouvelle au temps du sablier. Chez Châteaureynaud, ce foutu temps qui passe est à maudire et à célébrer. Et personne, dans la nouvelle, pour assister au prodige. Car enfin, voler, ce n’est pas donné à tout le monde, hein ? Eh bien… ni la mère, ni la fiancée, pour regarder l’enfant, le jeune homme, décoller. Et puis si, enfin, la mère et l’épouse – pas la fiancée, mais une autre épousée – regardent l’homme s’élever, et… s’en désintéressent. L’homme est seul, rien à faire. Comme il l’est dans Face perdue aux temps des Burschenschaften et des duels au sabre. Pour l’amour de Rosetta, le personnage d’Aloïs renonce à la défiguration et perd, littéralement, la face. Mais les jeunes filles du temps aiment les balafrés… L’homme se retrouve seul lorsqu’il décide de refaire sa vie avec une plus jeune que lui et que les objets de son passé le rattrapent : il ne peut renoncer à les retenir. Dans La Foire à tout rue du Merlan, on retrouve le penchant – fort penchant – de Châteaureynaud pour la brocante et sa magie immédiate, porteuse d’un terrible espoir de retour sur ce qui n’est plus. L’homme est seul quand son meilleur ami est « parti » : la mort est irrémédiable, et la nouvelle Diorama est un des plus beaux textes qui soient sur la célébration du deuil. Sur sa célébration, pas son acceptation.

L’homme est seul, et il est spectateur. Dans la saisissante nouvelle Jeune vieillard assis sur une pierre en bois, qui donne son titre au recueil, le narrateur se réveille d’une anesthésie en trouvant que le monde n’est « pas conforme ». « Je m’éveillai guéri, mais plus faible qu’un nouveau né » nous dit-il au tout début de la nouvelle. Un nouveau-né ? Et pourquoi pas ? Pourquoi pas une nouvelle vie ? Et puis, au fond, pourquoi ? Parce que, sans doute, il reste toujours l’once d’espoir de « refaire sa vie », même si on n’a pas raté la première. Il reste toujours cette interrogation sans réponse : pourquoi suis-je là ? qu’ai-je fait ? (pour mériter ça… ou… pour avoir le droit de vivre encore…) L’homme est à ce point spectateur qu’il entre dans le tableau, sujet dérisoire dans le quotidien, transformé – vampirisé – par de plus vieux que lui qui lui volent une vie qu’il n’a pas sur vraiment apprécier. La nouvelle Les Amants sous verre, sous ses allures gothiques, place le personnage de Golo au cœur d’un piège où la sensualité, la déveine et l’illumination se combinent.

La porte des lionnes - Mycènes
Georges-Olivier Châteaureynaud ne se cache pas vraiment derrière ses textes. Il y a quelque chose du sourire farceur, complice, à nommer les personnages Gerö ou Golo (ce G et cet O, qui sont l’abréviation de son prénom G.-O.). Et une véritable jubilation, farceuse là encore, à jouer avec les titres, Les Intermittences d’Icare renvoyant, de plein fouet, aux « Intermittences du cœur », le Jeune vieillard… à une comptine qui soudain prend sens, Une route poudreuse… à la Porte des Lionnes, Face perdue à l’expression « perdre la face ».  Le tout élaboré à partir d’une documentation des plus consciencieuses : la technique des pressés sous verre, les confréries étudiantes allemandes… Il y a quelque chose de la nostalgie poignante à invoquer la Bretagne de la fin des années 50 et le père qui a abandonné le fils et la mère « sur le bord de la route » (Les Intermittences d’Icare) ou les guitares partagées avec l’ami de toujours rebaptisé Cassagne et l’évocation du Paris de la jeunesse (Diorama). Il y a, dans Pie, escargot, furet, ce rescapé des camps qui rappelle la figure paternelle revenue de Dachau. Et dans la même nouvelle, le personnage de Gorbius, si présent dans l’œuvre complète, père ici d’une mongolienne sensuelle et déroutante.

Oui, le déroulé strictement temporel de la présentation chronologique des nouvelles place le lecteur, de façon frappante, devant l’évolution de thèmes brodés à petits points. Mis à part les personnages de Gorbius et de sa fille – évolutifs – les nouvelles de Jeune vieillard assis sur une pierre en bois marquent un tournant dans l’œuvre de Châteaureynaud. L’âge y prend une place prépondérante, et la perception de l’âge une force terriblement duelle : désespérante et décapante. Que l’on se reporte à la dernière nouvelle du recueil, Une route poudreuse mène d’Argos à Mycènes, dans laquelle, sur un fond culturel mythologique, l’auteur parvient à réunir le renoncement et l’allant, l’échec et la réussite, la banalité et la surprise. Du grand art.


jeudi 14 novembre 2013

Le Rire du grand blessé de Cécile Coulon



Cécile Coulon, Le Rire du grand blessé, éd. Viviane Hamy, septembre 2013, 136 pages.

