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lundi 30 octobre 2023

L’Art et son miroir de Hubert Haddad

Hubert Haddad, L’Art et son miroir, éd. Zulma, 5 octobre 2023, 624 p.

« Sous forme d’abécédaire, l’art n’est plus une histoire mais un panorama » note Hubert Haddad dans ses addenda, en fin d’ouvrage. C’est bien sous forme d’abécédaire que se présente L’Art et son miroir, qui pourrait tout autant être qualifié de dictionnaire amoureux. Et la lectrice que je suis est allée puiser dans cet essai selon ses propres goûts. Dans l’ordre alphabétique : Francis Bacon, Victor Brauner, Burne-Jones, Giorgio de Chirico, Paul Delvaux, Marcel Duchamp, Jean Fouquet, Velázquez et ses Hilanderas, Ingres, Léonard de Vinci, Gustave Moreau, Piranèse, Nicolas de Staël, Zurbarán, piochés parmi les quelque cent-vingt entrées proposées. J’ai constitué mon musée imaginaire à partir de l’abécédaire d’Hubert Haddad. Musée imaginaire qui, on en conviendra, même si j’ai laissé de côté Magritte et Masson, ressemble furieusement au musée dont Alphan Bogue est conservateur à Ecorcheville, dans l’univers de Georges-Olivier Châteaureynaud. Ce préambule pour marquer une proximité d’imaginaire. Dis-moi qui tu hantes et je te dirai…

Un panorama de l’art n’est jamais exhaustif. Vingt vies ne suffiraient pas à embrasser toutes les composantes, les déclinaisons, les civilisations. Hubert Haddad prévoit un deuxième tome à cette déjà somme. Dans ce volume, et parmi les entrées que j’ai choisies, ce n’est pas une flèche du temps qui se dessine, ni même une courbe, mais une constante, ou plutôt deux, au moins : la non-adéquation (parfois peu évidente pour le profane) entre l’artiste et son temps, et la recherche de la vérité. Bon, la vérité, en art, c’est un sujet délicat, un sujet philosophique. Si nous avons l’art afin de ne pas périr de la vérité, c’est bien pour dénicher ailleurs que dans le réel une vérité plus acceptable. Le miroir que tend Haddad à l’histoire de l’art est une sorte de miroir de sorcière : il s’agit de décrypter des élans singuliers comme autant de forces occultes.

Prenons Jean Fouquet, par exemple. Au seuil de la Renaissance, il s’en remet à la géométrie et à la forme pour tendre vers l’abstraction :

« Cette intelligence des figures et du plan est […] manifeste dans La Vierge et l’Enfant entourés d’anges, où la vierge royale à la peau blanche, en habit d’époque, entourée d’anges rouges et bleus vifs, exhibe un sein d’une troublante rondeur entre les têtes aussi rondes de l’enfant et des chérubins et au-dessus des plis horizontaux d’un drap. […] Une œuvre si composée au sens moderne – illustrant les théorèmes d’Apollonios de Perga sur les coniques – provoque une sorte de vertige entre abstraction et réalisme, spiritualité et sensualité. »

Hubert Haddad balaie l’art selon sa propre approche, celle du médium. Il ne s’agit pas de parcourir les siècles – même si dans son essai chaque peintre est remis dans sa perspective historique voire sociologique – mais bien de surligner les écarts entre l’artiste et les attendus de l’époque. Autrement dit, entre l’académisme et l’invention, entre les pompiers et les créateurs. Ce que l’art nous offre est toujours une surprise, et parfois une surprise à rebours. Sur ce thème, le chapitre consacré à Ingres est magnifique : « Tout nimbé d’étrangeté surréelle, [il] prépare à son insu la succession des avant-gardes. » 

