jeudi 10 octobre 2019

La Mer à l’envers de Marie Darrieussecq


Marie Darrieussecq, La Mer à l’envers, éd. P.O.L., 22 août 2019, 256 pages.

Sans doute y a-t-il deux manières d’entendre le titre du dernier roman de Marie Darrieussecq. La mer, celle sur laquelle les migrants naviguent et qu’ils veulent traverser : la Méditerranée, puis la mer du nord. Et la « reum », ce mot qui retentit lorsque sonne le téléphone du fils : « C’EST TA REUM QUI T’APPELLE, GROS, C’EST TA REUM QUI T’APPELLE ». La « reum », la « mère à l’envers », c’est celle de Gabriel et Emma. Elle s’appelle Rose, et c’est un personnage de l’univers fictionnel de Darrieussecq, l’amie de Solange, à Clèves, dans le pays basque, dans le roman Clèves. Solange, on l’a suivie jusqu’à Los Angeles puis au Congo, dans Il faut beaucoup aimer les hommes (2013). Rose est mariée à Christian, elle est psychologue, il est agent immobilier, ils vivent à Paris dans un petit F3 avec leurs deux enfants, et font rénover une maison à Clèves, où ils comptent s’installer et vivre. Tous ensemble ? Pas sûr… Rose hésite, ne sait pas si elle a envie de quitter Christian ou de rester avec lui. Il boit beaucoup, il n’aime pas la façon dont on lui demande d’exercer son métier, il a une conception empathique de la vente d’appartements. La mère de Rose – ce roman est une histoire de mères – offre à sa fille et à ses deux petits-enfants une croisière sur la Méditerranée, pendant les vacances de Noël. C’est sur la mer, grâce ou à cause de sa mère, que Rose va prendre une de ces décisions qui remettent la vie dans le bon sens – et pas à l’envers.

Marie Darrieussecq construit son histoire en trois mouvements, en trois temps bien distincts, qui résonnent comme l’arrivée d’un troisième enfant. Durant la croisière, une nuit, le paquebot accueille les survivants d’un bateau de migrants. Rose est bouleversée, elle laisse ses enfants endormis dans la cabine et se précipite sur le pont pour assister aux manœuvres de sauvetage. Sur la mer, des corps flottent. Sur le pont, des hommes morts ont aussi été remontés des flots, il faut les enjamber.

« Une main noire l’attrapa par la manche et le bout des doigts effleura sa paume, et il y eut ce truc, cette secousse, bang, ce choc qui arrachait comme un petit morceau de temps. […] Il est très jeune, des cheveux mouillés en boucles, un grand front un peu cabossé. Il ressemble à son fils. Elle se dit : si j’adoptais un enfant, ce serait lui. »

Rose court, s’affole. Elle ne sait pas comment aider. Elle retourne à sa cabine, prend l’iPhone de son fils, le chargeur, quelques habits, et retourne voir les rescapés. Elle cherche l’ado qui l’a attrapée par la manche. Elle lui donne le téléphone. Il s’appelle Younès. C’est comme l’annonce qu’un enfant est à venir. Gabriel râle parce qu’il ne retrouve pas son mobile, qui, mobile justement, est localisé sur le bateau des autorités italiennes qui sont venues récupérés les migrants.

Deuxième mouvement : le retour à la vie parisienne, l’époux qui boit, les petits patients difficilement gérables au cabinet de psycho, le beau Gabriel qui va au lycée dans les habits Kooples reçus à Noël sur le paquebot, la petite Emma à l’école, l’appartement décidément trop petit, les travaux à Clèves qui avancent lentement. Younès appelle, et Rose ne répond pas. Lorsqu’il appelle, c’est la photo de son fils qui apparaît sur l’écran du téléphone de Rose, la photo du blond Gabriel. Ce n’est même pas sciemment qu’elle ne répond pas, Rose. Le téléphone sonne toujours au mauvais moment, dans le métro, ou pendant une séance de thérapie. Elle ne répond pas. Ces coups de fil – de fils –  sont comme les coups de pied du fœtus, on sait que l’enfant est là, qu’il va être là, mais pour l’instant, on est encore séparés. Enceinte, ou tout comme, mais pas vraiment mère de celui-là. On est préoccupé, entre autres, par la petite Emma, on découvre qu’elle se fait harceler à l’école, on précipite le déménagement et l’installation à Clèves.

