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mercredi 2 avril 2025

Un beau diable de Georges-Olivier Châteaureynaud

Georges-Olivier Châteaureynaud, Un beau diable, éd. Grasset, mars 2025, 288 p.

Qui est Fallen, cet homme qui roule en limousine, caractérisé par des sourcils proéminents, des lèvres minces, un regard aigu, un accent inidentifiable ? Pourquoi veut-il savoir à tout prix si Florian Prairial, acteur débutant, s’est senti possédé par son rôle en incarnant Satan à l’écran ? Dans son nouveau roman, Georges-Olivier Châteaureynaud nous emmène aux limites du fantastique, par petites touches malignes et érudites. Dans Un beau diable, il est question d’un jeune homme à peine ambitieux, sans aspiration particulière, à qui le diable propose de signer un contrat pour un rôle. Avec une telle assise, on pourrait s’attendre à une énième variation sur le Faust de Goethe. Mais en choisissant un poème de Victor Hugo comme base  de son intrigue, Châteaureynaud renverse les attendus.


mardi 11 mars 2025

La Guerre par d’autres moyens de Karine Tuil

Karine Tuil, La Guerre par d’autres moyens, éd. Gallimard, 6 mars 2025. 



Le réalisme contemporain, voilà le terrain d’élection de Karine Tuil. Son oeuvre romanesque s’articule autour d’une base sociale — en général des ambitieux partis du bas ou du milieu de l’échelle pour accéder au plus haut — et d’une focalisation sur un segment particulier de la société. Dans La Guerre par d’autres moyens, deux contextes sont envisagés : celui de la politique, et celui du cinéma. Avec, en toile de fond, les violences faites aux femmes. 

Dan Lehman, ancien président de la République Française, est prisonnier de son alcoolisme. Remarié avec une actrice juste avant d’accéder à la présidence il se retrouve, après son mandat non renouvelé, passablement désoeuvré et père d’une fillette sourde profonde. Son deuxième mariage est un échec, son alcoolisme l’oblige à biaiser dans ses relations sociales, et le livre qu’il vient de publier n’est pas vraiment un succès de librairie. Ajoutons à cela qu’on reproche  à cet ancien président socialiste d’avoir trahi les idéaux de la gauche, et qu’on s’en prend à sa judéité. Son ex-femme, Marianne, écrivaine, obtient un prix pour son dernier ouvrage dont le thème est un féminicide. Le livre va être adapté au cinéma. Le rôle principal sera tenu par l’épouse actuelle de Lehman, ce qui pose les premières bases du labyrinthe romanesque que dessine avec brio Karine Tuil.

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mardi 24 septembre 2024

MANIAC de Benjamín Labatut

Benjamín Labatut, MANIAC, traduction de David Fauquemberg, éd. Grasset, septembre 2024, 448 p. 

L’intelligence artificielle est aujourd’hui entrée dans nos vies. Elle nous aide dans notre profession ou dans nos études, et nous sauve par, entre autres, l’exploration des big data appliquée à la recherche médicale. Elle fait peur et éblouit, pétrifie et enchante. Nous en attendons beaucoup, et nous demandons si nous allons garder notre préséance humaine. Benjamín Labatut se penche sur la genèse de l’intelligence artificielle, en explorant les vies et démarches de deux génies scientifiques du XXe siècle, et en pénétrant le fonctionnement d’une machine mise au point au XXIe siècle. L’ensemble donne une histoire de la pensée physique et mathématique, une fresque historique, et un magnifique ouvrage au souffle romanesque indéniable.  

MANIAC, titre énigmatique, renvoie au nom d’une machine mise au point par Johnny von Neumann et Julian Bigelow, aux USA, immédiatement après la fin de la deuxième guerre mondiale : Mathematical Analyzer, Numerical Integrator and Computer. 

