jeudi 14 janvier 2016

Envoyée spéciale de Jean Echenoz



Jean Echenoz, Envoyée spéciale, éditions de Minuit, 320 pages, janvier 2016.

Jean Echenoz, dans Envoyée Spéciale, applique les principes rigoureux de la mécanique du vaudeville. C’est Feydeau au pays de la dynastie communiste – car on va se retrouver en Corée du nord, après avoir passé une agréable réclusion au sommet d’une éolienne. Les portes ne claquent pas vraiment, mais les rouages s’imbriquent parfaitement, déclenchant ce que l’on nomme en littérature des catastrophes, qui ne sont en rien catastrophiques dans l’histoire, ou si peu. On rit. Le vaudeville, c’est fait pour ça. On rit et on admire. Une construction pareille, rigoureuse, terrifiante de rigueur, et qui ne se prend pas au sérieux… Il en faut, du talent, pour parvenir à cette désinvolture constructive. Il en a, du talent, Jean Echenoz. On le sait, on le savait. On s’en émeut à chaque fois.

samedi 9 janvier 2016

Retour à Whitechapel de Michel Moatti



Michel Moatti, Retour à Whitechapel, éd. Hervé Chopin, 2013, et éd. 10/18, décembre 2015.

Les serial killers fascinent, fictifs ou bien réels. Quand ils ont tué des êtres de chair et de sang, et non des personnages de fiction, ils épouvantent. Lorsqu’ils n’ont pas été arrêtés, ils entrent dans la légende. C’est le cas de Jack l’éventreur, qui en 1888 a assassiné au moins cinq femmes dans le quartier de Whitechapel à Londres. Meurtres horribles avec mutilations et éviscération. Fanfaronnade de l’assassin, qui expédie la lettre bien connue « from hell », et un bout de rein. Des générations d’enquêteurs se sont penchées sur le cas de Jack the Ripper. De multiples hypothèses ont été avancées sur son identité, qui balaient la société londonienne des bas-fonds à la famille royale. On se souvient peut-être de Portrait of a killer (2002) de Patricia Cornwell. Michel Moatti ajoute sa pierre à l’édifice.

Moatti choisit de placer son roman dans le Londres de 1941, durant le blitz. Amelia Pritlowe est infirmière, elle soigne les blessés au cœur d’une capitale ensanglantée, et voilà qu’elle apprend qu’elle est la fille de Mary Jane Kelly, la dernière victime de Jack l’éventreur. Son père lui dévoile ce secret dans une lettre posthume. Mary Jane Kelly n’a pas seulement été assassinée, elle a été anéantie. Dépecée. Lambeaux de chairs découpés jusqu’à laisser les os à nu. Visage détruit. Cœur prélevé. Du sang du sang du sang dans la chambre de Miller’s court. Amelia veut en savoir plus sur le passé de sa mère, sur les victimes du monstre, sur le Londres de cette époque. Elle intègre un club de ripperologie, un de ces cercles où les détectives amateurs et les férus d’histoires non résolues tentent de démontrer qui était Jack l’éventreur. Amelia a donc accès à de nombreuses pièces du dossier. Elle avance dans sa quête, et dans son histoire.

Michel Moatti s’appuie sur une documentation solide, et alterne dans son roman les carnets d’Amélia de 1941 et les flashbacks sur 1888. La partie historique est reconstituée de façon réaliste, y compris dans le langage. On explore la misère et la solidarité, on découvre le peuple des femmes livrées à elles-mêmes, le monde de l’alcool et de la violence, de la crasse. Géographiquement, les beaux quartiers côtoient les bas-fonds, et les hommes bien mis rôdent parfois autour des prostituées édentées et soûles. La partie romanesque s’appuie, dans le dernier tiers du livre, sur un ressort rudement malin : Amelia apprend, par ses recherches dans son club, qu’un bébé était présent lors de l’assassinat de Mary Jane Kelly. Ce bébé, ce ne pouvait être qu’elle, Amelia. Elle a donc vu le monstre. Comment remonter aussi loin dans ses souvenirs et résoudre l’affaire ? Par l’hypnose !

Michel Moatti mène l’enquête via son personnage Amelia, et parvient à une conclusion plausible. Plausible, et éventuellement satisfaisante. Mais résoudre l’affaire, au fond, quelle importance ? De Retour à Whitechapel le lecteur conserve avant tout l’image du bébé – fictif – assistant au meurtre de sa mère, dans un contexte sociologique terrifiant et très bien mis en scène.

