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lundi 7 septembre 2026

Mots de passe de Laurent Nunez

 Laurent Nunez, Mots de passe, éd. Rivages, septembre 2026, 176 p.



Laurent Nunez est romancier, essayiste et… lexicographe ? C’est à l’évidence le bon mot. Parce que les mots, pour Nunez, sont non seulement essentiels à la littérature, et donc à la fiction, et donc à l’imaginaire, mais ils sont l’essence même de la vie, et de notre expérience d’être au monde. Alors, pourquoi se limiter au lexique de notre langue maternelle ? Ailleurs, sous d’autres cieux, sous d’autres latitudes, des hommes comme nous ont forgé des mots pour dire une réalité que nous, dans notre langue, nous avons considérée comme négligeable. Une réalité qui nous oblige à la périphrase, dans le meilleur des cas. Parce que souvent, cette réalité exprimée ailleurs, nous ne la regardons pas, nous ne la prenons pas en compte. Et puis soudain, quand le mot inconnu nous est donné, on s’exclame : « voilà, c’est exactement ça ! » 

Laurent Nunez traque ces réalités exprimées ailleurs, dans d’autres langues, sous d’autres cieux. Cette quête du mot juste, il l’avait déjà menée dans un précédent ouvrage : Il nous faudrait des mots nouveaux, réédité ce mois-ci avec une entrée supplémentaire. Dans Mots de passe, ce sont treize mots nouveaux qu’il nous offre, tout aussi essentiels. Ce lexique supplémentaire puise aux sources de l’anglais, de l’italien, de l’allemand, de l’arabe, autant de langues que l’on pourrait qualifier de proches. Mais Laurent Nunez fouille aussi le vocabulaire de l’islandais, de l’hawaïen, du yiddish, entre autres. On laisse au lecteur le plaisir de la découverte.

Regardons, par exemple, du coté du yiddish. Le mot choisi est « tchotchke », dont la définition - pour nous, donc, la périphrase - est « objet sans valeur marchande, mais d’une grande importance pour son propriétaire ». Des objets de cette sorte, nos boîtes à trésors en sont remplies - j’espère que vous avez une boîte à trésor ! - : le porte-clé offert par le concessionnaire chez qui l’on a acheté sa première voiture, une petite peluche gagnée à la fête foraine, un billet de concert… ce peut être n’importe quoi, inutile et indispensable. Ce sont des déclencheurs de souvenirs. Pour illustrer le mot, Nunez choisit une scène de Citizen Kane. Et poursuit son exploration du mot en lui trouvant un synonyme dans la saga Harry Potter : « un horcruxe est un objet dans lequel une personne a caché une partie de son âme ». 

Cet exemple est un modèle de ce que Nunez poursuit. Ce qu’il cherche, dans les vocabulaires étrangers, c’est l’émotion. Et cette émotion, elle n’est, justement, pas étrangère du tout. Elle est universelle. Les manques d’une langue, d’un lexique, sont comblés par d’autres qui nous ressemblent, qui sont nos semblables. Là est sans doute la part merveilleuse et salutaire de la quête du chercheur. Car Nunez est un chercheur, un fureteur, un dénicheur, un découvreur. Et ce qu’il nous donne en partage, c’est ce que nous sommes.

S’appuyant sur nos émotions et nos expériences, puisant au fonds culturel commun - littérature, philosophie, poésie, cinéma… - Laurent Nunez démontre, avec une sensibilité salutaire, que l’humanité est une, dispersée dans une Babel à déchiffrer. 

vendredi 21 août 2026

La Solitude des professeurs est infinie

Yannick Haenel, La Solitude des professeurs est infinie, éd. Gallimard, 20 août 2026.

On pourrait s’attendre à un roman intéressant uniquement les professeurs, ou à un récit nostalgique sur les premières années dans la vie active de l’auteur. On pourrait. Il y aurait de ça, d’ailleurs. Mais il y a tellement plus, dans cette Solitude… 

D’abord, il y a une voix, celle de Jean Diechel, le narrateur projeté de Haenel, son double. On l’identifie d’emblée : manteau anthracite ample, propension à l’alcoolisation, amour de la littérature. Deichel et ses amitiés, les renards pâles et Georges Bataille - l’homonyme protagoniste du Trésorier payeur -, amitiés apparaissant ici et là dans le texte, comme des jalons d’unification d’une oeuvre littéraire parfaitement cohérente.

Ensuite, il y a la lumière. Les couleurs. Parmi lesquelles prédomine la nuance orange, avec en contrepoint le miroitement de la nacre, et toute la gamme des verts. C’est une constante, chez Haenel, la nacre. Ces couleurs et nuances éclatent dans les paysages, sur la peau des femmes, dans les projections mentales. Et dans la nature tangible, au-delà du miroitement des eaux d’un lac : les feuilles des arbres, celles que Deichel ramasse et enfouit dans les poches de son grand manteau, et qu’il émiette comme une méditation.

Et puis, bien sûr, il y a la situation du professeur. Deichel, 22 ans, a passé le CAPES et l’agrégation, a réussi les deux concours, et se retrouve stagiaire à Mantes-la-jolie, dans un collège. Nous sommes dans les années 90, l’IUFM n’existe pas encore, on est stagiaire sous le régime des CPR, les plus vieux profs s’en souviennent. On est lancé dans le grand bain sans aucune préparation, on est sous la tutelle d’un collègue, et vogue la galère ! Dans cette situation délicate, Deichel est mû par ce qu’il appelle sa « vocation », et dans les cours, ça ne se passe pas si mal. L’enfer est ailleurs. Au sein du collège, mais ailleurs que dans la classe. Un collège difficile, mais tout collège ou lycée est du même métal, c’est un monde à part. Dont personne n’a idée. Personne. Peut-être qu’il en va de même dans les entreprises, ou dans les administrations, centrales ou pas. Il s’agit à la fois de solidarité et d’individualisme, de faux-semblants d’amitié et de guéguerre interne. Et par dessus tout cela, la direction. Dans le collège où officie Deichel lors de son année de stage, et où il est renommé pour l’année suivante, le principal est aigri et vindicatif - il est malade et sera arrêté au cours de l’année scolaire - et l’adjointe se veut intraitable parce qu’elle est incapable de mener la barque toute seule. 

La solitude du titre - solitude est l’un des mots les plus évidents de l’oeuvre de Haenel - est décelable à plusieurs niveaux dans la narration. Solitude du jeune homme parachuté loin de sa région d’origine, dans un drôle de loft qui donne sur un terrain de tennis dont il assure l’ouverture et la fermeture des grilles quotidiennement, situé à des heures de RER du collège où il enseigne. Solitude du jeune prof plus ou moins jalousé par sa tutrice, jeune prof que l’on exile au fin fond de l’enceinte du collège, dans un préfabriqué insalubre, et qui, finalement, y trouve son compte. Solitude de l’homme sans argent, privé de ses vacances italiennes.

Si le coeur du roman est bel est bien la condition du professeur, le noeud narratif est un épisode quasi surréaliste, presque rêvé, vécu comme une péripétie improbable : lors de la soirée de fin d’année, Deichel brise un vase. Cette « casse », cette « cassure », va déterminer toute l’architecture du texte, de manière exemplaire. On n’en dira pas plus.

La Solitude des professeurs est infinie est un roman magnifique. Un texte d’une évidence littéraire rare, à la fois réaliste et romanesque, mystique et merveilleux. Quelques pages du Zohar tiennent une grande place dans les années professorales de Deichel. C’est aussi - et là n’est pas sa moindre qualité - un hommage vibrant au petit peuple des profs, à Samuel, Dominique, Agnès… Haenel l’écrit : 

« Depuis longtemps je ne pensais plus à mes années d’enseignement ; je m’étais efforcé de les oublier. Avec la mort de Samuel Paty, puis celle de Dominique Bernard, tué dans son lycée ; avec toutes les agressions contre les profs qui se sont multipliées ces dernières années, j’ai plongé dans l’obsession. Je n’ai plus pensé qu’à ça : raconter mon expérience, revenir sur les années 1990 où, à ma mesure, j’avais vécu quelque chose de l’abandon des professeurs. »

L’abandon des professeurs, Deichel nous le raconte presque en accéléré, au fil des années dans des collèges différents, toujours en banlieue, où la suspicion  des élèves vis-à-vis du professeur prend peu à peu le pas sur l’adhésion et l’envie d’apprendre. La transmission devient difficile, voire impossible. Face au leitmotiv administratif « pas de vague », face aux désengagements divers et variés - budget, inspection, parents d’élèves… - le petit peuple des profs tente d’assurer sa mission, dans l’indifférence générale. 

 


jeudi 20 août 2026

Cipango de Jean-Marie Blas de Roblès

 Jean-Marie Blas de Roblès, Cipango, éd. Zulma, Août 2026, 736 p.