Aucun repère : on ne connaît ni le lieu ni l’époque. Avec Le Rire du grand blessé, Cécile Coulon plonge le lecteur au cœur des rouages d’une machinerie totalitaire de laquelle la littérature est bannie. La littérature, pas les livres. Les Livres, eux, sont fabriqués selon des recettes propres à déclencher les émotions premières – primitives – de la population. Livres Fous Rires, Livres Tendresse, Livres Haine, et Livres Frissons qui font « aboyer » la peur du public. Du public, oui. Car les Livres sont non seulement lus, mais déclamés par des Liseurs, lors de shows où se presse une foule avide, surveillée par les Agents du Service National. Ces représentations qui déchaînent l’hystérie collective ont pour nom « Manifestation À Haut Risque ».
Les régimes totalitaires ont toujours craint – et continuent de craindre – la chose pensée et écrite. La littérature rend libre, elle est suspecte, impossible à contraindre, elle disperse ses miasmes comme autant de virus de révolte. Orwell et Bradbury ont déjà sondé le thème. Dans l’espace politique où se déroule l’action du Rire du grand blessé, on a fait des Livres une arme de destruction massive de la pensée. Livres, avec majuscule. Tous les symboles de l’asservissement et du contrôle, dans le roman, arborent la majuscule qui doit inspirer le respect : le Grand – le dirigeant –, la Lecture, les Écriveurs, les Maisons de Mots… Dans ce roman court et dense, la typographie et la disposition montrent de façon lapidaire et efficace la froideur des rapports sociaux : les dialogues, brefs, utilitaires, sont en italique.
Le héros se « nomme » 1075. Agent du Service National, il est, comme tous ses collègues, analphabète. Ne pas savoir lire est la première des conditions pour être admis dans ce corps d’armée dont les membres sont choyés par le pouvoir : leurs conditions de vie sont on ne peut plus enviables, bel appartement, domesticité, reconnaissance. Et surveillance 24 heures sur 24 par circuit interne – sauf dans les toilettes, le détail a son importance dans le roman.
L’héroïne porte le nom oxymorique de Lucie Nox. Cette « lumière/nuit » est à l’origine du programme Nox, celui qui maintient la population dans la dépendance des Livres.
Le héros et l’héroïne vont se rencontrer. On n’en dira pas plus.
Cécile Coulon décrit un monde net, où la barbarie est omniprésente, en ville comme à la campagne. 1075 est issu de territoires paysans incultes où les enfants dorment sur des paillasses et travaillent aux champs dès leur plus jeune âge. Leur seul espoir est d’intégrer le Service National. L’univers citadin, alphabétisé, est fanatisé par les Livres. Ces Livres sont calibrés, industrialisés, médiatisés à outrance, ils sont l’arme et l’instrument privilégiés du pouvoir dictatorial.
Glaçant. Le Rire du grand blessé est un roman glaçant. Parce qu’il nous renvoie aux moyens de fanatiser les foules – coupe du monde de football en Argentine sous la dictature, par exemple – et à la société du divertissement dans laquelle nous baignons. On nous sert, à la télévision, et sur les linéaires des rayons librairie des hypermarchés, des programmes et des livres qui mériteraient la majuscule. Nous pouvons mettre des titres d’émissions et des noms d’ « auteurs », là-dessus, n’est-ce pas ? Nous ne vivons pas sous un régime totalitaire. Le roman de Cécile Coulon en est la preuve, qui appuie là où ça ne fait pas encore – tout à fait – mal. Le retournement de 1075 nous donne un peu d’espoir.

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Extrait :
« Ils souhaitaient être bouleversés, abîmés. Ils auraient pu aimer, haïr, blesser, protéger leurs semblables ; ils en avaient honte. Coupables d’exprimer la profondeur de leurs sentiments. Persuadés qu’une main invisible pointait leur doigt sur eux. Leur vérité se cachait dans les événements qu’ils gardaient secrets. À l’intérieur, ils cherchaient un nid pour dissimuler un amour inavouable, étouffer le chagrin d’un deuil, la haine d’une punition injustement infligée. Les Manifestations À Haut Risque déchiraient le rideau : elles offraient un spectacle d’humanité dégueulasse ».


lundi 11 novembre 2013

Jayne Mansfield 1967, de Simon Liberati

   
Simon Liberati, Jayne Mansfield 1967, Grasset, août 2011, et Livre de Poche, octobre 2012.

La presse était unanime, lors de la rentrée littéraire de 2011, pour saluer le dernier livre que Simon Liberati faisait paraître chez Grasset. Les jurées du Femina l'ont couronné. Influence américaine, référence à Truman Capote... On a salué immédiatement les soixante premières pages, cette description minutieuse et détachée de l’accident.
  
La movie star au QI de 163, la bimbo camée et amoureuse, nymphomane et mère de famille, dingue de ses chiens, Simon Liberati la met en scène. Et replace sa trajectoire dans la perspective glamour et terrifiante d’un monde hollywoodien en mutation.
  
Jayne Mansfield est un personnage. Sa vie – ce qu’elle a fait de sa vie – est au-delà d’un scénario convenu. Le livre nous conte la déchéance des derniers mois qui précèdent l’accident, et ce « conte » est fascinant. On pénètre dans la demeure hitchcockienne d’un prêtre sataniste, propriétaire d’un lion nommé Tagore. On assiste à la descente aux enfers de l’avocat d’un des acteurs de l’assassinat de Kennedy. On visite un Palais Rose de faux conte de fées dans lequel les peluches sont aussi nombreuses que les perruques.
  
