samedi 4 janvier 2014

Théorie de la vilaine petite fille de Hubert Haddad



Hubert Haddad, Théorie de la vilaine petite fille, Zulma, 2 janvier 2014, 400 pages.

Les trois derniers romans de Hubert Haddad nous emmenaient dans l’Orient contemporain : proche (Palestine), moyen (Opium Poppy) ou extrême (Le Peintre d’éventails). Avec Théorie de la vilaine petite fille nous voilà transportés dans l’Amérique de la deuxième moitié du XIXe siècle. Le 31 mars 1848 Kate Fox entend des bruits dans sa maison. Elle a onze ans, partage sa chambre avec sa sœur Maggie qui en a quinze. Et si ces bruits, ces cognements, étaient produits par un esprit ? Et si on leur parlait depuis l’au-delà ? Kate et Maggie mettent au point un code pour communiquer avec « l’esprit », qui révèle s’appeler Charles Haynes, avoir été assassiné dans la maison et enterré dans la cave. Le spiritisme est né. Ou plutôt le spiritualisme, car c’est ainsi que l’on nomme la communication avec les esprits dans le Nouveau Monde.
 
La nouvelle se répand : il y a, dans la ville d’Hydesville, deux jeunes filles qui parlent avec les morts. Leur sœur Leah (de vingt ans et plus leur aînée) va prendre les choses en main. Kate et Maggie Fox quittent Hydesville pour Rochester, puis pour New-York. De filles de fermier sans brillantes perspectives, elles deviennent des « stars ». Elles se produisent, sur scène ou dans leur bel appartement, se soumettent aux vérifications scientifiques, fréquentent la société la plus haute du temps. Elles sont les premières « médiums ».
 
Kate et Maggie Fox
L’histoire est vraie. L’engouement pour les pratiques spirites a bien pour origine le désoeuvrement, et sans doute l’hystérie, de deux petites jeunes filles au fin fond d’une ferme de l’état de New-York. Les quakers, les adventistes du septième jour, les mormons, et d’autres encore adhèrent sans condition à ces pratiques nouvelles. « La nouvelle doctrine qui n’était pas encore une religion, bien plutôt un credo mêlant dévotion et aspiration à la scientificité, se répandit à la vitesse d’un incendie de brousse » (p.213). C’est que les sœurs Fox ont mis à bas une barrière infranchissable : il n’est pas besoin d’être chaman, ou initié, pour communiquer avec les morts.
 
Théorie de la vilaine petite fille est aussi un roman historique. On y croise les figures du temps : John Humprey Noyes, le fondateur de la communauté d’Oneida ; Frederick Douglass l’ancien esclave et Victoria Woodhull la première femme candidate à la présidence des États-Unis ; l’écrivain Emerson ou encore l’explorateur Elisha Kane (qui épousera Maggie). On assiste à la bataille de Gettysburg, on voit la ville de New-York se transformer, de ponts nouveaux en immeubles de plus en plus hauts. Puis, lorsque Kate va s’installer en Angleterre, on quitte le Nouveau Monde pour l’Ancien, on découvre les quartiers pauvres de Londres à l’ère de Victoria et de la révolution industrielle.
 
Mais Théorie de la vilaine petite fille n’est pas qu’un roman historique. Avec Kate Fox, Hubert Haddad dessine un personnage qui épouse les contours de son œuvre : le somnambulisme, l’effroi presque avéré que nous vivons une sorte de cauchemar dont les rêves sont la révélation, la certitude que les barrières entre la vie et la mort ne sont pas si étanches qu’on veut bien nous le faire croire. Kate Fox n’est jamais, dans le roman, « soupçonnable » de tricher. Maggie, oui, elle l’avoue sans fard, dans son journal (1) puis sur la scène, lorsque, oubliée de tous et alcoolique, elle n’a d’autre solution que de monnayer ses aveux (2). Mais Kate, Hubert Haddad la dépeint comme un être hors des contingences. Elle semble en perpétuel ébahissement : devant les transformations de son corps de jeune fille, les émois et jouissances de son corps de femme mariée, les milieux sociaux qu’elle traverse. Maggie  écrit dans son journal : « La plupart des gens vivent dans une maison hantée sans s’en rendre compte. […] Ce qui déplaisait chez nous, c’est que l’esprit avait rompu la glace. À cause de Kate, je crois, à cause de sa manière d’aller en somnambule d’un monde à l’autre » (p.120). Kate Fox, sous la plume d’Hubert Haddad, traverse la vie, les mondes et les ombres, sous le signe de la neige, qui voile les contours de la réalité brute. Elle semble perpétuellement « perdue dans un profond sommeil ». Le dernier chapitre – avant l’épilogue – se clôt sur un aveu de l’auteur : « Ainsi s’acheva – aussi précisément que l’autorise la concentration médiumnique en activité dans ces pages – l’aventure édifiante et pathétique des sœurs Fox ». La concentration médiumnique de l’auteur aux prises avec ses personnages hors normes, pourtant sortis tout droit de l’Histoire.
 