Cipango, c’est un nom poétique que l’on a croisé dans sa scolarité, et qui est celui du Japon. Souvenir de lycée : « Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines ». C’est un vers du poème Les Conquérants de José Maria de Hérédia. Ce poème, qui se termine sur des étoiles nouvelles que l’on voit monter du fond de l’océan, fait référence aux conquistadors, et dans Cipango, nous sommes plus ou moins dans cette ambiance-là, au moins pour une partie de la diégèse. Un jeune Portugais étudiant à Salamanque se voit contraint de fuir la péninsule ibérique car il est poursuivi par l’Inquisition qui l’accuse d’être juif. Celui qui se fait appeler à présent Francisco navigue donc vers l’Afrique, puis l’Asie, pour s’établir au Japon. Nous sommes à la pleine époque médiévale dans cette partie du monde pratiquement ignorée, entre guerres shogounales et évangélisation par les Jésuites. 

Parallèlement aux aventures de Francisco au Japon, nous parcourons le monde de personnage en personnage, à l’époque contemporaine ou légèrement anticipée. Une spécialiste de l’hibernation, un psychiatre, un physicien dont l’amant activiste ouïgour est détenu dans les geôles chinoises, et d’autres profils bien définis nous sont présentés, puis rassemblés pour une aventure spatiale inouïe qui doit s’achever sur une lune de Neptune, dans un cratère nommé Cipango Planum…

Voilà ce que nous lisons, ou croyons lire. Jusqu’à un premier basculement qui met en perspective les deux récits, le contemporain anticipé et l’histoire de Francisco. C’est déjà merveilleux. La résolution, que l’on subodorait sans vraiment vouloir la comprendre, nous saute aux yeux, et c’est le ravissement. Nous évoluions dans un roman étrange, basé sur un arrière-fond de pop-culture - le roman Shogun, les films Alien et 2001 l’odyssée de l’espace - et voilà que toute cette trame s’organise, que l’on repense aux caissons d’hibernation de Ripley et son équipe -  et à leur réveil qui a des allures de Belle au bois dormant - en se demandant à quoi ils ont bien pu rêver pendant leurs sommeil, que l’on se remémore l’ordinateur HAL susurrant « I’m sorry, Dave, but I can’t do that ». C’est déjà fabuleux.

Mais… arrivé à la toute dernière page, le lecteur se souvient tout à coup que parmi les incises imprimées dans une police de caractères différente, qui sont des  indications de corrections informatiques, il en est d’autres, en portugais… auxquelles il n’a pas forcément accordé toute l’importance qu’elles méritaient. La narration se retourne comme un gant, et nous, nous retournons au premier chapitre qui, bien entendu, donnait déjà la clé, que nous avions oubliée, emportés que nous étions vers le Japon médiéval et la lune de Neptune.

Quel est ce monde que nous habitons, et comment est-il gouverné ? Parallèlement à la politique raffinée et sanguinaire du Japon médiéval, la description désopilante et si juste de Mar-a-lago et le cynisme infini d’un des personnages, version féminine d’Elon Musk, est une manière de répondre à la question. Existe-t-il d’autres mondes habités ? C’est à cette question que l’aventure spatiale vers Neptune aurait dû répondre. Mais quelle aventure spatiale ? La dernière page du roman nous ramène crûment et cruellement à la gouvernance de Bolsonaro en période de pandémie, On n’en dira pas plus. Mais combien de mondes en nous, et quelles histoires nous habitent, à l’heure de notre mort ? 

Jean-Marie Blas de Roblès nous éblouit à nouveau, par son talent, son érudition, son art de la narration. Mais, comme déjà dans Là où les Tigres sont chez eux, l’entreprise littéraire de Cipango est un grand jeu de massacre. Personne n’en réchappe. Le monde du roman semble voué à sa perte, et les personnages avec lui. La lecture de Cipango est délectable. Mais la dernière page tournée, le rêve prend fin et la dure réalité reprend ses droits.  


lundi 23 février 2026

106 jours de Camille Soulène

Camille Soulène, 106 jours, les carnets d’Alice Azavedo, éd. Tristram, janvier 2026, 192 p.

Sept carnets – sept, chiffre symbolique – structurent ce roman post-apocalyptique signé d’un auteur dont on ne sait rien, ou presque, sinon un pseudonyme épicène qui entretient le mystère. Sept carnets tenus par Alice, onze ans, élève de CM2 à Bagneux, brusquement arrachée à son quotidien avec vingt camarades de classe. Emmenés en avion vers un abri anti-atomique situé loin de la région parisienne, les enfants sont abandonnés à leur sort : leur institutrice les quitte avant le décollage, leur révélant seulement qu’ils ont été choisis. Choisis pour être sauvés.

Le mystère est d’abord total, même s’il se dissipe partiellement : la guerre nucléaire, longtemps redoutée, a bien eu lieu. Le monde est dévasté. Nous sommes en 2048 — une date à la fois lointaine et étrangement proche. Les carnets d’Alice couvrent cent six jours jours, du 4 février au 19 mai. Dans l’abri, tout a été prévu : nourriture, vêtements, distractions, outils pédagogiques. La pièce maîtresse est une vaste médiathèque regorgeant de livres — de vrais livres, en papier. Sur les rayonnages figure notamment 1984 de George Orwell, roman d’anticipation qui trouble profondément Alice : ce qu’Orwell imaginait lui semble décrire le monde dont elle vient d’être extraite. En creux, à travers ses remarques naïves, se dessine la société de 2048 : censure omniprésente, religions interdites, hiérarchie entre travailleurs et « assistés ». Le schéma est familier aux récits post-apocalyptiques : des régimes autoritaires ont précipité l’humanité dans l’abîme nucléaire.

Mais l’originalité de 106 jours ne réside pas tant dans son cadre que dans sa voix narrative. Le monde d’avant - le monde d’hier - n’est jamais analysé frontalement ; il affleure seulement dans les notations d’une fillette pour qui les choses « étaient comme ça », sans que cela appelle commentaire. Cette économie d’explication, loin d’appauvrir le texte, lui confère au contraire une force singulière : le lecteur reconstruit ce que la narratrice ne conceptualise pas.

Le roman multiplie les questions sans y répondre — et c’est heureux. Pourquoi ces enfants ont-ils été sauvés ? Pourquoi les laisser livrés à eux-mêmes ? Expérience sociale ? Volonté d’observer la reconstruction spontanée d’un microcosme ? Aucune certitude ne s’impose. Une chose est sûre : ils sont seuls. Les carnets ne laissent planer aucun doute. Les ellipses du récit tiennent pour partie à l’âge d’Alice, incapable d’analyse historique ou politique approfondie ; mais certains motifs émergent avec constance, au premier rang desquels la solitude des enfants.

Très vite, la communauté des vingt-et-un s’organise selon des dynamiques presque universelles. Les filles protestent contre la saleté, décident de nettoyer et de mettre de l’ordre, secondées par quelques garçons ; les repas s’institutionnalisent ; des clans se forment ; des graffitis injurieux apparaissent ; les tensions éclatent. La « vie normale » reprend ses droits, même sous terre. L’abri offre aussi les moyens techniques de mesurer la radioactivité extérieure : guidés par les livres et un ordinateur, les enfants apprennent seuls à évaluer le danger. Lorsque certains décident de quitter l’abri pour rallier Bagneux — retrouver parents, fratries, appartements —, le roman bascule. Il devient une odyssée périlleuse et exaltante, dont il serait dommage de révéler les péripéties. Le parcours s’articule en trois temps : la confrontation à la violence armée ; l’épreuve de la pression psychologique ; enfin, l’acceptation d’un retour à une norme légèrement décalée, mais présentée comme immuable. Pour avancer, il faut réapprendre à s’asseoir sur les bancs de l’école et à écouter des enseignants — paradoxe pour des enfants à qui toute autorité adulte avait d’abord été retirée.

106 jours s’inscrit indéniablement dans une tradition bien établie de la littérature post-apocalyptique, mais s’en démarque par son dispositif narratif. Confier le récit à une enfant impose un usage singulier de la langue : Alice maîtrise syntaxe et grammaire avec une application presque exemplaire ; lorsqu’elle s’en écarte — par exemple en omettant la négation —, elle en justifie la raison. Ce léger décalage entre vraisemblance enfantine et maîtrise stylistique produit un texte hybride, oscillant entre réalisme linguistique et construction littéraire consciente. Il en résulte un roman d’une grande cohérence formelle, à la fois sobre et maîtrisé, qui doit moins sa réussite à la peinture spectaculaire de l’apocalypse qu’à la finesse de son point de vue et à la confiance accordée à l’intelligence du lecteur.

mardi 26 août 2025

Les Derniers Jours de l’apesanteur de Fabrice Caro

Fabrice Caro, Les Derniers Jours de l’apesanteur, éd. Gallimard, Coll. Sygne, août 2025, 224 p.