Et l’on s’installe à Clèves. On revient sur ses terres basques. Le beau Gabriel râle un peu, il préférait Paris. Là, dans le sud, il doit prendre le car pour se rendre au lycée, et ne rêve que d’avoir enfin passé son bac pour retourner étudier à la capitale. Et le téléphone sonne, et là, enfin, Rose répond. Elle s’est trompée. En voyant la photo de son fils sur son écran, elle a cru que c’était Gabriel qui l’appelait.

« Elle dit “oui, oui”. Comme elle le dirait à son fils. Patiemment. Elle voudrait jeter le téléphone par la fenêtre tellement elle est stupide, mais elle dit oui oui. […] Il lui parle et elle écoute, elle comprend mal mais c’est comme s’ils se connaissaient depuis longtemps ».

Younès est à Calais, il s’est fait mal aux jambes en voulant « passer ». Elle y va. A Calais, où on l’appelle « la maman ». Elle ramène Younès à Clèves. Voilà, il est arrivé dans le foyer. La chambre d’ami devient la « chambre de Younès ».

La Mer à l’envers n’est pas un roman sur les migrants. La narration est focalisée sur Rose. Qui est Rose ? Une bobo presque caricaturale, qui nourrit ses enfants au bio et sans gluten, qui jette sur le monde ambiant, et singulièrement pendant l’épisode de la croisière, un regard quelque peu condescendant, qui a tout de la Parisienne version Cosmopolitan mais non, ce n’est pas elle. Rose, elle a un secret, et un pouvoir. Quelque chose en elle bout, comprend, donne et guérit. Elle n’est pas parisienne, elle est basque. En Méditerranée, durant sa croisière all inclusive, elle a ressenti le bang quand Younès l’a touchée. Et revenue sur ses terres basques, elle laisse enfin s’exprimer ce qui est en elle : elle est guérisseuse, ou quelque chose comme ça. Elle coupe le feu. Elle absorbe le feu. Elle fait frétiller l’eau dans un verre par sa seule pensée. Younès, l’enfant inespéré, l’a comme révélée à elle-même. Elle s’accepte.

La Mer à l’envers est un roman formidable. Un de ces textes dont on se dit qu’ils cachent un secret, comme Rose cache le sien. Un roman bâti sur une symétrie parfaite dont l’axe est à Athènes, sur l’Acropole : lors de la visite du Parthénon, durant la croisière, la petite Emma disparaît, puis réapparaît. Une enfant que l’on a failli perdre et que l’on a retrouvée, en même temps que l’on a trouvé Younès, le nouvel enfant, l’Africain. Parmi les cariatides du Parthénon, il y en a une qui cache son jeu : elle est fausse, la vraie est au British Museum, à Londres. Le roman se conclut sur les retrouvailles de Rose et Younès à Londres. Rose pense que si Younès n’est pas au rendez-vous sous le pont de Brixton, elle aura sans doute le temps d’aller au British Museum. Pour voir la cariatide ? Le roman ne le dit pas. Ce que dit le roman, c’est qu’il n’y a pas d’enfant perdu, que la vie de Rose est complète. Complétée.