Théorie de la vilaine petite fille permet aussi la réflexion sur la place des femmes dans la société corsetée du Nouveau Monde du XIXe siècle. Se révéler médiums, pour les sœurs Fox, c’est aussi prendre la parole, et être écoutées en tant que femmes. Le personnage de Pearl, fille de pasteur et « institutrice » de Kate et Maggie à Hydesville dans leur jeunesse, se délivre elle aussi du carcan paternel et d’une vie apparemment toute tracée, mais d’une autre manière. Le franchissement de la barrière de la mort par la communication médiumnique est mis en parallèle, de façon ténue, avec l’émancipation des Noirs et l’émergence du premier féminisme.


 NB : le titre du roman est la traduction de l’expression « naughty little girl theory ». On laisse ici le lecteur libre d’aller chercher sa signification.

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Notes
(1)         « Ça ne me dérange pas du tout de tricher un peu quand personne ne répond ». p.228
(2)         « Le spiritualisme est d’un bout à l’autre une supercherie. C’est la plus vaste imposture de notre siècle ». p.376


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Extrait :
[Benjamin Coleman présente Kate Fox aux spirites londoniens :]
« - Dois-je vous rappeler que nous autres, adeptes du spiritisme, devons presque tout à cette belle personne qui nous vient de New-York et qui, pour la première fois, voici plus de vingt ans, alors qu’elle n’était encore qu’une petite fille, entra en communication avec l’outre-monde, si l’on excepte bien sûr la sibylle de Cumes ou Jésus dialoguant avec Élie et Moïse… À notre cause sont désormais acquis les plus éminents savants comme l’astronome Camille Flammarion qui déclara haut et fort aux obsèques d’Allan Kardec : ‟Le spiritisme est une science, pas une religion”, ou notre ami le chimiste William Crookes, membre de l’Académie royale. Je fais miens ce soir ces mots du découvreur du thallium : ‟Les spiritualistes confirmés ont envers cette dame une immense dette pour les joyeuses nouvelles dont elle fut en bonne part le héraut choisi par la providence…”
Ovationnée, Kate sentit une rougeur monter à ses joues, mais on n’exigea par chance ni réponse circonstanciée ni séance d’apparition. » (p.328)

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vendredi 27 décembre 2013

Epépé de Ferenc Karinthy



Epépé, Ferenc Karinthy, traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy, (éditions françaises précédentes : éd. In Fine/Austral, 1996 ; éd. Denoël, 1999 et 2005), Zulma poche, 3 octobre 2013, 288 pages, 9,95 euros.


Le roman Epépé, du Hongrois Ferenc Karinthy, déploie l’impeccable mécanique du mauvais rêve. Que l’on imagine : un linguiste se retrouve dans une ville dont il ne comprend pas la langue et ne peut déchiffrer l’alphabet. Il s’appelle Budaï, il devrait être à Helsinki. Il a bien préparé ses bagages – une grosse valise et un sac-cabine conséquent – et s’est envolé pour la Finlande. Mais quelque chose « a cloché » dans son trajet, sans doute, lors d’une correspondance. Le mauvais rêve, pour être vraiment mauvais, se doit d’être logique. Et comme le rêveur pris dans les rets du cauchemar, Budaï tente de raccrocher sa mésaventure à un déroulé lisse et explicable : il a pris le mauvais avion, a atterri dans le mauvais pays, mais tout cela sera réglé très vite.

Le mauvais rêve, oui. Le linguiste incapable de communiquer est emblématique de tous les orateurs, travailleurs manuels, peintres et pianistes, mathématiciens et nounous qui se retrouvent en rêve aphones, manchots, aveugles et sourds, dyscalculiques et pédiophobes. Le début du roman de Ferenc Karinthy est absolument terrifiant : « Il ne reconnaît pas cet alphabet, il peut tout juste affirmer que ce n’est aucun de ceux qu’il connaît : les caractères ne sont ni latins, ni grecs, ni cyrilliques, ni arabes, ni hébreux, mais pas des idéogrammes japonais, chinois ou araméens non plus – autrefois, à l’université il les avait un peu étudiés ». Le savoir universitaire, encyclopédique, la culture accumulée au fil des ans, l’assurance que l’on sait pouvoir en tirer, tout cela n’est d’aucune utilité dans le monde fermé, angoissant, autistique, dans lequel se retrouve Budaï. Il est un somnambule dans un monde improbable – impossible – et sa première réaction n’est pas la révolte. Oh non ! Sa première réaction est l’acceptation passive d’une difficulté qu’il pense – qu’il sait – passagère et réparable.