On feuillette les cahiers rescapés – mais recyclés – dans lesquels Jayne collait tout ce que les journaux rapportaient de sa vie. Jayne est un personnage, tous sont des personnages, l’enfant défiguré par une morsure, les coiffeurs de la star, les chauffeurs de camion, le propriétaire grec du club dans lequel Jayne Mansfield se produit la veille de l’accident… Simon Liberati plonge au cœur de ce vivier réel, en remonte des situations, des trognes, des décors. Un monde.
  
Jayne Mansfield 1967 est un roman, un vrai et bon roman, à la diégèse et à la structure pensées, à l’écriture précise. En vrai et bon romancier, Liberati puise ce qui sert son texte dans la masse des informations dont il dispose, choisit parfois l’allusion et le clin d’œil (par exemple, la citation « d’un écrivain français », qui renvoie à Bataille sans qu’il soit nommé). A partir d’un matériau véridique, il construit une histoire. Une histoire qui boucle sur elle-même, qui s’ouvre sur la fin et se clôt sur l’avant-fin, une avant-fin qui nous est décrite comme une scène de cinéma muet :

« Puis, remontant à l’avant, elle claqua la portière dans le silence qui séparait la vitre du restaurant du monde extérieur. Ce claquement silencieux est le dernier geste connu de Jayne Mansfield ».

samedi 9 novembre 2013

L'attaque des dauphins tueurs de Julien Campredon


Julien Campredon, L’attaque des dauphins tueurs, éd. Monsieur Toussaint Louverture, novembre 2011, 128 p.

Julien Campredon est né en 1978, parle occitan et catalan, cite Joan Bodon, Zola et Mac Orlan lorsqu’on l’interroge sur ses écrivains favoris, et dit préparer un roman de chevalerie. Voilà qui intrigue, et encourage à se jeter sur ce recueil que publie Monsieur Toussaint Louverture, maison d’édition au catalogue impeccable. Cinq nouvelles composent ce recueil, cinq nouvelles dont les titres sont autant de promesses tenues, tant du point de vue de l’humour que de l’imagination : Diablerie diabolique au clubhouse, La Vengeance du livre uruguayen, La Coulée de béton infernale, L’Attaque des dauphins tueurs, M., M. M., D. & M.

Dans les cinq textes du recueil, on rencontre Dieu et le diable, quelques fantômes, une âme du XIXe prénommée Giselle, un livre aux pouvoirs magiques, des dauphins qui incitent les jeunes générations à manger des sardines, mais ne nous y trompons pas, sous la fantaisie perce le constat social. Il y a quelques manières convenues de parler de son temps, quelques manières admises et diffusées. Parfois réjouissantes, parfois platement banales. Ou rébarbativement égocentrées. Julien Campredon, lui, invente sa manière. Remarquons, au passage, que loin d’un régionalisme de revendication, les textes de ce recueil sont à coup sûr ancrés dans un terroir occitan, une discrète réalité géographique et culturelle.

Les personnages de la nouvelle L’Attaque des dauphins tueurs se prénomment Jean-Kevin et Tiphaine, et c’est toute une génération qui prend chair. Le jeune homme danse comme on danse aujourd’hui : « Pour commencer, de son bras droit il enveloppa sa tête, et sa main glissa sur son cou d’une oreille à l’autre pendant que, synchronisant le tout, il faisait passer son avant-bras au-dessus de ses cheveux ». Cette observation minutieuse, presque entomologique, de notre présent immédiat, on la retrouve dans le portrait de la femme cougar de La Coulée de béton infernale. La mère d’un ancien camarade d’école vient demander secours au narrateur. Cette Marie-Claire « n’avait pas beaucoup changé, elle était à la fois un peu plus vieille et beaucoup plus infantile ». Et lorsqu’elle a fini d’exposer son problème, elle repart « comme elle était venue, dans un nuage de parfum pour adolescente », non sans avoir demandé au narrateur « si ça [le] gênait de savoir qu’elle aimait se promener en string sur sa terrasse ». Le narrateur en question est exorciste. Titulaire d’un double doctorat, il note : « si je suis devenu exorciste, c’est parce que c’était ça ou les assurances ». Tout est à l’avenant. Un décalage salubre et irrésistible sous-tend chaque texte. Le snobisme du golf, la peur de vieillir et l’exploitation des jeunes chercheurs bardés de diplômes sont traités dans la même nouvelle, où apparaît également le diable, que l’on reconnaît à sa montre « classieuse ». Les retraités du nord de l’Europe qui, empêchés d’aller plus au sud par le printemps arabe, s’installent dans l’arrière-pays du Roussillon et transforment le paysage ; la crise immobilière ; les mère-porteuses ; et même les libraires qui apposent des notes manuscrites sur les présentoirs pour vanter tel ou tel livre… on trouve tout cela, chez Campredon.
  
On trouve tout cela, mais traité de façon parfaitement jubilatoire, dans un fantastique quotidien empreint d’humour et de dérision. Aucune trace de moralisation, d’analyse pesante, de digressions indigestes. Le format court est particulièrement adapté à cette vision du monde, à ce rendu du monde : la narration déroule son cours à bonne vitesse, l’histoire est bâtie fermement, le thème sous-jacent est audible en mode mineur, ce mode du désenchantement. La petite musique de Julien Campredon est immédiatement contemporaine, et à coup sûr harmonieuse.

