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samedi 23 décembre 2023

Jean-Sébastien Bach de René Belletto

René Belletto, Jean-Sébastien Bach, éd. P.O.L, décembre 2023, 112 p.


En cinquante ans d’écriture – le recueil de nouvelles Temps mort est paru en 1974 – René Belletto s’est penché sur toutes les formes de la littérature : le roman, le recueil d’aphorismes, la nouvelle, le scénario, la poésie. Dans cette œuvre multiple, une seule biographie, mais quelle biographie !, celle de Charles Dickens. L’ouvrage Les Grandes Espérances de Charles Dickens, paru en 1994, a nécessité à son auteur cinq ans de recherches et d’écriture. Il s’agit là d’une œuvre monumentale. Belletto aime Dickens d’un amour filial inconditionnel. Ce qui le lie à Jean-Sébastien Bach est d’une autre nature, non moins inconditionnelle. Bach, pour lui, est le créateur par antonomase, le démiurge, celui qui crée véritablement le monde. Belletto aime Dickens parce qu’il lui parle de lui, parce qu’il s’est reconnu dans Pip, dans ce diminutif sonnant comme le petit cri de l’oiseau tombé du nid, dans ce « i » qui en anglais est le « I » du « je », coincé entre deux « p », p comme parents. Une des héroïnes de Belletto se nomme Estella Klehr, elle est le personnage principal de Créature, et apparaît en sourdine dans d’autres romans antérieurs dont le héros est Michel Rey, le double de René Belletto. Estella Klehr est cantatrice, soprano, et dans Créature elle chante du Bach à la Schola Cantorum. Voilà réunis en un seul personnages les deux phares de l’auteur : Dickens dans le prénom de la cantatrice – Estella est le personnage central, avec Pip, des Grandes Espérances – et Bach, puisqu’elle chante des cantates. 

En cette fin 2023, après des années de silence, René Belletto nous revient avec un livre sur Jean-Sébastien Bach. Un livre essentiel pour lui, il fallait qu’il écrive sur cet homme qu’il vénère ; essentiel pour son œuvre, parce qu’il adopte une forme différente de la monumentale biographie sur Dickens ; essentiel pour ses lecteurs, et ils sont nombreux, parce qu’il vient cinq ans après la parution de son dernier roman Être, et cinq ans, c’est long. Que nous dit-il, Belletto, de Bach ? Qu’il l’aime. Mais, bien sûr, il ne le dit pas ainsi. Et, en filigrane, mais pas tant que cela, au fond, il nous parle de lui, René Belletto, de son œuvre et de sa trajectoire. Regardons le dernier chapitre, intitulé « Jean-Sébastien Bach », qui se termine ainsi : « accomplissant pleinement et harmonieusement […] son union terrestre et son union céleste, [Bach] réunit la terre et le ciel ». Les lecteurs fidèles auront reconnu dans cette chute une allusion au roman Sur la terre comme au ciel. Regardons, en parallèle, le premier chapitre de ce livre, intitulé « Fugue » :

« Séduit par le destin, on s’abandonne volontiers à une analyse irréelle du monde, à la grâce prévue et imprévue (voire improvisée) d’une trame mystérieuse et quasi surnaturelle qui révèle toutes apparences, ces apparences n’étant que le fruit (musical ?) d’un mélange troublant d’absence totale irrémédiablement inscrite dès la première note et d’un jaillissement vital perpétuel – une prison à l’intérieur de laquelle on se meut avec une liberté souveraine, autant parler d’une fugue de Bach, la vie serait telle une partition. »

Ce premier chapitre, lumineux sur le sens et troublant dans la forme, semble avoir été écrit sans penser à Bach, juste comme une réflexion sur la vie et son sens – son absence de sens – mais amorce, par la bande, comme si de rien n’était, tous les chapitres à venir. On trace sur le papier – Belletto écrit à la main, sur des cahiers – quelques notes (notes ? comme des notes de musique ?) et l’on jette, sans le savoir, les bases du livre qu’il faut écrire, parce ce qu’il faut écrire sur Bach, et l’on s’étonne de ne pas l’avoir fait, déjà. On commence par la fugue, on enchaîne sur « Vie et mort », titre du chapitre suivant, bien sûr on va parler de Bach, mais, quand même… on sent bien qu’on va parler d’autre chose. 