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mardi 31 octobre 2023

Désappartenir de Sophie Képès

Sophie Képès, Désappartenir, Psychologie de la création littéraire, éd. Maurice Nadeau, 20 octobre 2023, 240 p.



Voilà un essai littéraire remarquable qui trace deux sillons non parallèles, mais convergents : le premier creuse une veine autobiographique, l’autre creuse dans les attitudes d’écrivains face à leurs pratiques, leurs motivations, leurs confessions. Il ne s’agit pas dans cet ouvrage de poser la question « comment je suis devenu écrivain » mais bien « pourquoi je suis écrivain ». Et ce pourquoi trouve des réponses dans l’enfance, dans l’ascendance, dans la langue. (...)

Pourquoi devient-on écrivain ? On est, dans cet essai, à la recherche de frères et de sœurs en écriture. On se bricole une famille pour se prouver que l’on n’est ni folle ni seule. Les écrivains, la plupart des écrivains, ont quelque chose à dire et à écrire parce qu’il leur est arrivé quelque chose dans l’enfance, ou dans la vie. Ecrire, c’est à la fois mettre à distance et accepter les douleurs, les manques, les failles. Ce n’est pas que cela, bien entendu, mais le geste premier, l’élan primordial, vient de là. On écrit avec ce qu’on a, ou ce que l’on n’a pas eu. On écrit parce qu’on cherche – ce qui nous manque, ce qu’on nous a volé, ce qu’on nous a tu.

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lundi 16 octobre 2023

Ici-bas de Georges-Olivier Châteaureynaud

Georges-Olivier Châteaureynaud, Ici-bas, éd. Grasset, 11 octobre 2023, 384 p. 

Nous revoici au bord du Styx, dans la cité d’Ecorcheville, cette enclave dystopique soumise aux imprévus d’un territoire mythologique proche et inaccessible. Le cycle de L’Autre Rive s’achève, on le croyait diptyque, on se réjouit qu’il soit, en fin de compte, un triptyque. Quarante-cinq ans ont passé depuis les débuts, vingt ans depuis les péripéties survenues au château d’Eparvay, dans A cause de l’éternité. Nous revenons en ville, donc.

Pour être une enclave étrange, Ecorcheville n’en est pas moins rattachée au territoire national. Des pluies diluviennes s’abattent sur la cité, le Styx est en crue. Un haut-commissaire est dépêché sur place, pour rendre compte de la situation à Paris, apporter son expertise, et tenter de gérer la crise. Tout le petit monde d’Ecorcheville tient son rang : le maire et son épouse, l’évêque et sa gouvernante, l’adjoint à la culture et le directeur du musée de tératologie, professeur de mythologie appliquée à la retraite. Pour qui a lu les deux premiers volets, les noms de tous ces personnages sont connus : le maire est un Bussetin et son premier adjoint un Estéral, l’évêque un Propinquor, tous représentants des trois familles praticiennes de la ville, depuis des décennies. Le directeur du musée de tératologie est Strabon Martin, dont nous avons fait la connaissance dans le tome précédent. Quant à l’adjoint à la culture, nous le connaissons bien, il s’agit d’Alphan Bogue, jeune héros d’A cause de l’éternité, que nous retrouvons marié et père de famille. Et donc, le Styx est crue. Une crue plus que centennale ou millénaire, une crue immémoriale. Sur ce territoire étrange où la mythologie embrasse le quotidien, deux univers vont entrer en collision, ou plutôt en fusion.

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mardi 5 septembre 2023

Perspective(s) de Laurent Binet

Laurent Binet, Perspective(s), 16 août 2023, éd. Grasset, 288 p.


La disposition adoptée par Laurent Binet est complexe. Perspective(s) est un roman épistolaire, doublé d’un roman politique, triplé d’un roman historique, quadruplé d’un roman policier. Quadruple tour de force, parfaitement mené à bien. 