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Deux extraits, pour le plaisir :
  
« – Mais enfin ! Nous n’arriverons jamais à rembourser, tu sais bien que notre taux d’entêtement ne peut dépasser trente-cinq pour cent de nos revenus […]
– Reste tes ovocytes… Écoute-moi, Mathilde, des gens veulent des enfants, et toi, tu veux un appartement avec des briques apparentes. Il y a des moments dans la vie où il faut savoir faire des choix ! »
  

« Le sabbat, salon nocturne des métiers de la sorcellerie qui, depuis toujours, défraye la chronique, d’autant plus que certaines mauvaises femmes mamelues y chevauchaient différentes bêtes lubriques. Ma foi, c’est bien vrai, je dois avouer que les premiers sabbats sont grisants, mais avec le temps cela devient une obligation professionnelle comme une autre. “Le boulot, quoi”, ai-je soupiré en glissant mon grimoire dans ma mallette en cuir ».

jeudi 7 novembre 2013

Le Livre des enfants d' A. S. Byatt



Antonia Susan Byatt, Le Livre des enfants (The children’s book, 2009), traduit de l’anglais par Laurence Petit et Pascal Bataillard, roman, Flammarion, janvier 2012, 690 p.

La couverture du livre – qui est, à quelques fioritures près, la même que la couverture de l’édition anglaise (1) – donne le ton : fond bleu nuit, lettres blanches pour l’auteur et dorées pour le titre, et, en illustration, un stupéfiant bijou Lalique présenté à l’Exposition Universelle de Paris en 1900. Il s’agit d’une broche qui « avait la forme d’un buste féminin en turquoise émergeant de la bouche d’une libellule allongée, très allongée, au corps effilé en or, incrusté de pierres précieuses bleues et vertes à intervalles réguliers, se terminant par une minuscule pointe dorée, bifide et menaçante. La tête de la femme était couronnée d’un casque, ou était-ce un scarabée fendu par le milieu, ou encore les yeux d’insecte de cette créature en pleine métamorphose ? […] La bête possédait des serres énormes, comme celles d’un dragon, qui s’écartaient de part et d’autre du visage féminin et reposaient sur des bras noueux en or ». Bijou, femme, casque, insecte, dragon. Or et argent. On ne saurait trouver indices plus éclairants. Le Livre des enfants, sous son titre tout doux, tout sage, est un livre terrible. Un livre terrible qui parle, effectivement, des femmes et des dragons ; qui reprend, peu ou prou, la métaphore entomologique de la longue nouvelle Des anges et des insectes ; qui nous parle de la guerre – le casque – et s’articule autour d’une réflexion sur l’or et l’argent – les bijoux. Car Antonia Susan Byatt est une orfèvre.

Le roman est articulé en quatre mouvements : Les Commencements, L’Âge d’or, L’Âge d’argent, L’Âge de plomb. Cette articulation en âges « perdus » selon la mythologie, en récits des origines et explication du monde, est annoncée par une discussion politique et économique entre les deux frères à propos de bimétallisme :

« Basil et Humphry Wellwood s’étaient embarqués dans une conversation houleuse sur le bimétallisme et l’étalon-or. […] Basil avait adhéré à l’Association de défense de l’étalon-or alors que de son côté Humphry soutenait la ligne bimétallique ».

Nous n’en sommes ici qu’au tout début du texte – à la page 70 – et c’est à partir de cette conversation que le roman pose ses bases, appuie ses fondations. Bimétallisme, âge d’or/âge d’argent, indignation d’Humphry lorsqu’il évoque la condition ouvrière anglaise de la fin du XIXe – il le fait une coupe de champagne à la main – ou la guerre des Boers. Les enfants assistent à la querelle, et chacun, sans le savoir vraiment, est en train d’arrêter son propre avenir. Tous les enfants : le petit Philip, fils d’ouvrier ; le petit Tom et la petite Dorothy, fils d’Humphry et d’Olive… Tous.

Subtilement, tout au long du roman, le lecteur va retrouver les allusions à l’or et l’argent, dans chaque partie :

« J’ai grandi dans un musée. Mon père en était le conservateur. Il s’y connaît en or et en argent ».
« - Le magicien d’Oz, répliqua Steyning.
- Humphry dit que ce n’est rien d’autre qu’une allégorie du bimétallisme et de l’étalon-or, avec sa route de lingots d’or et ses chaussures en argent ».

« Griselda se moquait de lui et disait qu’il était devenu volontairement le protagoniste du conte des chemins qui bifurquent, ou du conte dans lequel on doit choisir entre trois coffrets, un en or, un en argent et un en plomb ». (Cette dernière citation incluant le plomb de la dernière partie du roman).