Marie Darrieussecq a déclaré qu’elle n’inventerait plus de personnages, qu’elle s’en tiendrait à ceux de son roman Clèves (2011). Voilà une déclaration qui enchante. Car à partir de ce matériau fictionnel, fixé, Darrieussecq a de quoi envisager tous les thèmes à l’aune de son imaginaire et de ses préoccupations propres, thèmes à la fois contemporains – ici, les migrants – et universels. Dans La Mer à l’envers, au-delà de l’actualité immédiate et prégnante, c’est bien la matière de l’attitude maternelle qui est malaxée. En miroir, avec Younès et Gabriel – les deux garçons s’émanciperont, l’un à Londres et l’autre à Paris – et frontalement avec la petit Emma qui, même loin de Paris, continue d’être harcelée à l’école. Ce qui est aussi malaxé, symboliquement, c’est le « pouvoir », ou plutôt le « don », inexplicable, refusé puis accepté. Quelque chose qui a à voir avec l’irrationnel. Rose, mère avant tout, redevenue épouse, se réconcilie avec sa part cachée, occulte. Le nœud du roman est dans le prologue :

« “Tu négliges ce que tu as dans les mains.” C’est ce que lui dit son mari. Longtemps elle a fait comme si ça n’existait pas. C’était même un peu sale. Et puis il y a eu cette croisière. »

C’est bien la confrontation avec le réel le plus immédiat, le plus inattendu, le plus politique, qui permet à Rose de déployer ce qu’elle est : une femme singulière, un peu à part, une bonne praticienne, une épouse compréhensive, une mère émancipatrice. Ce n’est pas rien. Au-delà de l’acceptation de soi, la part magique de Rose met en relief l’étincelle de chacun. Darrieussecq est de ces écrivains qui creusent en eux et en nous. La Mer à l’envers est un des jalons les plus puissants de son œuvre.

*

BONUS 

La jolie dédicace de Marie Darrieussecq :



vendredi 4 octobre 2019

Je suis le carnet de Dora Maar de Brigitte Benkemoun


Brigitte Benkemoun, Je suis le carnet de Dora Maar, éd. Stock, mai 2019, 336 pages.

Disons-le tout net, ce livre est une merveille. Il repose sur les bases mêmes du merveilleux, de l’inattendu nécessaire. Il renferme dans ses prémisses une part de la matière dont il est fait : le hasard objectif. On tient là une preuve tangible de l’intuition d’André Breton. Oh, ce que raconte le livre n’est pas surréaliste, ce fond-là est plutôt assez désespérant, si l’on s’en tient à la figure centrale du texte, Dora Maar. Mais le chemin qui mène à la maîtresse de Bataille, à la compagne de Picasso, à la femme qui pleure est, lui, parfaitement réjouissant.

La personne qui partage la vie de Brigitte Benkemoun est étourdie. Tous les objets se perdent, et tout se retrouve in fine, tout sauf un petit agenda Hermès au cuir incomparable, irremplaçable. Ce modèle-là, dans ce cuir-là, ne se fait plus… C’est sur eBay, pour une somme dérisoire, que l’on déniche la presque même couverture d’agenda, dans un repli de laquelle on découvre, comme un cadeau Bonux de luxe, un répertoire. Le luxe, ici, n’a rien à voir avec la marque prestigieuse. C’est la chance, qui est luxueuse. Qui a bien pu tracer sur les pages de ce répertoire, à l’encre sépia, les adresses et numéros de téléphone de tous les membres ou presque de l’avant-garde ? Qui, bon sang, fréquentait à la fois Cocteau et René Char, Lacan et Aragon, Breton et son épouse, entre autres ? Et pourquoi, dans cette liste de noms, n’apparaît pas celui de Picasso ? Ce que découvre Brigitte Benkemoun dans les replis d’une couverture en cuir est un trésor.

