vendredi 11 septembre 2026

L’Iliade et l’Odyssée, les chants éternels

Christophe Ono-dit-Biot, L’Odyssée de l’Odyssée, éd. Grasset, avril 2026.

Olivier Rolin, La Guerre éternelle, éd. Gallimard, août 2026.

 

Nous venons de là, de ces textes. De L’Iliade et de L’Odyssée. Régulièrement retraduits, sources de scénarios et de trames romanesques plus ou moins souterraines, la guerre et le périple sont une source inépuisable d’inspiration. Tous le monde connaît les noms des héros, ils sont immortels. Achille, Hector, Agamemnon, Patrocle, Ajax… tous, nous les connaissons tous. Nous savons leurs exploits et leur sort, femmes sacrifiées et guerriers vaincus. Et par-dessus tout cela, l’incendie de la ville aux murailles imprenables. 

Olivier Rolin titre son ouvrage « La Guerre éternelle », et c’est bien à partir de cet incendie premier de la littérature, et de ce siège interminable, qu’il nous montre les prolongements de la folie guerrière jusqu’à nos jours. L’épisode le plus impressionnant, sous sa plume, est le bombardement de Dresde. Des pages magnifiquement désespérées, entre lesquelles apparaît, entre autres, l’écrivain américain Kurt Vonnegut présent sous les bombes, dont il évoque le roman Abattoir 5, oeuvre singulière née du traumatisme. Rolin cherche - et trouve - tous les prolongements de la guerre de Troie dans l’Histoire, et les exemples sont nombreux et signifiants. Sous toutes les latitude, à toutes le époques. 

Rolin est homme de texte mais aussi de terrain. Il se rend sur place, en Turquie, sur le détroit des Dardanelles, pour explorer les lieux de la guerre. Tombe d’Achille, Tombe d’Ajax… En même temps qu’il nous conte son parcours, il nous raconte l’histoire de la découverte des ruines de Troie. C’est, là aussi, une aventure, une épopée. Heinrich Schliemann fait creuser trop profond, remonte du fond des temps et de la roche un trésor d’or qui date de plusieurs centaines d’années avant la date estimée de la guerre de Troie, et fait poser son épouse parée des bijoux extraits de ce qu’il décrète être le trésor de Priam. 

Rolin renverse les images positives que la légende a véhiculées au fil des générations. Ulysse n’est pas pour lui - et il ne l’est plus pour nous, après cette lecture - l’homme plein de malice, l’inventeur du  cheval de Troie, cette ruse suprême. Ulysse est le massacreur d’enfants, et singulièrement l’assassin d’Astyanax. Explorant toutes les variantes connues de la guerre de Troie, et pas seulement celle d’Homère, il remet en perspective une histoire universelle qui nous parle toujours. La guerre de Troie se prolonge, nous en sommes témoins.

Christophe Ono-dit-Biot, lui, se penche sur L’Odyssée. A partir du texte d’Homère, qu’il suit de chant en chant, il nous raconte l’histoire, de façon moderne mais en aucun cas anachronique. On le lit comme on l’écouterait au coin du feu. C’est fantastique et éclairant. Ils sont tout de même assez peu nombreux ceux qui ont lu le texte premier. L’Odyssée, on peut en parler parce que tout le monde connaît au moins un épisode, voire trois ou quatre ou plus - les sirènes, le cyclope, Charybde et Scylla, les prétendants, le vieux chien qui meurt aux pieds de son maître, la tapisserie de Pénélope, etc. - mais qui peut ordonner tout cela, reprendre le fil logique ? Ono-dit-Biot met de l’ordre dans une connaissance désordonnée, avec, on le devine, le souci du détail et la bienveillance du conteur qui sait qu’il ne s’adresse pas à un public inculte sur le sujet, mais à un public avide de cohérence. Tout l’amour qu’il a de ce texte, il nous le fait partager. Il en souligne les moments érotiques, les épisodes de suspension de l’action. 

On pourrait dire que L’Odyssée de l’Odyssée est un livre salutaire, une vulgarisation d’un des textes fondateurs de notre fonds culturel. Mais ce n’est pas cela. Ono-dit-Biot signe un ouvrage très personnel, dans lequel transparaît son amour du grec et de la Grèce, et son amour du pouvoir de la littérature. 

