Stéphane Audeguy, L’Avenir, éd. du Seuil, coll. Fiction et Cie, janvier 2025.
Dès le début, ça bifurque. On suit un vieux Chinois fasciné par la Joconde qui va au Louvre pour la première fois. Devant ses yeux le tableau tombe en poussière — enfin, la peinture, parce que le panneau de peuplier est intact — puis on suit le conservateur des peintures italiennes du XVIe du Louvre, puis… et tout s’enchaîne. On ne sait pas quand se déroulent exactement les événements de ce roman. Disons que L’Avenir débute dans un futur (très ?) proche où l’Allemagne vit sous le IVe Reich, la Russie est néo-tsariste et les deux Corée sont réunies. Ça n’a pas vraiment d’importance, ni d’incidence sur ce qui nous est conté.Avez-vous lu Le Dernier Homme de Mary Shelley ? C’est un long conte, lui aussi dystopique, comme L’Avenir d’Audeguy. Les deux trames sont à peu près les mêmes, sauf que le début de la Catastrophe, chez Audeguy, n’est pas dû à la peste et à une pandémie, mais à la destruction spontanée des œuvres d’art, comme on parle de combustion spontanée. D’abord les portraits et les représentations humaines, puis les paysages, puis tout le reste. Et le fait que ces représentations disparaissent entraîne la destruction du réel : les poussières suscitées par l’effondrement des œuvres conduisent à l’effondrement de l’humanité.
Stéphane Audeguy nous emmène loin, et vite. Loin tout autour de la Terre, et loin dans le temps, par des remontées généalogiques et une diégèse post-apocalyptique. Vite, car en courts chapitres rapides écrits dans une langue somptueuse qui évite tout effet spectaculaire, Audeguy dessine une épopée, celle de l’art et du paysage, celle des tableaux volés et cachés par les nazis, celle des sans-grade ballotés d’un continent à l’autre et d’une misère à l’autre.
Tout finit à Corfou, dans un paradis pré-édénique d’avant le langage. L’homme central du roman y trouve son idéal en art : un nu dans un paysage. Juste avant, on s’est acheminé vers Marseille, poussé par la littérature : lui a lu, dans une traduction allemande, Le Comte de Monte-Cristo, et n’en a gardé que la description du quartier des Catalans. Elle, la femme du couple en devenir, a découvert Suzanne et le Pacifique de Giraudoux, et cherche l’île où vivre en Robinsonne. Mais L’Avenir n’est pas un roman d’aventures, ni même un roman post-apocalyptique. Ce texte merveilleux, inclassable, à la structure impeccablement centripète et centrifuge à la fois, est une réflexion sur le regard que nous portons sur l’art et les choses, sur la représentation, sur la vérité de la chair et de l’érotisme, sur l’Histoire et sa petite importance.
Les références sont nombreuses, évidentes ou cryptées, et lorsqu’elles sont cryptées, elles ne le sont pas par malice. Parce que, là encore, ça n’a pas d’importance. L’homme aux multiples aventures érotiques fait naufrage, comme Don Juan. Mais il n’a défié personne, ni père ni Dieu, il échoue simplement là où il doit être, dans les bras d’une déesse, sur une plage de Marseille, avant de rejoindre Corfou. La Méditerranée, mer et mère de nos civilisations, devient le creuset du renouveau.
Courez lire L’Avenir. Vous serez émerveillés par le propos et le virtuosité de la narration.
mercredi 21 mai 2025
L’Avenir de Stéphane Audeguy
mardi 22 avril 2025
Le Cinquième Diamant d’Eric Faye
Eric Faye, Le Cinquième Diamant, mars 2025, éd. du Seuil, 352 p.
