lundi 23 février 2026

106 jours de Camille Soulène

Camille Soulène, 106 jours, les carnets d’Alice Azavedo, éd. Tristram, janvier 2026, 192 p.

Sept carnets – sept, chiffre symbolique – structurent ce roman post-apocalyptique signé d’un auteur dont on ne sait rien, ou presque, sinon un pseudonyme épicène qui entretient le mystère. Sept carnets tenus par Alice, onze ans, élève de CM2 à Bagneux, brusquement arrachée à son quotidien avec vingt camarades de classe. Emmenés en avion vers un abri anti-atomique situé loin de la région parisienne, les enfants sont abandonnés à leur sort : leur institutrice les quitte avant le décollage, leur révélant seulement qu’ils ont été choisis. Choisis pour être sauvés.

Le mystère est d’abord total, même s’il se dissipe partiellement : la guerre nucléaire, longtemps redoutée, a bien eu lieu. Le monde est dévasté. Nous sommes en 2048 — une date à la fois lointaine et étrangement proche. Les carnets d’Alice couvrent cent six jours jours, du 4 février au 19 mai. Dans l’abri, tout a été prévu : nourriture, vêtements, distractions, outils pédagogiques. La pièce maîtresse est une vaste médiathèque regorgeant de livres — de vrais livres, en papier. Sur les rayonnages figure notamment 1984 de George Orwell, roman d’anticipation qui trouble profondément Alice : ce qu’Orwell imaginait lui semble décrire le monde dont elle vient d’être extraite. En creux, à travers ses remarques naïves, se dessine la société de 2048 : censure omniprésente, religions interdites, hiérarchie entre travailleurs et « assistés ». Le schéma est familier aux récits post-apocalyptiques : des régimes autoritaires ont précipité l’humanité dans l’abîme nucléaire.

Mais l’originalité de 106 jours ne réside pas tant dans son cadre que dans sa voix narrative. Le monde d’avant - le monde d’hier - n’est jamais analysé frontalement ; il affleure seulement dans les notations d’une fillette pour qui les choses « étaient comme ça », sans que cela appelle commentaire. Cette économie d’explication, loin d’appauvrir le texte, lui confère au contraire une force singulière : le lecteur reconstruit ce que la narratrice ne conceptualise pas.

Le roman multiplie les questions sans y répondre — et c’est heureux. Pourquoi ces enfants ont-ils été sauvés ? Pourquoi les laisser livrés à eux-mêmes ? Expérience sociale ? Volonté d’observer la reconstruction spontanée d’un microcosme ? Aucune certitude ne s’impose. Une chose est sûre : ils sont seuls. Les carnets ne laissent planer aucun doute. Les ellipses du récit tiennent pour partie à l’âge d’Alice, incapable d’analyse historique ou politique approfondie ; mais certains motifs émergent avec constance, au premier rang desquels la solitude des enfants.

Très vite, la communauté des vingt-et-un s’organise selon des dynamiques presque universelles. Les filles protestent contre la saleté, décident de nettoyer et de mettre de l’ordre, secondées par quelques garçons ; les repas s’institutionnalisent ; des clans se forment ; des graffitis injurieux apparaissent ; les tensions éclatent. La « vie normale » reprend ses droits, même sous terre. L’abri offre aussi les moyens techniques de mesurer la radioactivité extérieure : guidés par les livres et un ordinateur, les enfants apprennent seuls à évaluer le danger. Lorsque certains décident de quitter l’abri pour rallier Bagneux — retrouver parents, fratries, appartements —, le roman bascule. Il devient une odyssée périlleuse et exaltante, dont il serait dommage de révéler les péripéties. Le parcours s’articule en trois temps : la confrontation à la violence armée ; l’épreuve de la pression psychologique ; enfin, l’acceptation d’un retour à une norme légèrement décalée, mais présentée comme immuable. Pour avancer, il faut réapprendre à s’asseoir sur les bancs de l’école et à écouter des enseignants — paradoxe pour des enfants à qui toute autorité adulte avait d’abord été retirée.

106 jours s’inscrit indéniablement dans une tradition bien établie de la littérature post-apocalyptique, mais s’en démarque par son dispositif narratif. Confier le récit à une enfant impose un usage singulier de la langue : Alice maîtrise syntaxe et grammaire avec une application presque exemplaire ; lorsqu’elle s’en écarte — par exemple en omettant la négation —, elle en justifie la raison. Ce léger décalage entre vraisemblance enfantine et maîtrise stylistique produit un texte hybride, oscillant entre réalisme linguistique et construction littéraire consciente. Il en résulte un roman d’une grande cohérence formelle, à la fois sobre et maîtrisé, qui doit moins sa réussite à la peinture spectaculaire de l’apocalypse qu’à la finesse de son point de vue et à la confiance accordée à l’intelligence du lecteur.

samedi 7 février 2026

Les Recyclés de Georges-Olivier Châteaureynaud

Georges-Olivier Châteaureynaud, Les Recyclés, éd. Grasset, 28 janvier 2026, 192 p.