Chaque chapitre est bâti, peu ou prou, sur le même schéma : une entrée en matière de type « punch line » non sur le peintre traité mais sur la façon dont l’art est envisagé, une mise en situation historique et sociologique, une analyse éclairante de l’œuvre. Cette manière de procéder donne à chaque entrée un caractère complet, un mini-essai stupéfiant de synthèse. Le tout est écrit dans la prose sculptée, éblouissante, inégalée d’Hubert Haddad – on reconnaît sa patte immédiatement à l’agencement de la phrase, à son balancement. Haddad écrit en artiste. Et parce qu’il est aussi peintre, il interroge la peinture et la statuaire selon ses propres interrogations. Et parce qu’il est aussi le frère inconsolable d’un peintre suicidé, l’épilogue s’intitule « Notes pour un frère défunt. »

Dès l’épigraphe, le lecteur est averti : « Il n’est en art qu’une chose qui vaille : celle qu’on ne peut expliquer » (Georges Braque). L’entreprise d’Hubert Haddad n’est pas l’explication de l’art, mais son déchiffrage. L’érudition englobe l’histoire de l’art dans un tout tourbillonnant, signifiant, non linéaire. Le concept même d’ « histoire » de l’art perd ici son sens académique. Nous ne sommes pas, dans L’Art et son miroir, sur une frise temporelle, mais à l’intérieur d’une sphère de significations croisées. Le titre de l’ouvrage indique bien cela, invite à cela : traverser le miroir des évidences. Je ne doute pas que dans le tome suivant – qui sera écrit, j’en suis sûre – on trouvera Dalí et Jérôme Bosch appariés dans la représentation d’un monde déchiffré à la même aune, à quatre siècles de distance(1). 

Il me reste à sortir de ma zone de confort et à aller lire les entrées consacrées à des artistes que je connais moins, ou mal, ou pas du tout. L’Art et son miroir est de ces ouvrages sur lesquels on revient. Un ouvrage de référence, déjà.  

*

Notes

1 – Je ferais le même parallèle, tout aussi personnel, en ce qui concerne le chapitre consacré à Las Hilanderas, le tableau de Velázquez et ma lecture récente de la novella Spin, de Nina Allan. « Car tisser, c’est déjà créer », écrit Hubert Haddad. Les chefs d’œuvre, quel que soit leur support, dialoguent entre eux. La critique littéraire et la critique d’art tissent elles aussi des liens, qui créent de la conscience. 


jeudi 22 mars 2018

Casting sauvage de Hubert Haddad


Hubert Haddad, Casting sauvage, éd. Zulma, 1er mars 2018, 160 pages.

Hubert Haddad est de ces artistes – il n’est pas que romancier, il est aussi peintre, essayiste, poète, dramaturge… – dont la pâte principale est le temps, sans doute. La pâte, la masse que l’on pétrit et laisse reposer pour ensuite la façonner, et lui donner forme. Haddad met en forme la pâte du temps. Dans ce roman-là plus encore que dans les précédents, il fait coïncider, comme on agence les pièces d’un puzzle pour faire surgir l’image du déchiquètement, les temps du texte, de l’Histoire et de l’actualité récente, celui d’un film non encore filmé, et celui de sa propre vie. Le roman est, d’ailleurs, comme un indice supplémentaire, dédié à sa fille Héloïse.

Le texte, c’est celui de Marguerite Duras, La Douleur. Le texte de l’attente : Duras attend le retour de captivité de son époux Robert Antelme. Mais il s’agit d’un texte différé, rédigé à partir de cahiers tenus en 1944, et remis en mots plus tard, pour être publié finalement en 1985. Premier décalage temporel. L’Histoire, c’est celle de la Shoah et des camps, cette nuit obscure au creux du XXe siècle. L’actualité récente, c’est le Bataclan et les terrasses. 13 novembre 2015. C’était hier. Mais tout était hier, au fond. Tout ce dont nous nous souvenons, dans nos chairs ou dans les récits que les témoins nous portent ou nous ont portés, c’est hier. Si proche que ça existe encore, et que ça ne finit pas. C’est de l’Histoire et de l’actualité, c’est « notre » temps, personnel et universel. Le film, c’est l’adaptation cinématographique de La Douleur. Dans la diégèse du roman de Hubert Haddad, on en est à chercher les figurants, qui figureront les prisonniers rescapés des camps, sur l’écran. Des silhouettes. Que l’on aura rasées, vêtues de rayures, maquillées pâle ou au-delà du pâle, et que l’on entassera, à nouveau, dans des wagons. Les wagons du retour. Des figurants. Des artistes de complément. De complément de temps.