Nous sommes entre les deux mandats de Trump, sous la présidence d’un vieux président sage, qui n’est jamais nommé. Janet, l’astrobiologiste, manifeste devant la Maison Blanche car ses conclusions sur la possibilité d’une vie extraterrestre ne rencontrent aucun soutien, et elle trouve auprès du vieux président une oreille attentive. Lorsqu’elle parle de lui, elle parle de Lui avec une majuscule, Il parle et Il l’écoute. Il est fait plusieurs fois référence au conflit en Ukraine, et à l’assaut du Capitole. Les deux chercheurs sont victimes d’agression de la part de la frange la plus conspirationniste, la plus Qanon des USA. Les agresseurs agissent ainsi sous prétexte qu’il est impossible, impensable, que la vie existe ailleurs que sur Terre, car alors, qu’en est-il de Dieu, et des fondements de la religion ? Si la vie existe ailleurs dans l’univers, que deviennent Adam et Eve, qui sont à la base de l’humanité ? Et quid du péché originel ? La Bible ne dit rien des exoplanètes… Sans compter que Janet est noire, et son mari latino. Le roman est aussi politique dans le sens qu’il interroge la démocratie et les régimes totalitaires. La démocratie est transparente et le totalitarisme veut maintenir le peuple dans l’ignorance. Dans un ultime discours à la NASA, le vieux président ouvre les perspectives en promettant l’accès libre aux archives secrètes sur les manifestations extraterrestres, tout en doutant que l’administration suivante continuera dans ce sens. Au Kremlin, en revanche, on s’obstine à nier toute manifestation singulière d’extraterrestre, alors qu’il y en a eu, comme ailleurs dans le monde. Cette question est toujours classée secret-défense.
Le roman aborde également les rivalités dans le couple. Janet et Michael vivent une entente parfaite. Au fil du roman, lorsque Janet seule affronte les médias et mène le combat pour la reconnaissance de leurs découvertes, Michael prend conscience qu’il s’est toujours tenu dans l’ombre de son épouse. Il se souvient même que c’est lui qui a fait la découverte, et qu’il l’a offerte à sa femme, en cadeau. Il le regrette, se sent frustré, mais ce n’est qu’un malaise passager.
Eric Faye s’appuie sur une documentation solide et sur les toutes récentes découvertes. On pourrait penser que le roman est un peu frustrant, parce qu’on n’assiste à aucune rencontre du troisième type. Les recherches restent théoriques, et la vie lointaine, si elle existe, très lointaine. Mais c’est justement ce bouillonnement contradictoire de la politique d’ici bas et de la recherche scientifique la plus pointue qui donne une partie de son sel à ce roman virtuose. Le mélange des genres donne un ensemble d’une belle cohérence, et le lecteur est happé par un roman très singulier, très contemporain dans son sujet, et ouvrant sur des interrogations et des espoirs.
mercredi 2 avril 2025
Un beau diable de Georges-Olivier Châteaureynaud
Georges-Olivier Châteaureynaud, Un beau diable, éd. Grasset, mars 2025, 288 p.
Qui est Fallen, cet homme qui roule en limousine, caractérisé par des sourcils proéminents, des lèvres minces, un regard aigu, un accent inidentifiable ? Pourquoi veut-il savoir à tout prix si Florian Prairial, acteur débutant, s’est senti possédé par son rôle en incarnant Satan à l’écran ? Dans son nouveau roman, Georges-Olivier Châteaureynaud nous emmène aux limites du fantastique, par petites touches malignes et érudites. Dans Un beau diable, il est question d’un jeune homme à peine ambitieux, sans aspiration particulière, à qui le diable propose de signer un contrat pour un rôle. Avec une telle assise, on pourrait s’attendre à une énième variation sur le Faust de Goethe. Mais en choisissant un poème de Victor Hugo comme base de son intrigue, Châteaureynaud renverse les attendus.
mardi 11 mars 2025
La Guerre par d’autres moyens de Karine Tuil
Karine Tuil, La Guerre par d’autres moyens, éd. Gallimard, 6 mars 2025.
Dan Lehman, ancien président de la République Française, est prisonnier de son alcoolisme. Remarié avec une actrice juste avant d’accéder à la présidence il se retrouve, après son mandat non renouvelé, passablement désoeuvré et père d’une fillette sourde profonde. Son deuxième mariage est un échec, son alcoolisme l’oblige à biaiser dans ses relations sociales, et le livre qu’il vient de publier n’est pas vraiment un succès de librairie. Ajoutons à cela qu’on reproche à cet ancien président socialiste d’avoir trahi les idéaux de la gauche, et qu’on s’en prend à sa judéité. Son ex-femme, Marianne, écrivaine, obtient un prix pour son dernier ouvrage dont le thème est un féminicide. Le livre va être adapté au cinéma. Le rôle principal sera tenu par l’épouse actuelle de Lehman, ce qui pose les premières bases du labyrinthe romanesque que dessine avec brio Karine Tuil.