Nous sommes à Florence en 1557. Catherine de Médicis est reine de France, son cousin Cosimo duc de Florence ; Michel-Ange, à Rome, peint la Sixtine tandis que Pontormo, son collègue maniériste, s’attèle aux fresques de l’abside de l’église florentine de San Lorenzo ; dans les couvents de futures saintes entretiennent le souvenir de Savonarole et déplorent la décadence artistique tandis que Bronzino défend le maniérisme. Lorsque Pontormo est retrouvé mort dans le chantier des fresques de San Lorenzo, Cosimo confie l’enquête au peintre et architecte (et accessoirement premier historien de l’art) Vasari, son ami et conseiller. C’est dans cette effervescence toscane de la haute Renaissance que nous emmène, nous entraîne, Laurent Binet. La correspondance éparse de vingt et un épistoliers, donnée dans l’ordre chronologique, dresse un tableau esthétique et politique d’une Florence au centre de tous les bouillonnements. 

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jeudi 24 août 2023

L’Echiquier de Jean-Philippe Toussaint

Jean-Philippe Toussaint, L’Echiquier, éd. de Minuit, septembre2023. 

Stefan Zweig, Echecs, traduction de Jean-Philippe Toussaint, éd. de Minuit, septembre 2023. 



Mars 2020, confinement. On s’en souvient. Les engagements pris par Jean-Philippe Toussaint – réunions littéraires, rencontres, salons – sont annulés, et l’auteur, qui n’avait pas de projet d’écriture en cours, décide de traduire Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig, traduction que les éditions de Minuit publient en cette rentrée littéraire, en parallèle de L’Echiquier. Quelque peu ébahi, comme nous tous, par cette période étrange qui nous assigne à résidence, Toussaint se fixe une routine : diviser ses journées en deux, une partie pour la traduction, une partie pour la rédaction d’un texte dont il ne sait pas où il va, ni ce qu’il raconte. Mais, peu à peu, l’auteur comprend ce que le texte dit. 

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samedi 25 mars 2023

Mollesse de Franck Mignot

Franck Mignot, Mollesse, éd. P.O.L, mars 2023, 144 p. 



Franck Mignot choisit pour titre « Mollesse », mais il aurait pu tout aussi bien choisir « Aboulie », ce rétrécissement de la volonté. Samuel, le narrateur de Mollesse, est un époux et un père de famille qui se laisse porter par une vie à peu près insignifiante : il a un boulot dont le lecteur ne sait rien, va chercher ses enfants à la sortie de l’école, discute avec des mères de famille, fait de longues marches avec un copain de longue date. Une vie des plus ordinaires, sans aspérité apparente, narrée sur le mode du simple constat, sans émotion. On est en Bretagne, au temps du déconfinement. Dans ce coin de Bretagne, des Parisiens sont venus s’installer, fuyant la capitale, profitant des avantages du télétravail.

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vendredi 20 janvier 2023

L’Instruction d’Isabelle Sorente

Isabelle Sorente, L’instruction, éd. J.-C. Lattès, 11 janvier 2023, 245 p.


En 2008, à Levallois, devant quatre cents personnes venues de France et d’Europe, un Rinpotché énonce que « Il fut un temps où une seule instruction pouvait mener à l’éveil ». (Un Rinpotché, c’est un lama tibétain considéré comme un maître). Dans l’assemblée venue l’écouter : Isabelle Sorente. Elle est là un peu par hasard. Et soudain, alors que l’assemblée après des heures d’écoute est au bord de l’assoupissement, l’instruction surgit : « Une très ancienne tradition bouddhiste recommande à celui qui cherche une vie nouvelle de se mettre à la place d’un animal conduit à l’abattoir. » Dans L’Instruction, tout se joue à la page 79. Cet ouvrage autobiographique est un exemple magistral de mise en abyme du travail littéraire. Tous les lecteurs fidèles d’Isabelle Sorente auront identifié, dans cette instruction, la trame de son roman 180 jours, paru en 2013. Un des grands romans français contemporains. Le Rinpotché énonce cette instruction en 2008. L’Instruction, publiée en ce mois de janvier 2023, ne décrit pas la naissance d’un roman. Au contraire. L’Instruction montre que le roman est un jalon nécessaire, une fiction impérieuse, dans le « dénouage », et pas dans le dénouement. 