C’est l’année du Bac pour Daniel et ses copains Marc et Justin, petite bande provinciale de trois gars velléitaires, un peu perdus, un peu gauches, sans succès auprès des filles. Une année angoissante qui débute par la mort d’un lycéen. Dans les romans de Fabrice Caro, on meurt beaucoup, la mort étant d’ailleurs, à bien y regarder, le thème central de toute son oeuvre romanesque. Nous sommes à la toute fin des années 80, on paie encore en francs, on écoute encore Supertramp et Iron Maiden, les parents sont fans de Sardou. Le soir, la mère regarde Santa Barbara en préparant le repas, le père vient la rejoindre devant la télé à l’heure du Juste Prix, et la famille est réunie à 20 heures devant le journal TV. Daniel s’ennuie chez lui comme tous les gamins de dix-huit ans, il est mélancolique depuis la rupture avec sa copine et s’entraîne sur sa guitare à reproduire les accords d’une chanson de Simon and Garfunkel. 

Voilà l’argument de départ des Derniers Jours de l’apesanteur. Argument un peu mince, on en conviendra. Tout le talent de Fabrice Caro consiste à transformer la banalité en aventure. Cela tient, en premier lieu, à la qualité de l’écriture. Caro fait parler et penser son narrateur Daniel sur le mode ironique et concerné. Le moindre petit fait devient un drame, ou une comédie. Un de ses copains ne sait pas vraiment s’il « sort » avec une fille du lycée, simplement parce qu’il l’a embrassée lors d’une soirée, et la manière dont ce copain se débrouille pour éviter de croiser la fille devient un running-gag sur les chassés-croisés dans les couloirs. Qu’est-ce qui intéresse les post-ados qui passent le Bac en 1989 ? La découverte du point G et sa mise en équation, par exemple. Ils nous paraissent bien sages, ces grands gamins. Ils rougissent lorsque le croquis est confisqué par la prof d’Histoire. 

Fabrice Caro se débrouille pour faire vivre tout le petit peuple lycéen sans jamais le décrire. Chaque élève a un nom, mais aucune description physique ne nous est donnée. Drôle d’impression pour le lecteur, qui se sent proche des personnages qui ont tous une chair, et dont il peut se forger l’image à son gré. Ce ne sont pas des ébauches, les personnages existent grâce à leur nom et prénom, toujours donnés en entier, sauf pour Daniel, Justin et Marc. Eux, ils sont seulement des prénoms, parce qu’ils sont les protagonistes. 

il y a une gradation inversée des malheurs dans Les Derniers Jours de l’apesanteur. Si le roman débute par la mort d’un lycéen, puis celle d’un oncle, il continue sur une jambe brisée, puis sur une disparition, certes inquiétante. Qu’est-il arrivé à Félicien Lubac ? Est-il séquestré, voire a-t-il été assassiné par une jeune prof de piano et le père de la collégienne à laquelle Daniel donne des cours de maths ? Des théories s’échafaudent, Daniel détient des indices… 

On connaît le talent de Fabrice Caro, et son savoir-faire. Ici, dans un roman centré sur le basculement de la post-adolescence à la pleine jeunesse pré-adulte, il fait à nouveau merveille. Il sait transformer l’angoisse de ses personnages en réjouissance pour le lecteur, jusqu’au rire. Ce qui n’empêche pas l’empathie. Là est le tour de force. Caro est un tendre, le mal a peu de place dans ses textes, et lorsqu’il est suggéré par ses personnages, la résolution est toujours autre, plus humaine, moins malsaine. Il y a du Goscinny (celui du Petit Nicolas) dans Les Derniers Jours de l’apesanteur, à une autre époque - l’âge des personnages, l’univers diégétique décrit. Mais le regard porté et l’écriture sont à cette aune : un sens aigu de l’observation, un amour pour les personnages, une certaine nostalgie. Le lecteur est renvoyé aux temps des figurines météo - ces animaux qui changeaient de couleur selon le temps à venir -, à la diffusion des Chiffres et des Lettres, aux Renault 5 et aux mobylettes Peugeot 104, aux Amstrad. Voilà un roman qui touche au coeur, et ça fait du bien. 

 


jeudi 5 juin 2025

Tiré de faits irréels de Tonino Benacquista

Tonino Benacquista, Tiré de faits irréels, éd. Gallimard, mars 2025, 192 p.

 

C’est l’histoire d’un « petit » éditeur au bord de la faillite. Bertrand Dumas a fondé sa maison il y a une trentaine d’années, il a 641 titres à son catalogue. Aujourd’hui, c’est fini. 
C’est l’histoire d’un texte qui hésite entre le narrateur omniscient et la première personne. Un texte pétillant où l’on trouve une idée formidable et trois phrases de type punchline à chaque page. 
Bertrand Dumas, à son crépuscule, rencontre ses auteurs, notamment celui en qui il croit le plus et qui depuis des années rédige ce qui doit être son chef d’oeuvre dans une ferme héritée de ses grands-parents, à Palaiseau. Cet auteur-là est son phare, sa fierté. Au contraire d’un autre écrivain qu’il a fait débuter, et qui l’a quitté pour des maisons plus prestigieuses. Celui-ci fait figure d’écrivain national, racontant sa vie dans des romans sans style qui ont beaucoup de succès. Dumas s’en désole, presque autant que de voir sa compagne Coline se délecter des livres-produits d’un auteur de bestsellers dont elle attend chaque publication en frétillant. 
Reste-t-il seul de sa catégorie ? Le seul lecteur-éditeur encore capable de savourer une écriture ? Dans une scène épatante qui se déroule dans un restaurant chinois à l’enseigne « Du côté de Sichuan », il déjeune avec un membre du Tout-Paris littéraire, un écrivain primé, juré de divers prix, d’une génération en fin de règne. Ensemble, ils parviennent, de mémoire, à reconstituer un passage de Proust, au mot exact, sans avoir recours au moteur de recherche de leur téléphone portable. Ils s’en réjouissent, et le lecteur se réjouit avec eux. Ce sont deux dinosaures qui ne savent pas que la météorite a déjà frappé.
La météorite, c’est, bien sûr, les réseaux sociaux. Quand tout se déglingue dans un grand mouvement final, une sorte de bal des momies du Temps Retrouvé, quand l’homme que Dumas sait être un grand écrivain et dont il attend le manuscrit  peaufiné à Palaiseau et qu’il n’éditera pas pour cause de faillite, quand il découvre que… (on ne spoilera pas…), l’épiphanie vient, justement, d’une influenceuse, star de ces foutus réseaux sociaux. 
Voilà un roman flamboyant, où l’auteur tire à vue sur, on n’en doute pas un instant, des situations tirées, elles, de faits réels. Mais il ne s’agit pas d’un règlement de compte. Ce texte est empreint de tendresse pour la littérature, pas forcément pour le monde littéraire. Le renversement final, malin, permet d’ouvrir quelques portes d’espoir. 
J’ai lu tous les romans de Benacquista, cet écrivain fait partie de ceux que je suis avec constance, et je reviens souvent à deux de ses textes : Saga, bien sûr, et l’admirable Trois carrés rouges sur fond noir. Il y a fort à parier que je reviendrai aussi à ce Tiré de faits irréels, avec délectation. 
 

mercredi 21 mai 2025

L’Avenir de Stéphane Audeguy

Stéphane Audeguy, L’Avenir, éd. du Seuil, coll. Fiction et Cie, janvier 2025.

Dès le début, ça bifurque. On suit un vieux Chinois fasciné par la Joconde qui va au Louvre pour la première fois. Devant ses yeux le tableau tombe en poussière — enfin, la peinture, parce que le panneau de peuplier est intact — puis on suit le conservateur des peintures italiennes du XVIe du Louvre, puis… et tout s’enchaîne. On ne sait pas quand se déroulent exactement les événements de ce roman. Disons que L’Avenir débute dans un futur (très ?) proche où l’Allemagne vit sous le IVe Reich, la Russie est néo-tsariste et les deux Corée sont réunies. Ça n’a pas vraiment d’importance, ni d’incidence sur ce qui nous est conté.

Avez-vous lu Le Dernier Homme de Mary Shelley ? C’est un long conte, lui aussi dystopique, comme L’Avenir d’Audeguy. Les deux trames sont à peu près les mêmes, sauf que le début de la Catastrophe, chez Audeguy, n’est pas dû à la peste et à une pandémie, mais à la destruction spontanée des œuvres d’art, comme on parle de combustion spontanée. D’abord les portraits et les représentations humaines, puis les paysages, puis tout le reste. Et le fait que ces représentations disparaissent entraîne la destruction du réel : les poussières suscitées par l’effondrement des œuvres conduisent à l’effondrement de l’humanité. 