Lire l'article sur La Règle du Jeu
lundi 6 janvier 2025
Bristol de Jean Echenoz
Jean Echenoz, Bristol, éd. de Minuit, janvier 2025, 208 p.
Extrait :
« On peut supposer qu’après le départ de Brubec la solitude en voiture n’a plus la même saveur, gâtée par l’amertume des sympathies interrompues, on peut imaginer que le confort de la rue des Eaux commence à manquer à Bristol, on peut émettre encore diverses hypothèses, on peut aussi s’en foutre éperdument. Quoi qu’on décide à cet égard, toujours est-il que trente minutes plus tard Robert Bristol est en train de rouler sur l’autoroute A20 par laquelle, en principe, c’est quatre heures jusqu’à Paris.
Ça nous en prendra cinq car ça bouchonne à partir de Châteauroux. »
dimanche 24 novembre 2024
La Femme de ménage de Freida McFadden
Freida McFadden, La Femme de ménage, éd. J’ai lu, 2023.
Pour voir, et la dernière page de l’épilogue tournée, on devine parfaitement les raisons de ce succès. Page turner. Intrigue qui bascule au premier tiers. Renversement total de situation. Changement de narratrice. Oui, parce que, quand même, il faut bien le dire, on vise un public féminin, à l’évidence. Heureusement que je me suis obstinée dans ma lecture, j’ai failli tout laisser tomber avant le basculement. La première partie est basée sur des clichés terribles, la petite bonne embauchée par le couple hyper-riche, le mari qui tombe amoureux de la petite bonne et qui, du jour au lendemain, fout sa femme à la porte…
Reprenons. Une jeune fille en conditionnelle – elle était en prison depuis l’âge de 17 ans, et nous n’apprendrons que très tard pourquoi elle a été incarcérée – est embauchée, donc, par une famille aisée en tant que femme de ménage. On lui octroie même une chambre dans la maison, un petit cagibi vaguement aménagé, mais enfin, c’est toujours mieux que de dormir dans sa voiture. Le couple est mal assorti : lui est splendide, gentil, prévenant ; elle se laisse aller, se néglige, a un comportement de folle furieuse. Lui est très amoureux de sa femme, ce qui semble incompréhensible à la femme de ménage. Le couple a une fille qui paraît tout droit sortie du Village des damnés, une petite blonde pâle aux yeux bleus presque translucides, vêtue de robes pastel aux cols de dentelle. Idylle entre la femme de ménage et l’homme de la maison, donc. Elle émerveillée qu’un type si beau et si riche s’intéresse à elle, lui transformé en amoureux transi, etc. C’est là que j’ai commencé à craquer et envisagé de laisser tomber ma lecture.
Et puis tout à coup, c’est l’épouse que l’on entend, à la première personne. Et là, paf !, tout bascule. Bon, je n’en dirai pas plus. De toute façon, il y a de fortes chances que vous ayez déjà lu le roman, puisque tout le monde ou presque l’a lu. Il paraît qu’il va être adapté en série.
Bonne idée, la série. On pourrait presque penser qu’il a été rédigé pour cela, d’ailleurs, ce bouquin. Je dis rédigé et pas « écrit », parce que franchement, ce n’est pas écrit, ou alors à la truelle. N’allez pas chercher du style, des métaphores, des effets discrets. L’ « écriture », ici, c’est du lourd, du brutal. Adaptation en série, donc. Je me répète, c’est fait pour ça. L’intrigue lorgne vers un des aspects de Big Little Lies, la construction rappelle, entre autres, celle du film Gone Girl. On imagine aisément ce que pourrait donner à l’écran la belle maison américaine, le beau jardinier italien, l’épouse négligée qui se métamorphose lorsque son calvaire est achevé, le regard glacial de l’époux aux deux visages, etc. On imagine aisément parce que, justement, on a déjà les images en tête, vues dans nombre de séries. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : Big Little Lies est une très bonne série – peut-être en partie parce que les cinq actrices principales sont vraiment très bien, et très bien dirigées – et Gone Girl un film génial.
Le thème ? Allez, je peux au moins l’effleurer : l’époux est un monstre pervers, un tortionnaire dégueulasse. Image fabriquée, sans beaucoup de psychologie pour un thriller psychologique. Je ne sais même pas s’il y a une morale dans l’histoire, un positionnement du genre : les hommes riches sont pervers, les filles qui sortent de prison vont sauver les pauvres épouses riches et maltraitées.