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NB : sur Jack l'éventreur, lire également, sur ce blog : Jack l'éventreur de Robert Desnos.

mardi 5 janvier 2016

Regards croisés (20) – Danse avec l’ange de Åke Edwardson



Regards croisés
Un livre, deux lectures – en collaboration avec Virginie Neufville


Åke Edwardson, Danse avec l’ange, suivi de Un cri si lointain (édition spéciale réunissant les deux premières enquêtes d’Erik Winter), traduit du suédois par Anna Gibson, éd. 10/18, novembre 2015, 892 pages.

C’est avec Danse avec l’ange que le public français a découvert le plus jeune commissaire de la police suédoise, Erik Winter. Dandy détaché, il officie à Göteborg, ville en proie à tous les maux de nos sociétés occidentales. Le polar, c’est avant tout du social. Les détectives en fauteuil, Miss Marple et Hercule Poirot en tête, ne sont plus de mise. Adultères et captations d’héritage dans la bonne société sont passés de mode. Le polar – et singulièrement le polar nordique – s’attelle à mettre à plat les déliquescences contemporaines, issues parfois, mais ce n’est pas le cas ici, d’un passé historique peu glorieux. Le polar, ce n’est pas du roman policier, ce n’est pas non plus du roman noir. C’est, disons, la rubrique des faits divers mâtinée de sociologie.

Rapidement défini ainsi, le polar semble peu engageant. Sa séduction tient, en grande partie, à la figure de l’enquêteur. Åke Edwardson façonne un Erik Winter à la fois concerné et rêveur, avec ce rien de nonchalance qui fait les séducteurs. Danse avec l’ange est une enquête centrée sur les snuff movies, le sexe triste et violent. Des Suédois sont retrouvés morts à Londres, des Anglais sont retrouvés morts à Göteborg. Les enquêtes, évidemment, se croisent, et les enquêteurs enquêtent ensemble. Le policier anglais Steve Macdonald porte le catogan, et garde dans son portefeuille une photo de sa femme et de ses filles, de profil, alignant leur queue de cheval. C’est à ce genre de détails, poétique et prosaïque, que l’on reconnaît le bon écrivain de polar. Celui qui a le sens du détail incongru, et ne se laisse envahir par l’obsession du crime à élucider. L’intrigue de Danse avec l’ange est assez mince, bien menée, entraînant le lecteur sur les territoires britanniques et suédois – paradoxalement, l’ambiance londonienne est plus ancrée dans une réalité sociale mixte.

Mais ce qui fait tout le sel, et tout le charme, des enquêtes d’Erik Winter, ce sont les digressions et le sens du dialogue. Les crimes sont atroces, perpétrés par des meurtriers mus par leurs instincts les plus primaires : à cette absurdité répond l’absurdité des dialogues, aux répliques courtes et acérées, surprenantes, en décalage. La vie personnelle de quelques personnages est soulignée elle aussi par l’absurde, ou le décalage. Un enquêteur, par exemple, semble heureux d’échapper à la grossesse de sa compagne pour aller hanter les lieux interlopes et nouer des liens forts avec une danseuse. Le bébé à venir est surnommé « le boulet », avec un mélange de tendresse et d’effroi.

Danse avec l’ange n’est pas un roman d’atmosphère, à peine une plongée dans les bas-fonds de Londres et de Göteborg. Danse avec l’ange est une sorte de méditation, de recueillement concentré, sur le contemporain. Dont la narration passe soudain du « il » au « je ». Qui offre une vision diffractée du bien, du mal, de l’engagement et du détachement. Un extrait, en guise d’exemple :
« Je veux corriger les erreurs que je vois, mais j’arrive toujours trop tard. J’essaie de me foutre des traditions quand elles ne me sont d’aucun secours, et ça me conduit sur des chemins terrifiants. J’essaie d’explorer le passé et puis les émotions des victimes que je rencontre, les vivants comme les morts. Je m’introduis par effraction dans la vie des gens, je suis blessé comme eux. C’est ça qui me fait tenir. Ça pourrait me pousser à rester assis, mais dans mon cas c’est autre chose qui se passe. Je me compose un visage. » 
On l’aura compris, on ne lit pas les enquêtes d’Erik Winter pour découvrir le meurtrier. La résolution est anecdotique. On lit les enquêtes d’Erik Winter pour ces évidences là :
« Regarde dehors. Il neige et en même temps le soleil brille peut-être, il fait froid et pourtant un peu plus clair qu’hier à la même heure. Tu vois ?
- Je comprends, dit-il. »
On en redemande ! Du bon, du très bon polar.