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vendredi 4 novembre 2022

Ce parc dont nous sommes les statues de Georges-Olivier Châteaureynaud

Georges-Olivier Châteaureynaud, Ce parc dont nous sommes les statues, nouvelles, éd. Grasset, octobre 2022, 208 p.


Cet article nécessite un préambule : il se trouve que Georges-Olivier Châteaureynaud m’a dédié ce recueil – la preuve en page 7 de l’ouvrage… Ce geste d’amitié est émouvant pour la lectrice, et un peu gênant pour la critique. L’article que je vais rédiger sera-t-il sujet à caution ? Mon analyse pourra-t-elle être lue sans défiance ? Je vais l’affirmer tout de go : ces dix textes sont formidables, voilà le jugement de la dédicataire et celui de la critique.

Georges-Olivier Châteaureynaud est romancier et nouvelliste. Dans les deux genres, il met à l’œuvre une imagination flamboyante qui se déploie, cependant, de manière différenciée. L’écriture d’un roman est un travail au long cours, un labeur qui demande du souffle pour dessiner une arche, et qui induit que l’auteur va vivre avec ses personnages pendant des années. L’écriture d’une nouvelle naît d’un élan de sprinteur : une idée surgit, une situation, que l’on va développer sur quelques pages. Dans ces textes-là, courts, nécessaires, se révèle davantage la psyché de l’écrivain. Et plus encore : c’est dans les nouvelles que l’intime s’insinue vraiment. Intime transmuté bien entendu, même si apparaissent ici et là des motifs d’évidence, comme le chien Loufou dans la nouvelle « Ce qui tombe du ciel », chien qui apparaissait également dans le dernier roman de Châteaureynaud – A cause de l’éternité – mais dans un insert. L’écrivain Brumaire, projection de l’auteur, y racontait au coin du feu, comme il lirait une nouvelle, une histoire de pont du diable. C’est bien dans le court que court l’intime.

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vendredi 9 septembre 2022

La Vie clandestine de Monica Sabolo

Monica Sabolo, La Vie clandestine, éd. Gallimard, août 2022, 320 p.


Ils sont bien peu nombreux les textes qui, comme La Vie clandestine, parviennent à mettre en évidence à la fois la nécessité de l’écriture et celle de la lecture. Monica Sabolo n’écrit pas un roman, mais deux récits entremêlés qui se nourrissent l’un l’autre alors que rien, objectivement, ne devrait les faire converger. Le livre nous parvient sous la canonique couverture de collection blanche de Gallimard. Il se dévore, le souffle coupé par des enchaînements qui vont de soi dans le déroulement du texte, et avec quelle limpidité !, mais ce que le lecteur – la lectrice, en l’occurrence – voudrait aussi pouvoir tenir en main, c’est le carnet noir où l’autrice a pris ses notes durant tous les mois de la préparation : on y trouve la documentation, les comptes-rendus des rencontres, les réflexions, les souvenirs d’enfance soudain resurgis, et quantité de feuilles volantes pliées, froissées, qui gonflent le carnet et montrent à quel point le texte a surgi d’un chaos. J’aimerais demander à Monica Sabolo qu’elle publie une photo de ce carnet. Je l’imagine comme le contraire exact du carnet de bord, du carnet de voyage, du carnet de notes d’un journaliste. 

Monica Sabolo n’a pas prémédité son sujet. Elle veut écrire mais ne sait pas sur quoi, et, en entendant à la radio une émission sur Action Directe, elle se dit qu’il y a là un sujet ni facile ni tranquille, mais propice à sortir de ses précédents livres, plutôt métaphoriques et poétiques. Elle a envie d’écrire sur le réel. 

