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vendredi 30 août 2024

Medusa d’Isabelle Sorente

Isabelle Sorente, Medusa, éd. JC Lattès, 21 août 2024, 405 p.


Une jeune femme meurt, à vingt ans, dans les bras de son amant. Il ne l’a pas tuée intentionnellement, mais la mort survenue durant un acte d’amour avec strangulation volontaire fait de lui son meurtrier. C’est ce que Liam et Béatrix, le frère et la meilleure amie de la jeune morte, pensent. Les parents, bien entendu, sont effondrés. Medusa est aussi le roman du deuil et de la reconstruction. Mais… mais tout est dans ce « aussi ». On connaît Isabelle Sorente. Elle est une autrice sensible qui pousse ses personnages au-delà de la sociologie et ses histoires au-delà de la contemporanéité. Sorente est une exploratrice. Dans Medusa, elle poursuit une réflexion philosophique, mystique et ontologique sur la généalogie des femmes, et sur la pérennité de leur sort. Ici, Sorente se penche sur les monstres.

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mardi 14 février 2023

Devenir lionne de Wendy Delorme

Wendy Delorme, Devenir lionne, éd. JC. Lattès, coll. Bestial, janvier 2023, 216 p.

 

Les lions, on les connaît : Le Roi Lion de Disney, le King de Patricia dans le roman de Kessel, Frasier, surnommé The Sensuous Lion, étalon inattendu d’un parc safari près de Los Angeles dans les années 70, et même Sultan, le lion du parc de la tête d’or, noyé en 1984 par la lionne avec laquelle il partageait le petit ilot du zoo, pour n’en citer que quelques-uns. Ils font partie de notre imaginaire, qu’ils aient été réels ou inventés. Ils sont les rois des animaux, et se taillent la part du lion. Les lionnes, on les connaît moins. Yannick Noah les a chantées sans leur donner de nom, les englobant dans un pluriel symbolique à vue écologique. Sekhmet, la déesse égyptienne au corps de femme et à la tête de lionne, elle, a un nom qui signifie « la guerrière ». C’est une déesse puissante.

Wendy Delorme explore dans ce livre hybride – récit autofictionnel et essai féministe – sa part léonine, née d’une projection-fascination au zoo de Berlin au début des années 2000. Au Tiergarten, elle vient rendre visite plusieurs fois par semaine à une lionne en cage, séparée des visiteurs par une vitre. C’est dans une sorte de souterrain, de tunnel, que les fauves sont gardés. L’odeur est intense, la chaleur insoutenable. La lionne est imperturbable, couchée, yeux mi-clos, parfois en position de sphinge. Elle est seule dans sa cage. Wendy Delorme est en train de vivre une histoire sensuelle intense avec un « soigneur » auxiliaire du zoo berlinois, un jeune homme qui manie le fouet dans la journée avec les fauves, et sert des cocktails le soir dans un bar. Peu à peu, Wendy Delorme fait le parallèle entre la lionne en cage et sa propre situation de couple : elle aussi est enfermée, soumise, elle prend des anxiolytiques pour apaiser ses angoisses comme on en donne sans doute à la lionne pour empêcher sa fureur. 

L’intérêt de cette projection-assimilation entre la femme et la lionne, dans ce livre, c’est que l’homme n’est pas vu du tout comme un lion. Au contraire, il est le dompteur. Il porte un fouet. Il domine, sur une échelle supérieure. Dans un chapitre très instructif, Wendy Delorme revient sur la fondation du Jardin des Plantes, et sur les attitudes opposées de deux de ses directeurs : Félix Cassas et Frédéric Cuvier. Le premier utilisait la force et la violence pour « apprivoiser » les fauves, le second pensait que les fauves étaient réduits en esclavage. 

