jeudi 16 janvier 2014

Mai en automne de Chantal Creusot



Chantal Creusot, Mai en automne, Zulma 2012 et Zulma Poche 16 janvier 2014.

Nous sommes en Normandie. Années d’entre-deux guerres, de seconde guerre mondiale, puis années 50. Voilà pour l’arrière-plan, géographique et temporel. Dans Mai en automne, sur près de quatre-cents pages, nous sommes au cœur des relations humaines et des rapports sociaux, dans un monde provincial où les femmes sont tributaires d’un héritage culturel, familial, civilisationnel. Elles sont filles, puis épouses, puis mères. Elles s’ennuient ou se découvrent. Dans le roman de Chantal Creusot, les figures féminines charpentent un univers codé selon les modes du temps, dans lequel tout lecteur saura identifier des constantes intemporelles.

Les classes sociales sont bien délimitées : d’un côté les avocats, les médecins, un procureur, une libraire ; de l’autre, le monde des champs, les fermiers aisés, les servantes. Une société provinciale qui rappelle Flaubert, Chabrol, Les Dames de la Côte, et que Chantal Creusot met en scène au cours de dîners, de festins de mariages, de baptêmes et d’obsèques. Mais l’intérêt du roman est ailleurs que dans la description des scènes de genre. Il y a dans ces pages une mise à nue sensible de ce que c’est qu’être une femme (une fille, une mère, une épouse) qui dépasse le cadre des années charnières du siècle dernier.

Marie, la servante de ferme, se laisse prendre par un soldat allemand, se laisse tondre à la Libération, met au monde un fils. Marie est la figure-miroir de toutes les femmes du roman : simplette, traversant l’existence sans y comprendre rien, elle met en lumière les agissements et réactions des autres personnages. Ceux de Solange, l’épouse aimée puis ignorée, mère elle aussi d’un petit garçon qu’elle élève loin de la ville après son veuvage ; Solange, qui se « laisse aller », qui ne tient pas sa maison. Ceux de sa sœur Michelle qui s’obstine dans son engagement communiste en se demandant si elle ne passe pas à côté de la vie. Ceux de Marianne qui s’étourdit de sexe pour provoquer son père. Solange, Michelle et Marianne, les trois amies d’enfance, appartiennent à la même génération que la servante Marie.

La force de ce roman réside avant tout dans les correspondances qui se font jour entre les générations. Ainsi Lucile, la mère de Marianne, sort-elle de sa torpeur au lendemain du double deuil qui la frappe – qui la frappe comme une gifle, et finalement la délivre. Elle change de coiffure, apprend à conduire, va visiter le monde. Ainsi Paule, la belle-mère de Lucile, décide-t-elle de réaliser seule le voyage qu’elle avait prévu de faire avec son époux mort trop tôt. L’une reviendra, l’autre pas. Ainsi la veuve Laloy, la fermière, qui va prendre en charge Julien, le fils de sa servante Marie.

Toutes les figures féminines de ce roman tissent une trame doucement tragique, d’une vérité psychologique éblouissante. Le personnage d’Hélène, épouse du Procureur, apparemment libérée des entraves du qu’en-dira-t-on, volage assumée, est sur ce point exemplaire. L’amour, plus que la passion, la haine ou l’indifférence, est le ressort de toute vie.

Mai en automne, premier roman de Chantal Creusot, est un texte magistral, à la construction spiralée. Un texte pensé, intelligent, sensible. Et bouleversant. On n’oubliera pas de sitôt l’image du petit Julien, dédaigné par les enfants de son âge, et qui, pour être admis au sein du groupe, accepte ingénument d’être le possible héros d’un jeu cruel.