La date du 13 novembre 2015 est, pour Hubert Haddad, doublement douloureuse. Dans son ouvrage Les Coïncidences exagérées (Mercure de France, septembre 2016) l’auteur revient sur cette date précise, qui marque la mort de son frère René et celle des victimes des attentats. Cette date doublement douloureuse, il en fait l’un des motifs principaux de Casting sauvage : son héroïne – c’est une héroïne – est danseuse. Lors des attentats, elle est blessée au genou, et mal soignée. Plus question de danser. Plus question ? Plus question, en tous cas, de monter sur scène pour interpréter le rôle principal d’un ballet qui avait été monté pour elle, la débutante. Mais danser… comment ne pas ? « Il n’y a pas de salut pour l’artiste empêché » écrit Haddad. Mais il n’y a point de salut hors la danse pour Damya, la danseuse empêchée. Danser, oui, encore, pour soi seule, jusqu’à la « douleur ».

On confie à Damya la tâche de dénicher les figurants pour le tournage du film tiré de La Douleur de Duras. La commande est d’une centaine de personnes. Les attendus sont physiques : il faut que les figurants soient maigres, et un peu plus que cela, hommes et femmes. Faméliques. Regards perdus. De vrais rescapés de la vie d’aujourd’hui. Le roman est la traversée d’un Paris halluciné, qui met en lumière, avant de les mettre sous les projecteurs, les silhouettes invisibles de la misère ou de la maladie. Damya, appareil photo au poing, traque la maigreur, le regard cave, le désespoir. Elle est la messagère porteuse de bonnes nouvelles – les figurants seront payés, bien sûr, s’ils sont retenus pour le casting – mais aussi la scrutatrice, au sens où elle scrute les corps et les visages, et les désigne élus ou non. Les rencontres sont de courte durée, Damya est prisonnière du temps de sa mission de casteuse. Tout est question de temps, ne l’oublions pas.

D’arrondissement en arrondissement, Damya dessine dans Paris sa ronde de danseuse empêchée.  

Hubert Haddad met en forme la pâte du temps. Les personnages castés par Damya sont, en grande majorité, des rescapés à leur manière, encore debout par la seule force d’une force qui leur échappe, toujours vivants malgré la maigreur, la pâleur maladive, la dureté des temps et des destins. Et pour quelques euros, ils acceptent de jouer devant la caméra des rescapés d’un autre temps. Ils sacrifieront leurs cheveux, accepteront que l’on creuse un peu plus leurs cernes, que l’on accentue leur malheur. Ils entreront sous la lumière des sunlights, porteurs de ce qu’ils sont, et de ce qu’ils vont symboliser (parce qu’il est impossible de « représenter » le retour des camps).

Il faut lire ce texte magnifique de Hubert Haddad, empreint de douleur et de clarté, de nuit et d’espoir. Paris y brille de lumières différentes, feux intérieurs et éclairage magnifié du cinéma. Casting sauvage est un roman éminemment contemporain, qui embrasse les temps ambiants et les temps historiques, leur pérennité et leur spécificité. Le roman, c’est l’espace du temps perdu, retrouvé, créé et recréé, inventé et sublimé. On en a ici non la démonstration – mot bien trop mathématique – mais plutôt la preuve poétique et humainement éprouvée.

mercredi 25 septembre 2013

Le Peintre d’éventail d'Hubert Haddad



Le Peintre d’éventail, Hubert Haddad, Zulma, 3 janvier 2013, 192 p.