On pourrait dire que Jean-Sébastien Bach est un livre technique sur Bach, un recueil pointu d’aphorismes étirés, une publication destinée aux spécialistes. Mais Jean-Sébastien Bach, c’est autre chose que cela, autre chose, également, qu’un exercice d’admiration. Toute la vie de René Belletto a tourné et tourne autour de Bach. Dans sa discothèque, il n’y a pratiquement que du Bach, dans toutes les interprétations disponibles. Sa passion pour la hifi, décrite dans quelques romans, n’est sans doute que le prolongement de son obsession à « entendre » – au sens également de « comprendre » – Bach. Les cantates, la chaconne, l’Offrande, sont présentes dans pratiquement toute son œuvre romanesque, comme un fil musical, souvent comme ressort de l’action, ou paysage mental. Bach est au centre, par exemple, des malheurs de Michel Soler, autre double de l’auteur, dans L’Enfer. Belletto est un être de musique, à un point tel qu’il imagine, dans Créature, une planète du nom de Musica. La musique, dans la vie de Belletto, passe aussi et avant tout par la pratique de la guitare, la composition de morceaux de guitare, et par le flamenco. Dans Jean-Sébastien Bach, de nombreux chapitres sont consacrés à la guitare, jusqu’à aboutir à un chapitre intitulé « Bach, flamenco », dans lequel il est fait référence à la transcription pour guitare de la chaconne. Bach, Belletto le tire vers lui, l’enserre, l’étreint. Et, dans un même mouvement (musical ?) ramène sur le devant de la réflexion Debussy, auquel il s’est intéressé à l’époque où il rédigeait son essai sur Dickens. Bach et Dickens, indissociables dans la vie et l’œuvre de Belletto.

Ce court livre, crypté et révélateur autant que magistralement documenté, vient combler un vide béant dans l’œuvre de Belletto. On se réjouit que cette pièce manquante ait été écrite, et publiée. Jean-Sébastien Bach permet, en lumière rasante, d’envisager sous d’autres angles l’œuvre bellettienne dans son ensemble. Il manque encore, à cette œuvre littéraire, un pan non exploité : si Les Grandes Espérances de Charles Dickens dit tout de Belletto et presque tout de Dickens, si Jean-Sébastien Bach dit beaucoup de Bach et encore plus de Belletto, après littérature et musique, donc, il manque – on attend – un ouvrage sur la peinture, sur Vélasquez et Dominique Gutherz, par exemple. Deux peintres qui ont compté dans la vie de Belletto, et qu’il a évoqués ou mis en scène de façon romanesque. 

Saluons la publication de Jean-Sébastien Bach, qui vient après cinq ans de silence bellettien. Nous y retrouvons l’art de la phrase autant que celui de la fugue : une syntaxe ferrée à glace, un art du contournement sémantique et du clin d’œil de ponctuation, un balancement rythmique implacable. Olé Belletto, que votre ferveur demeure, prélude et fugue entrelacés.


lundi 8 janvier 2018

Etre de René Belletto

René Belletto, Etre, éd. P.O.L, 288 pages, 11 janvier 2018.

Miguel Padilla ne peint plus, depuis la mort de son épouse et modèle Dolorès. Dans son appartement du quai de Béthune, il joue sur ses deux guitares – une classique et une flamenca –, écoute Bach sur des appareils acoustiques patiemment appariés pour atteindre le son parfait, tombe de sommeil sur son canapé pour de petits sommes impromptus – il écrit « dodos, roupillons ». Il écrit ? Non, bien sûr, ce n’est pas lui qui écrit. Miguel Padilla est « héros et narrateur de l’aventure ». Notons dès à présent que dans cette aventure, il ne se considère pas comme un personnage. René Belletto explore plus avant, dans Etre, les modalités de la mise en fiction, comme on parle de mise en scène au théâtre ou au cinéma, cinéma toujours présent dans ses livres. Ici,  quantité de titres de films sont cités, et apparaît une caméra au détour d’une rue de Rome, l’une des héroïnes étant documentariste.





mardi 2 juin 2015

Le Livre de René Belletto



René Belletto, Le Livre, éd. P.O.L., mars 2014, 284 pages.

