Tristan
Garcia, Les Cordelettes de Browser, Denoël (2012) et Folio (avril 2014)
David Hale Browser est lâché dans l’espace à bord
d’un vaisseau en forme de long serpent. Il est le dernier des
« borneurs », ces hommes à qui il a été demandé d’aller au plus loin
de l’univers, de le fermer, afin d’en ouvrir un autre. Browser est seul dans
son vaisseau. Il s’ennuie à peine, il est au-delà de l’espace imaginable. Il
pense à la jeune fille dont il était amoureux, au lycée. Il ne parvient pas à
se souvenir de son nom. Cela l’obsède. Et puis, Browser parvient au bord de la
Frange, passe son bras dans une faille minuscule. « David parvint à en
extraire une grande caisse légère, une sorte de cercueil ou plus exactement de
placard, qui flotta à ses côtés. De l’autre main, David tira une caisse plus
petite, qui lui fit penser à une console de bois ». David Hale Browser
vient d’arrêter le temps.
Le placard, c’est le néant. La console renferme une
myriade de cordelettes que l’on noue et dénoue. Chaque humain possède sa propre
console. Au gré des nœuds qu’il fait et défait, il peut revivre une scène
particulière de sa vie. Parce que le temps, plus qu’arrêté, est figé. On vit
dans une éternité où l’on ne vieillit pas, où les saisons ne passent pas, où ni
les femmes et les hommes, ni les fleurs et les fruits, ne fanent, ne
flétrissent. Et l’éternité, on le sait, c’est long, surtout vers la fin.
Dans la première partie du roman, les chapitres
s’enchaînent comme des nouvelles, presque indépendantes les unes des autres. Ce
sont des morceaux d’existence de quelques personnages, qui ne se croisent pas.
On y découvre le Chalet de l’État, qui abrite le placard que Browser a
découvert, et dont la porte ouverte débouche sur le néant. On fait la
connaissance de Viv, qui essaie de remonter une scène de son enfance comme on
monte un film, en coupant, en collant. On y côtoie Anita qui travaille sur un
étrange chantier : il a été décidé de creuser deux puits, de part et
d’autre de la planète, et d’effectuer la jonction au centre de la terre. Anita
est chargée de la dernière manœuvre, tourner une vis. Mais dans quel sens la
tourner ? Le sens des aiguilles d’une montre ? Le sens
contraire ? Une montre… dans un monde où le temps n’a plus cours… Cet
épisode est un rêve d’Anita, un moment d’imagination pour… passer le temps.
Pourtant, la jeune fille va bel et bien rencontrer l’ouvrier tunnelier qu’elle
devait rejoindre, dans son rêve, au centre de la terre. C’est ce couple
« originel » qui va reprendre les choses en main lorsque l’éternité
prendra fin. La deuxième partie du roman, son second versant, est fait de
luttes amoureuses et politiques, de résistance et de combats. De vieillesse et
de mort. Le temps reprend ses droits, et avec lui reprend le cours de
l’Histoire.
Voilà sans doute un roman plus symbolique que se
rattachant strictement à la science-fiction. Plus fable philosophique que
kitcherie d’anticipation. Tristan Garcia puise à plusieurs sources en les
détournant, en leur rendant hommage. On songe à Solaris, à
l’univers de Bradbury ou de Vonnegut. La couleur joue un grand rôle dans la
narration, qu’elle évoque les tableaux de Hockney ou qu’elle se concentre sur
le rouge dans les vêtements de la deuxième partie. Le redémarrage du temps est
comme une course accélérée de l’Histoire, il faut réapprendre à allumer un feu,
un enfant est élevé par une ourse, on revit l’esclavage, le travail dans les
forges…
*
En mai 2013, les élèves de Première Littéraire du lycée Condorcet (Rhône) ont lu les Cordelettes de Browser et se sont essayés à l'écriture collective d'un article pour le quotidien Lyon Plus, dans un atelier d'écriture que j'ai co-animé avec leur professeur de Lettres, Anne-Marie Baglioni. Ils ont ensuite rencontré Tristan Garcia et assisté à la table ronde à laquelle il participait lors des Assises Internationales du Roman (Lyon).