vendredi 21 août 2026

La Solitude des professeurs est infinie

Yannick Haenel, La Solitude des professeurs est infinie, éd. Gallimard, 20 août 2026.

On pourrait s’attendre à un roman intéressant uniquement les professeurs, ou à un récit nostalgique sur les premières années dans la vie active de l’auteur. On pourrait. Il y aurait de ça, d’ailleurs. Mais il y a tellement plus, dans cette Solitude… 

D’abord, il y a une voix, celle de Jean Diechel, le narrateur projeté de Haenel, son double. On l’identifie d’emblée : manteau anthracite ample, propension à l’alcoolisation, amour de la littérature. Deichel et ses amitiés, les renards pâles et Georges Bataille - l’homonyme protagoniste du Trésorier payeur -, amitiés apparaissant ici et là dans le texte, comme des jalons d’unification d’une oeuvre littéraire parfaitement cohérente.

Ensuite, il y a la lumière. Les couleurs. Parmi lesquelles prédomine la nuance orange, avec en contrepoint le miroitement de la nacre, et toute la gamme des verts. C’est une constante, chez Haenel, la nacre. Ces couleurs et nuances éclatent dans les paysages, sur la peau des femmes, dans les projections mentales. Et dans la nature tangible, au-delà du miroitement des eaux d’un lac : les feuilles des arbres, celles que Deichel ramasse et enfouit dans les poches de son grand manteau, et qu’il émiette comme une méditation.

Et puis, bien sûr, il y a la situation du professeur. Deichel, 22 ans, a passé le CAPES et l’agrégation, a réussi les deux concours, et se retrouve stagiaire à Mantes-la-jolie, dans un collège. Nous sommes dans les années 90, l’IUFM n’existe pas encore, on est stagiaire sous le régime des CPR, les plus vieux profs s’en souviennent. On est lancé dans le grand bain sans aucune préparation, on est sous la tutelle d’un collègue, et vogue la galère ! Dans cette situation délicate, Deichel est mû par ce qu’il appelle sa « vocation », et dans les cours, ça ne se passe pas si mal. L’enfer est ailleurs. Au sein du collège, mais ailleurs que dans la classe. Un collège difficile, mais tout collège ou lycée est du même métal, c’est un monde à part. Dont personne n’a idée. Personne. Peut-être qu’il en va de même dans les entreprises, ou dans les administrations, centrales ou pas. Il s’agit à la fois de solidarité et d’individualisme, de faux-semblants d’amitié et de guéguerre interne. Et par dessus tout cela, la direction. Dans le collège où officie Deichel lors de son année de stage, et où il est renommé pour l’année suivante, le principal est aigri et vindicatif - il est malade et sera arrêté au cours de l’année scolaire - et l’adjointe se veut intraitable parce qu’elle est incapable de mener la barque toute seule. 

La solitude du titre - solitude est l’un des mots les plus évidents de l’oeuvre de Haenel - est décelable à plusieurs niveaux dans la narration. Solitude du jeune homme parachuté loin de sa région d’origine, dans un drôle de loft qui donne sur un terrain de tennis dont il assure l’ouverture et la fermeture des grilles quotidiennement, situé à des heures de RER du collège où il enseigne. Solitude du jeune prof plus ou moins jalousé par sa tutrice, jeune prof que l’on exile au fin fond de l’enceinte du collège, dans un préfabriqué insalubre, et qui, finalement, y trouve son compte. Solitude de l’homme sans argent, privé de ses vacances italiennes.

Si le coeur du roman est bel est bien la condition du professeur, le noeud narratif est un épisode quasi surréaliste, presque rêvé, vécu comme une péripétie improbable : lors de la soirée de fin d’année, Deichel brise un vase. Cette « casse », cette « cassure », va déterminer toute l’architecture du texte, de manière exemplaire. On n’en dira pas plus.

La Solitude des professeurs est infinie est un roman magnifique. Un texte d’une évidence littéraire rare, à la fois réaliste et romanesque, mystique et merveilleux. Quelques pages du Zohar tiennent une grande place dans les années professorales de Deichel. C’est aussi - et là n’est pas sa moindre qualité - un hommage vibrant au petit peuple des profs, à Samuel, Dominique, Agnès… Haenel l’écrit : 

« Depuis longtemps je ne pensais plus à mes années d’enseignement ; je m’étais efforcé de les oublier. Avec la mort de Samuel Paty, puis celle de Dominique Bernard, tué dans son lycée ; avec toutes les agressions contre les profs qui se sont multipliées ces dernières années, j’ai plongé dans l’obsession. Je n’ai plus pensé qu’à ça : raconter mon expérience, revenir sur les années 1990 où, à ma mesure, j’avais vécu quelque chose de l’abandon des professeurs. »

L’abandon des professeurs, Deichel nous le raconte presque en accéléré, au fil des années dans des collèges différents, toujours en banlieue, où la suspicion  des élèves vis-à-vis du professeur prend peu à peu le pas sur l’adhésion et l’envie d’apprendre. La transmission devient difficile, voire impossible. Face au leitmotiv administratif « pas de vague », face aux désengagements divers et variés - budget, inspection, parents d’élèves… - le petit peuple des profs tente d’assurer sa mission, dans l’indifférence générale. 