« L’histoire des lions de Félix Cassal et de son successeur Frédéric Cuvier m’enseigne quelque chose. L’espèce humaine se divise en deux : d’une part les dompteurs, d’autre part les philosophes. Ces deux espèces se font la guerre, ne votent pas pareil, ne baisent pas pareil. Ce sont deux humanités opposées. Leur rapport au lion, à l’animal sauvage, nous révèle de quelle espèce est l’homme. Si j’applique cette grille de lecture à l’histoire de ma lionne intérieure, j’y vois que la femelle masochiste en moi a aimé les dompteurs avant les philosophes. »

Nous sommes ici à la moitié de l’ouvrage, et au centre de la réflexion de Wendy Delorme. D’où vient ce masochisme féminin ? D’une histoire sociétale de domestication des femmes, sans doute. Mais pour Wendy Delorme, l’image de la lionne du Tiergarten devient un vrai reflet : l’animale en cage se mord la patte, jusqu’à la blessure, quand Delorme se scarifiait, adolescente. La projection sur la lionne, l’assimilation à la lionne – « ma lionne intérieure » – sont aussi explorées du point de vue astrologique, autant dire magique. Dans la bibliothèque de sa mère, Wendy, née fin juillet, a découvert et absorbé vers l’âge de dix ans un bouquin intitulé Votre enfant est du signe du Lion. Les lions hantaient l’autrice avant la rencontre avec la lionne berlinoise, et avant la rencontre avec le soigneur-barman. 

J’ai dit « magique », pour ne pas dire spirituel. Soyons claire ici : je ne crois pas à l’astrologie, et bataille contre ces croyances chaque fois que j’en ai l’occasion, dans des conversations familiales ou amicales. Ce qui m’intéresse dans l’explication astrologique de Wendy Delorme, c’est le fait que, comme sa mère a acheté ce petit livre et l’a sans doute lu, elle a élevé sa fille dans l’idée qu’elle se faisait d’une enfant née sous le signe du Lion. Et ce qui m’intéresse dans le terme « magique », c’est qu’il renvoie à une notion exploitée par Isabelle Sorente dans son dernier ouvrage L’Instruction : la « magie sympathique », expression empruntée à Marguerite Yourcenar. La magie sympathique, c’est le stade légèrement supérieur à l’empathie, la véritable capacité de « se mettre à la place de », une sorte de quête spirituelle. On est loin de l’astrologie. En ce qui concerne Wendy Delorme, ici, sa capacité à se mettre à la place de la lionne du Tiergarten va la sauver : ce que la lionne ne peut pas faire – briser les barreaux de sa cage et reprendre sa liberté – l’autrice va le faire. Pour elle-même, pour se sauver et sauver sa peau, et peut-être aussi pour la lionne, pour la « venger », en quelque sorte. Pour que le schéma de domestication-enfermement-asservissement soit brisé. Parce que Wendy Delorme, née sous le signe du Lion, a délivré la lionne encagée en elle. 

Enfin, presque. Ce n’est que vingt ans plus tard, à Lyon – homophonie ! – qu’elle comprendra que l’homme qu’elle vient de rencontrer n’est pas un dompteur, mais un philosophe. Et qu’elle s’en réjouira.

Je suis toujours circonspecte lorsqu’on explore la part animale de l’être humain, et particulièrement lorsque les femmes explorent cette part animale pour réfléchir sur leur condition. Comme si on nous renvoyait à l’état de nature, en nous excluant de la culture. Je préfère envisager que les animaux ont une culture. Dans Devenir lionne, toutefois, cet écueil est évité. Le récit autofictionnel fonctionne comme un moteur romanesque, enveloppé de recherches poussées sur le règne animal et de considérations historiques et sociétales. 

La collection Bestial, chez JC Lattès, accueille des autoportraits d’auteurs à travers leurs animaux fétiches. L’autoportrait de Wendy Delorme en lionne encagée puis libérée, sur un parcours intime aux soubassements sociologiques, est très convainquant. 


vendredi 20 janvier 2023

L’Instruction d’Isabelle Sorente

Isabelle Sorente, L’instruction, éd. J.-C. Lattès, 11 janvier 2023, 245 p.