Georges-Olivier Châteaureynaud a le chic pour scruter nos attitudes postmodernes et les mettre à l’épreuve de notre éternelle condition humaine. Dans Les Recyclés, il s’empare du thème du recyclage, réflexe écologique visant à ralentir, si possible, le réchauffement climatique, et le transfère des objets aux humains. Que faire des personnes dont on ne veut plus ? Des époux fatigants ou ennuyeux, des enfants bruyants ou rebelles qui ne correspondent pas aux attentes des parents ? Châteaureynaud imagine un monde dans lequel il est possible de déposer les maris, les copines, les enfants, aux encombrants. Une navette passe, ramasse les « déchets », et le tour est joué. 

Le motif des encombrant n’est pas nouveau dans l’oeuvre de Châteaureynaud. On le retrouve dans quelques nouvelles, dans une optique nostalgique. La « deuxième main », là encore une attitude très contemporaine, était évoquée par l’auteur avec toute l’imagerie de la brocante - il a été lui-même brocanteur pendant des années. Pousser la logique du recyclage jusqu’à se débarrasser d’humains jeunes et bien portants - il ne s’agit pas ici de placer mamie en maison de retraite - est une manière de prolonger la courbe. On se souvient que Châteaureynaud a formalisé dans quelques textes le « marché aux esclaves », lieu où l’on peut acheter, dans un monde parfaitement contemporain, des êtres humains comme il y a des siècles. On se souvient aussi qu’il a imaginé les « fusillettes », sortes de photomatons qui au lieu de vous tirer le portrait vous tirent, littéralement, dessus. Tous ces motifs - présents dans les nouvelles, et repris dans L’Autre Rive -,suivent une pente implacable : l’oeuvre de Châteaureynaud est une grand entreprise de déstructuration du contemporain en même temps qu’une observation au microscope électronique de nos aberrations et de notre condition.

Le « héros » des Recyclés a quarante-huit ans et se nomme Nivôse. Il était professeur de lettres classiques. Mis à la retraite anticipé faute de combattants - il y a plus de profs que d’élèves en latin et en grec ancien - il déprime, mais on peut comprendre que la dépression est son état naturel. Il décide donc, puisque c’est permis par la loi, de se recycler lui-même. Et le voilà embarqué par la navette au petit matin. Le roman est bâti en trois parties d’inégale ampleur. Dans la première partie, Nivôse se retrouve dans ce qui ressemble à un centre administratif de rétention, en compagnie d’autres laissés pour compte. On le dépouille de son téléphone portable, toute communication avec l’extérieur lui est interdite. Dans le dortoir, il joue aux cartes et aux dés avec ses compagnons, se lie d’amitié avec un jeune homme amoureux transi d’une fille qui l’a jeté et qui s’est rebaptisé « Malaimé ». Nivôse, lui, a voulu conserver son nom. Il aurait pourtant pu opter pour son pseudo d’écrivain, puisqu’il a publié pendant ses jeunes années quelques nouvelles en revues et une novella éditée à compte d’auteur. C’est là que Châteaureynaud retourne le propos. Bien sûr, l’intention première des Recyclés est de pousser l’époque contemporaine jusqu’à l’absurde, mais chez lui l’importance de l’acte d’écrire, de la littérature comme finalité, est toujours présente. Nivôse était prof de latin, c’est vrai. Mais il se souvient de l’émoi qu’avait suscité en lui l’écriture fictionnelle. Il n’a jamais eu aucun succès, n’a jamais été remarqué. 

Après avoir été « adopté », puis « rendu », Nivôse trouve à nouveau preneuse. Et c’est dans ce deuxième foyer d’adoption qu’il ressentira un élan qui le sortira de sa torpeur, d’une dépression qu’il définit comme Taedium vitae. C’est là qu’il comprendra que sa petite novella a trouvé sa lectrice idéale, que son texte a résonné juste, et fort. Il aurait été trop simple que cette lectrice idéale soit la deuxième personne à avoir remarqué Nivôse sur les stands. Il s’agit avant tout d’un épisode tenant du hasard objectif dans la trajectoire de Nivôse. Mais il y a là, dans ce retournement inespéré, l’évidence de la magistrale conduite du récit dont fait preuve Châteaureynaud. Tout converge vers ce point : Nivôse est un écrivain qui a été reconnu, au moins par une lectrice. Fort de cette certitude, il peut se mettre en marche, le long de la mer, vêtu d’un caban renfermant dans une poche sa petite plaquette éditée à compte d’auteur, et la photographie vieillie de sa lectrice. 

En moins de deux-cents pages, Georges-Olivier Châteaureynaud parvient à tresser des motifs qui lui sont chers : la fin d’un monde - l’enseignement du latin et du grec -, l’ébahissement d’un personnage devant la marche de la société contemporaine poussée à son paroxysme, son acceptation, et le salut venu de l’oeuvre - littéraire - accomplie et comprise.