dimanche 1 septembre 2019

Revoir Benny d’Anne Bennet


Anne Bennet, Revoir Benny, éd. du Cerf, 264 pages, août 2019.

Le père d’Anne Bennet s’est suicidé à 42 ans, à la toute fin des années 70. Ce père de trois enfants, vétérinaire en Ardèche, ayant quitté son foyer pour aller vivre avec une amie de la famille, a laissé derrière lui une énigme. Quarante ans après la disparition du père, la fille tente de reconstituer le puzzle d’une personnalité ambivalente. Elle va interroger les membres de la famille, les amis de toujours, les témoins de jeunesse. Ce qui pourrait n’être qu’une enquête autocentrée et de peu d’intérêt pour le lecteur, avec pour seul but la résilience, se révèle comme une histoire passionnante, sans héros, sans méchant, sans aventure échevelée. Une sorte de roman vrai, éclaté.

Le père d’Anne est surnommé Benny dans sa jeunesse, à cause de son patronyme qui renvoie à l’artiste de jazz Benny Bennet. Pour l’état-civil il est Jean, pour quelques membres de la génération antérieure il est Jeannot. Impossible de cerner vraiment sa personnalité : il est décrit comme mélancolique et boute-en-train, indifférent et colérique, consciencieux et distrait. L’une des pistes conduisant au suicide pourrait être la très mauvaise gestion de son cabinet : les lettres recommandées ne sont pas ouvertes, la trésorerie pose problème. C’est là, sans doute, une partie de l’explication. Mais évidemment, comme pour tout drame de ce type, l’explication n’est pas univoque. Le couple qu’il forme avec sa nouvelle compagne ne va pas pour le mieux, par exemple.

Au-delà de la recherche et de la reconstitution d’une personnalité, Revoir Benny est une formidable occasion de revisiter la France des années 50 aux années 80. Les parents d’Anne sont des militants de gauche qui délaissent le communisme pour adhérer aux idées de PSU. La première défaite de Mitterrand, en 1974, face à Giscard, est vécue comme une injustice. En 1981, Benny est déjà mort, et sa fille imagine quelle aurait été sa réaction à l’arrivée de la gauche au pouvoir, même si cette gauche-là avait déjà basculé dans autre chose. Prolongeant la courbe, Anne Bennet revient sur la défaite de Jospin, l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour des présidentielles, elle s’inscrit dans le parcours politique familial et nous replonge dans notre passé immédiat. Son récit personnel est souvent remis en perspective, par le biais de statistiques sur l’évolution du taux de chômage, l’écart entre les plus bas et les plus hauts salaires, le taux de suicide parmi les différentes professions.

Et, justement, il appert que le taux de suicide parmi les vétérinaires est très élevé. Moindre que chez les agriculteurs, mais bien supérieur à celui des professions médicales. Le père d’Anne Bennet était vétérinaire en milieu rural, il ne soignait pas les NAC et les chiens-chiens mais aidait à toute heure de la journée et de la nuit les vaches à vêler – en étant obligé, parfois, de découper à l’intérieur de la mère le petit veau mort-né pour le ressortir morceau par morceau –, mais se voyait obligé de dire à l’éleveur que son troupeau devait être abattu pour cause d’épidémie… Les vétérinaires, même dans les villes, sont ceux qui donnent la mort aux animaux, qui les « piquent ». Ils ont dans leur pharmacie les produits létaux. Comme pour les policiers qui se suicident avec leur arme de service, les vétos ont la mort sous la main. Leur propre mort, accessible. Dans son récit, Anne Bennet ne tranche pas sur les raisons du geste de son père. Elle enquête à au moins deux niveaux : le familial et le sociologique. Benny apparaît comme un être de chair, de sang, de sentiments et de contradictions, mais il est aussi envisagé dans sa globalité sociale, presque emblématique.