René Belletto : l’art de la fugue

 
Il y a du Escher dans les romans de Belletto. Dans chaque roman pris un à un, et dans le dessin que forme l’œuvre envisagée dans sa globalité, un labyrinthe trompeur est mis à jour. Du Escher, pas du Piranèse. Il se dégage des textes de Belletto quelque chose de plus effrayant – et de plus mental – que chez le graveur italien. Une intention autre, qui vise l’infini et le sidéral, et qui rejoint les topographies impossibles du dessinateur néerlandais. Ce labyrinthe bellettien est fascinant. Non parce que le lecteur s’y perd, mais au contraire parce qu’il frissonne de jubilation à chaque indice de bifurcation. Dans Le Livre, la dimension temporelle fictive rejoint celle du rêve, sans vraiment s’y encastrer. Belletto expérimente à nouveau le temps, littérairement et sensiblement, lui qui nous avait emmenés auparavant dans l’espace intersidéral.

Difficile – et inutile – de résumer Le Livre. Boucle parfaitement non bouclée, la narration tient du ruban de Moebius. Essayons : Michel Aventin, scénariste, en deuil de sa sœur Élisabeth, ne parvient plus à écrire. Il retourne à l’hôpital où sa sœur a été suivie, et dans la chambre qu’elle occupait un malade lui voue soudain une haine incompréhensible. Aventin est venu saluer le personnel qui a pris soin d’Élisabeth, entre autres une certaine Eva Tircée, absente. Il veut lui offrir un stylo de prix, car il sait qu’elle tient chaque jour son journal. Puis il reçoit une lettre à son domicile, une simple feuille portant le chiffre 6. La lettre a été écrite par le malade occupant l’ancienne chambre de sa sœur. Le 6, c’est justement la date où Aventin doit recevoir les résultats d’analyses biologiques angoissantes. Nous n’en sommes qu’au début, et déjà les motifs sont en place : deux lettres ont été expédiées, une à Aventin et l’autre à une certaine Evelyne Doublier. Jeune femme retrouvée grâce à un faux indice : on croit qu’elle s’appelle Livia, mais elle vit rue Eli Via, près de Saint-Sulpice. Bon. Inutile. Impossible de résumer Le Livre.

Nous n’en sommes, donc, qu’à la page 85, et déjà le lecteur familier des romans de René Belletto sursaute. L’attachement frère/sœur est une constante, elle est au cœur de ce que nous appellerons la trilogie lyonnaise, bien que le dernier volet se déroule à Paris : Régis Mille l’éventreur, Ville de la peur, et Créature. Cette trilogie, d’ailleurs, plus que les autres romans précédents, nous semble annoncer Le Livre. Les points de convergence sont nombreux. Dans Le Livre, le deuil de la sœur Élisabeth concentre les deuils de la trilogie : celui de l’épouse, celui de la chanteuse lyrique, et l’éloignement de la sœur Nadia, installée aux États-Unis, mariée à un Marc – Élisabeth, la sœur de Michel Aventin, avait pour compagnon, elle aussi, un « Marc » ; Marc est le personnage central du Revenant ; le héros de Hors la Loi, roman paru en 2010, utilise comme pseudonyme Marc Michel ; dans Le Livre, un technicien du laboratoire d’analyse s’appelle lui aussi Marc Michel. Le prénom Michel est emblématique des personnages de Belletto, sous sa forme française ou hispanique, Miguel. On retrouve dans la trilogie et dans Le Livre un enfant, personnage secondaire, nommé Erich ou Éric. Livia est le nom de la victime de Ville de la peur – Marie Livia-Marcos – ici retrouvé puis abandonné au profit d’Eli Via, un nom de rue imaginaire – imaginé – dans une topographie parisienne respectée à la presque lettre. Les pianos de marque – deux marques, toujours les mêmes, on laisse le lecteur curieux chercher les pianos dans tous les romans de Belletto –, les partitions perdues et les guitares d’exception parsèment Le Livre comme l’œuvre entière. À l’intérieur du Livre, les correspondances donnent le vertige, à commencer par les prénoms en écho (Eva/Evelyne) et les assonances en i/a : Livia/Eli Via/Cilia/Élisabeth/syndrome Elias-Vicker, pour ne citer que celles-là. Vous avez le vertige ? C’est normal. On pourrait pénétrer plus avant dans le labyrinthe : mentionner, par exemple, et juste en passant, comme ça, le réveil radio-piloté de Michel Aventin qui a appartenu à Élisabeth, et qui renvoie à la montre elle aussi radio-pilotée, offerte pour son anniversaire par Michel Rey à sa sœur Nadia dans Ville de la peur, et dont la marque – NOVA – est le nom de l’épouse du même Michel Rey : Anna Nova.  Arrêtons là. On l’aura compris : Le Livre raconte une histoire, indépendante des opus précédents, et s’inscrit dans une partition supérieure. C’est l’art de la fugue. Suite, fugue, canon, strette et contrepoint. De la musique dentelée, de l’écriture concertée. L’imaginaire polyphonique de Belletto est à décoder.