Commencements et âge d’or
Nous sommes en Angleterre, nous basculons dans le XXe siècle. Le premier chapitre donne une date exacte : 19 juin 1895. Autour d’Olive Wellwood, qui fait vivre son petit monde en publiant des contes pour enfants, gravite une foule de personnages qui sont autant de personnalités. Son époux Humphry et sa maîtresse ; sa sœur Violet ; ses sept enfants ; les voisins et amis, parmi lesquels un directeur de musée, un montreur de marionnettes, un écrivain, un artiste potier. Tous ont un rapport avec l’art, tous se retrouvent pour fêter le solstice en montant des représentations de Shakespeare, tous, plus ou moins, adhèrent aux idées nouvelles du socialisme, du fabianisme. Quelques-uns penchent vers l’anarchisme. D’autres sont théosophes. En cette fin d’ère victorienne, on réfléchit à la place des femmes, on s’interroge sur l’amour libre et le naturisme, on veut pour ses enfants une éducation non contraignante. En parallèle, les personnages de Philip et Elsie, adolescents orphelins accueillis chez le potier Fludd, permettent l’évocation de la classe ouvrière anglaise, sa condition désespérante. Olive et sa sœur Violet sont issues elles aussi d’une famille ouvrière.

L’âge d’or, c’est celui des commencements et de l’enfance. On vit dans un printemps perpétuel, sans se soucier des saisons, du temps qui passe, de la peine. C’est un temps d’innocence. Les enfants d’Olive Wellwood sont élevés librement, on tient compte de leurs réflexions, on les instruit. La vie loin de Londres est propice aux promenades, à l’exploration des forêts et aux cabanes dans les arbres. On retrouve les cousins, les enfants des amis des parents, on noue des amitiés indéfectibles. La mère est écrivain, la tante s’occupe des enfants et de la maison. Ces deux sœurs, aux prénoms presque anagrammatiques (Olive et Violet), ne sont pas interchangeables. Chacune est à sa place, chacune assume son rôle. Même si Violet passe son temps à répéter qu’elle sert de mère. Olive écrit, des contes qu’elle publie, et d’autres qui ne sortent pas de la maison : un conte pour chaque enfant. Dans ces contes-là, Tom est un petit garçon qui a perdu son ombre, et Dorothy un hérisson. D’une certaine façon, les contes imaginés par la mère vont décider des trajectoires des enfants.

Mais l’âge d’or n’a qu’un temps. Le basculement vers l’âge d’argent prend des années, de révélation en révolte, de départ pour l’université en  voyages à l’étranger. Au fil des pages, ce sont bien les enfants qui deviennent les personnages principaux. Ce sont eux que l’on suit, dans l’affirmation de leur caractère et leurs décisions. Les parents, statiques, restent dans leur cottage. Les enfants, grandissant, partent pour l’université, ou l’Allemagne. Avant la fin de l’âge d’or, les parentèles et relations sont remises en question. Le lecteur est surpris, puis surpris de sa surprise, car tous les indices ont été semés en amont, si finement, si légèrement… Même à l’âge d’or, le monde est cruel. L’artiste le plus talentueux peut être l’homme le plus immonde. La mère la plus aimante peut être la menteuse la plus traîtresse. Le père affectueux est capable d’impulsions soudaines envers une jeune fille.

C’est la trajectoire de Dorothy qui va concentrer tous les bouleversements. Cette petite fille à qui l’on demandait ce qu’elle voulait faire plus tard, et qui s’entendit répondre, sans y croire vraiment, qu’elle voulait être médecin, va prendre sa vie en mains après une révélation plus surprenante que douloureuse. Si les garçons suivent un cours à peu près tracé, les filles du groupe d’enfants vont s’affirmer résolument. Études ou non, mariage ou pas, chaque adolescente va être maîtresse de son choix. L’âge d’or, c’est aussi celui de l’apprentissage. Le petit Philip Warren qui s’était réfugié dans les sous-sols du musée pour échapper à sa vie de misère, entre au service du potier Benedict Fludd, et fait des merveilles. Sa sœur Elsie le rejoint, qui va prendre en mains la bonne tenue d’une maison laissée pratiquement à l’abandon par une mère et deux filles atones. L’âge d’or, pour Philip, n’est pas le commencement des temps. Pour lui, et pour Elsie, c’est un recommencement. Une chance offerte.


L’âge d’argent
L’âge d’argent, c’est celui du temps qui passe. Les enfants grandissent, s’épanouissent ou se recroquevillent. Les parents, eux, cèdent le devant de la scène. Les fillettes deviennent jeunes filles, puis femmes. Il est temps de mettre au monde des enfants, voulus ou non, légitimes ou non. Dans les temps mythologiques, l’âge d’argent est celui du travail de la terre, de la souffrance et du passage des saisons. Dans Le Livre des enfants il appartient à présent aux enfants grandis de parfaire leur trajectoire. On souffre, on pleure, on s’interroge sur ses sentiments, on se glace ou l’on s’embrase, on succombe ou l’on résiste. On meurt.

Mais l’âge d’argent, c’est aussi, dans le temps du roman, celui de l’Histoire. Les suffragettes défilent, la vieille reine Victoria meurt, le kaiser Guillaume apparaît de page en page, les anarchistes sont à l’œuvre dans toute l’Europe, Orwell prend la tête du mouvement fabien. C’est aussi le temps des débuts de la psychanalyse, de l’implantation du marxisme, de la recherche universitaire sur les contes de fées. Le cottage des Wellwood n’est plus un lieu où l’on vit, mais un lieu où l’on revient, par intermittence. Même Tom, qui échoue régulièrement à ses examens d’entrée à l’université, ne considère plus la maison de ses parents comme son foyer. Lui, il a choisi les bois, qu’il parcourt avec les garde-chasses. Il remplit ses poches de châtaignes, de cailloux. Il a perdu pied.