Des files d’attente interminables s’étendent devant tous les guichets et desks de réception. Budaï se retrouve dans un hôtel international, apparemment anonyme comme ils le sont tous de par le vaste monde. Comment est-il possible qu’il ne puisse se faire comprendre en anglais, ou dans quelque langue à peu près universelle, du personnel de cet hôtel ? Comment se fait-il que les ascenseurs soient à ce point bondés quand les couloirs sont déserts ? Pourquoi la foule ne se résorbe-t-elle pas ? Et ce portier, « en fourrure et galon d’or », pourquoi le salue-t-il si respectueusement ? Budaï a atterri dans un monde incompréhensible, flottant. Le barrage de la langue n’est pas le seul en cause. Les barrages sont aussi mentaux, civilisationnels, culturels. Politiques, sans doute. Mais Budaï, bizarrement, s’en accommode. Comme dans le cauchemar, lorsque nous ne pouvons mieux faire que de continuer d’explorer un monde qui nous est donné – que nous avons suscité – quand nous voudrions le modifier à notre avantage. Peine perdue. Nous ne reprendrons vie qu’au réveil. Car nous nous réveillerons.

Nous nous réveillerons, bien sûr. Tout froissés du mauvais rêve, nous aurons trouvé la force de revenir au réel – celui que l’on se prend en pleine figure, rassurant parce que déjà exploré, ou parfaitement envisageable. Rassurant. Budaï va s’ébrouer enfin, au premier sang versé, bataille de rue, errance dans l’errance. Le réel ?

Ou pas. Cette escale de Budaï en territoire incompréhensible peut aussi se lire comme une station de purgatoire, ou d’après-mort non encore résolument résolue. L’errance d’un corps, ou d’un esprit, ou d’une âme qui, jeté(e) dans l’inconnu, accepte puis se débat. Epépé peut se lire – au-delà du simple politique totalitarisme ou de l’existentielle condition humaine – comme une tentative d’envisager l’ « après », ou l’entre-deux. On n’est guère loin, dans ce roman, des Ailes de la renommée, le film d’Otakar Votocek. La vision totalitaire que suggère le roman – foules compactes compassées, procès expéditifs suivant un code légal incompréhensible et fluctuant, réactions individuelles irrationnelles, débrouillardise et compromis – tient du naturalisme et de la projection mythologique, de la dénonciation et du réalisme magique. Le roman est si fort, si fortement imprégné de nos réalités historiques et de nos angoisses ontologiques – disons-le ainsi, pompeusement – que sa lecture nous poursuit, et travaille en nous. Emmanuel Carrère, dans la préface, signale que Ferenc Karinthy a écrit d’autres romans, que l’on peut trouver traduits en français. Aucun d’entre eux ne se rattache, d’une façon ou d’une autre, à Epépé, ce qui fait dire – écrire – à Carrère à propos de Karinthy : « Qu’est-ce qui lui a pris ? ». Epépé est un de ces cadeaux littéraires – très rares – que l’on offre et que l’on s’offre. Métaphore, allégorie… tout ce que l’on voudra… La caractérisation formelle est de peu d’importance pour un texte que l’on découvre à chaque relecture et qui, paradoxalement, reste toujours mystérieux et parlant. Il touche au plus profond, au plus essentiel. À l’amour, aussi. Bien sûr. Epépé… Mal orthographié, mal ouï – on n’ose écrire « mal entendu » –, mal prononcé, le mot même d’Epépé, titre énigmatique, décliné dans le texte en « ébébé », « pépépé »… est le mot imprononçable de ce qui nous meut et nous chavire.


Que les éditions Zulma publient en même temps le recueil de nouvelles Singe savant tabassé par deux clowns de Georges-OlivierChâteaureynaud dans leur collection de poche ne relève pas de la coïncidence. Cohérence des publications et des offices, qui rapproche ces deux ouvrages. Châteaureynaud avait d’ailleurs rédigé un article pour Le Magazine Littéraire à l’occasion de la première publication en français de ce roman. Laissons-lui le mot de la fin : « Epépé a des chefs-d’œuvre la simplicité et l’évidence, le caractère de nécessité inexplicable et objective ».