Il y a, dans l’œuvre de Belletto, une mélodie secrète et savante. Un hommage inconditionnellement rendu à Bach, dans tous les romans. Michel Soler, le héros de L’Enfer (1986) a publié un ouvrage intitulé Les Fugues de Bach. Cette mélodie secrète tient aussi de la musique des sphères. Belletto ne s’interdit rien, sa logique interne va jusqu’aux étoiles et leurs planètes, que nous peuplons ou peuplerons. Sa logique interne, dans Le Livre, conduit le lecteur – et le narrateur Michel – à vivre deux fois la même journée, l’une légèrement différente de l’autre, mais toutes deux effrayantes. Effrayantes parce que la certitude d’avoir rêvé la première est à tout moment renversée, le « lendemain », par des correspondances terrifiantes.

Escher, Relativity
Escher, oui. Comme dans ses gravures, on emprunte, chez Belletto, des escaliers qui à la fois bouclent sur eux-mêmes et ouvrent sur des gouffres invisibles, personnels et universels. La peur de la mort et la mort vaincue, la peur de l’amour et l’amour donné, le temps qui passe et qui revient – le même, et différent. Avec pour seul salut la beauté et la bonté des femmes. Chez Belletto, si le monde court à sa perte – et cette certitude n’est jamais mise en doute –, c’est pour renaître, ici ou ailleurs, dans l’espace ou dans le temps. Il y a un livre dans Le Livre, un livre écrit peut-être par le malade de la chambre d’hôpital, dans lequel tous les humains se suicident, permettant à un couple rescapé de recommencer à zéro. Adam et Ève/Eva/Evelyne. Et puis tout recommence, différemment, le livre est autre et l’on est à nouveau aujourd’hui. Il faut aller le lire ce Livre impossible à résumer. Qui est, peut-être, le Livre des livres de l’auteur.

Belletto, ou l’art de la fugue. Œuvre écrite au cordeau, impressionnante de cohérence, sans aucun doute élaborée bien en amont – autobiographie biaisée, fantasmée et cryptée, peut-être – et se déployant implacablement, en douceur et force, en harmonie. La trajectoire des personnages, dans les romans, et la trajectoire de l’écrivain lui-même, tissent une idée de destin inéluctable et acharné. Dans Le Livre, le Destin est aussi un personnage – il conduit une Datsun ! Dans Le Livre, on commence par contempler un tableau, avant la lecture : Sainte Marie-Madeleine à son écritoire, par le « Maître des demi-figures ». Qui écrit le livre du Livre ? Voilà que nous sommes ramenés au stylo de prix que Michel Aventin offre à Eva pour écrire son journal. Chez Belletto, toujours, les péripéties, même les plus infimes, « coïncident », anéantissant par là-même l’idée de coïncidence hasardeuse. La fugue n’est pas la fuite (en avant), est elle l’ordonnancement du chaos.

