vendredi 6 novembre 2026

Spectres de Thomas Gunzig

 Thomas Gunzig, Spectres, éd. Au diable vauvert, octobre 2026.

Une jeune femme, scientifique de haut-vol, vêtue d’un scaphandre comme une astronaute, est la première à poser le pied sur le sol d’une… non, pas d’une planète… sur le sol de… d’un espace qu’elle a découvert, vers lequel on a déjà envoyé une sonde, puis un rat, et qui accueillera bientôt toute une colonie humaine. Cet espace, cet endroit, est une dimension parallèle, on l’a nommé le Plan dimensionnel secondaire. Sa découverte est une révolution. Le Plan dimensionnel secondaire est un territoire à explorer, mais surtout à exploiter. Dans le plan dimensionnel primaire, sur notre bonne vieille Terre tangible, la vie est devenue invivable, il n’y a plus d’arbres, plus d’eau potable, c’est la pollution généralisée. Dans la dimension ouverte par cette femme se trouve une matière que l’on peut exploiter de façon minière, et qui permettrait de réparer ce que l’humanité a fait à son espace vital.

C’est là le postulat de base de ce roman extraordinaire, qui semble s’inscrire dans la veine de la hard SF. Les références scientifiques pointues sont rendues de manière parfaitement accessible, et le propos de Gunzig dépasse la littérature de genre très ciblée. Une réflexion humaine et sensible est déployée, sur ce que nous sommes, ce que c’est que d’aimer, ce que nous devenons lorsque nous mourons, ce que nous laissons. L’exploitation minière de la dimension découverte est une critique d’un capitalisme dévorant mené par un « mécène » qui a les allures combinées d’une Jobs et d’un Musk. Mais encore une fois, il me semble, le propos est ailleurs.

Le Plan dimensionnel secondaire n’est pas déconnecté de la vie sur Terre, au contraire, il lui est intimement intriqué. Ce qui reste de nous y est stocké, comme de l’information et de la communication. Les mines que l’on va exploiter pour sauver la vie sur Terre, c’est encore de nous qu’il s’agit. Tout cela a l’air nébuleux, évoqué ainsi, mais je ne me résous pas à aller plus loin dans la divulgation. J’ajouterai seulement que le paysage qu’offre ce Plan dimensionnel secondaire n’a rien d’un paradis, il est inhospitalier, sombre, on y respire - enfin, on n’a pas intérêt à y respirer… - un air toxique et mortel, il n’y a pas de ciel, c’est un univers fractal qui se déploie à l’infini, infiniment recommencé. Et cette dimension, bien sûr, va se défendre lorsqu’on va commencer à l’exploiter…

Comme souvent, c’est un enfant qui va sauver le monde. Une enfant, en l’occurrence. Née miraculeusement, inexplicablement. Sa mère, la scientifique à l’origine de la découverte, part à sa recherche car la petite a disparu dans ce plan secondaire où elle est née. Sa mère meurt et ressuscite grâce à sa combinaison spatiale - enfin, sa combinaison ultra-dimensionnelle - après être revenue auprès de ceux qu’elle aime, à l’endroit où les raisonnements et les élaborations sur la physique ont eu lieu, au fond d’une bergerie, au bord de la mer, avant la découverte et l’ « ouverture » de la dimension secondaire. Cette image d’une équipe scientifique reconstituée au-delà de la mort, retrouvée dans une joie et un bonheur palpables, est un des épisodes les plus poignants et les plus sensibles de ce roman d’une humanité terrible. Que ferions-nous pour retrouver notre enfant ? Que ferions-nous pour sauver la planète ? Que ferions-nous pour ne pas déranger la mémoire des morts ? Toutes ces questions sont posée dans Spectres. 

Courez lire ce roman. Vous n’en reviendrez pas. Ou plutôt si, vous en reviendrez en ayant exploré nos territoires les plus politiques, les plus intimes, les plus essentiels. Vous aurez exploré la vie et la mort. La vie et la mort de la planète, la vie et la mort de ceux qu’on aime, la vie et la mort de tous et de chacun, et l’empreinte indélébile de la mémoire. Spectres, un roman exemplaire.