Stéphane Audeguy nous emmène loin, et vite. Loin tout autour de la Terre, et loin dans le temps, par des remontées généalogiques et une diégèse post-apocalyptique. Vite, car en courts chapitres rapides écrits dans une langue somptueuse qui évite tout effet spectaculaire, Audeguy dessine une épopée, celle de l’art et du paysage, celle des tableaux volés et cachés par les nazis, celle des sans-grade ballotés d’un continent à l’autre  et d’une misère à l’autre. 

Tout finit à Corfou, dans un paradis pré-édénique d’avant le langage. L’homme central du roman y trouve son idéal en art : un nu dans un paysage. Juste avant, on s’est acheminé vers Marseille, poussé par la littérature : lui a lu, dans une traduction allemande, Le Comte de Monte-Cristo, et n’en a gardé que la description du quartier des Catalans. Elle, la femme du couple en devenir, a découvert Suzanne et le Pacifique de Giraudoux, et cherche l’île où vivre en Robinsonne. Mais L’Avenir n’est pas un roman d’aventures, ni même un roman post-apocalyptique. Ce texte merveilleux, inclassable, à la structure impeccablement centripète et centrifuge à la fois, est une réflexion sur le regard que nous portons sur l’art et les choses, sur la représentation, sur la vérité de la chair et de l’érotisme, sur l’Histoire et sa petite importance. 

Les références sont nombreuses, évidentes ou cryptées, et lorsqu’elles sont cryptées, elles ne le sont pas par malice. Parce que, là encore, ça n’a pas d’importance. L’homme aux multiples aventures érotiques fait naufrage, comme Don Juan. Mais il n’a défié personne, ni père ni Dieu, il échoue simplement là où il doit être, dans les bras d’une déesse, sur une plage de Marseille, avant de rejoindre Corfou. La Méditerranée, mer et mère de nos civilisations, devient le creuset du renouveau. 

Courez lire L’Avenir. Vous serez émerveillés par le propos et le virtuosité de la narration. 

mardi 22 avril 2025

Le Cinquième Diamant d’Eric Faye

Eric Faye, Le Cinquième Diamant, mars 2025, éd. du Seuil, 352 p.

Le thème principal de ce roman stupéfiant est, sans doute, la possibilité d’une vie extraterrestre. Deux des personnages principaux sont un astrophysicien et une astrobiologiste américains, un couple de chercheurs qui travaillent sur une exoplanète susceptible d’abriter une forme de vie. Au tout début du roman, nous assistons à un épisode singulier : un black out a lieu dans un silo russe abritant des missiles nucléaires, sans possibilité d’enclencher les systèmes de secours. Des objets lumineux, capables de tourner à angle droit, sont observés. Et puis il y a cette mannequin russe, invitée dans un hôtel d’Engadine par un oligarque, qui s’enfuit à la barbe des autorités après que son protecteur a été empoisonné. Tout cela donne un mélange apparemment hétéroclite, un roman qui balaieraient à la fois  les spectres de la science fiction, de la vulgarisation scientifique, et de l’espionnage. Mais Le Cinquième Diamant est avant tout un roman politique.

Nous sommes entre les deux mandats de Trump, sous la présidence d’un vieux président sage, qui n’est jamais nommé. Janet, l’astrobiologiste, manifeste devant la Maison Blanche car ses conclusions sur la possibilité d’une vie extraterrestre ne rencontrent aucun soutien, et elle trouve auprès du vieux président une oreille attentive. Lorsqu’elle parle de lui, elle parle de Lui avec une majuscule, Il parle et Il l’écoute. Il est fait plusieurs fois référence au conflit en Ukraine, et à l’assaut du Capitole. Les deux chercheurs sont victimes d’agression de la part de la frange la plus conspirationniste, la plus Qanon des USA. Les agresseurs agissent ainsi sous prétexte qu’il est impossible, impensable, que la vie existe ailleurs que sur Terre, car alors, qu’en est-il de Dieu, et des fondements de la religion ? Si la vie existe ailleurs dans l’univers, que deviennent Adam et Eve, qui sont à la base de l’humanité ? Et  quid du péché originel ? La Bible ne dit rien des exoplanètes… Sans compter que Janet est noire, et son mari latino. Le roman est aussi politique dans le sens qu’il interroge la démocratie et les régimes totalitaires. La démocratie est transparente et le totalitarisme veut maintenir le peuple dans l’ignorance. Dans un ultime discours à la NASA, le vieux président ouvre les perspectives en promettant l’accès libre aux archives secrètes sur les manifestations extraterrestres, tout en doutant que l’administration suivante continuera dans ce sens. Au Kremlin, en revanche, on s’obstine à nier toute manifestation singulière d’extraterrestre, alors qu’il y en a eu, comme ailleurs dans le monde. Cette question est toujours classée secret-défense.

Le roman aborde également les rivalités dans le couple. Janet et Michael vivent une entente parfaite. Au fil du roman, lorsque Janet seule affronte les médias et mène le combat pour la reconnaissance de leurs découvertes, Michael prend conscience qu’il s’est toujours tenu dans l’ombre de son épouse. Il se souvient même que c’est lui qui a fait la découverte, et qu’il l’a offerte à sa femme, en cadeau. Il le regrette, se sent frustré, mais ce n’est qu’un malaise passager.

Eric Faye s’appuie sur une documentation solide et sur les toutes récentes découvertes. On pourrait penser que le roman est un peu frustrant, parce qu’on n’assiste à aucune rencontre du troisième type. Les recherches restent théoriques, et la vie lointaine, si elle existe, très lointaine. Mais c’est justement ce bouillonnement contradictoire de la politique d’ici bas et de la recherche scientifique la plus pointue qui donne une partie de son sel à ce roman virtuose. Le mélange des genres donne un ensemble d’une belle cohérence, et le lecteur est happé par un roman très singulier, très contemporain dans son sujet, et ouvrant sur des interrogations et des espoirs. 

 


mercredi 2 avril 2025

Un beau diable de Georges-Olivier Châteaureynaud

Georges-Olivier Châteaureynaud, Un beau diable, éd. Grasset, mars 2025, 288 p.

Qui est Fallen, cet homme qui roule en limousine, caractérisé par des sourcils proéminents, des lèvres minces, un regard aigu, un accent inidentifiable ? Pourquoi veut-il savoir à tout prix si Florian Prairial, acteur débutant, s’est senti possédé par son rôle en incarnant Satan à l’écran ? Dans son nouveau roman, Georges-Olivier Châteaureynaud nous emmène aux limites du fantastique, par petites touches malignes et érudites. Dans Un beau diable, il est question d’un jeune homme à peine ambitieux, sans aspiration particulière, à qui le diable propose de signer un contrat pour un rôle. Avec une telle assise, on pourrait s’attendre à une énième variation sur le Faust de Goethe. Mais en choisissant un poème de Victor Hugo comme base  de son intrigue, Châteaureynaud renverse les attendus.


mardi 11 mars 2025

La Guerre par d’autres moyens de Karine Tuil

Karine Tuil, La Guerre par d’autres moyens, éd. Gallimard, 6 mars 2025. 



Le réalisme contemporain, voilà le terrain d’élection de Karine Tuil. Son oeuvre romanesque s’articule autour d’une base sociale — en général des ambitieux partis du bas ou du milieu de l’échelle pour accéder au plus haut — et d’une focalisation sur un segment particulier de la société. Dans La Guerre par d’autres moyens, deux contextes sont envisagés : celui de la politique, et celui du cinéma. Avec, en toile de fond, les violences faites aux femmes. 

Dan Lehman, ancien président de la République Française, est prisonnier de son alcoolisme. Remarié avec une actrice juste avant d’accéder à la présidence il se retrouve, après son mandat non renouvelé, passablement désoeuvré et père d’une fillette sourde profonde. Son deuxième mariage est un échec, son alcoolisme l’oblige à biaiser dans ses relations sociales, et le livre qu’il vient de publier n’est pas vraiment un succès de librairie. Ajoutons à cela qu’on reproche  à cet ancien président socialiste d’avoir trahi les idéaux de la gauche, et qu’on s’en prend à sa judéité. Son ex-femme, Marianne, écrivaine, obtient un prix pour son dernier ouvrage dont le thème est un féminicide. Le livre va être adapté au cinéma. Le rôle principal sera tenu par l’épouse actuelle de Lehman, ce qui pose les premières bases du labyrinthe romanesque que dessine avec brio Karine Tuil.

Lire l'article sur La Règle du Jeu


 


lundi 6 janvier 2025

Bristol de Jean Echenoz

Jean Echenoz, Bristol, éd. de Minuit, janvier 2025, 208 p.