L’âge d’argent scelle la défaite parentale. D’un âge d’or tout centré sur le plaisir et l’insouciance sort une nouvelle génération concernée, tourmentée, aux prises avec la réalité. Dorothy devient médecin, et ce personnage-là, par sa posture et sa concentration, incarne le basculement d’un âge dans l’autre. Du bonheur, il n’est plus guère question.


L’âge de plomb
Le roman s’achève sur les horreurs de la guerre de 14-18. Chacun des enfants de l’âge d’or achève son parcours. Cette dernière partie est terrifiante, très resserrée, quarante pages de combats, de sang, de morphine et de membres amputés, de morts et de retrouvailles inespérées. Les survivants, toutes classes sociales confondues, se retrouvent à la même table et partagent un repas. On entrevoit, dans cet épilogue, très fugitivement, l’ombre d’un svastika. On entend, tout bas, une allusion à des origines juives. Le roman s’achève, mais l’Histoire continue.


« Avoir dans sa famille un écrivain est dangereux »
Le Livre des enfants est de ces romans fondamentaux, qui marquent un lecteur. Au même titre que Possession ou Des anges et des insectes, du même auteur. Dans la production ambiante, ces romans-là détonent, et détonnent. Par leur ampleur, leur précision historique, leur sensibilité. Le Livre des enfants, c’est un monde dans le Monde, à l’image du conte d’Olive Wellwood Les Habitants de la maison dans la maison, que nous ne raconterons pas ici, pour laisser le plaisir de la découverte au lecteur.

Edith Nesbit (1858-1924)
Antonia Susan Byatt construit un roman qui couvre parfaitement les champs du Politique, de l’Économique et du Social, qui envisage la période sous l’angle critique des cercles progressistes ou activistes. Mais… mais pas seulement. Le Politique, l’Économique et le Social, bien présents, ne sont que la toile de fond d’une entreprise littéraire bien plus ample : à ces trois piliers, Byatt ajoute celui du Symbolique, qui regroupe la recherche de la perfection artistique et plastique et la prééminence de l’imagination sur le contingent. Le personnage d’Olive Wellwood est  inspiré de l’écrivain anglais Edith Nesbit (1858-1924), considérée comme le premier auteur « moderne » de littérature de jeunesse. Nesbit faisait elle aussi partie des cercles fabiens, élevait plusieurs enfants – les siens, et ceux des maîtresses de son époux. À partir de la personnalité bien réelle d’Edith Nesbit, A. S. Byatt construit avec Olive Wellwood un personnage de mère tournée entièrement vers la création féérique, aimante mais peu consciente du pouvoir de ses écrits sur ses propres enfants. Dans un entretien vidéo pour le Guardian (2), Byatt explique avoir été effrayée par le fait que les enfants d’auteurs pour enfants s’étaient souvent suicidé. Dans son roman, le fils aîné d’Olive, Tom, veut prolonger sa propre enfance parce que sa mère continue d’écrire le conte qu’elle lui a dédié, le conte sans fin dans lequel le petit Tom s’enfonce toujours plus loin, toujours plus profond, à la recherche de son ombre volée. « Avoir un écrivain dans sa famille est dangereux », affirme A. S. Byatt dans le même entretien. Le Livre des enfants est aussi une réflexion sur le pouvoir de la littérature, et de l’imagination. Sur le rapport de pouvoir qui s’instaure entre écrivain et lecteur, lorsque l’écrivain est la mère et le lecteur son enfant.

Cet ajout du Symbolique est aussi à débusquer au cœur même de l’écriture : les métaphores, l’insistance dans le vocabulaire sur la couleur et les formes, l’utilisation de Shakespeare, les contes qu’Olive écrit pour ses enfants et qui sont donnés au lecteur… La description des toilettes et des coiffures des jeunes filles offre une palette complète, qui agit en correspondance avec l’évocation des poteries de Philip Warren (3) et de Benedict Fludd (4). La recherche de la couleur, le bon dosage des vernis, la maîtrise du feu de cuisson deviennent obsessionnels pour le maître potier, comme ils l’avaient été pour Bernard Palissy, dont le portrait trône dans l’atelier, et cache une porte ouvrant sur des secrets terribles... La création, la recherche de la perfection artistique, ne vont pas sans folie, ni secret inavouable. Dont les enfants sont les victimes.

Le Livre des enfants est à la fois une fresque historique minutieuse et un grand roman d’imagination. Une réflexion sur le merveilleux, la filiation, la création. Nul besoin d’être ferré à glace sur la période historique évoquée, sur les personnalités réelles convoquées – Barrie, Morris, Brooke, Wilde, Stopes, et bien d’autres –, il suffit d’entrer avec confiance dans ce roman intelligent, documenté et haletant. Un tel plaisir de lecture est bien rare (5).