C’est grâce à un texte de Michel Fleiss publié sur La Règle du Jeu que Brigitte Benkemoun identifie la personne qui a tracé sur le petit carnet ces noms et ces adresses incroyables. Michel Fleiss raconte en quelles circonstances il a rencontré Dora Maar, et la encore, la rencontre est incroyable. La Dora Maar que rencontre Michel Fleiss est une femme vieillie, agressive, bigote et antisémite, folle, sans doute. Son appartement est un taudis où trône en bonne place Mein Kampf. Grâce à une carte postale qui lui a été adressée, Michel Fleiss authentifie l’écriture du carnet : c’est bien celle de Dora Maar. Voilà que tombe, en même temps que l’élucidation du mystère, l’explication de l’absence du nom de Picasso…

Je suis le carnet de Dora Maar n’est pas que le récit circonstancié de l’élucidation d’un mystère. Brigitte Benkemoun élabore un récit fictionnel qui tend à combler les vides, et à imaginer, à partir de ce que l’on sait de Dora Maar, ses possibles actions et réactions. Les relations avec Jacqueline Lamba, par exemple, et avec la sœur de celle-ci, Huguette. Celle qui va séduire et épouser André Breton – Jacqueline – connaît Dora Maar depuis leurs études communes aux Arts Décoratifs. Sa sœur Huguette est dans l’ombre, mais Dora va prendre soin d’elle. Les amitiés se délitent sur fond de jalousie et d’incompréhension. Brigitte Benkemoun tente de dénouer ce qui se joue dans la tête de Dora lorsqu’elle regarde la blondeur de Jacqueline, qui la renvoie à celle de Marie-Thérèse. Toutes les deux sont mères, et elle, elle est stérile. De la même manière, Benkemoun imagine les séances avec Lacan, avec toutes les précautions d’usage : « J’ai bien conscience de forcer le saint des saints, et frôler le sacrilège en essayant de m’introduire entre Dora, son psy et son inconscient. »

Le carnet est daté de 1951. La collaboration passionnée avec Picasso sur Guernica est bien loin déjà, la guerre a eu lieu, a pris fin, les amis sont dispersés, Dora est seule depuis longtemps. Cependant, dans son répertoire, elle recopie presque pieusement les adresses et numéros de téléphone des années 30. Ainsi, Eluard apparaît-il encore, alors qu’ils se sont perdus de vue, et qu’il a déménagé. Le poète a pris le parti de Dora contre Picasso, puis, tout à son deuil, s’est éloigné. Brigitte Benkemon inspecte systématiquement chaque entrée : qui est ce Dubois ? Ce n’est pas un artiste, c’est un ami de Cocteau, un habitué du cercle surréaliste. Il est sous-directeur à la Sûreté, a évité la déportation à Jean Genet. Benkemoun avoue : « Grand policier par hasard, mondain par goût et curiosité, ami par fascination des plus brillants artistes de son époque : Cocteau, Gide, Mauriac, Chanel, Poulenc, Camus… Ce Dubois me passionne. J’en finis par oublier le carnet. » Il ne dure qu’un temps, cet oubli, mais il s’explique aisément : ces quelques feuilles récupérées par hasard ouvrent sur des mondes qui se recoupent et divergent.

De toutes les figures suggérées par le carnet et évoquées dans le livre, certaines se détachent plus nettement, et pas forcément les plus connues. Un peintre aujourd’hui oublié, un plombier qui a installé la salle de bains chez Picasso, un vétérinaire. Le moment le plus émouvant du livre, sans doute, est celui qui réunit Brigitte Benkemoun et Claude Picasso, fils de son père et de Françoise Gilot. Dans ces quelques pages, on entend Brigitte Benkemoun qui se reproche de prêter à Dora les sentiments qu’elle-même aurait pu éprouver, et l’on apprend que Claude a fait la connaissance de Dora après la mort de son père, et que chaque année, pour son anniversaire, il lui envoyait des fleurs. Car, bien sûr, même s’il n’apparaît pas dans les entrées du carnet, Picasso est partout présent : partout dans le livre, partout dans la vie de Dora Maar. Il l’a rendue folle, ou a accentué sa folie. Il l’a à la fois éteinte et « allumée ».  Elle est une survivante de Picasso – et elles ne sont pas nombreuses – et en même temps, elle est morte, ou tout comme, à la rupture.