Bref, La Femme de ménage est un roman efficace, une sorte de produit rédactionnel – je n’ose écrire littéraire – qui gagnera à être adapté en série. D’autant plus que, si j’ai bien compris, trois tomes avec la même héroïne sont déjà parus, ce qui nous promet trois saisons à l’écran.
mardi 8 octobre 2024
Regards croisés (47) – Conque de Perrine Tripier
Regards croisés
Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville
Perrine Tripier, Conque, éd. Gallimard, août 2024, 208 p.
Nous sommes dans un pays indéterminé, bordé par la mer. Nous sommes dans une époque moderne, où l’on consulte des applications de rencontres sur des téléphones portables, mais une époque floue où l’Empereur s’habille de peaux de bêtes et tresse sa barbe rouge de fils d’ors. Le palais et une villa de prestige ne sont que marbre, bassins sertis de pierres précieuses, serviteurs vêtus de lamé. Un empire d’opérette et de boursouflures, dont le décor pourrait évoquer Paul Grimault ou Christian Bérard.
Le personnage principal, Martabée, historienne, se voit confier la tâche de diriger les fouilles d’un chantier archéologique : on vient de découvrir les vestiges de la civilisation morgonde, dont on ne sait rien ou presque, il n’en restait jusqu’à présent que des bribes de légendes dans des berceuses. Le chantier met à jour des corps de guerriers ensevelis entre les carcasses polies de baleines, et les fondations d’habitations de bonne tenue. L’Empereur voit dans cette découverte l’opportunité de redonner une unité civilisationnelle et culturelle prestigieuse à son pays, et de souder son peuple autour d’une histoire solide et attestée scientifiquement par les fouilles. Les Morgondes étaient des marins et des guerriers, des gens braves et puissants, courageux. Ils étaient aussi, déduit-on par les entrelacs compliqués et recherchés des sculptures excavées, des artistes aboutis.
Tandis que Martabée imagine la vie raffinée que menaient les Morgondes dix siècles en arrière et que l’Empereur se retrouve entièrement dans cette civilisation et s’en décrète l’héritier et l’incarnation, les fouilles continuent. Les bulletins officiels transmis à la population font état de l’avancée des travaux et insistent sur l’éclat et la force des Morgondes, ancêtres du pays. Les fouilles continuent, donc, et l’on découvre, sous un dôme scellé, un secret bien difficile à intégrer à la légende à présent installée et distillée parmi le peuple. On ne dira rien ici de ce secret abominable, qui est le nœud du roman.
Perrine Tripier pose ainsi la question de l’élaboration du roman national, et de l’assise d’une autocratie. Martabée accepte d’intégrer à ses comptes-rendus scientifiques des phrases entières soufflées par l’empereur. Tout d’abord par reconnaissance pour la vie qu’il lui offre – une villa incroyable, des robes magnifiques, et surtout un statut social inimaginable pour une universitaire issue d’une famille paysanne. Ensuite, après la découverte de ce qu’abrite le dôme, Martabée prend conscience du pouvoir impérial, ses yeux sont dessillés.
L’écriture de Perrine Tripier épouse les contours du paysage et de l’intrigue. La mer est omniprésente, son bruit, son odeur, et ses profondeurs. Tout est tissé d’algues, de filaments comme autant de reflets sur les vagues. Je n’avais pas lu d’écriture aussi océanique, allant fouiller au plus profond du symbolisme des mers, depuis Mandiargues, je crois. Un exemple de cette prose incroyable : « C’était à présent une haute salle de réception où s’entrecroisaient des piliers fins, émeraude veinés d’or, constellés d’éclats blancs. On aurait dit des cascades qui auraient ruisselé le long des murs. Des lustres énormes pendaient de la voûte, comme des bans de poissons argentés, qui cliquetaient au moindre souffle. […] Au bout se dressait un siège monumental, d’ivoire éblouissant, avec en son creux la rouge flamboyance de l’Empereur, comme un coquillage sanglant. » Ce contraste entre les fouilles archéologiques – fouiller sous la terre – et l’omniprésence de la mer, dans l’écriture et le décor, participe à l’atmosphère de conte, et amplifie le vertige entre la légende et la réalité historique, validée scientifiquement. Entre la représentation impériale et ses pompes, et la réalité d’un pouvoir autocrate.