Bristol est un cinéaste d’avant-dernière zone qui se propose d’adapter un roman d’aventure nunuche publié par une multi-bestseller, laquelle lui impose comme actrice principale une jeune comédienne nommée à la scène Céleste Oppen. Bristol est un type un peu nonchalant, pusillanime. Voilà pour le fond du roman.
Encore que, on ne sait pas trop où il se situe, ce fond, ni même s’il y en a un. Une ronde de personnages évolue au fil des chapitres, de Paris à l’Afrique en passant par Nevers. Parmi eux se détachent Geneviève, qui a exercé cent métiers et qui, dans le roman, en exercera au moins trois, et Brubec, le chauffeur de l’écrivaine, qui lui aussi est polyvalent. Brubec et Bristol se prénomment tous deux Robert, et disons que Bristol est un peu l’aventure de Robert & Robert.
La scène d’ouverture promet une enquête policière : un homme nu tombe du cinquième étage de l’immeuble de Bristol, à l’instant même où le cinéaste sort de chez lui. Mais d’enquête policière il n’y en aura point, ou alors à peine effleurée et incarnée par un enquêteur tombant sous le charme de l’habitante du troisième étage, actrice en déclin sans jamais avoir atteint son zénith, désormais versée dans le bien-être façon yoga et présidente de l’association des locataires.
Bristol semble un texte un peu foutraque, mais ce n’est pas le cas. C’est un texte qui tourne rond – il suffit de tourner la dernière page pour s’apercevoir à quel point la boucle est bouclée. Bristol n’est pas le roman de l’itinéraire de Robert Bristol, il est plutôt celui de Céleste Oppen, pâle figure mais personnage central.
On retrouve, en surmultiplié, le savoir-faire de Jean Echenoz, et son détachement apparent de l’intrigue. Mais ce n’est pas pour cela qu’on l’aime, Echenoz. On l’aime pour son sens de la phrase, pour son écriture. De vocatifs en anacoluthes, il narre avec un talent fou une histoire sans importance, si ce n’est sans queue ni tête. La surprise ne naît pas d’une péripétie d’intrigue, elle surgit au détour d’une virgule. Et qu’un écrivain nous surprenne avec son écriture, c’est bien ce que l’on attend de la littérature.

Extrait :

« On peut supposer qu’après le départ de Brubec la solitude en voiture n’a plus la même saveur, gâtée par l’amertume des sympathies interrompues, on peut imaginer que le confort de la rue des Eaux commence à manquer à Bristol, on peut émettre encore diverses hypothèses, on peut aussi s’en foutre éperdument. Quoi qu’on décide à cet égard, toujours est-il que trente minutes plus tard Robert Bristol est en train de rouler sur l’autoroute A20 par laquelle, en principe, c’est quatre heures jusqu’à Paris.

Ça nous en prendra cinq car ça bouchonne à partir de Châteauroux. »



mardi 8 octobre 2024

Regards croisés (47) – Conque de Perrine Tripier

Regards croisés

Un livre, deux lectures – avec Virginie Neufville


Perrine Tripier, Conque, éd. Gallimard, août 2024, 208 p.

 

Voilà un roman qui ne ressemble à aucun autre dans cette rentrée littéraire. Un texte relativement court, qui lorgne vers le conte, et dont le propos est plus politique que magique. Magique, ou singulier, il l’est par exemple par le choix des noms des personnages : Perrine Tripier invente une onomastique poétique, surprenante, qui s’accorde avec la recherche poétique de sa phrase. Politique, il l’est assurément par le propos même de l’intrigue qui renvoie à la post-vérité, à l’arrangement du roman national, à la nécessité pour l’autocrate d’asseoir et consolider son pouvoir sur une légende dorée indiscutable scientifiquement. Conque est un roman surprenant. 

Nous sommes dans un pays indéterminé, bordé par la mer. Nous sommes dans une époque moderne, où l’on consulte des applications de rencontres sur des téléphones portables, mais une époque floue où l’Empereur s’habille de peaux de bêtes et tresse sa barbe rouge de fils d’ors. Le palais et une villa de prestige ne sont que marbre, bassins sertis de pierres précieuses, serviteurs vêtus de lamé. Un empire d’opérette et de boursouflures, dont le décor pourrait évoquer Paul Grimault ou Christian Bérard.

Le personnage principal, Martabée, historienne, se voit confier la tâche de diriger les fouilles d’un chantier archéologique : on vient de découvrir les vestiges de la civilisation morgonde, dont on ne sait rien ou presque, il n’en restait jusqu’à présent que des bribes de légendes dans des berceuses. Le chantier met à jour des corps de guerriers ensevelis entre les carcasses polies de baleines, et les fondations d’habitations de bonne tenue. L’Empereur voit dans cette découverte l’opportunité de redonner une unité civilisationnelle et culturelle prestigieuse à son pays, et de souder son peuple autour d’une histoire solide et attestée scientifiquement par les fouilles. Les Morgondes étaient des marins et des guerriers, des gens braves et puissants, courageux. Ils étaient aussi, déduit-on par les entrelacs compliqués et recherchés des sculptures excavées, des artistes aboutis.

Tandis que Martabée imagine la vie raffinée que menaient les Morgondes dix siècles en arrière et que l’Empereur se retrouve entièrement dans cette civilisation et s’en décrète l’héritier et l’incarnation, les fouilles continuent. Les bulletins officiels transmis à la population font état de l’avancée des travaux et insistent sur l’éclat et la force des Morgondes, ancêtres du pays. Les fouilles continuent, donc, et l’on découvre, sous un dôme scellé, un secret bien difficile à intégrer à la légende à présent installée et distillée parmi le peuple. On ne dira rien ici de ce secret abominable, qui est le nœud du roman.

Perrine Tripier pose ainsi la question de l’élaboration du roman national, et de l’assise d’une autocratie. Martabée accepte d’intégrer à ses comptes-rendus scientifiques des phrases entières soufflées par l’empereur. Tout d’abord par reconnaissance pour la vie qu’il lui offre – une villa incroyable, des robes magnifiques, et surtout un statut social inimaginable pour une universitaire issue d’une famille paysanne. Ensuite, après la découverte de ce qu’abrite le dôme, Martabée prend conscience du pouvoir impérial, ses yeux sont dessillés. 

L’écriture de Perrine Tripier épouse les contours du paysage et de l’intrigue. La mer est omniprésente, son bruit, son odeur, et ses profondeurs. Tout est tissé d’algues, de filaments comme autant de reflets sur les vagues. Je n’avais pas lu d’écriture aussi océanique, allant fouiller au plus profond du symbolisme des mers, depuis Mandiargues, je crois. Un exemple de cette prose incroyable : « C’était à présent une haute salle de réception où s’entrecroisaient des piliers fins, émeraude veinés d’or, constellés d’éclats blancs. On aurait dit des cascades qui auraient ruisselé le long des murs. Des lustres énormes pendaient de la voûte, comme des bans de poissons argentés, qui cliquetaient au moindre souffle. […] Au bout se dressait un siège monumental, d’ivoire éblouissant, avec en son creux la rouge flamboyance de l’Empereur, comme un coquillage sanglant. » Ce contraste entre les fouilles archéologiques – fouiller sous la terre – et l’omniprésence de la mer, dans l’écriture et le décor, participe à l’atmosphère de conte, et amplifie le vertige entre la légende et la réalité historique, validée scientifiquement. Entre la représentation impériale et ses pompes, et la réalité d’un pouvoir autocrate. 

Conque est un roman de réflexion sur le pouvoir qui, sous des aspects parfaitement symbolistes, pose des questions contemporaines sur le sort des femmes, l’influence du politique sur le scientifique, la fascination autocratique, et bien d’autres encore. 

Lire l'article de Virginie Neufville 

 


lundi 23 septembre 2024

Malville d’Emmanuel Ruben

Emmanuel Ruben, Malville, éd. Stock, août 2024, 265 p. 

En 1972, Robert Merle publiait un roman post-apocalyptique intitulé Malvil, et ce nom-là a résonné étrangement lorsque quelques années plus tard a commencé la construction de Superphénix à Creys-Malville, dans l’Isère. Emmanuel Ruben, enfant de Morestel, tout près de la centrale, imagine un roman lui aussi post-apocalyptique, mais sans les développements que l’on pourrait attendre. Il ne s’agit pas d’imaginer les conséquences d’un accident nucléaire, mais au contraire, ici, de remonter le temps, jusqu’à l’enfance, sur les bords du Rhône.

On voit bien d’où peut provenir l’idée première de ce roman : la rédaction en a commencé lors du confinement, alors que l’auteur résidait sur les bords de Loire. Il donne à son narrateur et double habituel, Samuel Vidouble, la même situation, mais au lieu de s’intéresser à un virus, sa plume revient sur les lieux de son enfance. Il nous livre ainsi un roman d’apprentissage, oscillant entre jours heureux et angoisse de la pré-adolescence.