Peindre des éventails. Entretenir un jardin. Faire du jardin une œuvre parfaite d’équilibre zen, et sur les éventails, calligraphier les haïkus dans le paysage représenté – ou anticipé. Dans son roman, Le Peintre d’éventail, Hubert Haddad nous emmène au Japon, nous y emmène par la main. Nous y sommes. Pas d’exotisme de pacotille, pas de vocabulaire spécifique et plaqué, simplement le Japon, comme une terre de tremblements et de sérénité, de philosophie et de passion, éternel et contemporain. Le roman nous conte une histoire de transmission : Hi-Han, qui ouvre le texte à la première personne, est le disciple de Matabei Reien, lui-même disciple « d’un maître local encore plus humble que lui », Osaki Tanako. Dans le district d’Atôra, au bord de la mer et près des montagnes, une auberge tenue par une ancienne courtisane, Dame Hison, accueille les trois hommes. Ils sont ses employés, Hi-Han commis aux cuisines, Matabei chargé de l’entretien du jardin après la disparition d’Osaki. Dans l’auberge, quelques clients sont des habitués, un couple illégitime, une vieille fille qui parle aux fantômes, un négociant en thé ignorant les bonnes manières.
   
Matabei a quitté le monde urbain après un accident de voiture dans lequel a péri une jeune fille prénommée Osué. Il se réfugie dans l’auberge de Dame Hison, rongé par la culpabilité – « Nul ici n’avait mémoire d’elle. La maison d’enfance d’Osué était maintenant une pension de famille tenue par une ancienne geisha de second rang ». Chez Dame Hison, le temps semble s’être arrêté, c’est la vie moderne et traditionnelle à la fois, on se déplace en voiture, par exemple, mais le paysage autour de son auberge semble immémorial, végétal-minéral-maritime, on traverse une forêt de bambous musicaux et l’on parcourt un jardin précisément entretenu, on contemple le mont Jimura, on entend le feulement des vagues de l’océan et l’on pêche sur le lac Duji, géographie parfaitement imaginaire, plausible et rêvée. Lorsque Matabei reprend la charge de jardinier, il comprend qu’Osaki a peint sur les mille éventails qu’il a laissés dans sa cabane le jardin parfait, qu’il s’agit de déchiffrer, d’agencer et de résoudre, comme une mosaïque ou un puzzle. L’entretien et la contemplation du jardin n’empêchent pas la passion et la sensualité, Dame Hison, et la jeune Enjo, s’offrent.
    
Le jardin de l’auberge est le motif central du roman. Son dessin, son agencement, sont une création que dévoilent les motifs des éventails. Osaki a laissé son enseignement, à décrypter :

« L’exercice de la perspective ne s’arrêtait pas […] au principe des trois profondeurs, ses éventails en témoignaient : par ce qu’il appelait l’ “harmonieux vertige”, il fallait inverser sans cesse l’impression de proche et de lointain à partir du plan intermédiaire, de sorte à désorienter le regard :
        Pourquoi tout ranger ?
l’arbre entre l’herbe et l’étoile –
        harmonieux vertige ».
      
Et puis… et puis… cette nature savamment domptée, philosophiquement et culturellement envisagée, va se voir ravagée par la nature sauvage, dans le troisième tiers du roman. Un certain 11 mars, une vague, puis une autre, et une autre, vont venir tout anéantir. 11 mars… nous savons ce qu’il s’est passé, le 11 mars 2011. Le mot est tu, dans le roman. La catastrophe est une évidence de notre actualité récente, et Hubert Haddad fait confiance au lecteur pour remettre le roman dans un contexte qui n’a pas besoin d’être souligné. Les notations sont ténues, suffisantes : « une distribution de pastilles d’iode », « les bâtiments décapités du complexe de la centrale », « dispersion d’isotopes ».
   
Les origines des personnages renvoient toutes à l’itinéraire du Zen : Japon, Chine, Corée. Le jardin, et la décoration des éventails, offrent un monde codé et déchiffrable, mettent en évidence une démarche philosophique et personnelle, un itinéraire. La rédemption chrétienne n’est pas de mise, ici. Pourtant, dans cette philosophie lointaine qui est aussi une religion, le soin apporté aux corps des défunts apparaît comme universel, comme apparaissent universels l’expiation, l’attention à l’autre, le dépassement de soi, la réflexion sur l’ordre et la beauté.
   