Conque est un roman de réflexion sur le pouvoir qui, sous des aspects parfaitement symbolistes, pose des questions contemporaines sur le sort des femmes, l’influence du politique sur le scientifique, la fascination autocratique, et bien d’autres encore.
Lire l'article de Virginie Neufville
mardi 24 septembre 2024
MANIAC de Benjamín Labatut
Benjamín Labatut, MANIAC, traduction de David Fauquemberg, éd. Grasset, septembre 2024, 448 p.
MANIAC, titre énigmatique, renvoie au nom d’une machine mise au point par Johnny von Neumann et Julian Bigelow, aux USA, immédiatement après la fin de la deuxième guerre mondiale : Mathematical Analyzer, Numerical Integrator and Computer.
lundi 23 septembre 2024
Malville d’Emmanuel Ruben
Emmanuel Ruben, Malville, éd. Stock, août 2024, 265 p.
On voit bien d’où peut provenir l’idée première de ce roman : la rédaction en a commencé lors du confinement, alors que l’auteur résidait sur les bords de Loire. Il donne à son narrateur et double habituel, Samuel Vidouble, la même situation, mais au lieu de s’intéresser à un virus, sa plume revient sur les lieux de son enfance. Il nous livre ainsi un roman d’apprentissage, oscillant entre jours heureux et angoisse de la pré-adolescence.
Sam habite donc à Mortesel (on reconnaît l’anagramme de Morestel), cité médiévale amplifiée par la construction de la centrale et la main d’œuvre indispensable à son fonctionnement, en zone pavillonnaire péri-urbaine pour loger le personnel d’EDF. Des pavillons alignés, tous bâtis sur le même modèle, comme ceux qui ont surgi dans les villages isérois à cette période, à Saint-Quentin Fallavier, par exemple, pour accueillir les travailleurs de la raffinerie Total. Sam va au collège et au lycée, avec tous les « enfants de la centrale ». Il ne s’y trouve pas très bien, se fait souvent charrier, craint que l’on découvre sa judéité. Le garçon est un peu obnubilé par sa circoncision. La mère et le père s’engueulent souvent, le père fait les trois huit, la vie n’est pas forcément harmonieuse. Sam est un rêveur de cartes et de fleuves. Un romancier en puissance qui invente un pays et sa géographie, la Zyntarie, histoire que Ruben a déjà évoquée dans son essai L’Archipel de l’écriture et sur lequel il revient en situation. L’enfance de Sam, c’est inventer un monde, prendre des cours d’équitation pour retrouver son copain Tom, puis abandonner le cheval et choisir le vélo. Emmanuel Ruben est un cycliste, un géographe et un romancier, on peut mettre les termes dans l’ordre que l’on veut…
Sam est amoureux, comme tous les garçons de Mortesel, de la belle Astrid, qui porte le même nom que la centrale que l’on construira sur le site démantelé de Creys-Malville, et qui provoque la catastrophe obligeant au confinement de 2036. Sam est fasciné par la centrale où travaille son père, dont l’enceinte est bien évidemment interdite. Mais Sam voudrait bien séduire la belle Astrid, et pour cela il adopte ses positions politiques, et participe à des manifestations anti-nucléaires. Prend part, même, à une entreprise de dégradation avec quelques copains, qui finira en naufrage et en aventure merveilleuse sur une île du Rhône où l’on vit nu et sans entrave – pour quelques heures.
Plus que la centrale, c’est le fleuve Rhône qui est le motif principal de ce roman. Le Rhône qui, dans ses boucles, peut couler à contre-courant. Le Rhône impétueux et fascinant, avec ses couleurs changeantes et son odeur de vase, libre et dangereux. Rassemblant sa propre situation d’auteur confiné sur les bords de Loire et celle de son personnage Sam coincé au même endroit, Emmanuel Ruben remonte le cours des fleuves et de sa mémoire pour faire revivre son enfance. Quant à la situation de 2036, il imagine que la France est gouvernée par une présidente d’extrême droite et que la Bretagne a fait sécession. Il suffirait à Sam Vidouble de traverser la Loire pour se retrouver en « zone libre ». Mais prendra-t-il le risque de sortir de sa cave et d’affronter les radiations ? Ou restera-t-il terré à relire indéfiniment les romans d’aventure de son enfance ?