Sam habite donc à Mortesel (on reconnaît l’anagramme de Morestel), cité médiévale amplifiée par la construction de la centrale et la main d’œuvre indispensable à son fonctionnement, en zone pavillonnaire péri-urbaine pour loger le personnel d’EDF. Des pavillons alignés, tous bâtis sur le même modèle, comme ceux qui ont surgi dans les villages isérois à cette période, à Saint-Quentin Fallavier, par exemple, pour accueillir les travailleurs de la raffinerie Total. Sam va au collège et au lycée, avec tous les « enfants de la centrale ». Il ne s’y trouve pas très bien, se fait souvent charrier, craint que l’on découvre sa judéité. Le garçon est un peu obnubilé par sa circoncision. La mère et le père s’engueulent souvent, le père fait les trois huit, la vie n’est pas forcément harmonieuse. Sam est un rêveur de cartes et de fleuves. Un romancier en puissance qui invente un pays et sa géographie, la Zyntarie, histoire que Ruben a déjà évoquée dans son essai L’Archipel de l’écriture et sur lequel il revient en situation. L’enfance de Sam, c’est inventer un monde, prendre des cours d’équitation pour retrouver son copain Tom, puis abandonner le cheval et choisir le vélo. Emmanuel Ruben est un cycliste, un géographe et un romancier, on peut mettre les termes dans l’ordre que l’on veut… 

Sam est amoureux, comme tous les garçons de Mortesel, de la belle Astrid, qui porte le même nom que la centrale que l’on construira sur le site démantelé de Creys-Malville, et qui provoque la catastrophe obligeant au confinement de 2036. Sam est fasciné par la centrale où travaille son père, dont l’enceinte est bien évidemment interdite. Mais Sam voudrait bien séduire la belle Astrid, et pour cela il adopte ses positions politiques, et participe à des manifestations anti-nucléaires. Prend part, même, à une entreprise de dégradation avec quelques copains, qui finira en naufrage et en aventure merveilleuse sur une île du Rhône où l’on vit nu et sans entrave – pour quelques heures.

Plus que la centrale, c’est le fleuve Rhône qui est le motif principal de ce roman. Le Rhône qui, dans ses boucles, peut couler à contre-courant. Le Rhône impétueux et fascinant, avec ses couleurs changeantes et son odeur de vase, libre et dangereux. Rassemblant sa propre situation d’auteur confiné sur les bords de Loire et celle de son personnage Sam coincé au même endroit, Emmanuel Ruben remonte le cours des fleuves et de sa mémoire pour faire revivre son enfance. Quant à la situation de 2036, il imagine que la France est gouvernée par une présidente d’extrême droite et que la Bretagne a fait sécession. Il suffirait à Sam Vidouble de traverser la Loire pour se retrouver en « zone libre ». Mais prendra-t-il le risque de sortir de sa cave et d’affronter les radiations ? Ou restera-t-il terré à relire indéfiniment les romans d’aventure de son enfance ? 

Malville est un roman nostalgique, économique, politique et social. Le style clair et limpide d’Emmanuel Ruben parvient à rendre palpables les espoirs et angoisses de l’enfance. Malville est aussi, on l’aura compris, un roman sur les risques nucléaires, le traumatisme de Tchernobyl et ses cicatrices, et une interrogation sur l’avenir de nos sources d’énergie. 


vendredi 30 août 2024

Medusa d’Isabelle Sorente

Isabelle Sorente, Medusa, éd. JC Lattès, 21 août 2024, 405 p.


Une jeune femme meurt, à vingt ans, dans les bras de son amant. Il ne l’a pas tuée intentionnellement, mais la mort survenue durant un acte d’amour avec strangulation volontaire fait de lui son meurtrier. C’est ce que Liam et Béatrix, le frère et la meilleure amie de la jeune morte, pensent. Les parents, bien entendu, sont effondrés. Medusa est aussi le roman du deuil et de la reconstruction. Mais… mais tout est dans ce « aussi ». On connaît Isabelle Sorente. Elle est une autrice sensible qui pousse ses personnages au-delà de la sociologie et ses histoires au-delà de la contemporanéité. Sorente est une exploratrice. Dans Medusa, elle poursuit une réflexion philosophique, mystique et ontologique sur la généalogie des femmes, et sur la pérennité de leur sort. Ici, Sorente se penche sur les monstres.

Lire l'article sur La Règle du Jeu 

samedi 23 décembre 2023

Jean-Sébastien Bach de René Belletto

René Belletto, Jean-Sébastien Bach, éd. P.O.L, décembre 2023, 112 p.


En cinquante ans d’écriture – le recueil de nouvelles Temps mort est paru en 1974 – René Belletto s’est penché sur toutes les formes de la littérature : le roman, le recueil d’aphorismes, la nouvelle, le scénario, la poésie. Dans cette œuvre multiple, une seule biographie, mais quelle biographie !, celle de Charles Dickens. L’ouvrage Les Grandes Espérances de Charles Dickens, paru en 1994, a nécessité à son auteur cinq ans de recherches et d’écriture. Il s’agit là d’une œuvre monumentale. Belletto aime Dickens d’un amour filial inconditionnel. Ce qui le lie à Jean-Sébastien Bach est d’une autre nature, non moins inconditionnelle. Bach, pour lui, est le créateur par antonomase, le démiurge, celui qui crée véritablement le monde. Belletto aime Dickens parce qu’il lui parle de lui, parce qu’il s’est reconnu dans Pip, dans ce diminutif sonnant comme le petit cri de l’oiseau tombé du nid, dans ce « i » qui en anglais est le « I » du « je », coincé entre deux « p », p comme parents. Une des héroïnes de Belletto se nomme Estella Klehr, elle est le personnage principal de Créature, et apparaît en sourdine dans d’autres romans antérieurs dont le héros est Michel Rey, le double de René Belletto. Estella Klehr est cantatrice, soprano, et dans Créature elle chante du Bach à la Schola Cantorum. Voilà réunis en un seul personnages les deux phares de l’auteur : Dickens dans le prénom de la cantatrice – Estella est le personnage central, avec Pip, des Grandes Espérances – et Bach, puisqu’elle chante des cantates. 

En cette fin 2023, après des années de silence, René Belletto nous revient avec un livre sur Jean-Sébastien Bach. Un livre essentiel pour lui, il fallait qu’il écrive sur cet homme qu’il vénère ; essentiel pour son œuvre, parce qu’il adopte une forme différente de la monumentale biographie sur Dickens ; essentiel pour ses lecteurs, et ils sont nombreux, parce qu’il vient cinq ans après la parution de son dernier roman Être, et cinq ans, c’est long. Que nous dit-il, Belletto, de Bach ? Qu’il l’aime. Mais, bien sûr, il ne le dit pas ainsi. Et, en filigrane, mais pas tant que cela, au fond, il nous parle de lui, René Belletto, de son œuvre et de sa trajectoire. Regardons le dernier chapitre, intitulé « Jean-Sébastien Bach », qui se termine ainsi : « accomplissant pleinement et harmonieusement […] son union terrestre et son union céleste, [Bach] réunit la terre et le ciel ». Les lecteurs fidèles auront reconnu dans cette chute une allusion au roman Sur la terre comme au ciel. Regardons, en parallèle, le premier chapitre de ce livre, intitulé « Fugue » :

« Séduit par le destin, on s’abandonne volontiers à une analyse irréelle du monde, à la grâce prévue et imprévue (voire improvisée) d’une trame mystérieuse et quasi surnaturelle qui révèle toutes apparences, ces apparences n’étant que le fruit (musical ?) d’un mélange troublant d’absence totale irrémédiablement inscrite dès la première note et d’un jaillissement vital perpétuel – une prison à l’intérieur de laquelle on se meut avec une liberté souveraine, autant parler d’une fugue de Bach, la vie serait telle une partition. »

Ce premier chapitre, lumineux sur le sens et troublant dans la forme, semble avoir été écrit sans penser à Bach, juste comme une réflexion sur la vie et son sens – son absence de sens – mais amorce, par la bande, comme si de rien n’était, tous les chapitres à venir. On trace sur le papier – Belletto écrit à la main, sur des cahiers – quelques notes (notes ? comme des notes de musique ?) et l’on jette, sans le savoir, les bases du livre qu’il faut écrire, parce ce qu’il faut écrire sur Bach, et l’on s’étonne de ne pas l’avoir fait, déjà. On commence par la fugue, on enchaîne sur « Vie et mort », titre du chapitre suivant, bien sûr on va parler de Bach, mais, quand même… on sent bien qu’on va parler d’autre chose. 