Celle qui aura séduit le génie de son siècle en jouant du couteau entre ses doigts jusqu’à s’en faire saigner, celle qui avait gommé le « théo » de son prénom officiel Théodora, est devenue bigote, antisémite. Paumée et perdue. Abandonnée de tous ou à peu près. Mais obstinée à sa façon. Irréductiblement debout, invivable mais en vie. Quand celui qui, finalement, est à l’origine de ce livre, quand le compagnon demande à l’auteur : « Est-ce que tu as fini par l’aimer ? » la question semble s’adresser également au lecteur. Et la réponse est sans doute la même que celle que donne Brigitte Benkemoun : « J’ai aimé celle qui tient ce carnet. » La Dora Maar d’après 1951 suscite moins d’empathie…

Oui, ce livre est une merveille, par sa genèse et son traitement. Il ressuscite un pan d’histoire, intime et historique. Il est très personnel, dans la démarche de recherche et dans la projection. Il est aussi la preuve tangible, sans doute, que les temps ont tourné : la fascination de la découverte du carnet tient peut-être, avant-tout, à la main qui y a tracé les noms, adresses, et numéros de téléphone. Une écriture, vraie, réelle. Pas une typographie comme sur les listes de contacts dans nos smartphones.


jeudi 19 septembre 2019

Un livre de martyrs américains de Joyce Carol Oates


Joyce Carol Oates, Un livre de martyrs américains (A Book of American Martyrs, 2017), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban, éd. Philippe Rey, 5 septembre 2019, 864 pages. 

Le martyr est celui dont la mort porte témoignage. Pour le roman qui paraît ce mois-ci en France, Joyce Carol Oates reprend et transforme le titre d’un livre du XVIème siècle traitant des martyrs chrétiens depuis l’avènement du christianisme, et singulièrement des protestants anglais sous le règne de Marie Tudor. Dans le roman de Joyce Carol Oates, il est également question d’une guerre de religion, absolument contemporaine, se déroulant ici et maintenant aux Etats-Unis :

« Votre mère comprenait, je crois. Jenna a toujours compris. Mais elle était incapable de convaincre Gus… Personne ne le pouvait.
           Qu’il y avait une guerre religieuse aux Etats-Unis pour le cœur et l’esprit des citoyens… des électeurs ».

Le Gus dont il est fait mention dans la citation ci-dessus est le Dr Augustus Voorhees, médecin engagé dans le droit à l’avortement et la défense des droits des femmes, qui meurt, dès les premières pages du roman, assassiné par Luther Dunphy. Lequel Dunphy sera condamné à mort pour son acte. Laquelle de ces deux-morts porte-t-elle témoignage ? Et de quoi ? Un livre de martyrs américains est une sorte d’état des lieux de la situation politique et sociale des Etats-Unis, à la toute fin du XXème siècle et à notre époque toute récente. L’assassinat du Dr Voorhees a lieu en novembre 1999. On se souvient sans doute de l’assassinat, en 2014, du Dr Georges Tiller dans une église du Kansas, en plein office religieux. On ne peut oublier que, ces derniers mois, des lois anti-avortements ont été discutées dans certains états de l’Amérique, avec des propositions aberrantes visant à punir de mort les femmes qui auraient interrompu leur grossesse, ce qui est le paradoxe ultime pour ceux qui se disent pro-life et défenseurs de la vie à tout prix. On marche sur la tête, ce n’est plus à prouver. La question de l’avortement est une question avant tout politique. Comment parler de démocratie lorsqu’une partie de la population est soumise à une évidence biologique ? Je ne sais plus qui a dit que si c’était les hommes qui tombaient enceints, le droit à l’avortement serait généralisé depuis longtemps, et que l’on pourrait avorter dans les stations-services. Comme le droit à la contraception, le droit à l’avortement concerne le corps des femmes. Et concerne, donc, la moitié du corps des démocraties. Pour ce qui est du sort des femmes hors démocratie, on sait ce qu’il en est, hélas…