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mercredi 31 août 2022

Le Livre des sœurs d’Amélie Nothomb

Amélie Nothomb, Le Livre des sœurs, éd. Albin-Michel, 17 août 2022, 196 p.



Il est des parents que les enfants encombrent. Mieux, ou pire, des parents qui font comme si leurs enfants n’existaient pas. Florent et Nora sont de ceux-là. Ils se rencontrent alors qu’elle a vingt-cinq ans et lui trente, tombent amoureux, et ne cessent de s’aimer leur vie durant. Sous une pression plus ou moins sociale, ils mettent au monde deux filles, à cinq ans d’intervalle. Pour s’en désintéresser dès leur naissance. Les parents ne sont bien qu’entre eux, tout l’amour qu’ils possèdent ils se le partagent à deux, il n’en reste plus pour leurs filles. Ils ne sont ni méchants ni démissionnaires, simplement, ils ne sont pas là, mentalement. On imagine bien que sur ce point de départ, Amélie Nothomb ne va pas bâtir un roman social, ni une étude de pédopsychiatrie. Elle s’empare du thème à sa manière, celle du conte, cruel.

La première née des sœurs est appelée Tristane, elle est tristoune. La cadette, Laetitia, a le caractère qui correspond à l’étymologie de son prénom : elle est joyeuse. Un amour fou les lie, qui les sauve. La différence fondamentale de leur prime enfance réside dans le regard de l’autre, ou des autres. Personne n’a vraiment regardé Tristane, ni ne lui a parlé, tandis que Laetitia, dès sa venue au monde, a été littéralement couvée du regard par sa sœur. 

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samedi 27 août 2022

Les Liens artificiels de Nathan Devers

Nathan Devers, Les Liens artificiels, éd. Albin Michel, 17 août 2022, 336 p.

Mark Zuckerberg a annoncé la mise en ligne prochaine d’un univers virtuel – un métavers – parce qu’à l’évidence Facebook ne suffit plus, et n’est plus fréquenté par les jeunes générations. Le réseau a d’ailleurs changé de nom, et s’appelle à présent Meta. Nathan Devers, dans Les Liens artificiels, concrétise le projet et va confronter deux vies, celle du grand architecte et celle d’un petit utilisateur. Adrien Sterner est le patron avisé de l’entreprise Heaven, créateur du métavers l’Antimonde. Julien Libérat est prof de piano et artiste raté, inconsolable depuis sa rupture avec May, accro au scrolling, évoluant dans le métavers sous le nom de Vangel.

Voilà un roman au décor très contemporain. Le métavers n’est pas une idée neuve, quelques tentatives ont déjà vu le jour, qui toutes ont dû cesser leur activité faute de combattants. L’heure n’était pas venue. Nathan Devers prend ancrage dans la réalité immédiate : son personnage Adrien Sterner pense qu’il est temps à présent, après l’expérience du confinement et les apéros virtuels, de lancer l’Antimonde. Il ne se trompe pas. 

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lundi 20 juin 2022

Samouraï de Fabrice Caro

Fabrice Caro, Samouraï, éd. Gallimard, coll. Sygne, mai 2022, 224.p.


