samedi 6 juin 2015

Le Bel Appétit de Paul Fournel



Paul Fournel, Le Bel Appétit, poèmes, P.O.L., 5 juin 2015, 216 pages.


Essayons la critique en sonnet :

Fournel choisit la forme fixe, la contrainte
Et nous parle patates, homard, pain, fromage.
Il n’oublie pas le vin, rouge ou blanc, bon en pinte,
Celui qui comme nous bonifie avec l’âge.

Il use du sonnet, du rondel, du pantoum,
Convie à son banquet ballades et terines,
L’hamburger et le sauc’. Quand notre cœur fait boum
A l’heure de manger les plats sautent aux rimes.

Ce sont des souvenirs, d’enfance ou bien récents,
Que Fournel revisite en toute gourmandise
Pour notre grand plaisir de gourmets innocents.

La mémoire du mets nécessite qu’on dise
La recette tout haut : c’est en la ressassant
Qu’on retrouve vraiment son goût de friandise.


Ce sont des poèmes délectables, dans lesquels l’humour du bon vivant rejoint la rigueur de l’écrivain. Paul Fournel ne limite pas son recueil à la seule évocation des plats, ou des ingrédients. Il nous entraîne aussi dans les cuisines, à l’heure du coup de feu, lorsque les ustensiles soudain disparaissent :

« “Ah, si seulement j’avais un petit tamis”, gémit la célibataire
En pleurant des grumeaux dans sa farine en puits ».

Ou au cœur de sa bibliothèque gourmande :

« On y trouve des livres de recettes des grands chefs qu’on lit comme des poèmes
Et les livres de recettes simples comme des polars qu’on lit pour savoir la faim ».

Tout est affaire de regard : celui que l’on pose sur la table servie, ou sur la vie tout court, est le même que celui que l’on pose sur la littérature. On mange comme on vit, et on écrit comme on mange. Avec ses préférences et ses dégouts, son héritage et sa curiosité.
A simplement prononcer ou penser le mot « pantoum », on évoque Baudelaire et son « Harmonie du soir ». Avec le pantoum, forme poétique strictement codifiée (strophes de quatre vers à rimes croisées, le deuxième et le quatrième vers de la première strophe devenant les premier et troisième de la suivante, c’est diabolique), Paul Fournel rend hommage à la patate, mariant la forme noble et l’aliment prolétaire :

« Tu frémis dans la graisse d’oie,
Je te salue pomme de terre
Tu mollis dans le feu de bois,
Ma nourriture débonnaire.

Je te salue pomme de terre.
Patate universelle !
Ma nourriture débonnaire,
En fines frites ou en rondelles. »

Le rondel, forme fixe proche du rondeau, basé sur deux rimes et un refrain, penche, dans Le Bel Appétit, vers le jeu de mot, faisant coïncider le fond et la forme :

« C’est un rondel de saucisson,
C’est aussi un rondel de pain,
Car c’est toujours main dans la main
Couchés sur l’autre qu’ils sont bons.

On peut y glisser cornichons,
On peut prévoir un peu de vin,
C’est un rondel de saucisson,
C’est aussi un rondel de pain,

Souvent on beurre son croûton,
On fait preuve d’esprit malin
En tranchant large, en tranchant fin,
On peut ajouter du jambon
C’est un rondel de saucisson. »

Dans Le Bel Appétit, Paul Fournel a grand faim : faim de rimes et de formes, de partage et de clins d’œil. La « terine », forme poétique qui limite les rimes à trois mots, n’évoque pas ici la terrine de nos terroirs, mais la façon de manger en Amérique (« plateau », « sac », « to go »). Paul Fournel convie le lecteur, en toute complicité et à la fortune de l’OULIPO, à partager un délicieux repas.