C’est la première fois, il me semble, que je râle à la lecture d’un roman de Joyce Carol Oates. L’auteur ne prend pas parti, et traite les deux familles concernées par l’assassinat du même point de vue romanesque et narratif, du même non point de vue, donc. Si Joyce Carol Oates, dans son roman, ne prend pas parti, c’est que son intention n’est pas de désigner des coupables et des victimes, mais de montrer comment fonctionnent les Etats-Unis aujourd’hui. D’une certaine manière, par un biais particulier, elle nous montre, nous expose, l’Amérique à l’ère de Trump. Celle que l’on n’a pas voulu voir, ni même envisager, lors de la campagne électorale. Non pas une Amérique « profonde », mais une Amérique réelle. Le poids des églises, le sentiment que l’on acquiert la liberté en se repliant, l’envie et le besoin d’être guidé par Dieu ou un président-guide qui véhicule et met en place des idées qui valorisent quand on se sent déclassé, qui confortent des convictions que l’on pense infrangibles, voilà ce qui se lit, dans Un livre de martyrs américains. Pour la lectrice et le lecteur français, ce roman est sans aucun doute une prise de conscience. Bien sûr, nous savons que rien n’est jamais acquis, et que les lois visant à l’amélioration de la vie des femmes sont les premières, en général, à être remises en question, surtout en temps d’instabilité économique. Simone de Beauvoir nous a alertés il y a longtemps, déjà. Ce roman est une prise de conscience sur une certaine vérité américaine, que les films et séries US atténuent plus ou moins. Dans les Etats-Unis que Joyce Carol Oates met en scène, certains de ses personnages associent l’athéisme au socialisme et considèrent que les défenseurs des droits des femmes sont de dangereux subversifs. Et puis les enfants, soudain, font entendre leur voix.

Augustus Voorhees est marié à Jenna, ils ont eu deux enfants, en ont adopté un troisième. Une petite Chinoise victime de la politique de l’enfant unique. Voilà une famille humaniste, contrainte de déménager souvent, dont le père vit sous la pression constante des manifestations pro-life devant son cabinet, dont les enfants, et singulièrement la fille Naomi, sont victimes de vexations à l’école car ils sont les enfants de l’ « avorteur ». Qu’est-ce que ça signifie, être fille d’avorteur ? Luther Dunphy, l’assassin du Dr Voorhees, est un petit Blanc violent dans son enfance avec les filles, qui fonde une famille et suit des cours pour devenir pasteur, mais son bagage scolaire ne lui permet pas de lire avec attention et d’envisager toutes les implications des prescriptions de l’Evangile. Traumatisé par un accident de voiture dont il n’est pas responsable, et dans lequel a péri son dernier enfant – une petite fille trisomique de 3 ans – il traîne sa culpabilité comme un poids incandescent. A l’église qu’il fréquente – les églises, aux USA, dispensent des enseignements qui ne dépendent que de leur pasteur – il est facilement endoctriné. Luther n’est pas un activiste. Mais un matin, il prend sa carabine, et va tuer Augustus Voorhees. Sa fille Dawn, en miroir de Naomi, la fille de Voorhees, tentera de comprendre son père, et son geste.

C’est là que le roman repose la question du martyr. Ce sont les enfants qui paient pour les fautes des pères, comme dans toute bonne tragédie. Mais quelle est la faute originelle ? Le roman n’adopte pas de point de vue – et là, ça coince : les deux pères sont des assassins. Un assassin d’enfants d’un côté, un assassin de tueurs d’enfants de l’autre. Mais Augustus Voorhees n’est pas un assassin, alors que Luther Dunphy, oui. (Je prends ici la position de la lectrice humaniste, française, vivant dans un pays laïque, et pour qui Simone Veil est l’héroïne politique qui a tenu tête aux quolibets et aux insultes de l’assemblée nationale au cœur des années 70). Le roman de Joyce Carol Oates semble poser des questions d’un autre temps, et d’ailleurs cela est mentionné dans le texte, tout doucement, comme à bas bruit, il est dit que l’on se croirait en 1955, ou en 1935. Mais c’est ici et maintenant. La quête des filles de la victime et de l’assassin, de Naomi Voorhees et de Dawn Dunphy – j’assume ces dénominations de victime et d’assassin, alors que le roman ne tranche pas – est une marche en avant qui bute sur la question de la peine de mort. L’exécution d’un membre assassin de la mouvance pro-life est une tautologie, pour le moins, au cube. Exécution – consentie – de l’assassin qui a tué un homme qu’il considérait comme un assassin d’enfants.