L’écriture d’Hubert Haddad, basée sur la métaphore, le paradoxe, la surprise poétique, acquiert ici une fluidité parfaite, en harmonie totale avec le thème traité. L’ancrage dans l’histoire immédiate va de pair avec les thèmes fondamentaux de l’œuvre entière : le rêve dit la vérité, les apparences nous cachent la vérité, la vérité des hommes est dans la quête de la quête :
   
        « Dès que ses nausées et maux de tête cessaient, Matabei reprenait où il l’avait laissé le legs invisible du vieux maître. Il travaillait à sa réparation avec acharnement dans un monde désert, en réponse au vide qui l’assiégeait. Recomposer un jardin de pensées avec toute la patience de l’intuition, afin qu’un jour pût renaître ou pas le jardin réel… »



NB : paraissent également aux éditions Zulma, en complément du roman, les Haïkus du Peintre d’éventail. Hubert Haddad dit avoir écrit mille haïkus – comme Osaki avait peint mille éventails –, qui sont devenus la chair et la colonne du roman, les haïkus du (des) peintre(s) d’éventail(s). 

Opium Poppy d’Hubert Haddad


Hubert Haddad, Opium Poppy, Zulma, août 2011, et Folio, janvier 2013

   
Hubert Haddad est l’auteur d’une œuvre déjà immense, et c’est un immense écrivain. Son talent, il le déploie sous toutes les formes – essais, poésie, théâtre, nouvelles, romans – et dans tous ces domaines il excelle. Depuis toujours, ou presque. Depuis les années de lycée où, déjà passionné, il créait, avec quelques amis de son âge, ses premières revues littéraires.

Opium Poppy est un roman court et dense. Une histoire contemporaine dont le « héros » est un petit afghan, un enfant qui a quitté la guerre et la vie pauvre des cultivateurs de pavot pour débarquer clandestinement en Europe. Une histoire intemporelle et universelle d’amour fraternel, de combats incompris, de sensualité et de destin tracé. Servie par une langue magnifique, où la métaphore et l’image sont la manière la plus douce, la plus compréhensible, de faire partager le point de vue de l’enfant. « Les visages dans la ville passent comme des nuages ». « La rêverie secrète sa perle noire dans la nuit ». On a envie de tout citer.
   
Kandahar, pashtoune, kalachnikov, kosovar, madrasa… voilà quelques mots exotiques qui font partie de notre quotidien d’actualité. On n’y fait même plus attention, ils sont devenus notre vocabulaire commun, et finalement nous laissent indifférents. Litanie du JT, que l’on écoute comme une litanie, en pensant le plus souvent à autre chose. Sous la plume d’Hubert Haddad, ces mots reprennent force et sens. On est là-bas, dans les grottes des combattants. On regarde « les capsules de pavot en partie dépouillées de leurs pétales qui [dodelinent] au vent comme des têtes d’oiseaux couronnées ». On voit le monde, l’absurdité de ce coin de monde, par les yeux de l’enfant. Cet enfant, balloté par les circonstances, livré à lui-même, on l’appelle « L’Évanoui ». Plus tard, lorsqu’il arrivera en France et qu’on lui demandera son prénom, l’enfant répondra « Alam ». Alam, parce que c’était le nom de son grand frère, Alam-le-borgne, celui qui avait quitté le dur travail de la mine pour rejoindre les combattants. Alam, ce nom qu’à Paris on peut confondre avec Alma.
   
Les chapitres alternent les souvenirs du pays natal – rédigés au passé –  et l’errance d’Alam à Paris – au présent. La confrontation des deux temps et des deux espaces met en évidence une commune absurdité, une fatale fuite en avant. Les figures féminines, par exemple, sont pareillement sacrifiées, qu’il s’agisse de Malalaï, la beauté afghane voilée puis défigurée, ou Poppy, la camée squattant une briqueterie parisienne.