 


jeudi 20 août 2026

Cipango de Jean-Marie Blas de Roblès

 Jean-Marie Blas de Roblès, Cipango, éd. Zulma, Août 2026, 736 p.


Cipango, c’est un nom poétique que l’on a croisé dans sa scolarité, et qui est celui du Japon. Souvenir de lycée : « Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines ». C’est un vers du poème Les Conquérants de José Maria de Hérédia. Ce poème, qui se termine sur des étoiles nouvelles que l’on voit monter du fond de l’océan, fait référence aux conquistadors, et dans Cipango, nous sommes plus ou moins dans cette ambiance-là, au moins pour une partie de la diégèse. Un jeune Portugais étudiant à Salamanque se voit contraint de fuir la péninsule ibérique car il est poursuivi par l’Inquisition qui l’accuse d’être juif. Celui qui se fait appeler à présent Francisco navigue donc vers l’Afrique, puis l’Asie, pour s’établir au Japon. Nous sommes à la pleine époque médiévale dans cette partie du monde pratiquement ignorée, entre guerres shogounales et évangélisation par les Jésuites. 

Parallèlement aux aventures de Francisco au Japon, nous parcourons le monde de personnage en personnage, à l’époque contemporaine ou légèrement anticipée. Une spécialiste de l’hibernation, un psychiatre, un physicien dont l’amant activiste ouïgour est détenu dans les geôles chinoises, et d’autres profils bien définis nous sont présentés, puis rassemblés pour une aventure spatiale inouïe qui doit s’achever sur une lune de Neptune, dans un cratère nommé Cipango Planum…

Voilà ce que nous lisons, ou croyons lire. Jusqu’à un premier basculement qui met en perspective les deux récits, le contemporain anticipé et l’histoire de Francisco. C’est déjà merveilleux. La résolution, que l’on subodorait sans vraiment vouloir la comprendre, nous saute aux yeux, et c’est le ravissement. Nous évoluions dans un roman étrange, basé sur un arrière-fond de pop-culture - le roman Shogun, les films Alien et 2001 l’odyssée de l’espace - et voilà que toute cette trame s’organise, que l’on repense aux caissons d’hibernation de Ripley et son équipe -  et à leur réveil qui a des allures de Belle au bois dormant - en se demandant à quoi ils ont bien pu rêver pendant leurs sommeil, que l’on se remémore l’ordinateur HAL susurrant « I’m sorry, Dave, but I can’t do that ». C’est déjà fabuleux.

Mais… arrivé à la toute dernière page, le lecteur se souvient tout à coup que parmi les incises imprimées dans une police de caractères différente, qui sont des  indications de corrections informatiques, il en est d’autres, en portugais… auxquelles il n’a pas forcément accordé toute l’importance qu’elles méritaient. La narration se retourne comme un gant, et nous, nous retournons au premier chapitre qui, bien entendu, donnait déjà la clé, que nous avions oubliée, emportés que nous étions vers le Japon médiéval et la lune de Neptune.

Quel est ce monde que nous habitons, et comment est-il gouverné ? Parallèlement à la politique raffinée et sanguinaire du Japon médiéval, la description désopilante et si juste de Mar-a-lago et le cynisme infini d’un des personnages, version féminine d’Elon Musk, est une manière de répondre à la question. Existe-t-il d’autres mondes habités ? C’est à cette question que l’aventure spatiale vers Neptune aurait dû répondre. Mais quelle aventure spatiale ? La dernière page du roman nous ramène crûment et cruellement à la gouvernance de Bolsonaro en période de pandémie, On n’en dira pas plus. Mais combien de mondes en nous, et quelles histoires nous habitent, à l’heure de notre mort ? 

Jean-Marie Blas de Roblès nous éblouit à nouveau, par son talent, son érudition, son art de la narration. Mais, comme déjà dans Là où les Tigres sont chez eux, l’entreprise littéraire de Cipango est un grand jeu de massacre. Personne n’en réchappe. Le monde du roman semble voué à sa perte, et les personnages avec lui. La lecture de Cipango est délectable. Mais la dernière page tournée, le rêve prend fin et la dure réalité reprend ses droits.