jeudi 4 décembre 2014

La Société de Dan Franck



Dan Franck, La Société, Grasset, octobre 2014, 240 pages.

Sur la jaquette qu’Enki Bilal a dessinée pour le roman de Dan Franck, La Société, tout est dit : un homme tombe du ciel, son stylo le devance, en gros plan. Cet homme qui chute, qui a déjà chuté lorsque nous le retrouvons narrateur de son récit, se fait appeler Off. Off tout court. « Off comment ? Off, celui qui parle sans être vu » (p. 124). Il était scénariste, il imaginait des mondes et des histoires. Aujourd’hui, seul et démoli, il regarde autour de lui, et note dans ses carnets ce que le monde a fait de ses contemporains.

Parce que lui, il n’est plus rien. Un drame – dont nous ne dirons rien ici – l’a laissé seul, sur le carreau. Il a dégringolé : du bel appartement qu’il occupait au dernier étage d’un immeuble bourgeois, il se retrouve dans le local à vélos. Y fait son trou. Tout petit trou, qui lui suffit. Il survit, il n’a plus que cela à faire. Dehors, le monde continue. Sans les siens, et presque sans lui. La société ne s’arrête pas, elle est en marche inexorable. Les petites gens, les bourgeois-bohème, Off les observe et, dirait-on, les traverse. Il est déjà comme un fantôme.

Dan Franck donne ici un roman triste sans aucun pathos. Il parvient à créer un suspens romanesque sur la douleur de la perte des siens, la trajectoire d’un type abîmé – dans tous les sens du terme – et notre environnement contemporain. Off, de son métier de scénariste, a conservé le don du détail. Un caddie de supermarché symbolise à la fois un garde-fou et une marche supplémentaire vers le néant. La minuterie d’un immeuble est le gardien du temps. Un porte-clés siglé BMW vous pose un homme. Le regard est acide sur les décideurs, et tendre sur les sans-grades :

« Ils me priaient de reprendre mon travail en y injectant du sentimental, des trucs qui plaisent au cœur de cible, addictifs de soixante-cinq ans calés devant leur téléviseur dans le Berry central ou un autre point de la planète Culture ». (p. 42)

contrebalaçant le portrait de Madame Berthe, sexagénaire déjà vaincue :

« Nous, prétendument sexe fort, pouvons encore faire les marioles à soixante ans tapés alors que pour elle, soixante et un le 26 avril prochain, c’est fini depuis belle lurette. Se plaignait-elle. À condition que les lumières soient tamisées, elle pouvait encore faire illusion dans la verticalité, maquillage et autres artifices aidant ». (p. 134).

La Société de Dan Franck est impitoyable. Une jeune femme, soudain, cite Calaferte. Off le désormais irrémédiablement solitaire invente – réinvente – les jeux de l’enfance : ne pas marcher sur les lignes des pavés, compter les secondes entre les feux rouges et les feux verts, aux passages piétons. La vie, ou ce qu’il lui en reste, est un manège dérisoire. Il se souvient, convoque les souvenirs. Ce stylo Sheaffer, ces éditions de Maurice Leblanc où, sur la couverture, Arsène Lupin portait monocle… et puis l’épouse, Édith, et les enfants… Souvenirs. Douloureux au-delà de la douleur.

Le deuil, motif premier du roman, est comme une exacerbation du ressenti. Un ascenseur devient un wagon plombé, dans une scène terrifiante. Et les excuses de Off :

« je demande mille pardons à qui a survécu à cet enfer-là, je supplie ceux-là d’admettre la force de mon désespoir qui me conduit à ces comparaisons inadmissibles, mais c’est ainsi, mes nuits, depuis, sont peuplées de ces images-là ». (p. 110)

Ce « depuis » est la pulsation du suspens. À la fin du roman, lorsque le pourquoi de la douleur de Off est donné au lecteur, la révélation du drame n’a, finalement, plus d’importance. La trajectoire de Off, depuis ce jour, a permis l’exploration, à ras-de-douleur, du monde immédiat, celui qui vit à notre porte et que nous regardons si peu.

Rude lecture que celle de La Société de Dan Franck. Rude, oui. Pas forcément salutaire. Mais à coup sûr littéraire, tendrement brusque. Éprouvante, au sens de l’épreuve de l’écrit et de l’observation. Un roman rare.