Bien entendu, dans une telle quête menée à la première personne, l’adolescence et la jeunesse de la narratrice sont aussi au cœur du sujet. Les copines de collège, les années Podium et le culte de Claude François, le traumatisme de la séparation des parents et l’autre femme que l’on ne nomme jamais autrement que « elle », la fascination pour un prof de français au lycée… Puis la jeunesse parisienne, après la mort du père, la découverte de l’indépendance et de l’autonomie financière, les concerts d’Higelin, les films avec Philippe Léotard et Bernard Giraudeau… Là encore, les années sont déclinées sur un mode personnel qui rend compte d’une réalité parfaitement partageable. C’est là tout le talent d’Anne Bennet, qui sait nous entraîner dans son histoire singulière et parvient à poser un regard générationnel sur une époque charnière.

Tout autant que le parcours d’un homme – le père – Revoir Benny est le parcours d’une femme – la fille. A part égale, en creux et en relief, ces deux-là tracent deux routes qui, sans se croiser vraiment, suivent des lacis complexes, qui dessinent deux portraits. Revoir Benny est un livre de nostalgie et d’allant, un itinéraire de rencontres balisé par les souvenirs et le présent, incarné. Les amis, cousins, tantes et oncles visités sont aussi traités comme des personnages, dans une langue alerte et tenue. On lit l’enquête – la quête – d’Anne Bennet comme un roman, avec en tête, souvent, les scénarios des films de Claude Sautet. Voilà un livre touchant et sincère, dont le caractère intime est donné en partage généreux. Anne Bennet a été comédienne, ouvreuse à l’Opéra, productrice de cinéma, puis a intégré l’ENA pour devenir haut fonctionnaire. A ce très beau parcours, on peut ajouter aujourd’hui qu’elle est aussi un écrivain.


dimanche 25 août 2019

A la demande d’un tiers de Mathilde Forget


Mathilde Forget, A la demande d’un tiers, éd. Grasset, 21 août 2019, 162 pages.


Lorsqu’un de ses parents se suicide, quelque chose de mystérieux demeure, qui n’est pas forcément la raison de l’acte. Deux premiers romans, en cette rentrée littéraire, abordent ce thème. Celui d’Anne Bennet, intitulé Revoir Benny, aux éditions du Cerf, dont je parlerai par ailleurs, et A la demande d’un tiers, de Mathilde Forget, chez Grasset. Le père d’Anne Bennet s’est donné la mort alors que sa fille était adolescente. Dans le roman de Mathilde Forget, c’est la mère qui s’est jetée du haut de la tour d’un château où est exposée une tapisserie de l’Apocalypse, alors que sa fille cadette était enfant. Si les démarches des narratrices sont les mêmes – aller interroger la famille, et les médecins – le traitement est radicalement différent.

Le sujet de A la demande d’un tiers, c’est bien la folie. Comment sait-on que l’on est fou, ou folle ? La mère avait effectué des séjours en hôpital psychiatrique, et la fille aînée, Suzanne, est elle aussi internée, « à la demande d’un tiers » selon la formule administrative, un tiers qui est sa sœur, la narratrice, donc. Il n’y a pas de mystère à proprement parler dans ce roman, pas d’enquête à résoudre. La mère était schizophrène, le traitement qu’elle prenait tend à le prouver, même si un de ses médecins, interrogé par la fille, ne peut que déclarer « vous savez, votre mère reste pour moi un mystère. »

Le sujet n’est pas gai, on en conviendra. Tout est dans le ton. Mathilde Forget parvient à rendre drôle, d’une drôlerie cocasse, sa peur de la folie. Est-elle atteinte ? Est-elle normale ? Est-ce normal de détester Bambi, le petit faon qui a perdu sa mère et dont l’unique larme envahit tout le museau ? Est-ce normal de se rendre à l’école le jour de la mort de sa mère en costume de cow-boy ? La folie de la mère, et celle de la sœur, sont un arrière-plan qui permet à la narratrice de se regarder et de s’interroger sur son propre comportement. C’est drôle, enlevé, empreint de culture populaire – Walt Disney, Blade Runner, Ted Bundy – et de citations sur les traités des poutres de charpentes et sur les manuels de survie face aux requins. Le roman est léger et grave, bâti en chapitres courts.

Mathilde Forget est aussi chanteuse. Dans un de ses clips, on la voit danser face à un loup. Sa narratrice attend le requin qui la dévorera. Les bêtes sauvages, et donc dangereuses, indomptables, symbolisent la possibilité de la folie. Ou la liberté de son étrange manière d’être au monde. A la demande d’un tiers est un premier roman au style vif, assez déconcertant sur le fond, assez séduisant sur la forme.


