Regards croisés
Un livre, deux lectures - avec Virginie Neufville
Carole Fives, Quelque chose à te dire, éd. Gallimard, 18 août 2022, 176 p.
Le roman échappe au syndrome Manderley pour bifurquer vers Vertigo. Certes, nous restons en zone hitchcockienne, mais il n’y a pas de Miss Danvers pour évoquer la figure inatteignable de Rebecca. Au contraire, Thomas, qui a l’âge du père d’Elsa à trois ou quatre ans près, est prévenant, semble vivre au présent son histoire d’amour avec Elsa, l’intègre à son cercle amical. Thomas est producteur de films. Il explique à Elsa que dans Vertigo, lorsque Scotty suit Madeleine dans les rues méandreuses de San Francisco, il croit qu’il la suit en se cachant d’elle, mais en réalité, c’est Madeleine qui mène la danse. Voilà un indice que l’on ne comprend que dans les dernières pages.
Quelque chose à te dire, paradoxalement, est moins un roman sur l’écriture que sur le cinéma. Si le deuxième versant du texte tourne autour du manuscrit inédit trouvé par Elsa et convoité par l’éditrice de Béatrice, le traitement que Carole Fives adopte pour son intrigue est bien cinématographique. Quelques scènes sont traitées sur le mode du scénario, dans l’écriture et le montage, et même dans l’apparition de guest stars comme Isabelle Huppert, par exemple. C’est là l’une des réussites majeures de ce roman : éviter le piège de la focalisation extrême sur l’écriture – le sujet s’y prêtait – et donner vie à l’intrigue et corps aux personnages en empruntant d’autres références artistiques. On le sait, Carole Fives a une formation de peintre. Le modèle qu’elle choisit pour donner chair à Béatrice Blandy – Emmanuelle Bernheim, fille d’un collectionneur d’art – lui permet d’évoquer la peinture, et de l’inclure dans l’intrigue : dans la cuisine de l’appartement de Thomas, on trouve un Picasso, et l’un des ressorts importants du texte est niché au cœur d’une toile de Cy Twombly.
Quelque chose à te dire, s’il n’est pas un roman sur l’écriture, est tout de même un roman sur la condition d’écrivain et le monde éditorial. Elsa Feuillet, petite autrice provinciale, n’acquerra une dimension nationale et internationale que par un tour de passe-passe dont elle n’est pas l’instigatrice. C’est aussi, en arrière-plan, un roman sur le manque de confiance en soi. Elsa Feuillet est un écrivain dont les livres sont passés plus ou moins inaperçus. Elle n’est pas sûre d’elle, pas sûre d’être un bon écrivain, pas sûre d’être une bonne mère, pas sûre d’avoir été une bonne compagne pour le père de son fils. Elle n’est pas sûre non plus d’avoir été la fille que sa mère voulait avoir : elle n’est pas assez jolie, elle n’a pas vraiment de personnalité. D’ailleurs, depuis l’enfance, elle s’est toujours cherché des modèles, elle imitait les gestes de telle camarade de classe si belle, les manières de telle autre si libre dans son comportement… Elle va finir par se glisser dans le manuscrit de l’autrice qu’elle vénère.
Carole Fives signe ici un texte d’admiration et d’hommage « aux autrices [qu’elle] aime, à jamais vivantes », comme le dit si joliment la dédicace. Un roman à suspense qui se lit d’une traite, balisé en trois parties « Admirer », « Explorer », « Imaginer » et un épilogue qui donne son titre au roman, épilogue qui retourne le texte comme un gant, et anéantit le personnage d’Elsa Feuillet. Mais épilogue qui retourne le texte pour la plus grande surprise et le plus grand plaisir du lecteur.
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