En 2008, à Levallois, devant quatre cents personnes venues de France et d’Europe, un Rinpotché énonce que « Il fut un temps où une seule instruction pouvait mener à l’éveil ». (Un Rinpotché, c’est un lama tibétain considéré comme un maître). Dans l’assemblée venue l’écouter : Isabelle Sorente. Elle est là un peu par hasard. Et soudain, alors que l’assemblée après des heures d’écoute est au bord de l’assoupissement, l’instruction surgit : « Une très ancienne tradition bouddhiste recommande à celui qui cherche une vie nouvelle de se mettre à la place d’un animal conduit à l’abattoir. » Dans L’Instruction, tout se joue à la page 79. Cet ouvrage autobiographique est un exemple magistral de mise en abyme du travail littéraire. Tous les lecteurs fidèles d’Isabelle Sorente auront identifié, dans cette instruction, la trame de son roman 180 jours, paru en 2013. Un des grands romans français contemporains. Le Rinpotché énonce cette instruction en 2008. L’Instruction, publiée en ce mois de janvier 2023, ne décrit pas la naissance d’un roman. Au contraire. L’Instruction montre que le roman est un jalon nécessaire, une fiction impérieuse, dans le « dénouage », et pas dans le dénouement. 

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vendredi 2 septembre 2016

Le chiffre magique de 180 : entre cochons et brebis

180 jours, Isabelle Sorente, Lattès, 2013.

Au commencement du septième jour, Luc Lang, Stock, 2016.

Notre place dans le troupeau



Il y a sans doute une magie des nombres, qui échappe au comptage strict de l’arithmétique, et s’ancre dans l’imaginaire. Borges considérait que 44 était le nombre de l’infini. 180 semble être le nombre fantasmatique des rapports entre l’homme et l’animal. Tout au moins dans deux romans récents : 180 jours d’Isabelle Sorente (Lattès, 2013) et Au commencement du septième jour de Luc Lang (Stock, août 2016). On remarquera que, bien avant d'entrer dans le vif du sujet de ces deux romans (vif du sujet passablement différent…), la numération est active dans les titres.

180, c’est le nombre de jours, chez Isabelle Sorente, nécessaire à la « fabrication » d’un porc charcutier, de sa naissance à son abattage. 180, chez Luc Lang, c’est le nombre limite des têtes d’un troupeau de brebis :

« Attends, frérot, je t’arrête. Pourquoi je dépasse pas les 180 bêtes ? D’après toi ?
J’imagine qu’au-delà, tu changes d’échelle, tu contrôles plus la population […]
T’y es pas. Je dépasse pas, parce que, au-delà, je peux plus les connaître : leur nom, leur caractère, leurs habitudes… déjà, 180, c’est très limite. M’en fous d’en avoir plus. »

Les brebis de Jean, le berger du roman de Luc Lang, sont libres et vont à l’estive. Ce sont des animaux du grand air pyrénéen. Les porcs d’Isabelle Sorente sont une masse indifférenciée – à l’exception notable d’une truie à laquelle on a donné un nom, que l’on a baptisée – qui n’acquièrent de valeur que par leur TEMPS, quand chez Luc Lang les bêtes sont différenciées par leur caractère et leur individualité, leur ÊTRE. Il n’empêche, dans la masse ou dans la différenciation, on retombe sur le chiffre magique de 180. Ce n’est qu’un constat.

Dans le roman d’Isabelle Sorente, le nombre de porcs de l’usine à viande est mis en parallèle avec le nombre d’habitants de la ville où se situe ladite usine : 15 000 porcs dans la porcherie, 15 000 habitants dans la ville. Chez Sorente, nous sommes voués à l’abattoir.