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Notes :

(1) « Je voudrais conclure en exprimant toute l’admiration que j’éprouve pour la magnifique couverture de ce roman, conçue par Stephen Parker. Sa perfection dépasse toutes mes espérances » écrit A. S. Byatt dans ses remerciements, en fin d’ouvrage.
(3) Les pages sensuelles ayant trait au travail de l’argile ont été inspirées par une expérience personnelle de l’auteur : « One of her daughters lives next door to potter and writer Edmund de Waal. Which explains how Dame Antonia Byatt CBE found herself coated in the primeval slime from which all beauty comes. "He invited me to his studio and actually let me put my hands in clay, which was a surprisingly important experience. It taught me what I had always known but only intellectually – that people think with their fingers." » (Boyd Tonkin, “AS Byatt returns to large-scale fiction with an epic but intimate novel”, in The Independent, 01/05/2009)
(4) Le nom du personnage de Benedict Fludd renvoie à Robert Fludd, humaniste anglais de la Renaissance, et admirateur de Paracelse.
(5) Pour ne pas conclure l’article sur une note négative, qui n’a rien à voir avec le texte d’A. S. Byatt, nous plaçons en note deux restrictions sur cette édition française. Les coquilles sont nombreuses. Une de ces coquilles est particulièrement cocasse (il s’agit d’une allusion littéraire), et nous laissons au lecteur le soin de la débusquer. La deuxième restriction porte sur la traduction. La complicité littéraire et linguistique entre A. S. Byatt et son traducteur français Jean-Louis Chevalier était telle que prendre le relais doit être un exercice bien difficile. La traduction du Livre des enfants n’a pas la fluidité, ni l’évidence, des traductions de J.-L. Chevalier. Elle rend toutefois justice au texte original.

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Antonia Susan Byatt est née le 24 août 1936. Grande dame des lettres anglaises, elle publie régulièrement depuis 1964. Elle a obtenu le Booker Prize en 1990 pour son roman Possession. Son œuvre marie l’érudition littéraire et historique, et l’imaginaire. Elle met en lumière l’évolution des mentalités en Angleterre, et s’intéresse également de très près aux contes de fées. Elle parle parfaitement le français, est chevalier des Arts et Lettres (2003). On conseillera vivement la lecture de Possession, et de Des anges et des insectes (magnifiquement porté au cinéma par Philipe Haas en 1996).


mercredi 6 novembre 2013

Possession d'A.S. Byatt


Byatt, A. S., Possession, Chatto & Windus Ltd, 1990 et Vintage, 1991. Traduction française de Jean-Louis Chevalier, Flammarion, 1993, et Livre de Poche Biblio.  

Antonia Susan Byatt est née en 1936 en Angleterre. Elle a obtenu le Booker Prize en 1990 pour Possession. Dans une très courte vidéo sur le site du Nouvel Observateur (1) elle énumèrait les trois livres qu'elle emporterait sur une île déserte : A la recherche du temps perdu, les poésies complètes de Wallace Stevens et... des recueils de contes de fées en différentes langues. Dans une interview à Libération (2), elle déclare « j'ai mis des années à comprendre que, pour aller à l'essentiel, je devais en revenir au romanesque, à ce que j'aimais lire lorsque la petite fille souvent malade que j'étais se plongeait avec avidité dans la fiction ».

La Fiction et les contes de fées... A. S. Byatt, qui parle très bien le français, ne confond pas, dans sa déclaration, les mots de roman et de fiction. Car c'est bien de fiction qu'il s'agit ici, celle dont Jean Lévi dit : « à mon avis, la littérature, en tout cas la fiction, est malgré tout toujours un travail sur la fiction déjà existante. On travaille autant sur les livres que sur le réel » et Patrick Carré : « la fiction serait peut-être une pseudo-rhétorique (...) C'est qu'elle a recours non pas seulement aux mots, mais aussi aux images, et qu'avec elle on amène le lecteur dans des peintures en trompe-l'œil où il se casse le nez sur des paysages infinis » (3). Et même de Fiction Romanesque (Roman romanesque ou Romance), Possession étant placé sous l'égide de Hawthorme, et l'on peut lire, en exergue « when a writer calls his work a Romance, it need hardly be observed that he wishes to claim a certain latitude, both as to its fashion and material » et « the point of view in which this tale comes under the Romantic definition lies in the attempt to connect a bygone time with the very present that is flitting away from us » (4).