Ces deux livres, celui de Rolin et celui d’Ono-dit-Biot, ne se répondent pas vraiment. Disons, pour faire simple et court, qu’Ono-dit-Biot est en synchronie alors que Rolin est en diachronie. Les prolongements contemporains de L’Odyssée, on pourrait pourtant les identifier aisément, ne serait-ce que par les naufrages des migrants en Méditerranée. Ce n’est qu’un exemple. Les prolongements historiques, et singulièrement contemporains, de la guerre de Troie, c’est ce à quoi s’attèle Olivier Rolin. Hiroshima, Srebrenica, Marioupol…

Il est réjouissant de constater que L’Iliade et L’Odyssée n’ont rien perdu de leur force ni de leur symbolique. Mais il est tout aussi désespérant de constater que la force du mythe ne change en rien le cours de l’Histoire, que la guerre, ses horreurs et ses prolongements, nous accompagnent, que nous y assistons comme à une fatalité. Comme si Homère, ou quel que soit l’auteur, le compilateur, de ces textes, avait fixé à jamais le destin des hommes. 

lundi 7 septembre 2026

Mots de passe de Laurent Nunez

 Laurent Nunez, Mots de passe, éd. Rivages, septembre 2026, 176 p.



Laurent Nunez est romancier, essayiste et… lexicographe ? C’est à l’évidence le bon mot. Parce que les mots, pour Nunez, sont non seulement essentiels à la littérature, et donc à la fiction, et donc à l’imaginaire, mais ils sont l’essence même de la vie, et de notre expérience d’être au monde. Alors, pourquoi se limiter au lexique de notre langue maternelle ? Ailleurs, sous d’autres cieux, sous d’autres latitudes, des hommes comme nous ont forgé des mots pour dire une réalité que nous, dans notre langue, nous avons considérée comme négligeable. Une réalité qui nous oblige à la périphrase, dans le meilleur des cas. Parce que souvent, cette réalité exprimée ailleurs, nous ne la regardons pas, nous ne la prenons pas en compte. Et puis soudain, quand le mot inconnu nous est donné, on s’exclame : « voilà, c’est exactement ça ! » 

Laurent Nunez traque ces réalités exprimées ailleurs, dans d’autres langues, sous d’autres cieux. Cette quête du mot juste, il l’avait déjà menée dans un précédent ouvrage : Il nous faudrait des mots nouveaux, réédité ce mois-ci avec une entrée supplémentaire. Dans Mots de passe, ce sont treize mots nouveaux qu’il nous offre, tout aussi essentiels. Ce lexique supplémentaire puise aux sources de l’anglais, de l’italien, de l’allemand, de l’arabe, autant de langues que l’on pourrait qualifier de proches. Mais Laurent Nunez fouille aussi le vocabulaire de l’islandais, de l’hawaïen, du yiddish, entre autres. On laisse au lecteur le plaisir de la découverte.

Regardons, par exemple, du coté du yiddish. Le mot choisi est « tchotchke », dont la définition - pour nous, donc, la périphrase - est « objet sans valeur marchande, mais d’une grande importance pour son propriétaire ». Des objets de cette sorte, nos boîtes à trésors en sont remplies - j’espère que vous avez une boîte à trésor ! - : le porte-clé offert par le concessionnaire chez qui l’on a acheté sa première voiture, une petite peluche gagnée à la fête foraine, un billet de concert… ce peut être n’importe quoi, inutile et indispensable. Ce sont des déclencheurs de souvenirs. Pour illustrer le mot, Nunez choisit une scène de Citizen Kane. Et poursuit son exploration du mot en lui trouvant un synonyme dans la saga Harry Potter : « un horcruxe est un objet dans lequel une personne a caché une partie de son âme ». 

Cet exemple est un modèle de ce que Nunez poursuit. Ce qu’il cherche, dans les vocabulaires étrangers, c’est l’émotion. Et cette émotion, elle n’est, justement, pas étrangère du tout. Elle est universelle. Les manques d’une langue, d’un lexique, sont comblés par d’autres qui nous ressemblent, qui sont nos semblables. Là est sans doute la part merveilleuse et salutaire de la quête du chercheur. Car Nunez est un chercheur, un fureteur, un dénicheur, un découvreur. Et ce qu’il nous donne en partage, c’est ce que nous sommes.

S’appuyant sur nos émotions et nos expériences, puisant au fonds culturel commun - littérature, philosophie, poésie, cinéma… - Laurent Nunez démontre, avec une sensibilité salutaire, que l’humanité est une, dispersée dans une Babel à déchiffrer.