La force de ce roman tient tout autant à l’émotion et à la réflexion suscitées par le choix du sujet qu’à la virtuosité de l’écriture qui sert l’histoire. Virtuosité n’est d’ailleurs pas le bon mot, il induit trop la maîtrise technique. La langue, la phrase, d’Hubert Haddad, sont tout en générosité, en poésie. En partage. Le regard que l’écrivain porte sur le monde, le lecteur fidèle le sait déjà, est celui du « dévoileur » : la réalité n’est pas celle que l’on nous impose, et seule la fiction peut nous guider vers la lucidité. Pour ce faire, l’écriture elle-même se doit de participer à ce dévoilement, à cette révélation d’une vérité cachée sous l’hallucination. Citons un seul exemple de cette écriture élégante, éblouissante, et accordons-nous pour dire que jamais un coin de banlieue parisienne n’avait été décrit, ni détaillé, de cette manière : « A la pointe nord du cimetière de Pantin, coincé entre la zone industrielle des Vignes et l’éventail des voies ferrées qui s’éploie à perte de vue jusqu’à la gare de triage de Noisy-le-Sec, un secteur sans anatomie définie ni existence probante, plus hypnotique qu’une errance dans les périphéries mal famées du cauchemar, recèle au comble de l’égarement un de ces dédales au cordeau dont on ne s’échappe que par distraction, du côté de l’avenue de la Déviation ou du Chemin Latéral ». 

samedi 4 janvier 2014

Théorie de la vilaine petite fille de Hubert Haddad



Hubert Haddad, Théorie de la vilaine petite fille, Zulma, 2 janvier 2014, 400 pages.

Les trois derniers romans de Hubert Haddad nous emmenaient dans l’Orient contemporain : proche (Palestine), moyen (Opium Poppy) ou extrême (Le Peintre d’éventails). Avec Théorie de la vilaine petite fille nous voilà transportés dans l’Amérique de la deuxième moitié du XIXe siècle. Le 31 mars 1848 Kate Fox entend des bruits dans sa maison. Elle a onze ans, partage sa chambre avec sa sœur Maggie qui en a quinze. Et si ces bruits, ces cognements, étaient produits par un esprit ? Et si on leur parlait depuis l’au-delà ? Kate et Maggie mettent au point un code pour communiquer avec « l’esprit », qui révèle s’appeler Charles Haynes, avoir été assassiné dans la maison et enterré dans la cave. Le spiritisme est né. Ou plutôt le spiritualisme, car c’est ainsi que l’on nomme la communication avec les esprits dans le Nouveau Monde.
 
La nouvelle se répand : il y a, dans la ville d’Hydesville, deux jeunes filles qui parlent avec les morts. Leur sœur Leah (de vingt ans et plus leur aînée) va prendre les choses en main. Kate et Maggie Fox quittent Hydesville pour Rochester, puis pour New-York. De filles de fermier sans brillantes perspectives, elles deviennent des « stars ». Elles se produisent, sur scène ou dans leur bel appartement, se soumettent aux vérifications scientifiques, fréquentent la société la plus haute du temps. Elles sont les premières « médiums ».
 
Kate et Maggie Fox
L’histoire est vraie. L’engouement pour les pratiques spirites a bien pour origine le désoeuvrement, et sans doute l’hystérie, de deux petites jeunes filles au fin fond d’une ferme de l’état de New-York. Les quakers, les adventistes du septième jour, les mormons, et d’autres encore adhèrent sans condition à ces pratiques nouvelles. « La nouvelle doctrine qui n’était pas encore une religion, bien plutôt un credo mêlant dévotion et aspiration à la scientificité, se répandit à la vitesse d’un incendie de brousse » (p.213). C’est que les sœurs Fox ont mis à bas une barrière infranchissable : il n’est pas besoin d’être chaman, ou initié, pour communiquer avec les morts.
 
Théorie de la vilaine petite fille est aussi un roman historique. On y croise les figures du temps : John Humprey Noyes, le fondateur de la communauté d’Oneida ; Frederick Douglass l’ancien esclave et Victoria Woodhull la première femme candidate à la présidence des États-Unis ; l’écrivain Emerson ou encore l’explorateur Elisha Kane (qui épousera Maggie). On assiste à la bataille de Gettysburg, on voit la ville de New-York se transformer, de ponts nouveaux en immeubles de plus en plus hauts. Puis, lorsque Kate va s’installer en Angleterre, on quitte le Nouveau Monde pour l’Ancien, on découvre les quartiers pauvres de Londres à l’ère de Victoria et de la révolution industrielle.
 