Quelle est la trame de Possession ? Roland Michell, jeune chercheur spécialiste de l'œuvre du poète victorien Randolph Henry Ash, découvre - et dérobe - deux lettres du poète, qui laissent présager d'une liaison avec une jeune femme, elle-même poète et écrivain, qu'il identifiera comme étant Christabel LaMotte. En suivant cette piste, qui a toutes les chances de révolutionner les recherches en cours sur la période, il fait la connaissance de Maud Bailey, universitaire froide et élégante, spécialiste de l'œuvre de Christabel. Le roman tisse des liens étroits entre la situation et les relations des deux chercheurs du XXème siècle et celles des deux poètes victoriens. C'est une des caractéristiques de Possession que de nous faire vivre l'histoire de Randolph et de Christabel par leurs écrits et ceux de leurs contemporains, et celle de Maud et de Roland par leurs actions. La quête des uns et des autres est ainsi entremêlée sans être mise en parallèle, et ce n'est là qu'une des prouesses de la narration. Car Randolph Henry Ash et Christabel LaMotte sont de pure invention, n'ont jamais existé, et pourtant le lecteur a accès à leur correspondance, ce qui est bien le moindre car elle est le cœur de « l'intrigue », mais aussi à des fragments de leurs œuvres, fictives bien entendu, et résonnant d'une étrange réalité. A. S. Byatt réussit ce tour de force de créer de toutes pièces deux œuvres victoriennes cohérentes et vraisemblables. Ainsi, les contes « The Glass Coffin » et « The Threshlod » de Christabel LaMotte, ou les extraits du poème « Ragnarök » de Randolph Ash, entre autres, sont-ils de véritables créations-recréations, vibrants hommages à la littérature anglaise du XIXème, preuve par neuf du talent de Byatt. D'autres voix se font entendre, celles d'Ellen Ash, l'épouse du poète, et celle de Sabine de Kercoz, la cousine bretonne de Christabel, par le biais de leurs journaux intimes. Ces passages mettent en relief les aspirations des femmes du temps, l'ombre de George Sand plane sur les mots de Sabine. Les situations évoquées par les deux femmes dans leur journal se répondent en écho - le sort réservé aux femmes enceintes célibataires - comme se répondent les couleurs dominantes de Christabel et de Maud - le blanc et le vert - et le physique de Randolph et de Roland.

Le roman dresse également un portrait cynique des milieux universitaires anglais et américain, s'amuse des travers des chercheurs et des entourloupes des collectionneurs, joue sur les rivalités intrinsèques, les bassesses et les coups bas. Mais la dénonciation apparente du milieu n'est qu'une incidente dans le foisonnement du roman. La vraie magie est ailleurs. Elle naît du maillage complexe et maîtrisé des époques, de la figure tutélaire de Mélusine - à laquelle Christabel consacre un long poème -, de scènes en limite d'onirisme, comme lorsque Maud Bailey découvre, sous le matelas d'un lit de poupées, la correspondance quasi complète des poètes, cachée là depuis des décennies. Christabel LaMotte avait « écrit » un poème sur les poupées, poème dont Maud Bailey comprend alors qu'il était crypté. Cet épisode n'est que le début de la quête - quête des chercheurs, qui devient celle des lecteurs -. Il pose d'emblée le roman sur le terrain hybride du polar et de la réflexion littéraire. La Recherche universitaire est présentée sous l'angle de l'enquête policière, et parfois même de l'espionnage. Le chercheur apparaît bel et bien comme un enquêteur, qui doit suivre la logique des indices, mais aussi son intuition. Et l'enquête, comme dans les meilleurs polars, est une quête des origines, dont on ne peut rien dire ici au risque de détendre l'un des ressorts du roman.

Pour reprendre la citation de Patrick Carré, Possession est bien un roman en trompe-l'œil où le lecteur se casse le nez sur des paysages infinis, paysages mentaux, littéraires et historiques. Il y est question d'amour et de liberté, de sexualité et de frustration, de « L'autre monde » celtique et de spiritisme, de conventions sociales, de désespoir, d'aspirations, et même de profanation de sépulture... Et il y est, bien sûr, question de littérature. Non pas de théorie littéraire infiltrée sous l'intrigue romanesque, mais bel et bien du pouvoir que la littérature a sur chacun de nous, chercheurs ou simples lecteurs : « all that was the plot of a Romance. He was in a Romance, a vulgar and a high Romance simultaneously, a Romance was one of the systems that controlled him, as the expectation of Romance control almost everyone in the Western world, for better or worse, at some point or another (5)». La quatrième de couverture de l'édition de poche Biblio fait référence à Umberto Ecco. Mais nous sommes au-delà de la mise en forme romanesque de l'érudition. Nous sommes, avec Randolph Henry Ash, Christabel LaMotte, Roland Michell, Maud Bailey (et tous les autre personnages du roman), dans cette dimension particulière de la Fiction avec un grand F - comme l'Histoire a sa grande H - qui rend compte du Vrai par l'utilisation du Faux, ici en particulier par l'utilisation du faux littéraire, l'invention de deux œuvres victoriennes.Possession est une réflexion et une révélation. Réflexion sur l'écriture et jeu de miroirs. Révélation de l'essence féminine.

NB : Le roman a été adapté au cinéma par Neil LaBute en 2002, avec Gwyneth Paltrow et Aaron Eckhart.

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Compléments :

"Pseudo-citations : présence/absence de l'hypotexte dans Possession de A.S. Byatt", un article de Nathalie Martinière publié dans la revue électronique E-rea.

"Ragnarok - A conversation with A.S. Byatt" : "A.S. Byatt took part in the seventh edition of the Assises Internationales du Roman, organised by the Villa Gillet and Le Monde. She answered our questions on her latest novel, Ragnarok". Entretien mené par Clifford Armion, 27 mai 2012, pour La Clé des Langues.

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(1) htttp://videos.nouvelobs.com/video/iLyROafYczI.html , page introuvable aujourd'hui.
(2) Libération, 2 septembre 1993
(3) In Jean-Luc MOREAU, La Nouvelle Fiction, Critérion, 1992.
(4) BYATT A. S., Possession, Vintage, 1991.
(5) Op. cit., p.425