René Belletto est, sous bénéfice d’inventaire, le seul représentant de sa catégorie. Il invente un genre littéraire non pas « entre » polar, fantastique et science-fiction, mais « au-dessus ». Son œuvre n’est ni blanche ni noire, elle n’obéit qu’à sa seule loi interne. Son écriture, magistrale, est pétrie de surprises (dans Mourir, par exemple, l’emploi de nuict, qui semble aller de soi), de jeux de mots, de classicisme échevelé (utilisation impeccable de l’imparfait du subjonctif) et d’une liberté sans faille. Dans ses poèmes (Loin de Lyon, Somme toute), il casse le cadre de l’alexandrin et du sonnet tout en se soumettant à leurs rythmes et contraintes. Les héros de ses romans s’ingénient à transposer pour guitare, ou pour piano, des compositions écrites pour d’autres instruments, solo ou orchestre. L’auteur fait de même : romans, nouvelles ou poèmes tirent de la langue employée – malaxée, malignement détournée, superbement respectée – une richesse autre, toute personnelle, comme réinventée.

*

Première publication de cet article sur La Règle du Jeu, le 29 avril 2014

mardi 26 novembre 2013

Somme toute de René Belletto



René Belletto, Somme toute, cent quarante-quatre sixains, éd. P.O.L., avril 2011, 96 pages.

De René Belletto, on connaît les romans. Dans quelques-uns des premiers titres – Le Revenant, Sur la terre comme au ciel, L’Enfer – on perçoit immédiatement les thèmes qui seront traités, non de façon explicite, mais souterraine : le Bien et le Mal, le Haut et le Bas… L’Ici et l’Au-delà, peut-être, déjà. Les personnages sont au centre d’une machination implacable, qui n’a parfois qu’une explication de façade. L’essentiel est ailleurs. Dans les romans suivants – laissons de côté La Machine, machine romanesque un peu trop mécanisée – la peur prend le pas sur le mal. Et puis, dans un glissement impeccable, les derniers romans nous emmènent radicalement ailleurs, dans des soucoupes extra-terrestres, puis nous ramènent sur terre, où rien n’a changé, mais où tout semble différent. Chez Belletto, l’aventure est au coin de la page, aventure romanesque, linéaire et spiralée, toujours surprenante, jamais convenue. Envisager l’œuvre narrative publiée à ce jour oblige à des croisements et des retours en arrière, car la trame est globale, d’un livre à l’autre, d’un personnage récurrent à un coin de rue, rue de Lyon ou de Paris. L’œuvre de Belletto trame un maillage exemplaire.

De Belletto, on connaît sans doute moins les poèmes. En 1986 paraît le mince recueil Loin de Lyon, sous-titré « XLVII sonnets ». En avril 2011, les éditons P.O.L. publient un nouveau recueil, Somme toute, sous-titré « (cent quarante-quatre sizains) ». Sonnets, sizains, la forme fixe est à l’honneur. La forme fixe. La contrainte. Mais un romancier qui dans ses romans a tordu à ce point les codes et les évidences ne peut pas se laisser contraindre. Dans les sizains de Somme toute, Belletto reprend la manière inaugurée dans les sonnets de Loin de Lyon : se soumettre le moins possible à la loi implacable de la césure alexandrine et défier la rime, accepter la règle et la détourner tout à la fois. Jouer, sans doute, avec la rigueur. Mais aussi – surtout – violenter la tradition pour mieux la célébrer. Nous ne nous arrêterons pas sur le fond des poèmes, qui mériterait une autre étude. Nous resterons sur la forme. Regardons le sonnet II de Loin de Lyon :

Voici ce qui arriva le jour où je vou
Lus parler : j’eus un frisson mortel par le corps
Sous l’effet d’un fort souffle interne auquel mes or
Ganes de la phonation ne surent que sous

La forme d’un renvoi donner issue, un sou 
Pir dégueulasse, gris, chaotique, sonore
Au possible, qui se fraya passage hors
De la profondeur de l’être et les lèvres sou

Leva par saccades frénétiques donnant 
L’illusion d’un langage au débit si pressant
Qu’il sembla que je réclamasse la vie sau

Ve en me justifiant sans rien oublier ni cach 
Er d’une faute infiniment complexe alo
Rs que le bourreau déjà avait levé sa hâche !