Pourtant, les motifs de comptage se rejoignent, sans se recouper. Dans 180 jours, on lit que « un homme ne peut pas retenir plus de vies qu’une vie d’homme », c’est-à-dire 80, ou à peu près. 80 ans, 80 noms retenus. Dans Au commencement du septième jour, on est dans un autre rapport arithmétique. Le berger pyrénéen est capable d’individualiser 180 brebis – 180 caractères, ou personnalités – différentes. Mais individualiser, et donc différencier, ne conduit pas forcément au souvenir gardé de chaque individu. On dit « individu » pour une brebis de troupeau, même libre à l’estive ?

Pour toutes sortes de raisons, je ne parlerai pas en cette rentrée littéraire du roman Règne animal de Jean-Baptiste del Amo, qui lui aussi parle de l’élevage des cochons. La trajectoire de ses éleveurs est plus comptable du temps historique, économique et social que du temps humain et sensible qui occupe, à l’évidence, Sorente et Lang.

Je m’émerveille de ces rapprochements arithmétiques, qui n’ont rien à voir avec la statistique. Le nombre 180, même s’il n’est pas employé sur la même base, résonne en écho, de l’estive pyrénéenne où œuvre un berger cachant un secret de famille, à la réflexion d’un employé d’usine où la matériau à façonner de manière industrielle devient chair à considérer.

180 : c’est du temps, dans un roman, et peut-être de l’espace, dans l’autre. L’espace de l’individualisation. Le temps compté aux bêtes promises à l’abattoir. Curieuse coïncidence du temps et de l’espace dans ces deux romans, sur laquelle plane notre propre conscience d’être mortels, et notre désir d’être reconnus. Ou tout au moins pris en compte. Dans le troupeau.

vendredi 28 août 2015

D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan



Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, éd. J.C. Lattès, août 2015, 482 pages.

Un écrivain prénommé Delphine vit un passage à vide après le succès de son dernier roman, dont le personnage principal était sa mère, bipolaire. Cet écrivain prénommé Delphine a pour compagnon – même s’ils ne vivent pas ensemble – un critique littéraire prénommé François, qui part très souvent aux Etats-Unis pour y tourner des documentaires sur les auteurs qui le fascinent. Sur la jaquette du livre, trois photos d’identité d’une jeune femme blonde d’une vingtaine d’années, aux cheveux mi-longs, ni raides ni bouclés. L’auteur est Delphine de Vigan. Est-ce que l’écrivain qui dit « je » dans le roman est également elle ? Peut-être. Peut-être pas. Le titre, D’après une histoire vraie, suggère une assise sur le réel, et permet l’intervention de la fiction. C’est d’ailleurs tout l’enjeu du propos.

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vendredi 17 janvier 2014

180 jours d’Isabelle Sorente



180 jours, Isabelle Sorente, roman, Lattès, 4 septembre 2013, 450 pages.

La viande pleure. Lorsque les bêtes, stressées par une mort trop mal donnée, dans un dernier soubresaut, une dernière manifestation de vie, se cabrent avant de s’effondrer, elles produisent une protéine qui se fige dans les muscles et se transmute en eau sous la chaleur. Quand tu fais cuire ta côte de porc, lecteur, dans ta poêle ou sur ton grill, cette eau que tu vois jaillir et que tu entends grésiller, ce sont des larmes. Le dernier roman d’Isabelle Sorente nous conduit aux confins du territoire, dans la ville d’Ombres, au lieu-dit La Source. Nous y suivons Martin Enders, parisien, universitaire, philosophe, à qui est promise la responsabilité d’un séminaire ayant pour thème la condition animale. Martin va donc « sur le terrain », afin de confronter la réalité à la réflexion pure. Le terrain, c’est une porcherie industrielle de bonne taille : 15 000 têtes, 7 bâtiments, des employés et des chefs, des cadences et des règles d’hygiène à respecter, et un patron – Jean Legai. Une usine, quoi. « Jean Legai ne disait pas têtes, il disait unités. Il ne disait pas porcherie, mais structure de production. Et il ne disait pas patron, mais, suivant les jours, manager ou gestionnaire » (p.35).