*

Extrait :

« Dans toutes les fiches des tueurs en série il y a une rubrique enfance et elle commence toujours par l’histoire de la mère. La mère du tueur c’est important quand on cherche à comprendre le crime. J’ai essayé de rédiger ma rubrique enfance.
[…]
Souvent les tueurs en série commencent à appréhender leur non-empathie en maltraitant des animaux. Une fois, j’ai écrasé huit gendarmes – les insectes – en cinq secondes. Puis j’ai recommencé en essayant d’améliorer mon score. Suzanne m’a surprise, elle était bouleversée par toutes ces petites taches rouges et ovales alignées sur la terrasse du jardin. Je lui ai proposé qu’on les enterre. »


jeudi 22 août 2019

Orléans de Yann Moix


Yann Moix, Orléans, éd. Grasset, 21 août 2019, 272 pages.


Orléans n’est pas une ville. C’est le lieu du massacre des innocents. Dans le terrible et magnifique récit que Yann Moix publie en cette rentrée, la ville tient, au fond, très peu de place. C’est la province, endormie, engoncée, celle des années 70-80, mais elle est comme hors du temps. On est en milieu bourgeois : le père est médecin, la mère au foyer, mais ce mot de « foyer », qui devrait évoquer la douceur et la chaleur, est ici synonyme d’enfer. C’est le foyer du diable, et Orléans la capitale de la douleur.

Il y a quelques années, Moix publiait un roman-monstre, baroquissime, intitulé Naissance. Il y mettait en musique son enfance – entendons par là que le roman était une sorte d’opéra-bouffe dans lequel l’hyperbole et l’invraisemblable enserraient comme dans une gangue la vérité la plus prégnante : celle de l’enfant battu. Si Naissance est la mise en scène hallucinée de la vérité, Orléans est le récit organisé des années d’école, de collège, de lycée et de classe préparatoire. Un roman, donc. Structuré au cordeau, conçu comme en miroir : deux parties égales, intitulées « Dedans » et « Dehors », avec les mêmes en-têtes de chapitres pour les deux parties, reprenant simplement – non, ce n’est pas simple, c’est plutôt fracassant d’exactitude – les niveaux des classes. On balaie ainsi le spectre complet de la scolarité, de la Maternelle aux Mathématiques Spéciales, par deux fois, dans l’ordre. Cet ordre-là, bien ordonné, stable, immuable, a quelque chose de rassurant. On est un enfant, puis un adolescent, puis un jeune homme. Et l’on est à Orléans. Et l’on vit chez ses parents. Et l’on va à l’école.




Civilizations de Laurent Binet


Laurent Binet, Civilizations, éd. Grasset, 14 août 2019, 384 pages.

La fin du Moyen-âge a une date précise : le 12 octobre 1492, jour de la découverte de ce que l’on n’a appelé que plus tard l’Amérique. L’année 1492 est une année charnière – dans l’ordre : prise de Grenade (i.e. fin de la Reconquête) en janvier, expulsion des Juifs en mars, et découverte de l’Amérique, donc, en octobre. Tout cela dans un seul pays, l’Espagne. Les hispanistes, d’ailleurs, ont coutume d’ajouter à cette somme d’événements déterminants la publication à Salamanque de la grammaire de Nebrija, premier ouvrage fixant les canons d’une langue romane. A l’évidence, on change d’époque. Laurent Binet imagine, dans Civilizations, que l’un de ces quatre faits, s’il a eu lieu, n’a pas eu de retentissement, pour la bonne raison que, dans son roman, Christophe Colomb n’est jamais revenu de sa première expédition.

Durant la Découverte, puis la Conquête, les virus apportés par les conquistadores, l’apparition des chevaux et des armes à feu, ont contribué à l’effet de sidération des autochtones. C’est ce que dit une histoire que l’on raconte presque comme une légende, tant elle est merveilleuse au sens de fantastique. Les Européens découvrent le Nouveau Monde, et ouvrent une nouvelle page de l’Histoire. Laurent Binet prend l’Histoire à rebrousse-poil : et si c’était l’Europe, le Nouveau Monde ? 


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