vendredi 20 décembre 2013

Un conte de Noël - nouvelle

Un conte de Noël

Nouvelle

Christine Balbo


Ah mais, ça ne va pas encore se passer comme ça ! Toute l’année tu squattes dans le salon, c’est bière et foot, Master-chef et Daniella Lumbroso, Julien Lepers et Esprits criminels, on pourrait en parler, de tes goûts, hein ?... Tu envoies tes gnomes… quoi ?, lutins, oui, si tu veux, tu envoies tes lutins faire les boutiques, ils rapportent de ces trucs ! Enfin, bon, ça, ce n’est pas mon affaire, le boulot c’est le boulot, et tant que vous stockez dans les hangars, loin du potager, je ne dis rien. Oui, je sais, je suis trop gentille. Et donc monsieur paresse 364 jours par an, et je ne parle pas des années bissextiles, et le soir de Noël, qui est-ce qui réveillonne toute seule ? C’est bibi… Et monsieur part faire le tour du monde… Je ne sais même plus depuis combien de temps ça dure, cette comédie, j’ai perdu le compte. Des années, des lustres, que je découpe la dinde en décalage, que les voisines me plaignent par devant et me raillent par derrière, les vieilles sorcières, et pas une pour m’inviter à partager les treize desserts, non. Pas une. Noël, c’est pour la famille, pas pour les voisines. Y a bien l’Anselme, tu sais, le maître santonnier, au bout du village. Il m’a laissé entendre que, si cette année encore j’étais seule le 24, je n’avais qu’à taper à sa porte, si ça me disait.


Comment ? Si ça me dit ? Oui, peut-être. Mais l’Anselme, il n’est pas très frais, en cette saison. Le coup de feu, oui, comme tu dis. Oui, tu connais ça, je sais. On n’a pas idée d’exercer un métier aussi saisonnier. Et aussi salissant. La suie, bon sang ! Trois, quatre fois, je le fais tourner ton habit rouge, dans la machine. Et toujours elle sort noire, l’eau. L’hermine, sur la capuche, chaque année je la remplace. Ça commence à coûter, tout ça, Nono. Tes trolls, oui, tes lutins, si tu veux, ils ne restent pas avachis comme toi, ils bossent pendant l’année, eux. D’accord, ils sont en pleine forme, jeunes, musclés. Mais c’est parce qu’ils s’entretiennent ! Ils charrient des tonnes de colis, ils font les paquets, tout ça… Tu crois que c’est raisonnable, à ton âge, de ne faire de l’exercice qu’une fois par an ? Et en plein hiver, en plus ! Mon pauvre vieux, va. Oh, tiens, je ne sais pas pourquoi je m’énerve. Hein ? Au soleil ? Que je parte au soleil pendant ces vacances ? Et avec quel argent ? Et pour aller où ? Et puis, à mon retour, je trouverais toute cette suie dans le panier à linge, j’aime mieux ne pas y penser. Et puis c’est un peu facile ! Tu crois que j’ai envie de partir sans toi ? Tu y as déjà pensé, à ça ? Il doit bien y avoir de la place pour deux, dans ta charrette. Traîneau, oui, si tu préfères. Pourquoi tu ne m’as jamais emmenée ? La voisine d’en face, son mari, il l’emmène parfois dans ses voyages d’affaire. Pourquoi tu ne me l’as jamais proposé ? Tu as honte de me montrer, c’est ça ? Si ça se trouve, tu n’as même jamais dit que tu étais marié. Et monsieur va se balader, en grande tenue, tous les 24 décembre, et moi, brave poire, je reste à la maison, je me tape les variétés pailletées à la télé. Tu parles d’une vie ! Juste ce soir-là ! Hein ? Oui, c’est vrai, tu laisses un cadeau sous le sapin. Mais ce n’est pas drôle de dépaqueter toute seule, sans personne qui regarde ce qu’on t’a offert. Et puis, je te signale que ma pointure pour les gants, c’est 7 ½, pas 6 ¼… A force de vivre avec des nains, oui, des lutins, je sais, c’est pareil, tu as perdu le sens de la mesure. Les gants que tu m’as offerts l’an dernier, je les ai refilés à la fille de Madame Boucard. Elle était contente, la gamine. Et moi, j’ai passé un Noël sans mari, et j’ai eu un cadeau de m… hein ? Et puis quoi encore ? Oh, ça suffit comme ça ! Tu ne vas pas te plaindre, toi ! Tu bosses une fois par an, tu ne vas pas râler parce que ce jour-là il fait froid ! Comment ça, ingrate ? Comment ça, je t’ai tous les autres jours de l’année ? Devant la télé, que tu les passes, les autres jours de l’année, Nono ! Hein ? Pourquoi je reste ? Nono… Il n’y en a pas deux comme toi… Je râle, je râle, mais… qui d’autre à aimer à part toi ?