Le propos est, « somme toute », explicite, mais ce qui frappe à la lecture, en même temps que le rythme imposé – Belletto est musicien, ne l’oublions pas – c’est l’aspect graphique du poème. Mais pas graphique dans le sens du calligramme. Il ne s’agit pas de dessiner. Il s’agit, plutôt, de peindre. Les mots ne tracent pas le trait. C’est la chair tout entière du mot, sa matière, qui est utilisée. Et le sonnet surgit, canonique. Il en va de même pour les sizains de Somme toute. Le sizain est un poème de six vers, qui peut être isométrique ou hétérométrique. Belletto choisit l’alexandrin et s’y tient. Il coule les mots dans la forme définie, mais pour les y couler, il les distord et parfois les invente, les désorganise, les pétrit. Il ne peint plus, il sculpte. Tout y est, dans l’ordre. Mais tout est chamboulé :

113
Langes nocifs. Silence et noir sous le couvercle
De la housse. Normalement j’aurais en écl
Ats dû voler sous l’effet des mouvements fré
Nétiqu’ inspirés par la peur (plus cri d’orfraie,
Mais éteints dans l’œuf), or l’excès de frénésie s’
Traduisit (traduction libre digne d’Isis […]
   
Tout est à l’avenant. Les cent quarante-quatre sizains racontent une histoire, mais c’est bien à la forme que l’on s’arrête. C’est bien à la forme que l’on peut buter. Peut-être Belletto cherche-t-il cela, d’ailleurs. Peut-être souhaite-t-il masquer sous l’agilité formelle la vraie teneur du propos. Peu importe. Les sizains de Somme toute, nous les lisons, bien sûr. Mais nous les lisons avant tout en spectateur. Nous regardons un travail qui tient de la recherche et qui s’inscrit dans une tradition, nous les déchiffrons comme on déchiffre – toute proportion gardée – la tête de  taureau dans l’assemblage d’une selle et d’un guidon de vélo, ou Les Ménines de Vélasquez chez Picasso. Nous sommes face à une évidence renversante. Nous identifions et ne reconnaissons pas. Les poèmes de Belletto sont des tentatives. Comment oser le sonnet après Nerval ? Pourquoi choisir le sizain après Musset ? Parce qu’un écrivain ne renonce pas. Parce que dans la forme traditionnelle il ose planter son fer. Jusqu’à inclure les notes de bas de page dans le corps même du poème :
   
34 
[…] Ien ô dieux souterrains j’abhorrais ce noceur
Ce trou du c… sans fesses qui prêchait le chœur 
(Voir le sizain suivant, note 1, sur les formules
Du présent avec ses expressions qui modulent)
Mais les mots succombaient passant entre ses dents
Bl bl bl analphabète (du Gévaudan !)
  
35 
(1) Eh bien c’est v’nu tout seul, ce qui n’empêche p
As d’implorer indulgence de vous, de vous, hep […]
  
Le lecteur est décontenancé. Déstabilisé. On le serait à moins, à la lecture des exemples proposés ici. Mais le lecteur est, aussi, fasciné et amusé par l’audace formelle, par l’objet poétique lui-même, reconnaissable et distordu. Mais jamais bancal. C’est qu’il est question, avant tout, dans la forme acceptée, de rigueur mathématique. Les 12 pieds de l’alexandrin. Les 144 sizains découpés en 6 parties égales de 24 poèmes. Les sonnets de Loin de Lyon étaient au nombre de 47, autant dire 24 + 23. Où est passé le sonnet perdu ? Le sonnet tu, non publié ? Donnait-il une autre clé de déchiffrement ?