Robin Sloan, M.
Pénombre, libraire ouvert jour et nuit, Mr. Penumbra 24-Hour Bookstore,
traduit de l’anglais (USA) par Philippe Mothe, éd. Points, mars 2015.
Google et
la vie éternelle
Profitons un peu des
vacances et, avant le grand rush de la rentrée littéraire, suivons les amicaux
conseils de lecture de Jean-Philippe Blondel. L’auteur d’Un hiver à Paris disait, il y a quelques jours, son enthousiasme à
propos du roman de Robin Sloan, qui lui rappelait à la fois Harry Potter et Le Club des cinq. Difficile de résister à ce genre de
références ! Harry Potter, je connais moins, mais Le Club des cinq partage, avec Fantômette,
le délicieux mérite d’avoir fait de moi une lectrice versée dans la littérature
d’aventures et de mystères. On reste, plus ou moins, l’enfant lecteur que l’on
a été.
M. Pénombre libraire ouvert jour et nuit, donc. Le narrateur, Clay Jannon, se retrouve au
chômage. Il était graphiste, dessinait des logos, gérait le site web et le
compte Twitter de l’entreprise New Bagel « qui avait imaginé un logiciel
pour façonner et cuire ce modeste petit pain ». Il marche dans San
Francisco et voit sur la porte d’une librairie que l’on cherche un vendeur pour
un travail de nuit. Il se présente, est embauché.
La librairie est ouverte 24
heures sur 24. Le patron est M. Pénombre, un noble vieil homme attachant, que
la vente des livres intéresse peu. La librairie est une façade, la vraie raison
d’être de l’établissement est le prêt, aux membres d’un cercle de lecture aux
allures de secte, de bouquins indéchiffrables. S’ils sont indéchiffrables,
c’est sans doute qu’ils sont codés… et qu’ils cachent la clé d’un mystère
épais, vieux de cinq siècles. Aidé par son copain d’enfance devenu
milliardaire, par son colocataire spécialiste des effets spéciaux pour le
cinéma – des effets spéciaux à l’ancienne, ceux que l’on réalise avec de la
colle, du carton et des bouts de ficelle –, et par une séduisante programmatrice
travaillant chez Google et ne s’habillant que de tee-shirts rouges sur lesquels
on peut lire un grand BANG !, Clay s’en va percer le mystère des livres
codés.
La librairie mystérieuse,
dans les romans, est un motif d’intrigue largement utilisé. L’exemple le plus
pénible étant, sans doute, La Sombra del
viento, de l’Espagnol Carlos Ruiz Zafón, car le roman se prend au sérieux
et verse dans le mélodrame non pas flamboyant, mais larmoyant. Rien de tel dans
le roman de Robin Sloan. La joyeuse petite bande part à l’assaut du mystère
avec la fougue de la jeunesse et l’esprit californien. La jeune femme au
tee-shirt Bang ! s’appelle Kat. Elle travaille chez Google, avec
enthousiasme et foi. Son truc, son obsession, c’est la vie éternelle. La vie
est bien courte, pense-t-elle. La vie est trop courte. D’ailleurs, chez Google,
on s’emploie à remédier à cela. Google s’occupe aussi – surtout –
d’immortalité. Ou d’éternité. On le sait : à Mountain View, siège de la
société, les recherches sur le transhumanisme vont bon train. Kat est une
disciple fidèle et convaincue, une « googleuse » pure et dure. Le
mystère des livres codés qu’abrite la librairie de M. Pénombre est lui aussi
lié à l’éternité, à l’immortalité. Elle se jette dans la quête, fascinée par ce
« corpus en langage naturel » (c’est-à-dire : des livres…).
Tous les personnages
du récit sont très attachants, Clay
Jannon en tête. Mais le personnage de Kat est remarquablement bâti, il incarne
la fougue, la jeunesse sur-diplômée sûre de la route à suivre. Son cap, c’est
la Singularité, « ce point hypothétique du futur où la courbe du progrès
technique va se cabrer à la verticale et où, en quelque sorte, la civilisation
va se réinitialiser ». Sans rien dévoiler ici de la résolution du mystère
des livres codés, on peut tout de même indiquer qu’une certaine police de
caractère – une fonte – dessinée aux tous débuts de l’apparition de
l’imprimerie a toute son importance. Et plus que la fonte en elle-même, les
poinçons originaux.
Les livres imprimés et les
programmes informatiques ne se font pas vraiment la guerre, dans le roman de
Robin Sloan. Sous ses dehors d’aventure de Club
des cinq, M.Pénombre… réconcilie
la tradition et l’hyper-modernité. Les membres du cercle de lecture auquel
appartient le vieux libraire ne sont pas tous rétifs à l’informatique. Et les
scanners de Google œuvrent pour que l’intrigue avance. C’est cependant la main
de l’homme, celle qui forge et fond, qui sortira vainqueur…
Il y a, dans ce livre, tout
l’attirail attendu du roman d’aventures et de mystères : des réunions
secrètes dans des caves voûtées de New-York, avec disciples en large robe noire ;
des disparitions et des réapparitions ; des grands-méchants gourous et des
fidèles apeurés, qui décident d’entrer en dissidence… M. Pénombre… est un délicieux petit roman, qui nous renvoie à nos
lectures d’enfance tout en nous plongeant dans la contemporanéité la plus
immédiate. C’est aussi, et surtout, un roman sur l’éternité de l’amitié.