Il y a longtemps que je n’avais pas ri à gorge déployée en lisant un roman. Le ton que Fabrice Caro emploie pour faire parler son narrateur Alan est à la fois détaché et désespéré, et c’est bien dans cet interstice-là que se niche un humour hilarant. Partant d’une situation dramatique – la compagne d’Alan vient de le quitter, et son meilleur ami d’enfance vient de se suicider –, Fabrice Caro construit une tragi-comédie qui repose sur presque rien. Les voisins d’Alan partent en vacances, et lui demandent de prendre soin de leur piscine. Ses amis Jeanne et Florent, enfin, surtout Jeanne, s’ingénient à lui présenter des jeunes femmes de leur entourage, afin qu’il retrouve l’amour. Mais Alan ne veut pas d’une nouvelle amie, il voudrait écrire un « roman sérieux », puisque c’est une des raisons, croit-il, pour lesquelles Lisa l’a quitté, elle ne l’en croit pas capable. Elle, elle est à présent en couple avec un universitaire spécialiste de Ronsard. Effectivement, ça fait sérieux. Alan n’a publié qu’un roman, vite oublié, et peu vendu. Il s’installe sur la terrasse des voisins, face à son ordinateur et à la piscine. Il va écrire, c’est sûr. Il a même l’idée de base de son roman sérieux : les immigrés espagnols. Il racontera l’histoire de ses grands-parents, et de sa mère, qui ont fui le franquisme. 

Sur cette trame, Fabrice Caro déploie tout un univers absurde de pop culture mâtiné de contemporain et de souvenirs d’enfance des années 80-90. 

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mardi 10 mai 2022

Nouvelles d’un front de G.-O. Châteaureynaud et Hubert Haddad

Nouvelles d’un front, deux nouvelles de Georges-Olivier Châteaureynaud, dessins et peintures de Hubert Haddad, éditions du Contrefort, avril 2022, 60 pages.


Ils se connaissent bien, Châteaureynaud et Haddad. Ils se sont rencontrés au lycée, et ne se sont jamais quittés. « Nous avons œuvré jusqu’à ce jour dans une mitoyenneté spéculaire » écrit – superbement – Hubert Haddad dans sa préface. Dans Nouvelles d’un front, nous retrouvons le Châteaureynaud nouvelliste, et découvrons le Haddad peintre et dessinateur. « Quand [Hubert] peint, son monde ne m’est jamais étranger » écrit Châteaureynaud. On ne saurait dire qui illustre qui, celui-ci les œuvres picturales avec ses mots, celui-là les textes de son ami avec ses couleurs. 


lundi 24 janvier 2022

Les Filles d’Egalie de Gerd Brantenberg

Gerd Brantenberg, Les Filles d’Egalie (Egalias døtre, 1977), traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, éd. Zulma, 6 janvier 2022, 384 p.



Les Filles d’Egalie est un roman norvégien de la fin des années 70 qui nous parvient seulement aujourd’hui en français. Roman qui semblait intraduisible, mais que Jean-Baptiste Coursaud, a remarquablement traduit en jouant du lexique et de la grammaire pour non seulement féminiser la langue, mais aussi faire sonner différemment les dictons et expressions toutes faites, par exemple : « courir deux hases à la fois ». Il faut dire qu’en Egalie, le féminin domine. C’est une société inversée où les femmes travaillent et gouvernent, où les hommes s’occupent des tâches ménagères et sont soumis à des impératifs de beauté… C’est le monde à l’envers.

Cette inversion des genres est un parti pris d’où naît, en premier lieu, le comique. Un époux teint et boucle sa barbe tandis que son épouse rentre du travail. Un adolescent est en âge de porter un soutien-verge, artefact incommode aux baleines blessantes, et on lui reproche d’être tout maigre.

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jeudi 20 janvier 2022

La Décision de Karine Tuil

Karine Tuil, La Décision, éd. Gallimard, 6 janvier 2022, 304 p.



Il y a bien des manières, en littérature, de s’emparer du thème du terrorisme. Karine Tuil choisit de mettre au centre de son roman un juge antiterroriste. Une juge, plus précisément. Elle s’appelle Alma Revel. Elle a cinquante ans, est mère de trois enfants. Son ménage bat de l’aile, son mari est un écrivain qui a obtenu un prix littéraire prestigieux mais qui peine à présent dans son œuvre. Elle est amoureuse d’un avocat qui défend les terroristes, et ils se retrouvent à travailler sur la même affaire. Cette situation va poser des problèmes de déontologie, bien évidemment, mais aussi des problèmes de sentiments, et peut-être d’influence sur une décision à prendre.