Mais Théorie de la vilaine petite fille n’est pas qu’un roman historique. Avec Kate Fox, Hubert Haddad dessine un personnage qui épouse les contours de son œuvre : le somnambulisme, l’effroi presque avéré que nous vivons une sorte de cauchemar dont les rêves sont la révélation, la certitude que les barrières entre la vie et la mort ne sont pas si étanches qu’on veut bien nous le faire croire. Kate Fox n’est jamais, dans le roman, « soupçonnable » de tricher. Maggie, oui, elle l’avoue sans fard, dans son journal (1) puis sur la scène, lorsque, oubliée de tous et alcoolique, elle n’a d’autre solution que de monnayer ses aveux (2). Mais Kate, Hubert Haddad la dépeint comme un être hors des contingences. Elle semble en perpétuel ébahissement : devant les transformations de son corps de jeune fille, les émois et jouissances de son corps de femme mariée, les milieux sociaux qu’elle traverse. Maggie  écrit dans son journal : « La plupart des gens vivent dans une maison hantée sans s’en rendre compte. […] Ce qui déplaisait chez nous, c’est que l’esprit avait rompu la glace. À cause de Kate, je crois, à cause de sa manière d’aller en somnambule d’un monde à l’autre » (p.120). Kate Fox, sous la plume d’Hubert Haddad, traverse la vie, les mondes et les ombres, sous le signe de la neige, qui voile les contours de la réalité brute. Elle semble perpétuellement « perdue dans un profond sommeil ». Le dernier chapitre – avant l’épilogue – se clôt sur un aveu de l’auteur : « Ainsi s’acheva – aussi précisément que l’autorise la concentration médiumnique en activité dans ces pages – l’aventure édifiante et pathétique des sœurs Fox ». La concentration médiumnique de l’auteur aux prises avec ses personnages hors normes, pourtant sortis tout droit de l’Histoire.
 
Théorie de la vilaine petite fille permet aussi la réflexion sur la place des femmes dans la société corsetée du Nouveau Monde du XIXe siècle. Se révéler médiums, pour les sœurs Fox, c’est aussi prendre la parole, et être écoutées en tant que femmes. Le personnage de Pearl, fille de pasteur et « institutrice » de Kate et Maggie à Hydesville dans leur jeunesse, se délivre elle aussi du carcan paternel et d’une vie apparemment toute tracée, mais d’une autre manière. Le franchissement de la barrière de la mort par la communication médiumnique est mis en parallèle, de façon ténue, avec l’émancipation des Noirs et l’émergence du premier féminisme.


 NB : le titre du roman est la traduction de l’expression « naughty little girl theory ». On laisse ici le lecteur libre d’aller chercher sa signification.

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Notes
(1)         « Ça ne me dérange pas du tout de tricher un peu quand personne ne répond ». p.228
(2)         « Le spiritualisme est d’un bout à l’autre une supercherie. C’est la plus vaste imposture de notre siècle ». p.376


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Extrait :
[Benjamin Coleman présente Kate Fox aux spirites londoniens :]
« - Dois-je vous rappeler que nous autres, adeptes du spiritisme, devons presque tout à cette belle personne qui nous vient de New-York et qui, pour la première fois, voici plus de vingt ans, alors qu’elle n’était encore qu’une petite fille, entra en communication avec l’outre-monde, si l’on excepte bien sûr la sibylle de Cumes ou Jésus dialoguant avec Élie et Moïse… À notre cause sont désormais acquis les plus éminents savants comme l’astronome Camille Flammarion qui déclara haut et fort aux obsèques d’Allan Kardec : ‟Le spiritisme est une science, pas une religion”, ou notre ami le chimiste William Crookes, membre de l’Académie royale. Je fais miens ce soir ces mots du découvreur du thallium : ‟Les spiritualistes confirmés ont envers cette dame une immense dette pour les joyeuses nouvelles dont elle fut en bonne part le héraut choisi par la providence…”
Ovationnée, Kate sentit une rougeur monter à ses joues, mais on n’exigea par chance ni réponse circonstanciée ni séance d’apparition. » (p.328)

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