vendredi 2 septembre 2016

Le chiffre magique de 180 : entre cochons et brebis

180 jours, Isabelle Sorente, Lattès, 2013.

Au commencement du septième jour, Luc Lang, Stock, 2016.

Notre place dans le troupeau



Il y a sans doute une magie des nombres, qui échappe au comptage strict de l’arithmétique, et s’ancre dans l’imaginaire. Borges considérait que 44 était le nombre de l’infini. 180 semble être le nombre fantasmatique des rapports entre l’homme et l’animal. Tout au moins dans deux romans récents : 180 jours d’Isabelle Sorente (Lattès, 2013) et Au commencement du septième jour de Luc Lang (Stock, août 2016). On remarquera que, bien avant d'entrer dans le vif du sujet de ces deux romans (vif du sujet passablement différent…), la numération est active dans les titres.

180, c’est le nombre de jours, chez Isabelle Sorente, nécessaire à la « fabrication » d’un porc charcutier, de sa naissance à son abattage. 180, chez Luc Lang, c’est le nombre limite des têtes d’un troupeau de brebis :

« Attends, frérot, je t’arrête. Pourquoi je dépasse pas les 180 bêtes ? D’après toi ?
J’imagine qu’au-delà, tu changes d’échelle, tu contrôles plus la population […]
T’y es pas. Je dépasse pas, parce que, au-delà, je peux plus les connaître : leur nom, leur caractère, leurs habitudes… déjà, 180, c’est très limite. M’en fous d’en avoir plus. »

Les brebis de Jean, le berger du roman de Luc Lang, sont libres et vont à l’estive. Ce sont des animaux du grand air pyrénéen. Les porcs d’Isabelle Sorente sont une masse indifférenciée – à l’exception notable d’une truie à laquelle on a donné un nom, que l’on a baptisée – qui n’acquièrent de valeur que par leur TEMPS, quand chez Luc Lang les bêtes sont différenciées par leur caractère et leur individualité, leur ÊTRE. Il n’empêche, dans la masse ou dans la différenciation, on retombe sur le chiffre magique de 180. Ce n’est qu’un constat.

Dans le roman d’Isabelle Sorente, le nombre de porcs de l’usine à viande est mis en parallèle avec le nombre d’habitants de la ville où se situe ladite usine : 15 000 porcs dans la porcherie, 15 000 habitants dans la ville. Chez Sorente, nous sommes voués à l’abattoir.

Pourtant, les motifs de comptage se rejoignent, sans se recouper. Dans 180 jours, on lit que « un homme ne peut pas retenir plus de vies qu’une vie d’homme », c’est-à-dire 80, ou à peu près. 80 ans, 80 noms retenus. Dans Au commencement du septième jour, on est dans un autre rapport arithmétique. Le berger pyrénéen est capable d’individualiser 180 brebis – 180 caractères, ou personnalités – différentes. Mais individualiser, et donc différencier, ne conduit pas forcément au souvenir gardé de chaque individu. On dit « individu » pour une brebis de troupeau, même libre à l’estive ?

Pour toutes sortes de raisons, je ne parlerai pas en cette rentrée littéraire du roman Règne animal de Jean-Baptiste del Amo, qui lui aussi parle de l’élevage des cochons. La trajectoire de ses éleveurs est plus comptable du temps historique, économique et social que du temps humain et sensible qui occupe, à l’évidence, Sorente et Lang.

Je m’émerveille de ces rapprochements arithmétiques, qui n’ont rien à voir avec la statistique. Le nombre 180, même s’il n’est pas employé sur la même base, résonne en écho, de l’estive pyrénéenne où œuvre un berger cachant un secret de famille, à la réflexion d’un employé d’usine où la matériau à façonner de manière industrielle devient chair à considérer.

180 : c’est du temps, dans un roman, et peut-être de l’espace, dans l’autre. L’espace de l’individualisation. Le temps compté aux bêtes promises à l’abattoir. Curieuse coïncidence du temps et de l’espace dans ces deux romans, sur laquelle plane notre propre conscience d’être mortels, et notre désir d’être reconnus. Ou tout au moins pris en compte. Dans le troupeau.

mardi 30 août 2016

Petit pays de Gaël Faye

Gaël Faye, Petit pays, éd. Grasset, 24 août 2016, 224 pages.

Dans l’ombre le diable continue ses manœuvres
Tu veux vivre malgré les cauchemars qui te hantent
Je suis semence d’exil d’un résidu d’étoile filante
[…]
Petit pays, je saigne de tes blessures


Le petit pays dont parle Gaël Faye dans les paroles de la chanson ci-dessus (album Pili pili sur un croissant au beurre, 2012) et dans son roman publié par Grasset en cette rentrée littéraire 2016, c’est le Burundi. Petit pays à l’histoire tragique, traversée de massacres à répétition entre Hutus et Tutsis, comme au Rwanda limitrophe, et que l’on a mis du temps à qualifier de génocide. Gaël Faye puise dans ses souvenirs d’enfance – pas si lointains, l’écrivain est jeune et la guerre qu’il nous raconte est celle de 1993 – et compose un roman en décalage de l’autobiographie, un roman qui donne à entendre, à hauteur d’enfant, la folie des hommes.

vendredi 26 août 2016

Cannibales de Régis Jauffret

Régis Jauffret, Cannibales, éd. du Seuil, 18 août 2016, 192 pages.

Une vieille mère et une jeune amante parlent de l’homme qu’elles ont en commun : Geoffrey, la cinquantaine bien tassée, fils adoré et amant éconduit. Elles en parlent sans doute de vive voix, lorsque Noémie va rendre visite à Jeanne, dans la ville proustienne de Cabourg. Mais le lecteur tient entre ses mains un roman épistolaire, et seules les lettres échangées entre les deux femmes – et quelques rares lettres du fils et amant – permettent de reconstituer ce qui s’est joué, ce qui a été envisagé et vécu. La correspondance est à la fois mensongère et révélatrice. Plus que dans le récit, les voix que l’on entend dans un roman épistolaire sont sujettes à caution. Régis Jauffret, dans son dernier ouvrage, traite le thème des liaisons dangereuses sur un mode plus qu’acide. Ses personnages marchent sur le fil d’une folie assumée, tressant la mort et l’amour dans des entrelacs et des retournements qui donnent à voir les circonvolutions de cerveaux enflammés.

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