Martin Enders découvre le monde de l’élevage industriel des porcs grâce à un employé de la porcherie qui lui sert de guide : Camélia (ainsi surnommé car il tousse beaucoup). Une amitié, immédiate et indéfectible, va naître entre les deux hommes que tout sépare, et qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Le philosophe et le porcher. Ces deux-là sont des cœurs tendres, des concentrés d’humanité. « Camélia et moi, notre force ne vient pas d’être solides. Elle vient du désespoir qui nous donne des ailes » (p.394). Camélia est promis à un bel avenir, Legai a dans l’idée de lui transmettre la direction de la « structure de production ». Mais ce métier, tout de même…

Isabelle Sorente réussit avec 180 jours un roman magnifiquement élaboré, pensé. Un roman qui nous entraîne non vers la viande, mais plutôt vers la chair, cette variante habitée de la nourriture et de l’homme. Les porcs sont 15 000 dans la porcherie. Dans la ville d’Ombres dorment 15 000 habitants. Plus un, Martin, en transit. Un Martin qui assiste, le premier jour de sa découverte du « terrain », à la naissance d’une portée. La mère de cette portée est bien identifiable : elle a les yeux cernés de noir et de longs cils blancs, on la croirait maquillée. Elle est décrite non comme une truie – une femelle – mais comme une femme. Tellement femme qu’on lui a donné un prénom, Marina. Il ne restera qu’un survivant de cette portée, après une nuit de carnage. Le survivant sera celui qui n’aurait pas dû survivre, le petit boiteux que l’on a tout de même épargné lorsque sa mère a mis bas, car une patte folle n’empêche pas que l’on puisse engraisser. De la naissance du boiteux à son abattage (enfin, pas tout à fait son abattage, mais n’en disons pas plus), 180 jours se seront écoulés. Car il faut environ six mois pour faire un porc charcutier. Combien de temps faut-il pour faire un homme ? Ces 180 jours d’un cycle complet dans la porcherie vaudront à Martin Enders un complet revirement sur lui-même.

On a été un petit garçon bousculé dans la cour de récré, souffre-douleur, terrifié. On est un homme « arrivé », un intellectuel, un type qui tire son salaire de sa seule pensée, de sa capacité à transmettre un savoir. Et puis on se retrouve sous la douche d’une porcherie, on enfile une combinaison d’ouvrier, on parcourt les couloirs des bâtiments A, B, C, D, E, F, G ; on passe de la Conception (bâtiment A) à l’Embarquement (bâtiment G). On a découvert la Gestation (B), la Maternité (C), le Post-Sevrage (D), l’Engraissement (E et F). On a envisagé la vie du porc à l’aune de sa propre vie, et de la condition humaine. On est en « jet-lag » lorsqu’on sort de la porcherie et qu’on retourne « dans le monde ». Diabolique Isabelle Sorente, qui tout au long de son roman distille des correspondances d’évidence tandis que nous taillons dans des saucissons apéritifs et embrochons des saucisses pour le barbecue dominical. « Un porc, à ton avis, c’est quelqu’un ou quelque chose ? » (p.173) ; « La différence entre l’homme et le porc, c’est que l’homme sait que l’avion vole grâce à un moteur General Electric » (p.280) ; « Marina nous regarde d’une certaine façon, peut-être que tous ceux qui nous regardent de cette façon sont humains, qu’ils aient des gueules d’hommes ou de porcs, ça ne change pas grand-chose » (p.258).