Le bandeau rouge entourant Un livre de martyrs américains proclame « Le livre le plus important de Joyce Carol Oates », citant le Washington Post. Pas sûr… La lecture de ce roman requiert à la fois une forte faculté de recul et une bonne connaissance du terreau étatsunien contemporain. Hors du texte, on connaît les convictions de JCO, et si elle ne s’est jamais déclarée féministe, elle a toujours, dans ses déclarations, pris le parti des femmes et montré des positions progressistes. Un livre de martyrs américains paraît « désengagé », les convictions des protagonistes, et singulièrement celles de Dunphy, ne sont pas discutées ni, me semble-t-il, mises en perspective. Voilà un roman effrayant, âpre, dont la lecture ne provoque aucun plaisir. On m’opposera que la littérature se doit de provoquer autre chose que le simple plaisir du lecteur. Mais… là… j’ai refermé le livre bien avant la fin, et décidé de m’en désintéresser. Parce que cette lecture n’a provoqué en moi rien d’autre que de la colère. Sur le sujet même, et sur son traitement.


vendredi 13 septembre 2019

Trois souris... d’Agatha Christie


Agatha Christie, Trois souris… (Three Blind Mice), 1948, éd. du Masque.

Par deux fois, ces derniers jours, j’ai entendu parler – à la radio, le matin – de la pièce d’Agatha Christie La Souricière, à l’affiche actuellement au théâtre de la Potinière. Ma curiosité a été aiguisée par une remarque du metteur en scène Ladislas Chollat : dans la distribution, il ne doit pas y avoir d’acteur très connu, car on en déduirait immédiatement qui est l’assassin. La réflexion semblait frappée au coin du bon sens. Je me souviens que la première fois que j’ai vu l’adaptation cinématographique de Mission impossible, j’ai dit à mon homme – qui, lui, voyait le film pour la deuxième fois – « Jim Phelps n’est pas mort, tu penses bien qu’ils ne vont pas supprimer dès le début du scénario le personnage incarné par John Voight ». Réflexion idiote, quand on y pense, car le film est réalisé par Brian de Palma qui, dans Pulsions, faisait assassiner très rapidement Angie Dickinson…

Bref.

Dans le cas de La Souricière d’Agatha Christie, non seulement on veille à monter une distribution passe-partout, mais on demande aux spectateurs de ne pas révéler à leur entourage qui est l’assassin. Voilà qui rappelle la consigne hitchcockienne pour Psycho. De toutes façons, dans une pièce policière, ou un roman policier, ou un film policier, révéler qui est l’assassin à quelqu’un qui n’aurait pas vu la pièce ou le film, ou pas lu le roman, relève du crime ou tout au moins du délit. On connaît la blague : une ouvreuse de cinéma – du temps où il y avait encore des ouvreuses dans les cinémas – guide un spectateur vers un siège libre, il refuse de lui donner un pourboire, et elle lui murmure « c’est le facteur qui a fait le coup ».

Re-bref.