Malville est un roman nostalgique, économique, politique et social. Le style clair et limpide d’Emmanuel Ruben parvient à rendre palpables les espoirs et angoisses de l’enfance. Malville est aussi, on l’aura compris, un roman sur les risques nucléaires, le traumatisme de Tchernobyl et ses cicatrices, et une interrogation sur l’avenir de nos sources d’énergie.
jeudi 19 septembre 2024
Le Déluge de Stephen Markley
Stephen Markley, Le Déluge, traduit de l’américain par Charles Recoursé, éd. Albin Michel, coll. Terres d’Amérique, août 2024, 1040 p.
Le roman débute en 2013 pour s’achever en 2039 et légèrement au-delà, par prospective. Le déroulé des faits est chronologique, décliné selon plusieurs personnages que l’on retrouve au centre de chapitres envisageant la catastrophe à venir selon plusieurs angles : scientifique, politique, économique, terroriste, social, familial. Le réchauffement climatique influe sur les comportements de groupes, et les groupes sont formés d’individualités. La force narrative de ce roman est de donner vie et chair à des personnages éminemment crédibles tant du point de vue psychologique que social. Parmi ces personnages centraux se détachent les figures de l’activiste Kate et de son compagnon Matt, de Tony le scientifique et de sa fille Holly, de Jackie la communicante et de son éphémère amant acteur hollywoodien devenu charismatique candidat à la présidence sous le signe du messianisme et de la défense de l’industrie carbonée. Ajoutons à cette galerie de personnages un spécialiste de la modélisation prédictive, un junkie paumé et une éco-terroriste capable de passer sous tous les radars d’un monde où le numérique traque chaque citoyen.
Le roman est américain, tout à fait américain. C’est-à-dire qu’il envisage avant tout le réchauffement climatique à l’aune des Etats-Unis, que ce soit du point de vue politique ou comportemental. Les presque trois décennies déclinées dans la diégèse sont rythmées par les paliers de l’élection présidentielle. Markley évoque les revirements saisissants d’une gouvernance démocrate conduisant au fascisme. Dans une scène hallucinante, terriblement réaliste, voire naturaliste, on assiste à l’assaut des forces de l’ordre régulières contre des centaines de citoyens américains. C’est que les enjeux sont si importants, et la situation à ce point non-maîtrisée, que tous les points fixes de la démocratie sont déboulonnés. Car la progression irrémédiable du dérèglement climatique produit des événements en chaîne : montée des océans, salinisation des terres cultivables, famine, chômage, effondrement du marché immobilier en zones inondables – dont, en premier lieu, la Floride –, migrations, terrorisme. Dans des temps déréglés et incompréhensibles malgré les avertissements, études scientifiques et conscientisation citoyenne, c’est l’idée même de démocratie qui est vouée à l’extinction.
Le Déluge de Stephen Markley est un roman monumental et grave, par son poids – à la fois celui de ses plus de mille pages et celui de son sujet. Un roman qui est une sorte d’opéra terrestre, comme on parle de space opera. Un condensé paradoxalement large de nos quelques certitudes climatiques actuelles et de projections parfaitement réalistes et catastrophiques. Ce roman est un choc. Dans un épisode terrifiant de réalisme, on voit une famille barricadée dans sa maison, vitres calfeutrées et volets fermés, attendant l’ouragan annoncé. On est loin des fleuves et des mers, on se croit à l’abri. On joue à un jeu de société en attendant que ça passe. Mais les eaux montent, là où c’était impensable. Une marche après l’autre, dans la maison, on est submergé. On trouve un marteau pour fracasser le toit, et s’y réfugier. On n’y croit pas. Et pourtant, c’est là. On guette l’hélicoptère et son treuillage salvateur.
Il est toujours plus tard qu’on ne le croit, semble nous dire Stephen Markley. La conduite du récit est chronologique et spiralée, saisissante de maîtrise, laissant apparaître peu à peu les liens entre les personnages principaux. Courez lire Le Déluge. Pour frissonner, réfléchir, penser la politique en d’autres termes… Mais courez lire Le Déluge, avant tout, pour savourer un grand roman d’une ampleur romanesque intense.