La force de ce roman est de ne pas poser la question de végétarisme. On est au-delà, dans la réflexion, du simple effet de mode. Ou de la vraie conviction qui prend des airs de mode. La question que pose le roman n’est pas de savoir si l’on va continuer ou non à manger de la viande. La question de la condition animale est elle-même dépassée. Car c’est bien l’Homme qui est au centre de ce roman. L’Homme, avec sa grande hache, tiens. Celui qui oublie, a oublié et continue d’oublier – bien heureux ou bien malheureux dans sa vie étroite de travailleur, de penseur, d’amoureux, de père de famille, de working-girl ou de superman – qu’il est un animal-animé. Martin, véritablement bouleversé par sa découverte du monde de la production animale, réagit avec ce qu’il est et ce qui l’a formé. Il est un homme, et un philosophe. La confrontation avec la vérité brute, crue, n’en est que plus douloureuse : « Manger calme l’agressivité des humains enfermés. Quatre cases par palier, deux humains par case en moyenne, cinquante-six humains dans un immeuble de sept étages, à l’est du métro aérien » (p.301) fait pendant à « La salle était divisée en huit cases séparées par une allée centrale, chaque case contenait entre trente-deux et trente-quatre porcs, conformément aux normes européennes » (p.76). Le constat est effrayant. Et la réflexion – la réaction ? – qui en découle, abyssale.

Les noms et surnoms, dans ce roman, prennent une importance fondamentale. On ne nomme pas – on ne « baptise » pas – ce que l’on va manger. Le nom, c’est la sacralisation de l’identité. Le lecteur ne saura que dans les toutes dernières pages quels sont les véritables prénom et patronyme de Camélia. Cela ne sera possible qu’après avoir « baptisé » les porcs promis à l’abattoir. Le surnommé Camélia surnomme à son tour l’universitaire Martin Enders, après que celui-ci lui a raconté ses terreurs d’enfant harcelé par ses camarades de collège. Il le baptise « Carpaccio ». La viande, là encore. Et la correspondance. Oui, diabolique et talentueuse Isabelle Sorente qui n’appuie pas ses effets, qui laisse le lecteur être à l’écoute des échos du texte. De la même façon qu’elle ne force pas le trait sur la corrélation minéral/animal/humain lorsque soudain, sur la plage, les galets retournent la perspective : « Camélia s’est assis à côté de moi, il a ramassé un galet. Les pierres sont bizarres sur cette plage, elles ont des trous à la place des yeux, a dit Camélia. Tu veux dire, des yeux à la place des trous ? Ne te fiche pas de moi, Martin, ces galets, on dirait des visages. Camélia avait raison, le galet nous regardait d’un air halluciné » (p.204).

Il y a tant de motifs, encore, dans ce roman, à souligner (suicide, infanticide, euthanasie, adieux à jamais, jalousie et compassion, désir et fécondation, « faire l’amour comme des bêtes », etc.). Un seul article n’y suffirait pas. Encore une (petite ?) incise, cependant : pourquoi ne donne-t-on pas un nom aux porcelets promis à l’abattoir ? Isabelle Sorente, par la voix de Camélia, nous livre une explication lumineuse et désespérante : « un homme ne peut pas retenir plus de vies qu’une vie d’homme ». Combien de noms et de visages retenons-nous ? Quel est le temps d’une vie d’homme ? 180 jours, tout relatifs. 80 ans, 80 noms à retenir. Pourtant, Martin et Camélia, dans un dernier sursaut, nommeront les porcs. Qui ne sont pas que des porcs : « Maria-Linda ? Je ne savais pas d’où ce nom m’était venu, j’avais pensé à ces filles de Ciudad Juarez qu’on retrouve dépecées sans que personne ne réclame leur corps. La petite truie nous regardait d’un œil brillant et noir, avec sa boucle d’identification dans l’oreille, elle ressemblait à une enfant parée d’un bijou de pacotille. Comme si on n’était pas seulement en train de donner des noms, mais d’appeler des histoires qui arrivaient du monde entier. À croire que la porcherie était un lieu de rendez-vous » (p.421).

NB : Voir également mon article sur le roman La Part animale d'Yves Bichet