On pourrait dire que Jean-Sébastien Bach est un livre technique sur Bach, un recueil pointu d’aphorismes étirés, une publication destinée aux spécialistes. Mais Jean-Sébastien Bach, c’est autre chose que cela, autre chose, également, qu’un exercice d’admiration. Toute la vie de René Belletto a tourné et tourne autour de Bach. Dans sa discothèque, il n’y a pratiquement que du Bach, dans toutes les interprétations disponibles. Sa passion pour la hifi, décrite dans quelques romans, n’est sans doute que le prolongement de son obsession à « entendre » – au sens également de « comprendre » – Bach. Les cantates, la chaconne, l’Offrande, sont présentes dans pratiquement toute son œuvre romanesque, comme un fil musical, souvent comme ressort de l’action, ou paysage mental. Bach est au centre, par exemple, des malheurs de Michel Soler, autre double de l’auteur, dans L’Enfer. Belletto est un être de musique, à un point tel qu’il imagine, dans Créature, une planète du nom de Musica. La musique, dans la vie de Belletto, passe aussi et avant tout par la pratique de la guitare, la composition de morceaux de guitare, et par le flamenco. Dans Jean-Sébastien Bach, de nombreux chapitres sont consacrés à la guitare, jusqu’à aboutir à un chapitre intitulé « Bach, flamenco », dans lequel il est fait référence à la transcription pour guitare de la chaconne. Bach, Belletto le tire vers lui, l’enserre, l’étreint. Et, dans un même mouvement (musical ?) ramène sur le devant de la réflexion Debussy, auquel il s’est intéressé à l’époque où il rédigeait son essai sur Dickens. Bach et Dickens, indissociables dans la vie et l’œuvre de Belletto.

Ce court livre, crypté et révélateur autant que magistralement documenté, vient combler un vide béant dans l’œuvre de Belletto. On se réjouit que cette pièce manquante ait été écrite, et publiée. Jean-Sébastien Bach permet, en lumière rasante, d’envisager sous d’autres angles l’œuvre bellettienne dans son ensemble. Il manque encore, à cette œuvre littéraire, un pan non exploité : si Les Grandes Espérances de Charles Dickens dit tout de Belletto et presque tout de Dickens, si Jean-Sébastien Bach dit beaucoup de Bach et encore plus de Belletto, après littérature et musique, donc, il manque – on attend – un ouvrage sur la peinture, sur Vélasquez et Dominique Gutherz, par exemple. Deux peintres qui ont compté dans la vie de Belletto, et qu’il a évoqués ou mis en scène de façon romanesque. 

Saluons la publication de Jean-Sébastien Bach, qui vient après cinq ans de silence bellettien. Nous y retrouvons l’art de la phrase autant que celui de la fugue : une syntaxe ferrée à glace, un art du contournement sémantique et du clin d’œil de ponctuation, un balancement rythmique implacable. Olé Belletto, que votre ferveur demeure, prélude et fugue entrelacés.


mercredi 22 novembre 2023

Emprises de Jean Claude Bologne

Jean Claude Bologne, Emprises, Les contes du père Susar, éd. Maelström, octobre 2023, 324 p.


Ils sont douze. Douze personnages en quête de récit. Le conteur, c’est le père Susar, dont le nom renferme une contradiction : il évoque à la fois Jé-SUS et Cé-SAR, l’esprit et la politique, l’en-haut et l’ici-bas. Le père Susar est conteur et sculpteur – ce qui revient au même –, officiellement menuisier, métier qui renvoie par la bande au charpentier que fut Jésus, la moitié de son nom. Menuisier initié, compagnon du devoir. Maudit parce que ce qu’il dit advient, et ce qu’il sculpte parle. Un vieil homme qui se cache et cache des secrets, qui croit conduire son monde et son récit mais n’est pas aussi puissant qu’il le voudrait, ou le pense. 

Ils sont douze. Douze chapitres encadrés par un prologue et un épilogue. Prologue et épilogue placés sous le signe de la Cène, où théoriquement treize personnages dînent face à nous, spectateurs ou lecteurs. Ce nombre – ce chiffre, chiffré – de douze est une chaussetrappe. On reconnaît ici le clin d’œil malicieux de Jean Claude Bologne. Il va bien falloir qu’un Judas se dévoile.

La Cène, c’est le père Susar qui l’organise, la met en scène et la sculpte, au vrai sens du terme. Chaque personnage assis autour de la table est sculpté dans un bois différent, signifiant en regard du caractère du personnage. Ou de la personne, si l’on se place dans le récit, et non en dehors. Douze statues de bois dont le père Susar va nous conter l’histoire, ou ce qu’il croit l’histoire de chacun.

Ce roman crypté, délicieusement placé sous le signe de l’allusion érudite, se lit comme un roman. Nous sommes à Liège au XVIIIe siècle, vingt ans après la guerre de succession d’Espagne. Nous sommes aussi, par les retours en arrière, à Dijon. L’entrée du labyrinthe fictionnel que Bologne élabore est l’histoire de Jacques à la voix d’or. Cet enfant, cet adolescent, chante à la manécanterie et son timbre est celui des anges. Il a quinze ans, sa voix vaut de l’or. Sa voix, c’est son « œuf d’or », motif que l’on retrouve dans d’autres romans de Jean Claude Bologne, notamment dans Le Dit des Béguines. L’œuf d’or, c’est le trésor que chacun porte en soi, et qu’il ne faut monnayer sous aucun prétexte, sous peine de perdre son âme, ce « grenier du corps ». La voix d’or de Jacques est un don éphémère, un « boulet d’or », l’adolescent va muer, à moins que l’on ne pratique sur lui une opération dont les Italiens sont coutumiers. On pense à le castrer, pour en faire un castrat. Il pourrait ainsi chanter à la chapelle Sixtine et avoir une belle vie. Mais la vie sans l’amour, hein, qu’est-ce que ça vaut ? Pas grand-chose pour Jacques, qui est amoureux d’Agnès. Jacques er Agnès ont le même âge, ne se connaissent que de loin, ne se sont même jamais parlé, entretiennent une idylle fantasmée par le biais de billets échangés avec la  complicité d’une Française. 

A partir de cette entrée, les récits s’étoilent au gré des personnages. Le lecteur découvre des liens de parenté qu’il faut dénouer. Jean Claude Bologne tisse une toile arachnéenne qui s’élargit géométriquement jusqu’à donner la figure parfaite. Mais… il y a toujours un « mais », porté ici par une chanson légère, au gué lan lire…, qui ne cadre pas avec la rigidité des récits du père Susar ni avec la toile que lui aussi tisse, ou défait.

Le titre, Emprises, nous semble très contemporain. Agnès, l’amoureuse de Jacques à la voix d’or, est la jeune fille qui dit non, qui refuse les partis qu’on lui propose pour le mariage. Le père Susar, qui nomme les personnes et personnages, dit d’elle qu’elle est « Nenni Nanesse ». Agnès, au nom d’agneau sacrifiable, est la jeune fille qui s’oppose au patriarcat et aux diktats familiaux. Tous les personnages du roman subissent ou échappent à une emprise. L’emprise, c’est aussi, par le prisme, l’emprise de la servitude volontaire. D’ailleurs, l’épigraphe d’Emprises est une citation de La Boétie. 

Jean Claude Bologne nous offre, avec Emprises, une réflexion historiquement marquée, linguistiquement ancrée – on y trouve nombre d’expressions, notamment dans les surnoms, qui justifient la présence en fin d’ouvrage d’un glossaire des termes latins et wallons. Mais dans cet univers très historique, Bologne revient sur l’un de ses thèmes favoris, déployé dans nombre de ses romans : ce que l’on fait aux femmes, ce qu’on leur fait subir et accepter. Petit à petit, dans le roman, jusqu’à la petite Agnès qui dit non, l’idée de l’émancipation fait son chemin. Mais à quel prix ! Le nom des hommes – patronymique ou de baptême – semble prévaloir sur tout, pour un héritage de prime abord, mais aussi et surtout pour asseoir une supériorité supposée du sexe dit « fort ». Jean Claude Bologne déconstruit le motif en insistant sur l’impuissance de quelques-uns, et la promesse de castration pour le petit Jacques. Les bébés filles sont tués à la naissance, mais si l’une réussit à échapper à son sort, elle renverse la table et oblige toute l’ascendance à s’interroger sur ses crimes. Quelle est donc la « faute des femmes », titre du premier roman de Bologne, en 1989 ? La faute d’être née, la faute de vouloir, quand on veut qu’elles se bornent à obéir, la faute de penser quand les hommes se battent ? L’organisation sociologique du XVIIIe siècle liégeois nous force à envisager nos temps contemporains. Oh, heureusement, des choses ont changé. Mais souvenons-nous qu’il n’y a pas si loin, des infanticides de bébés filles ont eu lieu en Chine, et que donner naissance à une fille en Inde est une malédiction. Et ne parlons pas du reste, occultation des visages et des corps, soumission à un ordre patriarcal terrifiant. Un fil rouge court toute l’œuvre romanesque de Jean Claude Bologne : faire des femmes des sujets, et non des objets ballotés tout au long de l’Histoire. Dans Emprises, le père Susar, qui croyait conter et être maître de son récit, tombe de haut quand les femmes, enfin, prennent la parole et passent aux actes. 


dimanche 5 novembre 2023

Jules et Joe d’Alexis Salatko

Alexis Salatko, Jules et Joe, éd. Denoël, août 2023, 288 p.