En réalité, plusieurs décisions sont mises en avant dans ce roman parfaitement mené, aux imbrications multiples, représentatives tout à la fois d’un métier et d’une conscience professionnelle, d’un état de la société et d’une situation amoureuse.

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dimanche 2 janvier 2022

Anéantir de Michel Houellebecq

Michel Houellebecq, Anéantir, éd. Flammarion, 7 janvier 2022, 736 p. 



Le roman commence fin 2026. 2027 est une année présidentielle, le président ne peut pas se représenter, il est au pouvoir depuis deux mandats. Il aura occupé la magistrature suprême – Houellebecq emploie souvent cette expression – entre deux dates, 2017 et 2027, qui sont des nombres premiers. Dans les sphères ministérielles et administratives où se déroule une partie du roman, on trouve des Normaliens, ou des Enarques, pour penser ainsi, sur un mode en limite de pensée magique. 

Nous sommes en 2027, et le monde est confronté à des attentats étranges, des pseudo-attentats dans un premier temps, des vidéos diffusées sur le net. Sur l’une d’elles, par exemple, on assiste à la décapitation – avec une guillotine – du ministre français des Finances, Bruno Juge.

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mardi 21 septembre 2021

La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr

Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, éd. Philippe Rey/Jimsaan, août 2021, 448 p.




La plus secrète mémoire des hommes, c’est l’histoire d’un jeune écrivain sénégalais vivant à Paris, Diégane Faye, qui, en 2018, se met en quête d’un autre écrivain sénégalais, enfui,  disparu depuis des décennies : T.C. Elimane. Elimane est l’auteur d’un livre unique publié en 1938, Le labyrinthe de l’inhumain. La vie de tous ceux qui ont approché Elimane a été bouleversée : ses amantes, les critiques littéraires… et Diégane, donc, qui, quatre-vingts ans après la publication du roman, se met en tête d’en retrouver l’auteur, car il est ébranlé par la lecture de ce Labyrinthe... Est-il toujours vivant ? Il aurait un peu plus de cent ans, mais rien n’est impossible. La plus secrète mémoire des hommes est une histoire d’écrivains, de littérature, de famille, de politique et d’amour. Présenté ainsi, on pourrait croire que le texte a tout d’une fresque, d’une traversée de siècle, mais ce roman est à l’opposé de la fresque canonique, chronologique, et c’est ce qui en fait sa force.
 

 


lundi 13 septembre 2021

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix huit secondes de Lionel Shriver

Lionel Shriver, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix huit secondes (The motion of the body through space), traduit de l’anglais (USA) par Catherine Gibert, éd. Belfond, 19 août 2021, 384 p.

Ce roman est terrible. Lionel Shriver scrute avec une ironie acide les moindres travers de la société américaine, et à nouveau elle fait mouche. Pourtant, sous l’acidité point la sympathie : les deux personnages principaux ne sont pas détestables, ils sont même attachants. C’est que Shriver n’est pas méchante. La méchanceté, en littérature, ne donne jamais rien de bon. La férocité, en revanche… 

Un couple : Serenata et Remington. Au début du roman, ils ont soixante et soixante-quatre ans, elle travaille encore – elle prête sa voix à des jeux vidéos, des audio-books… – et lui a été mis à la retraite anticipée, pour une raison qui est un des motifs du roman, et que l’on ne dévoilera pas ici. Serenata et Remington forment un couple complice. Leurs deux enfants trentenaires se sont éloignés puis rapprochés d’eux, la fille a versé dans le prosélytisme évangélique et le fils est plus ou moins dealer. Mais Serenata et Remington, à bien y regarder, se suffisent à eux-mêmes : leur mariage est basé sur la conversation ironique, les réparties cinglantes, le rire franc. Jusqu’à ce que Remington, à soixante-quatre ans, donc, se mette en tête de faire un marathon. 

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