Je découvre que la pièce d’Agathe Christie La Souricière – dont je n’ai jamais entendu parler – est l’adaptation d’une fiction radiophonique intitulée Three Blind Mice diffusée sur la BBC en 1947 pour l’anniversaire de la reine Marie. Que le texte de la fiction a été remanié en nouvelle publiée aux USA dans Cosmopolitan en 1948. Qu’en 1952, la même histoire a été réécrite pour le théâtre avec pour titre Mousetrap, et que depuis la première représentation, elle est toujours à l’affiche dans le West End, et qu’elle est la pièce qui compte le plus de représentations consécutives au monde. Je vivais dans l’idée que le record était détenu par La Cantatrice chauve de Ionesco, que l’on donne à la Huchette depuis 1957 sans discontinuer. Wikipédia, qui ne me cache rien, m’enseigne que l’on en était à 27 000 représentations en 2012 pour La Souricière, et à 19 000 en 2019 pour La Cantatrice… Je vivais donc avec une idée fausse – ce n’est sans doute pas la seule, d’ailleurs.

Tout cela est bel est bon, le record de longévité, l’injonction au silence, et tout ça, mais au fait, que raconte-t-elle, cette pièce ? En quoi est-elle plus virtuose, ou plus cruelle, ou plus énigmatique, que les autres textes de la reine du crime ? Je n’ai pas trouvé le texte de la pièce, il n’existe pas d’enregistrement de la diffusion de la fiction radiophonique. Je suis donc allée lire la nouvelle Three Blind Mice, tirée du texte pour la radio, et qu’Agatha Christie a prise comme base pour sa pièce de théâtre. A part un personnage supplémentaire, rien n’a été modifié, pour le théâtre, de l’intrigue originelle. Et, vu l’intrigue, on se demande bien en quoi cette histoire pouvait être un cadeau offert à une reine…

Une pension de famille isolée par une tempête de neige. Un crime commis à Londres, et sur les lieux du crime, un carnet retrouvé, qui sans doute appartenait à l’assassin, et sur lequel ne sont écrites que deux adresses : celle de la victime londonienne, et celle de la pension de famille. Dans la pension, les propriétaires : un couple accueillant ses premiers pensionnaires, qui ne connaît pas grand-chose à la tenue d’un tel établissement. Dans la pension, l’arrivée des premiers pensionnaires : un homme distingué, une femme revêche entre deux âges, un jeune homme efféminé, un Italien charmeur aux valises bourrées de billets de banque. Un coup de fil de la police pour signaler qu’un enquêteur est en route pour la pension, à cause du lien mis en évidence par le carnet avec le crime commis à Londres. Tempête de neige et isolement, je l’ai déjà dit. L’enquêteur arrive à ski. Le téléphone est coupé. Voilà pour la mise en place. A la fin du roman, on apprend qui est l’assassin et c’est, effectivement, une surprise. Agatha Christie a monté une intrigue redoutable, dont la révélation est plus surprenante, peut-être, qu’à l’ordinaire. Moins surprenante, toutefois, que celle de La Maison biscornue, il me semble.

Ce qui fait tout l’intérêt de Three Blind Mice, outre le destin particulier de la pièce La Souricière qui lui a servi de base, c’est l’ancrage historique – pour le lecteur contemporain – qui est un ancrage d’actualité au moment de la rédaction. Nous sommes en 1947, la guerre est finie depuis peu, on paie encore en guinées, le marché noir est toujours de mise. Les personnages démobilisés revenus à la vie civile semblent perdus et se cherchent. L’homme et la femme qui tiennent la pension sont mariés depuis peu, et comme le fait remarquer l’enquêteur, il arrive qu’en temps de guerre on épouse une personne dont on ne sait rien, au fond. Tous les mensonges sont possibles, parce qu’invérifiables. Three Blind Mice, au-delà de la nouvelle policière, est aussi, aujourd’hui, une nouvelle historique, ou tout comme. Un texte dans lequel la situation politique, économique et sociale particulière d’une époque rejaillit sur l’intrigue. N’oublions pas, dans cette petite présentation, le drame initial : un enfant est mort, dans les années 30, dans une ferme où il avait été placé avec son frère et sa sœur. Il est mort d’avoir été maltraité par sa famille d’accueil. Son frère et sa sœur ne sont pas sortis indemnes non plus de ce placement. Dans cette histoire, bourreaux et victimes sont également coupables. Et l’aspect historico-social remonte bien en amont de l’après-guerre.