Patronyme : Dassin. Jules, le père. Joe, le fils. Alexis Salatko nous offre le point de vue du père pour mettre en évidence les relations filiales et paternelles. Le père, juif d’Odessa émigré aux USA et évoluant dans le monde du cinéma. Le fils, doué pour les études mais se sachant, se voulant artiste – écrivain, acteur, puis choisissant le show business. Ces deux-là, en fin de compte, se croisent et peinent à se parler. Lorsque le fils meurt avant le père, inversant l’ordre logique, les rendez-vous et les conversations manqués pèsent douloureusement.

Cet ouvrage nous permet d’entrer de plain pied dans l’époque du Maccarthysme. Jules Dassin, dénoncé par Edward Dmytryk, doit s’exiler, et peine à trouver des financements pour monter ses films. L’enfance de Joe est ballotée, mais Joe se sent américain. Il choisit de suivre des études universitaires aux USA et obtient un master en anthropologie dont le sujet est les Indiens Hopis. Comme son père, il prend fait et cause pour les minorités. Jules Dassin se sépare de la violoniste Béatrice Launer, son épouse et la mère de ses trois enfants, après sa rencontre avec Melina Mercouri. Voilà que le père a trouvé sa muse, tandis que le fils se cherche encore. Melina Mercouri est, à bien y regarder, la figure centrale de ce livre : elle fait le lien entre le père et le fils, noue des relations très fortes avec Joe et inspire à Jules ses plus beaux films. 

Le livre est bâti selon une chronologie précise : chaque chapitre porte la date du 20 août, de 1938 à 1981, c’est-à-dire que le livre est construit autour de la date de décès de Joe (20 août 1980). Salatko pioche dans chaque année de la vie de Joe (né en 1938) un souvenir possible de rencontre entre le père et le fils. Grâce à ce dispositif, on suit en parallèle les trajectoires de l’un et de l’autre, et la marche du monde. Et comme l’auteur choisit le point de vue du Jules Dassin, on assiste en creux aux débuts puis au succès dans le show business du fils, et en ronde bosse à la carrière du père.

Jules et Joe est l’évocation des relations père-fils, en premier lieu. Des relations pas forcément compliquées, mais distanciées par des carrières parallèles et prenantes. On croise, au fil des pages, les figures de Gina Lollobrigida, de Marguerite Duras, de Romy Schneider, entre autres. Mais également la figure du chanteur Carlos qui, par une pirouette savoureuse, fait le lien entre le père et le fils. Joe Dassin et Carlos sont de grands amis, Joe écrit des chansons pour Carlos. Jean Chrysostome Dolto (vrai nom de Carlos) est le fils de la psychanalyste Françoise Dolto, on le sait, mais aussi de Boris Dolto, kinésithérapeute réputé. Parce que son père Jules souffre du dos, Joe le met en relation avec le père de Carlos, ce qui permet à ces deux pères exilés de parler russe ensemble, pendant les séances de massage. 

Alexis Salatko, en écrivain autant qu’en scénariste, réussit à reconstituer deux réalités de l’univers du XXe siècle, celle du monde du cinéma américain et exilé parallèlement à celle des paillettes de la chanson française. Jules et Joe est un livre tendre et nostalgique sur la paternité, l’amour filial, et le temps qui file. 

 


vendredi 3 novembre 2023

Hitchcock s’est trompé de Pierre Bayard

Pierre Bayard, Hitchcock s’est trompé, « Fenêtre sur cour » contre-enquête, éd. de Minuit, octobre 2023, 176 p.


Pierre Bayard nous a déjà démontré qu’Œdipe n’avait pas tué son père, que Roger Ackroyd n’était pas l’assassin, pas plus que le juge parmi les dix personnages proprement décimés sur une île. Entre autres. Bayard est mon détective préféré. En premier lieu parce qu’il fait plus confiance aux personnages qu’aux auteurs pour élaborer l’histoire dont ils ne sont plus des pantins, mais des acteurs autonomes. Dans Hitchcock s’est trompé, nous sortons du texte pour entrer dans le film. Nous restons dans l’univers policier, plongés dans l’œuvre du maître du suspens : Hitch himself. 

Fenêtre sur cour. Tout le monde a vu ce film. Pour ma part, je l’ai vu plusieurs fois – au moins cinq, dirais-je – avec toujours ce sentiment d’inachevé, de gêne dans le dénouement. Un Hitchcock non convaincant, malgré tous les éloges. D’ailleurs, sur les trois films que Hitchcock a tournés avec Grace Kelly, le seul qui me semble plausible est Le Crime était presque parfait. Dans La Main au collet, il y a aussi quelque chose qui cloche, quelque chose que Pierre Bayard dénoue, en passant, dans cet essai consacré à Fenêtre sur cour. On se souvient de l’intrigue de ce film : un reporter, cloué dans un fauteuil roulant pour cause de jambe cassée, passe ses journées à épier ce que font ses voisins. Ses fenêtres donnent sur une cour intérieure, sur laquelle il a une vue panoramique. Tout un petit monde peuple cette cour : un pianiste, une danseuse, un couple au petit chien, une femme seule désolée d’être seule, une couple de jeunes mariés, une sculptrice, etc., et le couple Thorwald. Jeff, le reporter, conclut de ses séances d’espionnage-voyeurisme que Thorwald a tué sa femme. Dans l’épilogue – très rapide – du film, le spectateur apprend que ses soupçons étaient justes.

Tout l’art de la décortication de Bayard réside dans l’analyse minutieuse des aberrations qui nous échappent, à nous, lecteurs ou spectateurs. Car à cause de l’élaboration mentale de Jeff, et de son amie, et de son infirmière – il rallie les deux femmes à sa conviction – on passe à côté du vrai meurtre du film, dont tout le monde, spectateurs et critiques, se fout royalement. La mort supposée de l’épouse Thorwald prend toute la place. Et parce qu’il est psychanalyste, Pierre Bayard décortique le pourquoi de notre aveuglement. 

Jeff, son amie et son infirmière forment un trio, ou un plutôt un duo – deux femmes qui n’en forment qu’une. Ils s’enferment dans un raisonnement basé sur des suppositions et se convainquent que le meurtre est réel. Dans une enquête impeccable, Pierre Bayard démonte les mécanismes du voyeurisme,  de la paranoïa, de la folie à deux et de la théorie du complot. C’est magistral. Jeff, immobilisé, contraint de cogiter faute de pouvoir bouger – lui le reporter de terrain – tombe dans le délire d’interprétation, et y entraîne son entourage. 

« Se muer en enquêteur, c’est préjuger qu’il y a quelque chose à trouver, déjà présent sous la surface des choses […]. Contrairement au sentiment d’être démunis que, la plupart du temps, suscite en nous la rencontre avec le réel, l’idée que ce dernier s’apparente à un palimpseste à déchiffrer place l’enquêteur dans une position de toute-puissance, d’autant plus forte qu’il peut jouir de la satisfaction narcissique d’être le seul, ou du moins le premier, à avoir accès à la vérité. »

Si l’extrait ci-dessus s’applique au personnage de Jeff, il pourrait aussi s’appliquer à l’enquêteur – le contre-enquêteur – Pierre Bayard, ce qui rend la lecture de cet ouvrage d’autant plus délicieuse. Disons que Bayard a entraîné la lectrice que je suis dans le même tourbillon de conviction que celui dans lequel Jeff entraîne son amie et son infirmière. Il n’empêche… l’interprétation de Bayard sur le meurtre supposé de l’épouse Thorwald n’est que la phase préliminaire d’une démonstration autrement plus percutante sur le vrai meurtre – dont je ne dirai rien ici – qui a échappé à tous, et dont tout le monde se fout. 

J’aimerais bien que Pierre Bayard se penche sur le film Les Oiseaux, du même Hitchcock. J’en ai pour ma part une interprétation œdipienne – jocastienne – qui me semble évidente, sans doute un peu trop évidente. Si « le cinéma est peut-être plus intéressant encore que la littérature pour réfléchir sur la manière dont nous reconstruisons le monde à notre insu », il reste du pain sur la planche. Au-delà de démonstrations séduisantes et difficiles à réfuter, l’entreprise de dessillement de Pierre Bayard permet de réfléchir au statut du personnage de fiction, mû par une volonté propre. Cette idée-là est vertigineuse, et aucun fictionnaire ne pourra la réfuter. C’est sans doute pour cela que l’on écrit de la fiction… pour être le dieu créateur de personnages dotés de libre-arbitre. 

*

NB : Il existe un remake de Fenêtre sur cour, un téléfilm de 1998 avec Christopher Reeve dans le rôle principal. Les conclusions sur le meurtre supposé de l’épouse sont différentes de celles du film d’Hitchcock. Il y a doute, alors que chez Hitchcock il y a aveux. Preuve, s’il en est, que dans ce film mineur, on a détecté que quelque chose clochait dans l’œuvre source… En revanche, il n’y est pas question de l’autre meurtre, le meurtre que Pierre Bayard met en évidence.